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les déportés qu’on retrouvait en France, etc.

Ensuite l’opposition des girondins à toutes ces mesures devenues nécessaires, eux qui n’avaient pitié ni des processions de misérables arrêtés du matin au soir devant les portes des boulangers, ni des malheureux ouvriers qu’on payait avec des assignats que les marchands ne voulaient pas recevoir, ni des milliers de travailleurs partis à la frontière par leur faute, puisqu’ils avaient fait déclarer la guerre malgré la Montagne. Elle m’apprit l’indignation du peuple contre ces gens qui n’avaient d’entrailles que pour le roi, sa famille, les nobles et les riches, les pétitions innombrables qui demandaient de les mettre hors de la Convention ; leurs accusations contre Marat, sa comparution devant le tribunal extraordinaire et son acquittement à la satisfaction générale des patriotes.

Tout cela, je n’en savais rien.

Et c’est aussi Marguerite qui m’apprit nos malheurs dans le Nord, où trente-cinq mille Anglais et Hollandais, commandés par le duc d’York, avaient renforcé Cobourg, de sorte que nos ennemis s’étaient trouvés cent mille hommes contre quarante, et qu’il avait fallu reculer jusqu’à Valenciennes en livrant des combats tous les jours. C’est elle qui m’apprit la ligue des nobles, des prêtres et des paysans en Vendée pour soutenir Louis XVII, leur soulèvement épouvantable sous la conduite de Cathelineau, de Stofflet, de Six-Sous, de Souchu et d’autres gens qui n’étaient pas de l’antique race des conquérants, mais des voituriers, des gardes forestiers, des boulangers, des gens de charrue et de métiers, ce qui ne les empêchait pas d’être très bornés, puisqu’ils se battaient contre eux-mêmes, et féroces comme des loups, puisqu’ils fusillaient leurs prisonniers et que leurs femmes massacraient les blessés, au nom de Jésus-Christ, notre sauveur.

Elle me raconta le redoublement de fureur des girondins et des montagnards qui se reprochaient ces malheurs ; la création du maximum pour les grains et l’emprunt forcé d’un milliard sur les riches, malgré les girondins égoïstes. Chauvel, dans une lettre que Marguerite me montra, disait que ce jour-là, les montagnards et les girondins avaient été sur le point de se déchirer, et que sans les hommes les plus calmes de la Plaine, ils seraient tombés les uns sur les autres. Les girondins voulaient faire destituer toutes les autorités de Paris et transporter la Convention à Bourges. Là les montagnards, entre les mains de leurs ennemis, étaient perdus. Ces girondins, royalistes en dessous pour la plupart, mais qui n’avaient pas le cœur de le dire, ni de combattre franchement, loyalement la république, ces malheureux qui voulaient arrêter la révolution et la faire tourner à leur profit, réussirent, d’après ce que me dit Marguerite, et ce que je lus dans une lettre de Chauvel, à faire nommer une commission de douze d’entre eux ; et cette commission n’eut rien de plus pressé que de casser les comités révolutionnaires, de menacer la Commune et d’annoncer la suppression du tribunal extraordinaire.

Ils voulaient rassurer les milliers d’égoïstes qui tremblaient ; le sort de ces êtres impitoyables pendant la famine les touchait plus que celui du peuple plein de courage et de dévouement. Alors la France, entourée d’ennemis, serait restée sans force, les émigrés, les moines et les évêques seraient rentrés derrière les armées étrangères ; ils auraient rétabli leurs privilèges dans le sang de la nation, mille fois mieux qu’avant et pour des siècles. Seulement les Anglais auraient pris Dunkerque, les Autrichiens Valenciennes et Condé, les Prussiens Mayence et Landau, les petits princes allemands la Lorraine et l’Alsace.

Nous aurions eu un petit royaume de France avec beaucoup de grands seigneurs et la masse des misérables pour les entretenir de leur travail comme avant 89.

C’était trop ! Le peuple de Paris, sous la conduite de Danton, sauva pour la seconde fois notre patrie, en se soulevant d’un coup et mettant la main sur les traîtres.

Ces choses s’étaient passées deux mois avant, le 31 mai 1793.

Un de ces girondins avait osé dire que si l’on touchait à l’un d’eux, Paris serait détruit de fond en comble par les départements et qu’on ne retrouverait plus sa place aux bords de la Seine. Mais cela n’empêcha pas les montagnards de les faire arrêter. Marat avait dressé la liste des plus dangereux. Une partie se trouvait alors en prison ; d’autres, Pétion, Guadet, Buzot, Barbaroux, etc., s’étaient échappés ; ils levaient des armées en province, enlevaient les caisses publiques, cassaient les municipalités, créaient des tribunaux pour juger les patriotes ; leur général c’était Wimpfen, un noble, un royaliste ! On a souvent parlé de traîtres, mais je crois que jamais il ne s’en est vu de pareils, car si les généraux français ont quelquefois marché contre nous avec les ennemis, au moins ils ne cherchaient pas à tourner la nation contre elle-même, en lui parlant de ses droits et prenant le nom de républicains.

– Voilà donc où nous en sommes, dit Marguerite. Cinquante départements sont en pleine insurrection. Lyon, la seconde ville de France, s’est soulevée contre la Convention ; les royalistes ont enlevé d’assaut l’hôtel-de-Ville ; ils ont arrêté, fait juger et guillotiner les principaux patriotes ; Marseille et Bordeaux sont aussi soulevés ; Valenciennes sera demain au pouvoir de l’ennemi ; les girondins lèvent des troupes en Normandie pour marcher sur Paris ; la Vendée et la Bretagne sont en feu, les Anglais arrêtent les blés qui nous viennent du dehors ; leur ministre Pitt déclare tous nos ports bloqués, il paye la Prusse, l’Autriche, la Sardaigne et l’Espagne, il a même pris à sa solde les Badois, les Bavarois et les Hessois, tous ces gens qui n’attendaient plus que la prise de Mayence pour nous envahir. Nous seuls, Lorrains, Alsaciens, Franc-comtois, Champenois, Picards et Parisiens, nous marchons encore avec la révolution ; car pour comble de malheur, des milliers de paysans ont levé le drapeau blanc dans les Cévennes ; ils avancent par l’Auvergne au secours des Vendéens et coupent de Paris nos armées des Pyrénées et des Alpes ; la Corse veut se livrer aux Anglais... Enfin tout est contre nous... tout nous écrase à la fois.

– Mais alors, Marguerite, m’écriai-je, nous sommes donc perdus ?

– Perdus ! fit-elle, les lèvres serrées et ses petits poings fermés sur la table, oui, si les girondins étaient restés à la Convention pour arrêter et empêcher toutes les mesures de salut public, nous serions perdus. Mais le temps des beaux discours est passé. Danton, Robespierre, Billaut-Varenne, Collot-d’Herbois, Carnot, Prieur, Lindet, Saint-Just, Couthon, Treilhard, Jean Bon-Saint-André, Guyton-Morveau, Cambon, tous les amis de mon père sont là ; ils ont déjà fait en huit jours cette constitution que les girondins traînaient depuis huit mois sans pouvoir la finir. Elle est simple, claire, ferme, juste ; c’est la vraie constitution républicaine dont les autres ne voulaient pas. Maintenant les grandes choses vont venir, car il faut avant tout sauver la France. On nous a fait trembler, il faut que les autres tremblent à leur tour. Et d’abord les généraux royalistes viennent d’être mis de côté, les Bouillé ne montreront plus aux Prussiens le chemin de la France ; les Rochambeau ne préviendront plus les Autrichiens de nos mouvements ; les La Fayette ne conspireront plus avec la cour ; les gouverneurs nobles ne livreront plus nos places ; les Dumouriez n’essayeront plus de soulever leur armée pour rétablir des rois ! Nous aurons des fils du peuple à notre tête, des hommes de notre race, de notre sang, mon père dans sa dernière lettre nous en parle. Le Comité de salut public étend déjà la main pour empoigner Custine qui vous a laissés périr de faim à Mayence, sans vous secourir ni vous approvisionner ; le tribunal extraordinaire dresse son acte d’accusation. Tu verras comme tout va marcher. S’il faut que nous périssions, beaucoup périront avant nous, et si les autres rétablissent chez nous les droits du couvent et du seigneur, ce ne sera pas sans peine !

En l’entendant, je reprenais confiance et je me disais : « Cette fois, Michel, il faudra vaincre ou mourir ! Car si les autres avaient le dessus, Chauvel, Marguerite et toi, vous en avez déjà trop dit et trop fait pour reculer, vous seriez guillotinés, puisque les royalistes guillotinent à Lyon. Eh bien ! malheur à ceux que tu rencontreras ; ils n’ont pas de miséricorde, nous n’en aurons pas non plus. »

Et, regardant de temps en temps par la porte vitrée les gens de tous états que mon frère servait, je voyais que toutes ces figures étaient sombres ; je voyais que les mêmes idées travaillaient tout le monde ; qu’on pensait : le grand moment est venu de savoir si nous y passerons ou si les autres y passeront. En considérant ces figures d’ouvriers, de paysans, de soldats ; considérant aussi que ces pauvres gens donnaient leur dernier liard, en temps de famine, pour savoir les nouvelles, l’idée me vint qu’un peuple qui veut rester libre peut défier l’univers ; qu’un grand nombre d’entre nous périraient, mais que finalement nous serions vainqueurs.

Malgré cela c’était dur ; et tant d’ennemis de toutes sortes qu’il fallait exterminer allaient nous donner un grand travail. C’est comme à la moisson, quand on sort à deux heures du matin, après avoir emmanché sa faux et serré ses reins, il en tombe des épis jusqu’au soir. Quelle tristesse de penser que les hommes, par intérêt, par injustice, n’ont pas plus pitié les uns des autres que de l’herbe des champs !

Enfin, je crois vous avoir raconté tout ce que me dit alors Marguerite touchant les affaires de la nation. Il fut aussi question de maître Jean, qui venait d’être député par le district, à Paris, pour assister aux fêtes du 10 août, et puis de l’adoption de la nouvelle constitution par les assemblées primaires.

Alors la nuit était proche, et comme je tenais beaucoup à voir mon père ce jour même, je me rendis aux Baraques vers sept heures du soir.

Quant à vous peindre la joie que j’eus de revoir la vieille rue pleine de fumier, la petite forge où travaillait Benerotte, l’auberge des Trois-Pigeons et dame Catherine en passant et puis de serrer sur mon cœur le pauvre vieux père tout blanc et tout courbé, qui pleurait, qui ne pouvait pas me lâcher, et dont les lèvres tremblaient sur les miennes, ce sont des choses que tout homme de bon sens se représente de lui-même ; il faudrait être en quelque sorte dur comme du bois pour ne pas les comprendre.

Mais il faut que je vous dise, malgré moi, comment ma mère me reçut, car sans cela bien des gens auraient de la peine à se le figurer. Eh bien ! lorsqu’après avoir embrassé le père, je m’avançais vers elle, près de l’âtre, les bras étendus, en criant : « Ma mère ! » elle se leva, me tourna le dos, et grimpa l’échelle en me regardant de haut en bas avec des yeux sauvages ; et, sans me dire un seul mot, sans me répondre, elle entra dans la soupente du grenier, dont elle ne descendit plus jusqu’après mon départ. J’en étais bouleversé, mais le bon père me consola comme il put, et nous restâmes toute cette nuit assis l’un à côté de l’autre près du petit âtre, à cuire des pommes de terre sous la cendre pour notre souper, à fumer des pipes, à nous regarder, à causer de notre bonheur et de notre satisfaction.

Le bon père n’avait jamais été plus heureux ; il dînait tous les dimanches avec Marguerite et Étienne, et me parlait d’eux d’un air d’adoration, n’ayant jamais été si bien traité, si considéré et vénéré de sa vie. Il estimait mon bonheur d’avoir obtenu l’amour de Marguerite autant que moi-même ; et, pour ce qui regardait Étienne, c’était sa plus grande joie de voir qu’il gagnait sa vie sans un rude travail par l’instruction qu’il avait reçue, sa bonne conduite et ses connaissances dans le commerce, qui s’étendaient tous les jours. La condition de Mathurine et de Claude, à la ferme de Pickeholz, chez maître Jean, le satisfaisait également ; il les trouvait dans une position bien meilleure et plus relevée que la sienne ; que pouvait-il souhaiter de plus ? Ce que je lui dis de Lisbeth, de Marescot, de la naissance de leur petit Cassius, lui fit aussi le plus grand plaisir ; il ne se lassait pas de m’entendre parler, et s’attendrissait pour ainsi dire à chaque mot.

Nous restâmes donc là jusqu’au matin. Alors le père mit son bel habit des dimanches et me reconduisit en ville. On nous arrêtait à chaque porte des Baraques ; les commères et les amis étaient tous contents de me revoir et de me souhaiter bonne chance. À Phalsbourg aussi, malgré les mauvais bruits qui couraient sur les Mayençais, en me voyant, les patriotes comprenaient bien que, si nous avions rendu la place, ce n’était pas de notre faute.

Je comptais repartir sur les dix heures, mais Marguerite avait arrangé les choses d’une autre façon ; elle avait retenu une place au courrier pour cinq heures du soir, et je devais arriver plus vite à Nancy, sans trop de fatigue. Pendant toute la nuit elle n’avait fait que raccommoder mes effets, et ce n’était pas fini, car elle continua toute cette journée à mettre des pièces, à rattacher des boutons, à laver et repasser ; et, pendant ce temps, les patriotes venaient me voir : Élof Collin, Raphaël Menque, Genti, enfin tous. Il fallait leur raconter notre défense, nos misères, le nombre d’hommes que nous avions perdus, les incendies, la famine ; et tous, après m’avoir entendu, disaient que les généraux avaient trahi, mais que l’armée ne méritait pas de reproches.

Poulet m’avait dénoncé comme déserteur au comité de surveillance ; mais cette fois, au lieu d’attraper la prime de cinquante livres, le gueux reçut une fameuse semonce de l’accusateur public Raphaël, car ma permission était en règle.

Tout se passa donc selon l’ordinaire, et, les cinq heures du soir venues, on soupa de meilleure heure, bien tristes de se quitter encore, mais pourtant contents de s’être revus. Marguerite avait remonté mon sac d’une paire de souliers neufs et de deux chemises en bonne toile solide du père Chauvel ; le reste, fil, aiguilles, boutons de rechange, pièces de toile et de drap pour le raccommodage, tout s’y trouvait. Et quand le moment de se séparer arriva, quand l’on entendit au loin les clochettes du courrier traverser la place, tout le monde m’accompagna jusque sous la voûte du Bœuf-Rouge. C’est là qu’eurent lieu les embrassades, les bons souhaits, les serrements de mains, les recommandations d’être prudent chaque fois qu’on le pourrait, enfin c’est là qu’on se sépara.

Voilà la vie ! il était cinq heures et demie ; la voiture roulait du côté de Mittelbronn ; après le pavé des rues arriva le pont, et puis la grande route blanche qui ne finit pas. Quelle tristesse de se quitter sans savoir si l’on se reverra ! Dans un temps pareil, c’était une chance contre dix, et malgré mon courage je le savais bien.

Je pensais, en entrant dans la patache de Baptiste, pouvoir dormir d’un trait jusqu’à Nancy ; j’en avais grand besoin après ma course de Sarrebrück à Phalsbourg et la nuit que je venais de passer avec mon père sans fermer l’œil. Mais j’étais loin de mon compte : cinq ou six agioteurs, comme on disait alors, une vieille femme et moi nous remplissions la voiture. Les agioteurs allaient à Nancy, soi-disant pour acheter du tabac, et ne faisaient que se disputer sur le change, sur la valeur des assignats, la quantité de ce papier à l’effigie de Louis XVI qu’on allait brûler, les propositions de Danton et les réponses de Bazire. Ces gens ne s’inquiétaient pas de moi, pensant que je ne comprenais pas un mot à leurs disputes. Je comprenais pourtant bien que leur tabac de Saint-Vincent était du blé qu’ils allaient accaparer ; mais cela ne me regardait pas, et j’aurais mieux aimé dormir que de les entendre. La vieille ne disait rien ; elle avait un de ces gros manteaux piqués, à capuchon, que les paysannes de chez nous portent en hiver ; elle regardait dans un coin, et ses lèvres remuaient ; je crois qu’elle récitait son chapelet.

Les autres ne finissaient pas de crier, et puis, dans tous les villages où nous passions, le monde était en l’air ; des gendarmes nationaux venaient nous demander nos passeports : on arrêtait les suspects par tout le pays. Je voyais en passant des familles entières gardées dans les granges par des gardes nationaux, un factionnaire à la porte, et quelquefois l’officier municipal en train de les interroger. Quel mouvement dans des temps pareils ! La misère, la famine, les dangers n’empêchent rien ; au contraire, plus le peuple souffre, plus il se remue ; des trente, des quarante femmes en guenilles, leurs petits enfants sur les bras, accouraient à chaque relais autour de la voiture en criant : « La charité, citoyens ! Pour l’amour de la république, de la liberté, du pain ! du pain !... »

Et puis on entendait chanter le
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