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IX


Angers, avec ses hautes maisons couvertes d’ardoises, sa cathédrale et ses fortifications décrépites, ressemblait à toutes les vieilles villes que j’avais vues depuis Worms et Mayence ; on aurait dit que c’était bâti sur le même modèle. Je n’ai jamais rien trouvé de beau dans ces nids à rats, que les gens se donnent l’air d’admirer par désœuvrement ; j’ai toujours mieux aimé le neuf, et mon grand âge ne me fera pas changer d’idée : je voudrais bien avoir vingt ans au lieu de quatre-vingt-quinze. C’est pour vous faire comprendre que cette ville ne m’intéressait pas beaucoup ; notre hôpital, une ancienne bâtisse, avec cour et jardin, grands escaliers, corridors en haut et en bas, se trouvait près de la porte Saint-André. Heureusement, lorsque nous arrivâmes, plusieurs lits étaient vides, et l’on put tout de suite nous y transporter.

Tous les matins, un vieux médecin et cinq ou six jeunes gens venaient nous voir, ma poitrine était noire comme de l’encre ; moi-même cela m’effrayait. Je me rappelle que le vieux donnait à ses élèves des explications sur mon compte, et qu’un de ces jeunes gens vint plusieurs fois me saigner. À chaque instant il me disait de respirer pour voir si je pouvais reprendre haleine, et de jour en jour j’allais mieux, surtout quand on me donna des demi-rations de pain, de viande et de vin. Alors je vis encore une fois l’existence en beau, mes idées s’éclaircirent sur les affaires de la république, et je ne souhaitai plus que de rejoindre mon bataillon.

À côté de moi se trouvait un vieil officier de la 7e demi-brigade légère, qui se plaisait à causer, il avait un coup de fusil dans le bras, et, quand j’eus la force de marcher, tous les jours, de neuf heures à midi, nous étions ensemble à nous promener dans le jardin, en capote de laine et bonnet de coton. Cet homme, malgré ses moustaches grises, était vif comme la poudre. C’est de lui que j’appris les premières abominations des Vendéens, car sa légion s’était trouvée mêlée dans cette révolte depuis le commencement. Il me dit que des milliers d’anciens gabelous, sauniers, faux-sauniers, douaniers, contrebandiers, gardes-chasse et braconniers, réduits à travailler comme tout le monde, par l’abolition des privilèges et des droits innombrables du fisc, couraient le pays en 1791 et 92 tâchant de soulever le peuple ; mais que les paysans, malgré leur ignorance, ne bougeaient pas ; que chacun se disait sans doute :

« Toi, tu cries parce que le métier de loup et de renard te convient mieux que celui de mouton ; la contrebande, les dénonciations ou le braconnage te rapportaient plus que celui de piocher la terre ou de battre en grange. »

Et toutes les prédications des réfractaires n’avaient produit d’effet que sur les femmes, qui gémissaient et se désolaient, chose plus facile que d’aller se faire casser les os en l’honneur du trône et de l’autel. Enfin le bon sens avait encore le dessus. Les nobles conspiraient bien avec les évêques, et pendant que les Prussiens envahissaient la Champagne, si nous avions été battus, ces bons Français se seraient décidés tout de suite à nous tomber sur le dos ; mais, à la nouvelle de Valmy, tout était resté dans l’ordre, les prédications mêmes s’étaient calmées. Il fallait tous les malheurs de la patrie, pour donner à ces gens le courage de nous attaquer.

C’est à la levée de trois cent mille hommes, en mars 1793, quand l’existence même de la nation était menacée, que l’occasion leur avait enfin paru bonne. Alors aussi les jeunes gens, les gars, appelés à marcher comme tous les Français au secours de la patrie, avaient trouvé plus agréable de rester chez eux, à manger des châtaignes et boire du petit vin avec le bon curé, la grand-mère et les amoureuses ; l’arrivée des gendarmes nationaux, pour les forcer de remplir leur devoir, les avait tellement indignés, que du jour au lendemain les ci-devant gabelous, gardes-chasse et contrebandiers avaient eu des milliers d’hommes à leurs ordres. Ce n’était ni le bon Dieu, ni Louis XVII qui les soulevait, c’était l’indignation de quitter leur Bocage. En même temps les réfractaires leur criaient qu’ils soutenaient notre sainte religion, et naturellement cela flattait leur orgueil ; ils se figuraient que c’était vrai ; plusieurs même croyaient ressusciter le troisième jour, et les femmes gardaient leurs corps en attendant.

Voilà ce que me dit le lieutenant Deteytermos, en, me racontant les épouvantables massacres de Machecoul, une petite ville sans défense où le président du district, Joubert, avait eu les poignets sciés et la tête écrasée à coups de fourche, où le curé constitutionnel avait été lentement déchiré par les femmes, où le juge de paix Pognat avait été haché, et trois cents patriotes, des bourgeois paisibles, traînés au bord de la fosse et fusillés sans miséricorde. C’était le 10 mars, le commencement de la guerre.

Le tocsin sonnait dans cinq cents communes, et, trois jours après, Cathelineau le voiturier, Stofflet le garde forestier, Six-Sous le ci-devant mendiant – enfin toute la race ! – surprenaient de petits détachements, qu’ils massacraient ; ils pillaient les caisses, enlevaient les fusils, la poudre, les canons, que personne ne gardait parce qu’on ne pouvait s’attendre à rien de semblable, ni penser que des Français viendraient nous assassiner par derrière, lorsque nous faisions face à l’Europe.

Toutes les horreurs commises par ces brigands à Chemillé, ensuite à Cholet, que ce vieux soldat me raconta simplement, ne sont pas à peindre ; les abominations des femmes envers les pauvres blessés ne pourraient pas même se dire devant des personnes honnêtes. Il me raconta tout.

Après cela, quand les gabelous et les gardes-chasse avaient eu mis les choses en train, s’était levée la « noble race des conquérants : » Delbée dans l’Anjou, Bonchamp dans Saint-Florent, de la Roche-Saint-André dans Pornic, Charette dans le Marais, La Rochejaquelein et Lescure ailleurs. Ceux-là, du moins, défendaient leurs intérêts ; en parlant du trône et de l’autel, ils s’entendaient eux-mêmes, cela signifiait : « Nous voulons ravoir nos privilèges et nous goberger de père en fils, aux dépens de ces malheureux qui se battent pour nous. » Mais les autres, mon Dieu ! mon Dieu ! est-il possible d’être aussi bornés ! Quelle triste chose que l’ignorance !

Le pire, c’est que ces défenseurs du bon Dieu, quand ils allaient massacrer les gens de la ville, avaient derrière eux leurs femmes, avec des sacs pour mettre le butin. Lorsqu’ils avaient attaqué Nantes, trois mois avant, plus de quinze cents femmes ne pensaient qu’à la rue des Orfèvres. C’est ce que me dit le citoyen Deteytermos en levant les épaules.

Aujourd’hui, ces choses ne sont plus croyables, je le sais bien ; mais voilà pourtant la vérité, voilà l’esprit de religion qu’on avait dans cette sainte Vendée, cette terre de sacrifices.

La Convention, surprise de pareilles horreurs, avait tardé jusqu’à la dernière minute d’en tirer vengeance, elle croyait que cela ne pouvait pas durer. Mais à la fin, il avait fallu donner l’ordre de répondre au mal par le mal ; nous étions malheureusement forcés de massacrer et d’incendier aussi, pour montrer à ces gens que ce n’était pas si difficile de devenir des saints de leur espèce, et qu’il ne fallait pour cela qu’une chose, c’était d’oublier qu’on est des hommes, – je ne dis pas des chrétiens, – le Christ n’a rien de commun avec les bêtes féroces.

Pendant que tout cela se passait, nous autres nous étions bloqués à Mayence ; l’armée du Nord perdait la bataille de Nerwinden ; Dumouriez passait aux Autrichiens ; Cobourg assiégeait Valenciennes ; eux, les Vendéens, ils n’avaient qu’une idée, c’était de prendre un bon port, où les Anglais pourraient débarquer facilement et les aider à rétablir chez nous la dîme, la gabelle, le champart, les corvées, la haute et basse justice, la roue, les tortures et le reste.

Le lieutenant ne me cachait pas que nous avions aussi commis de grandes fautes : au lieu de combattre en masse, nous avions formé quatre armées, avec quatre généraux en chef, qui ne s’entendaient pas ensemble et se faisaient battre en détail. Depuis l’arrivée des Mayençais, il n’en restait plus que deux : Rossignol et Canclaux, mais c’était encore trop ; car à la guerre, tout doit marcher d’après un seul plan, et le plan peut changer tous les jours, suivant les besoins ; il ne faut donc qu’une seule tête, qui profite de tous les conseils, mais décide toujours par sa propre volonté ; c’est de là que vient la force d’une armée : l’ordre d’un seul et l’obéissance de tous.

Les hommes de bon sens le savaient bien, et l’horloger Rossignol avait plus de bon sens que Canclaux, puisqu’il lui disait quinze jours avant, à Saumur, de prendre le commandement des armées, mais de suivre son plan à lui, qu’on a reconnu par la suite, être le meilleur : c’était de s’avancer ensemble et de pousser les Vendéens dans un coin, entre la Loire et la mer, et là, de ne plus les lâcher, de livrer une bataille décisive, et de tout finir d’un coup. Malheureusement Canclaux, qui tenait à sa routine, avait fait décider en conseil de guerre qu’il valait mieux entrer en Vendée de deux côtés à la fois : l’armée de la Rochelle par Saumur, et l’armée des côtes de Brest par Nantes. Vous allez voir quelle terrible débâcle cela devait nous causer.

D’abord tout avait l’air de bien marcher, la colonne de Kléber, celle de Dubayet et de Beysser, à distance d’étapes, descendaient de Nantes dans la basse Vendée, et chaque jour nous apprenions l’exécution des ordres de la Convention. À Pornic, Bourganeuf, Machecoul, Aigrefeuille, etc., partout des combats, partout les Vendéens en déroute, leurs villages brûlés, leurs bandes dispersées ou passées au fil de la baïonnette. Comme ils avaient déclaré que notre capitulation avec les Prussiens devait leur profiter, et que chacun de nous ayant promis de ne pas servir pendant un an contre les coalisés, violait la capitulation et serait fusillé s’il tombait entre leurs mains, nous n’avions plus rien à ménager, et l’armée de Mayence traitait les gueux avec rigueur. Tout marchait donc bien de ce côté.

L’armée de Rossignol allait aussi partir. Sa principale colonne, commandée par Santerre, s’apprêtait à marcher sur Cholet, le quartier général des brigands, afin de les prendre entre deux feux ; restait à savoir s’ils seraient assez bêtes pour attendre la réunion des deux armées, au lieu de les écraser l’une après l’autre, comme ils avaient toujours fait. Nous allions voir bientôt, et l’on pense si cela nous intéressait.

Je sortis en ce temps de l’hôpital, et je demandai tout de suite à rejoindre mon bataillon, mais les Vendéens ayant l’habitude de massacrer tous les soldats qu’ils rencontraient isolés, l’adjudant-général Flavigny, commandant la place d’Angers, me défendit de partir seul, et me mit en subsistance dans une compagnie de canonniers d’Eure-et-Loire, sur le point d’aller rejoindre la colonne de Santerre à Doué. Nous passâmes ce jour même la Loire avec d’autres détachements, et nous entrâmes en Vendée par les buttes d’Érigné.

L’armée de Santerre bivaquait aux environs de Doué, sur la route de Saumur à Cholet ; elle pouvait compter de dix-huit à vingt mille hommes comprenant, d’abord les bataillons de la formation d’Orléans, les héros à cinq cents livres de la formation de Paris, et la gendarmerie à cheval, qui ne jouissaient ni les uns ni les autres d’une grande réputation de bravoure ; ensuite les bataillons de la Sarthe et de la Dordogne, l’artillerie, les gendarmes à pied et le 9e hussards, anciens hussards de la Liberté, dont la réputation, au contraire, était très bonne ; enfin des levées en masse de tous les départements voisins : ouvriers, employés, paysans, la plupart sans armes, un grand nombre en sabots, le bâton sur l’épaule et la miche de pain au bout du bâton. Les approvisionnements devenaient toujours plus difficiles dans ces pays sauvages remplis de landes, de broussailles, et de fougères, parce que les gens se retiraient au loin avec leur bétail.

Notre détachement suivait le chemin de Brissac, les Alleuds et Ambillou ; il arriva le soir sur les hauteurs de Louresse, d’où nous vîmes la plaine couverte de feux qui pétillaient dans les landes, les files de chevaux au piquet, et la petite ville de Doué éclairée comme pour une fête. Il faisait très beau temps ; nous rejoignîmes le lendemain, 17 septembre, l’armée en marche pour Cholet.

Mon Dieu ! qu’est-ce que je peux vous dire ? Moi, simple soldat, rien qu’à voir l’ordre de marche, j’avais compris tout de suite que notre général était un brasseur, qui s’entendait beaucoup mieux à la qualité des bières qu’à la conduite d’une armée. J’en frémis d’avance, car j’avais déjà vu que si les Vendéens étaient des gueux, ils n’étaient pas des ânes, et qu’ils savaient se battre. Figurez-vous que ce terrible Santerre, envoyé par la Convention pour tout bousculer et conquérir, faisait marcher son armée, non pas en colonnes, non pas par divisions ni même par pelotons, mais par le flanc, sans tirailleurs et sans éclaireurs, l’artillerie devant, les pièces, les fourgons et les caissons à la file, ensuite la cavalerie et puis l’infanterie en ruban, par trois, à perte de vue ; de sorte que pour nous défendre si nous étions attaqués, l’infanterie devait nous tirer dans le dos ! Et tout cela s’avançait lentement dans des chemins creux, étroits, couverts de haies, de hautes fougères, d’arbres fruitiers, de chênes rabougris et de châtaigniers touffus, où nous risquions à chaque pas d’être coupés, sans pouvoir nous déployer. En voyant cela, je me dis :

« Michel, tu ne reverras plus Marguerite. Tous ceux qui se trouvent ici, s’ils ont du bien, auraient dû faire leur testament. »

Et je m’en voulais à moi-même d’être entré dans les canonniers, puisqu’on nous faisait marcher en tête, sans fusils ni cartouches. Les autres, voituriers et paysans, en réquisition pour la conduite des pièces et des caissons, des poudres et des boulets, n’étaient pas non plus trop à leur aise ; je les voyais à côté de nous, toujours le nez en l’air et les yeux inquiets, qui frémissaient chaque fois que dans les haies quelque chose remuait.

Mais Santerre, lui, sur un grand cheval, tout débraillé, le chapeau de travers, son long nez en avant, galopait le long de la colonne ; on comprenait qu’il était fier d’un si bel ordre de marche : une colonne de trois lieues et demie, c’était magnifique ! et peut-être que depuis le commencement du monde, aucun général n’avait eu l’idée d’aller trouver l’ennemi avec un arrangement pareil de ses troupes.

Je sais bien que Santerre était un bon patriote, et qu’il s’était montré dans toutes les affaires de Paris, mais quel malheur de l’avoir pour général ! Quand le peuple aime un homme, il le croit bon à tout, et celui qui n’aurait fait que récurer des chaudrons toute sa vie, il le nommerait premier ministre ou général en chef d’emblée. C’est encore une misère de l’ignorance.

Enfin nous avancions ainsi pour attaquer Cholet, et notre colonne s’allongeait toujours à mesure que les soldats et les chevaux se fatiguaient dans ces chemins difficiles. Le temps continuait d’être beau ; rien ne nous troublait ; cela durait depuis environ cinq heures, et nous avions déjà traversé plusieurs pauvres villages sans rencontrer personne, lorsque, en arrivant sur les hauteurs de Coron, tout à coup un grand cri s’étendit dans les fougères ; rien que de l’entendre, les cheveux nous en dressaient sur la tête ; en même temps un roulement de fusillade commença sur nous de tous les côtés à la fois, comme lorsque l’écluse d’une rivière est en levée et que l’eau galope au fond des ravins. Et dans le même instant les Vendéens tombèrent sur nous comme de véritables loups ! Ils criaient : « Rendez-vous ! » en sautant à la bride de nos chevaux. C’est principalement aux canons qu’ils en voulaient. Je n’ai jamais vu de confusion et d’acharnement pareils. L’infanterie, qui se trouvait à plus d’une demi-lieue, aurait dû courir à notre secours, mais la levée en masse marchait au centre, les bonnes troupes venaient plus loin. La cavalerie ne pouvait pas manœuvrer dans ce pays de haies ; les gendarmes à cheval filaient déjà, soi-disant pour ramener les fuyards ; et d’un bout de la route à l’autre, depuis Coron jusqu’à Vihiers, vous n’entendiez que les décharges se suivre, et le tumulte épouvantable de la déroute augmenter.

Un officier d’état-major vint nous crier de monter nos canons sur les collines à droite et à gauche ; malheureusement les Vendéens étaient mêlés avec nous, on s’assassinait à coup de crosse et de refouloir. Un vieux que je verrai toute ma vie, sec, maigre, sans dents, mais avec une poigne de fer, me tenait à la gorge, et me criait en vendéen je ne sais pas quoi ; deux autres arrivaient en haut du chemin, pieds nus, la culotte pendante, un mauvais chapeau sur la tignasse, et lâchaient leur coup dans le tas. Les chevaux blessés se dressaient, les chaînes sonnaient, les fourgons se heurtaient. Le vieux m’avait couché sur la pièce ; je lui enfonçai mon sabre jusqu’à la garde, et d’un revers, en me relevant, je fendis la figure d’un gueux de charretier en train de couper les traits pour se sauver.

Alors je ne pensai plus qu’à faire mon devoir : j’empoignai solidement le cheval de devant par la bride, en le piquant dans les flancs, ce qui le rendit furieux ; la pièce se mit à sauter le tas de morts et de blessés. Je ne voyais plus clair. Les camarades encore vivants poussaient derrière aux roues ; la pièce grimpait au talus. Là-haut les Vendéens nous entourèrent une seconde fois, et la bataille recommença plus acharnée. Nous aurions été massacrés si les hussards de la Liberté, le brave 9e, n’étaient pas arrivés à hacher ces bandits. Ils passèrent comme un coup de vent.

Trois camarades venaient encore de tomber ; il aurait fallu dételer pour charger la pièce ; nos munitions étaient en bas dans le chemin, les refouloirs, les écouvillons et les leviers étaient cassés. Et voyant cela, voyant la race sauvage revenir, je sautai sur le cheval et je partis au galop. Les coups de fusil, les cris, rien ne me faisait plus. Les pièces en bas étaient perdues ; je ne pouvais sauver que la mienne. Un peu plus loin, deux bataillons de la Sarthe, de fameux soldats, en carré, soutenaient la retraite. Je courus de leur côté ventre à terre ; j’entendais déjà les volées de mitraille passer en rabotant la pierraille et soulevant la poussière. Les Vendéens avaient retourné nos pièces. Quel malheur d’être balayé par ses propres munitions.

Le chef de brigade, en me voyant arriver avec ma pièce, couvert de sang depuis la poitrine jusqu’aux cuisses, sortit des rangs à plus de vingt pas.

– Ton nom, canonnier ? me dit-il en me donnant la main.

Je lui répondis :

– Michel Bastien, en subsistance, à la compagnie d’Eure-et-Loir.

Et la pièce entra dans le carré. Par malheur, les munitions manquaient, on ne pouvait pas s’en servir. Aussitôt je mis pied à terre, bien étonné de me trouver sain et sauf, derrière des feux de file ; je ramassai un fusil, une giberne, et je m’avançai pour remplir une place vide. Avec quel bonheur je déchirai ma première cartouche ! Ah ! ceux qui n’ont pas senti les fureurs de la guerre, quand on vient de voir massacrer des camarades, ne se feront jamais une idée du plaisir d’épauler, d’ajuster et de remettre la main à la giberne. Comme on rit et comme on cligne de l’œil !

Nous reculions tout de même, car la mitraille nous fauchait ; il fallait serrer les rangs. Au premier village en arrière nous trouvâmes une compagnie de gendarmes à pied et des fusiliers de la Dordogne embusqués dans les baraques, parmi les décombres ; le village commençait à brûler ; les bourres ont bientôt mis le feu dans un toit de chaume. Nous défilâmes à gauche et nous reprîmes position plus loin, au pied de petites buttes couvertes d’arbres, où montait le clocher d’un autre village. Il fallut tenir là jusqu’à six heures du soir, pour laisser le temps aux levées en masse de se rallier en arrière. Les Vendéens ne pouvaient pas amener les pièces dans ces broussailles pas plus que nous, mais ils continuaient de nous attaquer avec une fureur incroyable.

À la nuit, tout à coup ils disparurent, nous ne savions pas pourquoi. Durant plus d’une heure encore, nous attendîmes l’arme au pied, tout surpris de ne plus les voir. Alors, comme les petits villages sonnaient huit heures, les deux bataillons se mirent tout à fait en retraite, en gagnant la route à droite. Elle était couverte de morts, de blessés, de chevaux abattus, de fourgons, de charrettes dételées et fracassées. De loin en loin quelques bataillons stationnaient encore dans la plaine ; tout ce qui restait de bonnes troupes s’était porté sans ordre à la rencontre des fuyards ; les levées en masse avec leurs bâtons et leurs miches arrivaient de toutes les routes et sentiers ; il en sortait aussi des carrières, qui ne manquent pas dans ce pays ; et cette nuit-là, le lendemain et le surlendemain, notre cavalerie allait partout à leur recherche.

Nous autres nous rentrâmes à Doué. Le bataillon de la Sarthe, avec lequel j’ai combattu, fut caserné dans le château de Foulon, que les Parisiens avaient mis à la lanterne au commencement de la Révolution. Une quinzaine de canonniers de la compagnie d’Eure-et-Loir revinrent ; on ramena beaucoup de blessés ; mais Dieu sait ce que les Vendéens en avaient fusillé ce 17 septembre, où nous perdîmes 18 canons, toutes nos munitions et des milliers de bons patriotes. C’est la débâcle de Coron. Je vous l’ai racontée comme je l’ai vue, et, je le répète, il n’y a rien de pire au monde que les gens qui se croient capables de tout, et qui se mettent hardiment à la tête des plus difficiles affaires, que des hommes mille fois plus instruits et plus courageux n’oseraient pas entreprendre par modestie. C’est toujours l’orgueil, la vanité, la bêtise, qui précipitent des milliers d’honnêtes gens dans le malheur.

Encore nous ne savions pas tout, car nous apprîmes deux jours après pourquoi les Vendéens, au lieu de nous poursuivre, avaient disparu le soir : c’était pour se réunir en masse et tomber sur une autre colonne, celle du général Duhoux, qui descendait d’Angers sur Cholet, comme la nôtre, afin d’entourer les brigands, d’après le plan de Canclaux. Ils l’avaient surprise dans un endroit qu’on appelait le Pont-Barré, et tellement écrasée sous le nombre, qu’il était resté quatre mille républicains sur la place ; que l’artillerie, les bagages et tout le matériel de la colonne étaient tombés entre leurs mains ; et que cinq cents pères de famille d’Angers et des environs ayant été coupés au pont, ils avaient trouvé l’occasion d’accomplir leurs menaces en les fusillant tous jusqu’au dernier.

À la suite de cette mauvaise nouvelle, comme les Vendéens avaient toujours l’habitude, après leurs massacres, de se porter sur une grande ville de la Loire pour la piller et se fortifier, une partie de nos troupes retourna vite à Saumur, et j’étais du nombre.

Les brigands avaient détruit notre colonne le 17 à Coron et celle du général Duhoux le 19 à Beaulieu. Nous repartîmes le 20, bien indignés de nous voir battus par des paysans qui ne connaissaient aucune manœuvre, et qui nous tuaient trois fois plus de monde que nous ne pouvions leur en tuer.

Moi, je mettais tout sur le compte de nos généraux ; aussi quelle ne fut pas ma surprise, en arrivant à Saumur, d’apprendre que la colonne de Mayence venait aussi d’être défaite et qu’elle battait en retraite sur Nantes ! Comme nous entrions en ville, on ne parlait que de cela. Outre la désolation des familles qui venaient de perdre leurs soutiens, l’inquiétude était terrible ; car maintenant les gueux avaient le dessus ; on ne voyait plus comment les arrêter. J’ai toujours eu de la peine à croire aux mauvaises nouvelles, et de penser que nos vieux généraux Kléber et Dubayet avaient été mis en déroute par de la race pareille ; cela me paraissait impossible.
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