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Ça ira ! dans les bouchons ; quelquefois des piquets de gendarmes passaient au trot, escortant une voiture remplie d’aristocrates.

Je me rappelle aussi qu’aux environs de Héming, dans un grand carré de bois nouvellement défriché, des ouvriers élevaient une espèce de pigeonnier, et que l’un des agioteurs dit aux autres :

– Voici le télégraphe.

Tous se penchaient dans les petites fenêtres et je regardais naturellement aussi cette baraque, en me demandant ce que cela pouvait être. Alors les marchands se mirent à causer entre eux de l’invention du télégraphe par un nommé Chappe, pour se faire des signes d’un bout de la France à l’autre, et remplacer ainsi des centaines et des milliers de courriers. Le plus vieux d’entre eux disait que celui qui, deux ou trois ans à l’avance, aurait connu cette invention serait devenu l’homme le plus riche du monde.

Trois ou quatre de ces marchands descendirent par bonheur à Lunéville, et nous ne restâmes plus que le vieux, la vieille femme et moi.

Comme en ce temps les mécaniques n’existaient pas encore, à chaque descente Baptiste s’arrêtait pour mettre le sabot, et puis il s’arrêtait encore pour l’ôter à la montée, de sorte qu’il fallait quatorze heures au courrier de Phalsbourg à Nancy.

J’avais pourtant fini par m’endormir, lorsqu’en passant dans un village, les lumières du dehors et les cris des mendiants m’éveillèrent de nouveau ; il pouvait être deux heures du matin ; le vieux marchand, son bonnet de coton sur les oreilles et son chapeau à cornes sur les genoux, ronflait comme un sourd, et dans le même instant j’entendis la vieille qui pleurait tout bas ; elle sanglotait, et, de temps en temps, elle se baissait pour se moucher sous son manteau sans faire de bruit. Longtemps je l’écoutai ; quelquefois elle disait :

– Mon Dieu !... mon Dieu !... ayez pitié de moi !...

Mon cœur en était tout serré, je pensais :

« Qu’est-ce que ce pauvre être peut avoir pour tant pleurer et prier ? »

À la fin je lui dis en allemand, car elle parlait allemand :

« Écoutez, ma bonne grand-mère, pourquoi donc pleurez-vous ? Êtes-vous malade ? »

Alors elle parut effrayée et ne me répondit pas d’abord ; mais je lui dis :

– Ne craignez rien ; je laisse aussi des gens que j’aime derrière moi : un vieux père, une fiancée que je ne reverrai peut-être plus... Racontez-moi tranquillement ce que vous avez. Je ne suis qu’un simple soldat ; mais, s’il est possible de vous secourir, comptez sur moi selon mes moyens.

Il paraît que mes paroles et ma voix lui donnèrent confiance, car elle se mit à me raconter qu’elle allait à Paris, au Comité de surveillance générale, sans même savoir ce que c’était, ni s’en faire aucune idée, mais parce qu’un voisin l’avait assurée qu’elle aurait la grâce de son fils boulanger à Strasbourg, enfermé depuis quinze jours dans les prisons du Pont-Couvert pour avoir refusé des assignats. Elle me dit que l’ancien vicaire Schneider, accusateur public au tribunal criminel, était cause du malheur de son fils ; que ce vicaire, après avoir confessé les gens durant des années, faisait arrêter maintenant tous ceux qui possédaient un peu de bien.

Elle continuait de pleurer amèrement, et moi, songeant que ce grand vicaire devait être une espèce de Poulet, vivant de dénonciations et de mensonges, l’indignation me possédait. Mais ce qui m’attendrit le plus, ce fut d’apprendre que cette pauvre vieille ne connaissait pas une âme à Paris, et qu’elle n’avait que le mot de « Comité de surveillance » sur un morceau de papier. Faut-il qu’une mère aime son enfant pour aller ainsi dans le monde, au hasard, à soixante-dix ans, sans connaître un mot de français, et pour ainsi dire à la grâce de Dieu.

Le jour approchait lentement ; à notre droite montait le clocher de Saint-Nicolas au bout du ciel, et le souvenir de notre course au bruit du canon me revenait. Deux ans à peine s’étaient passés et quels changements depuis ! Le traître Bouillé, Lafayette, Louis XVI, la reine, le comte d’Artois, les feuillants, les girondins, que d’idées ces noms me rappelaient ! Et puis notre entrée à Nancy, le grand convoi de prisonniers que nous menions à la potence ; les petites rues pleines de sang ; les malheureux Suisses de Château-Vieux qu’on égorgeait dans les masures ; les charrettes de la porte Neuve pleines de morts : bourgeois, soldats, hommes du peuple, femmes, enfants, tous pêle-mêle ; la bêtise affreuse de mon frère Nicolas au milieu de ces massacres ! Ah, les temps étaient bien changés ! le peuple avait son tour et les trahisons du dehors ne le faisait pas trembler ni reculer.

Toutes ces choses d’hier me passaient devant les yeux comme une histoire ancienne ; mais la pauvre vieille s’était remise à prier.

Sur les sept heures du matin, les premières maisons de Nancy, les gloriettes, les petits jardins, les pièces de vignes, et puis les grandes bâtisses à six rangées de fenêtres, d’anciens couvents sans doute, le palais des anciens ducs, les places entourées de vieux arbres, les grands jardins derrière des grilles dorées, tout cela se mit à défiler devant les petites vitres de la patache. Le long des grandes rues, plus d’une maison portait encore la trace des balles et des boulets de M. le marquis de Bouillé. Je regardais en rêvant, quand la voiture entra sous la porte cochère d’une grande auberge ; la cour, au fond, était encombrée de sacs, de ballots et de tonnes ; par-dessus s’étendait le toit d’un grand hangar.

La patache s’arrêta dans cette cour. Nous descendîmes ; je pris mon sac à la bretelle et je dis à la grand-mère de me suivre, ce qu’elle fit en prenant son panier. Nous entrâmes dans la salle d’auberge, pleine de monde : voituriers, marchands, bourgeois, allant et venant, buvant et mangeant, causant de leurs affaires. Le courrier s’arrêtait à Nancy plus d’une heure. Je fis apporter du pain, du vin, du fromage, une feuille de papier ; je dis à la vieille de s’asseoir, de reprendre confiance ; et, pendant qu’elle buvait et mangeait au coin de la table, j’écrivis une lettre à Chauvel pour lui raconter le siège et la capitulation de Mayence, mon passage à Phalsbourg et la joie que j’avais eue d’embrasser Marguerite, mon père et les amis. Je finis par l’histoire de la bonne femme, en le priant de bien recevoir ce pauvre être abandonné, de lui donner un bon conseil et de la secourir selon ses moyens.

Ayant plié la lettre et mis l’adresse : « rue du Bouloi, n° 11 », je recommandai bien à la pauvre vieille de ne pas perdre une minute et de la porter tout de suite en arrivant à Paris. Je la prévins qu’elle serait reçue par un brave homme, qui parlait français et allemand, et qui ferait son possible pour tirer son fils des prisons du Pont-Couvert. Elle pleurait et me remerciait, comme on pense.

Alors, le cœur plus léger, je payai le vin et le reste, et je partis rejoindre mon bataillon à la caserne Neuve, où se trouvait le 2e bataillon des Lombards et le 4e des Gravilliers de Paris ; toute la ville était pleine de cavalerie et d’infanterie : chasseurs du Languedoc, hussards de la Liberté, fédérés parisiens et bataillons de volontaires. La plupart logeaient chez les bourgeois ; mais, pour dire la vérité, les gens ne nous faisaient pas bonne mine. Les représentants en mission à l’armée de la Moselle avaient dénoncé nos généraux à la Convention ; Aubert-Dubayet et le général Doyré venaient d’être arrêtés ; les gazettes ne parlaient que de l’abominable capitulation des Mayençais ; on devait nous ôter nos chefs et nous envoyer en Vendée combattre les paysans.

C’est ce que j’appris en arrivant à la caserne. La désolation était peinte sur toutes les figures. Quel plus grand malheur pouvait nous arriver, que d’être regardés comme des traîtres et des lâches ?... Jean-Baptiste Sôme, Marc Divès, et même Jean Rat en grinçaient des dents, et si Maribon-Montaut et Soubrany s’étaient trouvés chez nous au lieu d’être à Metz, je suis sûr qu’ils auraient été criblés de balles.

Enfin voilà comme le peuple, à force de voir des trahisons, finit par soupçonner ses défenseurs.

Les fédérés casernés avec nous ne parlaient que de l’assassinat de Marat et adressaient des pétitions pour faire guillotiner les girondins ; ils disaient que Charlotte Corday avait été députée par eux pour assassiner Danton, Robespierre et l’ami du peuple. Ma sœur Lisbeth et Marescot ne connaissaient plus que la vengeance ; officiers et soldats s’exaltaient de plus en plus, et c’est au milieu de ces confusions que le brave Merlin (de Thionville) arriva de Paris nous annoncer qu’il avait défendu nos généraux, qu’ils étaient relâchés, et que la Convention avait même décrété des remerciements à l’armée de Mayence. Aussitôt tout fut oublié ; les cris de « Vive la nation ! » recommencèrent, les citoyens nous reçurent mieux et se faisaient en quelque sorte un honneur de nous avoir à leur table.

Les fêtes du 10 août arrivèrent : c’était l’une des grandes cérémonies de la république ; l’autel de la patrie couvert de feuilles, d’armes et de trophées militaires, des canons autour et la déesse Raison dessus, est une des plus belles choses que je me rappelle. Et les discours patriotiques, les musiques de tous les régiments et bataillons jouant ensemble la Marseillaise, les processions de jeunes citoyens, les banquets offerts aux braves Mayençais, le long des grandes rues et des places magnifiques de cette ville, de pareils spectacles vous restent devant les yeux et dans le cœur, quand on vivrait cent ans.

C’était en quelque sorte la représentation vivante du bon sens des hommes, de leur amour de la justice et de leur fraternité. Malgré tout ce qu’on a dit, les moines et les évêques n’ont jamais rien inventé d’aussi beau, de si simple et de si naturel. Tout le monde comprenait ce que cela signifiait. Les représentations de Voltaire et de Jean-Jacques étaient aussi sur l’autel, et je soutiens que ces saints-là valent bien les autres, et que saint Crépin et saint Magloire ne peuvent pas même être mis en comparaison.

Enfin, à chacun sa liberté ; ceux qui pensent autrement que moi, je ne leur en veux pas, mais je les plains de tout mon cœur et je voudrais les convertir à mes idées qui me paraissent les meilleures. Ils peuvent en dire autant de moi, de sorte que nous sommes quittes et que cela ne doit pas nous empêcher de fraterniser ensemble. Le principal, c’est de ne faire tort et violence à personne.

Ces fêtes durèrent trois jours, et quand, vers le milieu du mois, nous partîmes pour Orléans, hommes et femmes nous embrassaient ; la fraternité régnait entre nous, et les enfants couraient derrière le bataillon ; plusieurs, les plus forts, portèrent nos fusils jusqu’aux environs de Toul.

Un décret disait que nous irions en poste dans la Vendée, mais cela signifiait que nous irions en charrettes. Nos officiers seuls avaient des voitures bourgeoises, qu’on appelait des landaus. Les paysans du pays, mis en réquisitions avec leurs chevaux pour transporter nos bagages, allaient à dix ou douze lieues, et puis d’autres arrivaient et les premiers retournaient tranquillement chez eux. Nous autres nous suivions les voitures à pied.

Il faisait beau temps ; et ce qui me revient de cette longue route, c’est qu’on arrêtait partout des Anglais, à cause des gueuseries de Pitt, qu’on faisait des visites domiciliaires dans tous les villages, et que le spectacle de la misère augmentait d’étape en étape. Les blés étaient si rares que, dans ce temps de moisson, à mesure que les gerbes rentraient, on les battait tout de suite. On ne pouvait plus attendre, et sur tout notre chemin nous entendions battre en grange depuis quatre heures du matin jusqu’à minuit.

Plus nous gagnions l’intérieur de la France, plus les gens nous voyaient de mauvais œil ; une fois hors de la Lorraine, le patriotisme diminuait à chaque pas, et c’était à chaque halte une véritable histoire pour obtenir des vivres et pour coucher, même sous les hangars et dans les écuries ; les municipalités disputaient sur tout : le pain, le bois, la viande et la paille ! Et comme nous n’étions pas soldés, comme nous n’avions plus que des guenilles sur le corps et que nos souliers s’en allaient par morceaux, plus d’une fois, sans notre ancien commandant Jordy, devenu chef de brigade, et qui nous donnait de bonnes paroles en criant : « Vive la nation ! Vive la république !... Courage, camarades ! tout cela changera... La liberté repose sur vous !... » ainsi de suite, sans ce brave homme, qui nous calmait, je le dis, toute la colonne se serait révoltée, car lorsqu’on se dévoue, l’égoïsme de la mauvaise race soulève le cœur. C’était pour eux que nous allions nous battre ; et cette espèce de gens, si l’on s’était laissé faire, vous auraient logés dans leurs réduits à porcs et nourris de son.

Aussi ce fut quelque chose de nouveau pour nous, et même d’attendrissant, lorsqu’en arrivant à Orléans nous vîmes le maire, les adjoints et toute la municipalité venir à notre rencontre et nous recevoir avec enthousiasme. Nous avions cru qu’il n’existait plus de Français en France, et nous en trouvions des meilleurs, des vrais patriotes enfin, des républicains. À peine formés en bataille sur la place de l’Hôtel-de-Ville, nous étions entourés d’une foule innombrable, et comme Jordy disait : « Présentez les armes ! haut les armes ! rompez vos rangs ! » déjà deux, trois citoyens nous tenaient par les bras et nous emmenaient dans leur famille, non pas comme des étrangers, mais comme des frères ; et les citoyennes, de belles jeunes femmes, nous apportaient des couronnes. Jordy, qui parlait bien, leur dit sur la place :

– Grâces vous soient rendues, Orléanais ! c’est vous, les premiers, qui nous traitez en enfants de la patrie, en amis, en compatriotes !

Il dit encore beaucoup de choses attendrissantes ; nous en avions les larmes aux yeux, et les cris de « Vivent les Orléanais ! Vive la brave garnison de Mayence ! » ne finissaient plus. Jordy en disait trop, car les patriotes de Nancy, après le retour de Merlin, nous avaient aussi bien traités ; mais dans des moments pareils, l’enthousiasme vous emporte, et l’on crie tout ce qu’on trouve de plus beau, de plus fort et de plus agréable pour ceux qui nous entourent.

Enfin la vérité, c’est que les Orléanais nous reçurent bien, et que dans cette belle et bonne ville on commença par nous former en demi-brigades, d’après le décret du 21 février 1793, qu’on n’avait pas encore pu nous appliquer, parce que nous étions en campagne.

Notre bataillon, le 2e des Lombards de Paris et le 2e des Gravilliers, où se trouvait Marescot, formèrent alors la demi-brigade de Paris et Vosges. J’étais depuis longtemps caporal, et je déposai mes galons pour entrer dans la compagnie des canonniers avec Marc Divès et Jean-Baptiste Sôme. À force d’avoir été dans les redoutes à Mayence, nous connaissions tous les services des pièces, et nos petits canons n’étaient rien auprès des grosses caronades de quarante-huit que nous avions souvent manœuvrées là-bas. Ainsi nous restions tous ensemble, et ma plus grande satisfaction était encore de penser que je verrais tous les jours le petit Cassius, que je l’embrasserais et le ferais sauter dans mes mains. Il riait toujours en me voyant entrer dans la cantine ; tout le bataillon l’avait en quelque sorte adopté ; chacun l’embrassait, on aurait dit qu’il était à tout le monde. Lisbeth fut aussi bien contente de me savoir au bataillon.

Cela se passait en août.

Nous apprîmes avant de quitter Orléans bien des choses qui méritent d’être retenues : d’abord la condamnation à mort de notre ancien général Custine, pour avoir entretenu des rapports secrets avec Wimpfen et les girondins ; pour n’avoir pas approvisionné ni secouru Mayence, et avoir laissé prendre Valenciennes par les coalisés, malgré l’ordre qu’il avait reçu de marcher ; ensuite son remplacement à l’armée du Nord et des Ardennes par notre ancien adjudant-général Houchard.

Ces nouvelles frappèrent particulièrement nos officiers ; ils comprirent enfin que le Comité de salut public ne se gênait pas avec les généraux, et qu’il fallait être attentif à remplir ses devoirs. Nous apprîmes aussi que Toulon venait de se livrer aux Anglais, avec son arsenal et sa flotte ; que le ministre Cambon venait de faire décréter la création d’un grand livre pour inscrire les dettes de la république ; et que la Convention, au milieu des plus grands périls, discutait avec calme un code civil, afin de régler les intérêts et les droits des Français entre eux, soit pour les personnes, soit pour les biens. Naturellement chacun pensait que ce code s’appellerait « Code de la république française une et indivisible » et que ce serait une des grandes gloires de la Convention d’avoir eu l’idée de cette œuvre utile.

Quelques jours après, la seconde colonne étant arrivée, nous repartîmes d’Orléans, sous la conduite de Kléber ; nous passâmes par Blois et Tours, ayant toujours la Loire à notre gauche. Ce grand fleuve, calme et paisible, s’étend dans un pays uni ; de petits bois, des plantations de vignes, des vergers, et principalement des prairies, des champs de blé, d’orge et d’avoine, bordent ses rives à perte de vue ; peu de chanvre, mais des arbres fruitiers en abondance, voilà ce pays. De petits îlots de sable s’élèvent à peine sur le fleuve ; de vieilles tours, de grandes et belles cathédrales couvertes de sculptures, d’anciens châteaux vous regardent de loin par-dessus les haies et les broussailles.

Malgré l’abolition des cloches, nous entendions bourdonner les églises sur ces grandes eaux paisibles, du matin au soir, et souvent, après avoir fait des lieues, la place de ces cathédrales n’avait pas l’air d’être beaucoup changée, tant la plaine est unie. Dans la Loire, de petites barques allaient et venaient, leur grand filet au bout de la perche et l’homme au fond avec son chapeau de paille ; aux environs des villes, des bateaux pleins de grains et de marchandises descendaient ou remontaient le fleuve.

Nous, dans la poussière des chemins, nous regardions, le fusil sur l’épaule, les habits et les pantalons déchirés, un grand nombre pieds nus, et Kléber au milieu de nous, à cheval, son habit bleu boutonné jusqu’au menton, malgré la chaleur, et son grand chapeau à plumet tricolore tout blanc de poussière. Il tenait à la discipline ; mais pour soigner ses hommes en route, pour leur faire délivrer les vivres et veiller à ses malades, personne n’était meilleur que lui. Quand les maires, les municipaux voulaient marchander et disputer, la grosse voix de Kléber et son air de lion, car il avait tout à fait la figure d’un lion joyeux, son air d’indignation et de mépris leur fermaient la bouche ; il n’avait qu’à les regarder par-dessus l’épaule avec ses yeux gris plissés, et tout arrivait de bonne volonté ; les billets de logement ne se faisaient pas non plus attendre. Cinq ou six jeunes officiers le suivaient toujours, en galopant aux environs pour recevoir et porter ses ordres. Chaque fois que nous arrivions quelque part, toute la nuit on ne faisait que rire et chanter dans son quartier ; mais durant le service il devenait tout autre et ne plaisantait plus. Rien qu’à le voir, même de loin, on comprenait que celui-là, c’était un général, et qui n’écoutait pas les paroles inutiles, surtout dans les moments où l’ennemi s’approche et que chacun se demande : « Comment l’affaire va-t-elle s’engager ? »

Je vous dis ces choses d’avance, mais quand nous y serons vous les verrez bien mieux.

Nous arrivâmes à Saumur, où se trouvait le quartier général. Et là les disputes commencèrent pour savoir qui nous aurait sous ses ordres et ce qu’on ferait de nous ; car cinq ou six représentants du peuple, Ruelle, Phélippeaux, Gillet, se trouvaient réunis dans cet endroit, sans parler de Merlin, qui marchait avec notre colonne, et d’une quantité d’officiers et de généraux venus de Paris avec les sans-culottes.

Je ne méprise pas les sans-culottes, mais Paris avait déjà fourni dans ce temps des quantités de bataillons aux armées du Nord, du Rhin, de la Moselle, des Alpes, des Pyrénées, et ceux qui vinrent alors nous rejoindre étaient les héros à cinq cents livres, des êtres qu’il avait fallu payer pour remplir leur devoir. Ces malheureux nous ont fait plus de tort que de bien, car ils ne trouvaient aucun républicain assez avancé ; ils rabaissaient tout le monde, ce qui ne les empêchait pas de se débander au premier coup de canon, en criant :

– Nous sommes trahis !

Autant les premiers bataillons de fédérés, les volontaires, ouvriers, pères de famille, employés de toutes sortes, enfin les travailleurs étaient solides au feu, calmes et décidés ; autant cette abominable race de criards, de braillards et de fainéants tremblait pour sa peau. Si les Lombards et les Gravilliers avait eu de la poudre à perdre, ils auraient tiré dessus, à cause de la honte que ces gueux faisaient à leur ville.

Saumur est une place forte. Les anciens hussards de la liberté, qui s’appelaient alors 9e de hussards, et d’autres troupes de cavalerie logeaient dans les casernes. Nous autres nous reçûmes des billets de logement. Le bruit courait qu’on allait nous ôter nos chefs, et l’indignation grandissait. On ne savait pas non plus si nous irions à l’armée des côtes de Brest, ou bien à l’armée des côtes de La Rochelle ; si nous aurions pour général Canclaux, celui qui cinq mois avant avait repoussé les Vendéens de Nantes, ou Rossignol, un horloger de Paris qu’on avait fait général. C’étaient des généraux en chef, et les nôtres, comme Aubert-Dubayet et Kléber, n’étaient que des généraux divisionnaires qui ne pouvaient commander que des colonnes. Mais on parlait de nous mettre sous les ordres de Santerre, un brasseur de Paris, simple général de division comme les nôtres, et voilà ce qui nous indignait le plus.

Enfin, au bout de quelques jours, on décida que les Mayençais iraient à l’armée des côtes de Brest, commandée par Canclaux.

On nous laissa Kléber comme général de division et nous reçûmes l’ordre de partir pour Nantes. Ce fut une joie extraordinaire dans l’armée, car au moins Canclaux avait la réputation d’un vrai général, et non pas d’un horloger ou d’un brasseur. Seulement ce général était un ci-devant comte de Canclaux ; je ne veux pas dire qu’il nous a trahis, non ! mais il conservait l’habitude des vieux généraux de Louis XVI, une espèce de routine dont ces gens-là ne pouvaient pas sortir, et bientôt nous allions apprendre ce que cette routine de diviser ses forces au lieu de combattre en masse devait nous coûter. Mais ne nous pressons pas, les bêtises et les misères arrivent toujours assez vite.

On pense bien que tout ce spectacle d’égoïsme et de vanité que nous avions eu sous les yeux depuis notre départ de Mayence ; cette quantité de mauvaises nouvelles qui nous étaient arrivées : les trahisons, les défections, les massacres, la marche de l’ennemi qui nous menaçait de tous les côtés à la fois ; on peut bien se figurer que tout cela nous donnait à réfléchir, et que même plusieurs en étaient découragés. Mais sur notre route de Saumur à Nantes quelque chose devait nous remonter le cœur ; nous devions apprendre que nos braves représentants de la Montagne ne tremblaient pas ; qu’ils étaient comme des rochers, que tout le bruit et la fureur de la mer ne peuvent pas ébranler.

En passant par Angers, nous devions lire ce fameux décret de la Convention ordonnant la grande levée en masse et même le soulèvement de toute la France, pour écraser nos ennemis. Il faut que je vous conte cela, car alors vous comprendrez mieux notre enthousiasme ; et puis aucune nation du monde ne peut rien montrer d’aussi fort, d’aussi beau et d’aussi grand dans son histoire. C’est ici que vous allez voir la différence de parler au nom de la justice éternelle, ou de l’orgueil d’un homme. La république seule pouvait élever ainsi la voix et demander à la nation de pareils sacrifices. C’est sur la place d’Angers, devant la vieille cathédrale sombre, au milieu d’une foule immense venue de tout le pays, c’est là que le commandant Flavigny nous lut ce décret et que les cris de « Vive la république ! Vaincre ou mourir !... À l’ennemi ! Qu’on nous mène à l’ennemi !... » recommencèrent comme le premier jour où l’on avait proclamé la patrie en danger ; les sabres, les fusils en frémissaient, les drapeaux se balançaient ; et les paysans de ce pays, étonnés, se mêlaient avec nous dans nos rangs ; les gardes nationales arrivaient, le tocsin sonnait, tout se levait et marchait pour le salut de la république.

Je commence :

« Jusqu’au moment où les ennemis auront été chassés du territoire de la république, tous les Français sont en réquisition permanente pour le service des armées. Les jeunes gens iront au combat ; les hommes mariés forgeront les armes et transporteront les subsistances ; les femmes feront des tentes, des habits, et serviront dans les hôpitaux ; les enfants mettront le vieux linge en charpie ; les vieillards se feront porter sur les places publiques, pour exciter le courage des guerriers, la haine des rois et le dévouement à la république. Les maisons nationales seront converties en casernes, les places publiques en ateliers d’armes ; le sol des caves sera lessivé pour en extraire le salpêtre.

» Les armes de calibre seront exclusivement confiées à ceux qui marcheront à l’ennemi ; le service de l’intérieur se fera avec les fusils de chasse et les armes blanches. Les chevaux de selle seront requis pour compléter les corps de cavalerie ; les chevaux de trait, autres que ceux employés à l’agriculture, conduiront l’artillerie et les vivres. Le Comité de salut public est chargé de prendre toutes les mesures, pour établir sans délai une fabrication d’armes de tout genre qui réponde à l’état d’énergie du peuple français ; il est autorisé en conséquence à former tous les établissements, manufactures, ateliers et fabriques qui seront jugés nécessaires à l’exécution des travaux, ainsi qu’à requérir pour cet objet, dans toute la république, les artistes et ouvriers qui peuvent concourir à leur succès ; il sera mis à cet effet une somme de 30 millions à la disposition du ministre de la guerre, à prendre sur les 498 millions d’assignats qui sont en réserve dans la caisse à trois clefs.

» L’établissement central de cette fabrication extraordinaire sera fait à Paris. Les représentants du peuple envoyés pour l’exécution de la présente loi, auront la même faculté dans leurs arrondissements, en se concertant avec le Comité de salut public ; ils sont investis des pouvoirs illimités attribués aux représentants du peuple près les armées. Nul ne pourra se faire remplacer dans le service pour lequel il sera requis ; les fonctionnaires publics resteront à leur poste. La levée sera générale ; les citoyens non mariés, ou veufs sans enfants, de dix-huit à vingt-cinq ans, marcheront les premiers ; ils se rendront sans délai au chef-lieu de leur district, où ils s’exerceront tous les jours au maniement des armes, en attendant l’ordre du départ.

» Les représentants du peuple régleront les appels et les marches, de manière à ne faire arriver les citoyens armés aux points de rassemblement, qu’à mesure que les subsistances, les munitions et tout ce qui compose l’armée matérielle se trouvera exister en proportion suffisante. Les points de rassemblement seront déterminés par les circonstances, et désignés par les représentants du peuple envoyés pour l’exécution de la présente loi, sur l’avis des généraux, de concert avec le Comité de salut public et le conseil exécutif provisoire. Le bataillon qui sera organisé dans chaque district se réunira sous une bannière portant cette inscription : « Le peuple français debout contre les tyrans. »

Aussitôt après cette proclamation, nous repartîmes d’Angers pour Nantes, où nos trois colonnes arrivèrent l’une après l’autre les 6, 7 et 8 septembre 1793. Cette ville qui s’étend à droite de la Loire, est bordée d’une quantité de barques, de vaisseaux et d’autres bâtiments qui dorment sur l’eau, qui vont et viennent. Moi, qui n’avais jamais rien vu de pareil dans nos pays de montagnes, et pas même sur le Rhin, j’en étais véritablement étonné.

Je comprenais pour la première fois la grandeur et la richesse d’une ville de commerce, où les marchandises de toutes les parties du monde arrivent d’elles-mêmes, sans autre peine que de dresser les mâts et d’étendre les voiles quand le vent souffle.

Des quantités d’autres troupes, qui faisaient partie de l’armée des côtes de Brest, remplissaient déjà la ville, où nous fûmes reçus magnifiquement par les autorités ; on nous donna des festins patriotiques. Tous les richards de cet endroit étaient contents de voir que les Vendéens ne pourraient plus leur rendre visite sans nous rencontrer. Ils admiraient en quelque sorte nos guenilles, et, comme le magasin général des vivres et munitions pour l’approvisionnement de Brest, Lorient et Rochefort se trouvait là, nous reçûmes chacun une paire de souliers neufs après la fête. Mais le lendemain, 9 septembre, il fallut se mettre en campagne, et c’est alors que nous allions apprendre du nouveau.

En suivant la route depuis Saumur, nous avions déjà bien remarqué, sur l’autre rive du fleuve, un pays qui changeait à vue d’œil : de petits bois, de hautes fougères, des hameaux enterrés dans la verdure, des vergers innombrables entourés de haies touffues, et, par-dessus ces broussailles, des houx, des chênes rabougris, des châtaigniers ; tout cela déjeté, sans aucun soin de culture, sans le moindre signe de la main des hommes, enfin un véritable pays de sauvages, où les gens laissaient tout aller à la grâce de Dieu, sans s’inquiéter du reste.

C’était la Vendée que nous voyions, et qui devenait toujours plus épaisse à mesure qu’on descendait le fleuve ; c’est là dedans que nous allions entrer pour débusquer les êtres qui s’y trouvaient par milliers ; un peuple de braconniers, de contrebandiers, de petits nobles chasseurs entourés de gardes forestiers et de réfractaires enracinés dans leur ignorance ; des métayers, de petits marchands ; des paysans qui s’appelaient eux-mêmes gens du seigneur. Qu’est-ce que je peux vous expliquer ? Ils tenaient tous ensemble, comme leurs broussailles, sans avoir été taillés ni redressés depuis des centaines d’années.

Et pas une grande route en travers, pas un chemin où deux bœufs pouvaient passer de front. Oui, cette vue vous donnait à penser, le moindre soldat comprenait qu’on aurait de la peine à se mettre en ligne, et qu’on ne découvrirait pas l’ennemi de loin ; qu’il faudrait tout brûler pour y voir clair. Et puis le bruit de toutes les débâcles que les patriotes avaient éprouvées dans ce misérable pays, et la scélératesse des femmes qui tuaient les blessés, vous rendaient très durs ; on se disait en soi-même :

« Tant pis ; s’ils nous fusillent, nous les fusillerons ; s’ils n’ont pas de pitié, nous n’en aurons pas non plus. La république passe avant tout. »

Ce que nous avions ainsi découvert depuis la route d’Ancenis et d’Angers était le commencement de la Vendée, mais elle s’étendait beaucoup plus loin. Entre le Bocage et la mer se trouve le Marais, où d’autres gens de la même espèce passaient leur existence à chasser les oiseaux qui se plaisent dans les joncs et les roseaux ; ceux-là tenaient à leur servitude autant que les autres, et nous allions aussi les rencontrer.

Notre demi-brigade, les chasseurs francs de la montagne et un escadron de chasseurs à cheval, nous traversâmes donc le pont de Nantes, le 9 septembre, à midi juste, sous le commandement de Kléber. On savait que six à sept mille Vendéens, postés près de l’étang de Grand-Lieu, occupaient le village de Port-Saint-Père avec du canon et tout ce qu’il fallait pour nous recevoir. La Loire est déjà large en cet endroit, et de l’autre côté se jette la Sèvre, où passe aussi le pont. Le général Beysser, un Alsacien de Ribeauvillé, devait nous suivre avec cinq à six mille hommes pour soutenir notre attaque. Il faisait très beau temps.

Merlin de Thionville, son chapeau de représentant sur la tête, son grand sabre à la ceinture et son écharpe tricolore autour des reins, marchait à côté de Kléber ; ils étaient tous les deux à cheval au milieu du bataillon ; nos six petites pièces de quatre suivaient avec deux petits obusiers de montagne ; les chasseurs à cheval étaient en éclaireurs. Tout le monde regardait ; on ne voyait rien d’extraordinaire ; les Vendéens ne se montraient pas encore. Mais, une fois de l’autre côté, dans les petits chemins bordés de pommiers et de poiriers tout couverts de fruits, on ne pouvait plus s’avancer en colonnes ; il fallut marcher par le flanc ; seulement avant de s’engager bien loin, Kléber, qui malgré son air de lion, était fin comme un renard, ordonna de déployer à droite et à gauche du chemin deux compagnies en tirailleurs, et ce mouvement s’exécutait à peine, que la fusillade pétillait dans toutes les directions.

On reconnut alors que nous étions entourés d’une foule de gueux cachés dans toutes les broussailles, qui nous auraient coupés si nous n’avions pas d’abord fouillé les environs. Les chasseurs firent une grande charge en avant pour mieux éclairer le pays ; mais la queue de l’escadron avait à peine tourné le coin du bois, qu’un pétillement terrible nous avertit de la masse des Vendéens. Les chasseurs revinrent au galop, laissant quelques hommes derrière eux ; plus d’un cheval avait aussi sur les flancs de ces grands rubans rouges qui montrent où la balle est entrée. Les pauvres animaux ! ils ne tombent pas d’un coup ; ils vont toujours, mais cela ne dure plus longtemps.

C’est là que nous vîmes les mauvais côtés de cette guerre ; on ne savait jamais au juste ce qu’on avait devant soi. Kléber fit déployer le double de tirailleurs ; c’était assez ; les autres reculèrent, et la colonne continua son chemin en se tenant toujours à la hauteur de la fusillade.

Nous autres, avec nos canons et nos munitions, bien gardés à droite et à gauche, nous n’avions à craindre que les balles perdues ; mais notre tour devait bientôt arriver d’être en ligne, et nous ne demandions pas mieux.

Cela dura plus d’une heure ; alors seulement nous arrivâmes aux environs de l’étang et nous vîmes ce pays à découvert : de misérables villages, les murs couleur de boue, et, par-ci par-là dans le lointain, de petites églises avec leur chapeau d’ardoises. Mais sur notre droite, à deux portées de canon, était le rassemblement des Vendéens. Ils fourmillaient là-bas, au bord de l’étang et dans le village de Port-Saint-Père, où se trouvait leur quartier général. Les gueux ne manquaient pas de canons, car aussitôt en vue ils nous tirèrent trois ou quatre coups, pour essayer la portée de leurs pièces ou nous défier d’avancer.

Entre nous et Port-Saint-Père se trouvait un bras de l’étang, d’où sort une rivière assez profonde ; ce bras pouvait avoir trois cents pas de large ; de hautes herbes, des joncs et des prêles s’étendaient sur ses bords. Les tirailleurs vendéens, en se repliant devant les nôtres avaient emmené les barques sur l’autre rive : il était difficile d’attaquer.

Malgré cela, Kléber, après avoir inspecté la position avec ses officiers supérieurs et Merlin de Thionville, ordonna de former deux colonnes d’attaque ; il fit avancer nos pièces sur les hauteurs de Saint-Léger, en face du village ; les balles pleuvaient autour de nous, et les boulets ronflaient bien au-dessus de nos têtes ; ils étaient tous pointés trop haut.

Enfin nous reçûmes aussi l’ordre de faire feu ; nos boulets enfilèrent la grande rue de Port-Saint-Père, en coupant bras et jambes, renversant les piliers des hangars et labourant les fumiers, que les bandits avaient eu le soin de répandre sur le pavé. Naturellement de grands cris s’élevaient au loin, comme un bourdonnement ; des files de femmes et d’enfants se sauvaient ; et quand nos premiers obus allumèrent les granges et que la flamme se mit à danser sur les toits des vieilles baraques, alors, les vieillards obstinés sortirent aussi, emportant leur paillasse. Ces choses se voyaient de loin, dans la rue sale. En même temps, nos deux colonnes descendaient au pas de course sur la rivière, officiers, généraux, représentants, les drapeaux, les plumets, les baïonnettes, tout pêle-mêle, en criant :

– Vive la nation !

De l’autre côté les Vendéens se pressaient et criaient :

– Vive le roi !

Nos boulets passaient par-dessus nos colonnes et hachaient les autres. C’est là que j’ai vu de loin, à travers la fumée, un véritable carnage, la rivière empêchait de s’aborder à la baïonnette, mais on se fusillait à bout portant, beaucoup des nôtres s’étaient jetés à l’eau pour amener des barques, et les Vendéens les assommaient ou les piquaient avec de longues gaffes. Cette eau était rouge de sang ; des centaines de blessés, entraînés par le courant, se débattaient et s’accrochaient les uns aux autres.

Finalement nous eûmes pourtant quelques barques, qu’on se dépêcha de mettre bout à bout et qui servirent de pont. Alors toute la masse s’engouffra dessus ; Merlin, son grand chapeau de représentant en l’air au bout du sabre, était dans les premiers ; il poussait des cris : « En avant ! en avant ! Vive la république ! » qu’on entendait par-dessus des milliers d’autres.

Nous avions tiré deux ou trois coups de mitraille, mais elle n’avait pas la portée et tombait dans l’étang. Tout à coup un officier d’état-major vint nous crier d’avancer ; aussitôt nous retournâmes nos pièces et nous descendîmes ventre à terre. En bas nous ne pouvions pas passer, mais autour du village, dans les vergers où les Vendéens par bandes défilaient avec leurs grands feutres, leurs mouchoirs rouges qu’on appelait des cholets et qui leur servaient de gibernes, leurs souquenilles grises, nous commençâmes à les mitrailler coup sur coup ; les fougères en étaient pleines ; quelques-uns se traînaient jusque dans les hautes herbes, pour boire ou se cacher.

Malheureusement, d’autres, en embuscade derrière le mur d’un cimetière, ne cessaient pas leur feu sur nous ; ils nous visaient lentement, et, pas plus d’un quart d’heure après notre arrivée au bord de l’étang, ils avaient déjà démonté deux de nos pièces ; les conducteurs de munitions, arrivés de Nantes par réquisition forcée, se sauvaient avec leurs chevaux ; trois d’entre eux étaient déjà couchés sur le flanc. Toute notre compagnie de canonniers aurait été fusillée là, si les grenadiers, après avoir passé la rivière, n’avaient pas marché sur le cimetière à la baïonnette. Alors les chasseurs à cheval passèrent aussi, tenant leurs chevaux qui nageaient, par la bride ; et, vers les quatre heures, les Vendéens, ayant sans doute appris qu’une autre colonne arrivait les tourner, évacuèrent le village et se mirent en retraite.

Nous les avions bousculés ; Port-Saint-Père était en cendres ! J’ai su par la suite qu’on avait trouvé dans les décombres sept pièces de douze, dont deux couleuvrines anglaises. Tout était fini ; nous venions d’ouvrir le chemin de la Vendée entre Nantes et la Rochelle, et notre colonne allait s’avancer jusqu’au bas Poitou pour en tirer des vivres ; mais cette fois je ne devais pas la suivre si loin, car, au moment où l’ordre arrivait de faire cesser le feu, et comme je passais l’écouvillon dans notre pièce, étant premier servant de droite, tout à coup je tombai les deux genoux à terre et je m’étendis de mon long à côté de trois ou quatre autres camarades, sans savoir ce que j’avais. C’est ce que je me rappelle. Un moment après, un grand froid me saisit, la sueur me coulait de la figure comme de l’eau ; et puis, à la grâce de Dieu ! je perdis tout à fait connaissance, et seulement quelques heures après je m’éveillai dans une charrette avec une dizaine de blessés qui s’en allaient de Nantes à Angers ; d’autres charrettes semblables suivaient à la file. Les hôpitaux de Nantes étaient encombrés de malades ; on nous emmenait plus loin.

Ce que j’avais, moi, c’était une balle à la poitrine ; elle n’était pas entrée, parce qu’elle arrivait de loin et qu’elle m’avait touché sur le baudrier du sabre et de la giberne en croix ; mais au-dessous je sentais quelque chose qui m’écrasait et m’empêchait de respirer, c’était la force du coup. Je crachais aussi le sang. On m’avait déjà saigné. En me réveillant là, sur la route, et sentant ce poids terrible, la première idée qui me vint c’est que j’étais perdu. Les camarades, eux, ne me paraissaient pas dans un bien meilleur état ; l’un avait la tête bandée, l’autre le bras, l’autre la jambe ; le sang les couvrait. Ils regardaient, tristes et pâles, le chemin qui défilait lentement ; plusieurs radotaient comme en rêve ; aucun n’avait envie de parler. Les voituriers qui nous menaient allaient leur train, sans nous regarder ni s’inquiéter de nous, chantant, sifflant, battant le briquet pour allumer leur pipe ; deux ou trois quelquefois réunis parlaient entre eux de leur village, de telle auberge, au Lion d’or, à la Grappe rouge où l’on était bien ou mal. Enfin, voilà.

Nous étions déjà, le surlendemain du combat, vers trois heures de l’après-midi, entre Ancenis et Angers, où nous arrivâmes à la nuit tombante. Je ne me rappelais rien et j’avais de la peine à rassembler mes idées : la vie, Marguerite, Chauvel, la république, tout m’était égal ; seulement l’idée qu’il me restait une balle ou un morceau de mitraille dans le corps m’inquiétait ; et comme mon bras où l’on m’avait saigné à Nantes était lié, je me figurais avoir aussi le bras cassé. Une fois qu’on a perdu beaucoup de sang, les idées s’embrouillent, et ceux qui soutiennent que le sang c’est la vie n’ont peut-être pas tout à fait tort.
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