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XII


Après cette terrible défaite des Vendéens, l’armée se reposa deux jours au Mans ; mais Westermann, un des plus grands généraux de cavalerie que nous ayons eus, ne lâcha pas l’ennemi, qui pouvait se rallier en avant de Laval ; malgré le froid de décembre, et malgré ses blessures, il le poursuivit dans tous les villages ; ses hussards en massacrèrent des quantités prodigieuses. À Laval, les femmes des patriotes se précipitaient sur les fuyards et les arrêtaient ; le sang de leur mari et de leurs enfants, versé par les royalistes après Entrâmes, criait vengeance ; les paysans bretons s’en mêlaient aussi ; ces pauvres gens avaient vu les horreurs de la guerre civile, l’insolence des Vendéens, leur ivrognerie, et leurs autres vices ; c’est à coups de fourche et de faux qu’ils les recevaient.

– Va te faire pendre ailleurs, brigand ! va tirer des coups de fusil dans le dos des chrétiens, en récitant ton chapelet !... va, misérable !

Les marquises, les comtesses, les chefs habillés en femmes ; les prêtres déguisés avaient beau supplier, on leur montrait la grande route. Et là-dessus les hussards arrivaient avec le sabre rouge :

– Les voilà ! les voilà !

Seigneur Dieu, que cela serve d’exemple à tous les êtres assez abandonnés du ciel pour se soulever contre leur propre patrie ! qu’ils apprennent que la prospérité des criminels ne peut durer longtemps, et que dans l’adversité tout les accable.

En arrivant cinq jours après aux environs d’Ancenis, où le restant de ces malheureux voulait passer la Loire et réunissaient planches, douves, tonneaux, poutres et jusqu’aux planchers des maisons, qu’ils démolissaient pour faire des radeaux, nous trouvâmes les hussards de Westermann sur les hauteurs de la Cornouaille, de l’autre côté de Candé. Tous avaient des bagues, des boucles d’oreilles, des bracelets, des bannières, des croix d’or, les uns aux doigts, les autres à la garde du sabre, dans les poches ; leurs petites gibernes en étaient pleines, et les gueux ne se mouchaient plus que dans des mouchoirs entourés de dentelles. D’après cela qu’on se figure ce que les marquises et les duchesses étaient devenues ; cela fait frémir quand on y pense.

Les représentants Bourbotte et Turreau rachetèrent beaucoup de ces objets précieux et les envoyèrent à la Convention ; la plupart des cavaliers en firent même don à la république, car elle était pauvre, elle avait besoin d’argent, étant attaquée de tous les côtés par les despotes.

Mais c’est à cette heure que vous allez voir ce qu’il faut penser de ces fameux chefs royalistes, de ce Henri de La Rochejaquelein, de ces de Sapinaud, de La Ville-Beaugé, de Langerie et autres défenseurs du trône et de l’autel. Certainement la grande masse des paysans vendéens, et surtout les chouans venus les rejoindre à Laval, étaient coupables envers la France ; ils étaient aussi coupables envers leurs femmes et leurs enfants, de risquer leur existence en combattant la nation, c’est clair ! ils n’agissaient pas en honnêtes gens, en bons Français ; mais l’ignorance, la bêtise dans laquelle on les avait entretenus de père en fils depuis des siècles, en étaient cause ; ces pauvres malheureux ne savaient pas ce qu’ils faisaient, ils méritaient le pardon. Les autres, au contraire, ceux qui les avaient entraînés au-delà de la Loire, ne méritaient pas de pitié ; ces nobles, ces prêtres, qui, pour défendre leurs privilèges, avaient aveuglé tant de milliers d’hommes, qui leur avaient prêché l’extermination de leurs frères et leur avaient promis la vie éternelle en récompense de leurs crimes, voilà les vrais coupables ; voilà ceux qui devaient porter la responsabilité de cette rébellion ; voilà les gens qui devaient se dévouer jusqu’au dernier, pour obtenir la grâce des femmes, des enfants, des vieillards ; voilà les hommes qui, dans cette grande extrémité, reconnaissant qu’il ne restait plus de ressources, que la Loire était débordée par la pluie et la neige, qu’on ne pouvait construire de pont et sauver tout le monde... c’étaient ces nobles-là, qui devaient se dévouer et se rendre directement devant les représentants du peuple pour leur dire :

– Nous sommes un tel et un tel. Nous sommes de la noble race des conquérants, et nous n’avons pas voulu nous soumettre à votre république ; nous avons entraîné tout ce troupeau de malheureux contre vous ; nous les avons trompés !... Maintenant vous êtes les plus forts !... Eh bien, soyez généreux, épargnez-les ; ce sont des hommes du peuple comme vous. Prenez nos têtes et que tout soit fini ! Que la France jouisse de ses nouvelles lois, et qu’elle conserve un certain respect pour les hommes de cœur qui ont défendu les privilèges de leur race contre tous, et qui sont morts fièrement et courageusement en sauvant leur armée !

N’est-ce pas cela que vous auriez fait ? Je vous parle à vous, le premier venu : à toi, soldat, à toi, ouvrier, à toi, paysan, à vous tous qui n’êtes pas de la noble race, qui ne demandez pour tous que l’égalité devant la loi... N’est-ce pas que cette idée vous serait venue ? Oui, j’en suis sûr ; la mort est si peu de chose quand on remplit son devoir ; il n’est pas nécessaire d’être noble pour la mépriser. Me voilà, moi, bien vieux, et je lève la main devant l’Éternel, que je n’aurais pas attendu une minute ; mon sacrifice aurait été fait d’avance.

Eh bien, écoutez ! Comme nous allions de la Cornouaille à Maumusson, un gros bourg près duquel se trouvaient des verreries dans le genre de Meisenthal, notre avant-garde engageait la fusillade devant Ancenis ; et, au même moment, une barque traversait la Loire ; dans cette barque, la seule que les Vendéens avaient pu trouver dans le pays, – car, à leur approche, on avait envoyé toutes les embarcations sur la rive gauche, afin de les empêcher de rentrer dans leur Bocage, – dans cette barque, le généralissime Henri de La Rochejaquelein, Stofflet, Sapinaud, La Ville-Beaugé, Vaugiraud, de Langerie et quelques autres chefs passaient l’eau, soi-disant pour chercher deux gros bateaux chargés de foin amarrés en face de la ville, et sauver ainsi tout le monde. Ce sont les royalistes qui racontent cela dans leurs livres : des généraux qui vont eux-mêmes chercher des barques, au lieu d’envoyer un officier de confiance avec quelques soldats ! Mais une pareille histoire fait rire de pitié ; d’autant plus qu’arrivés à l’autre bord, ces braves gens gagnèrent un petit bois à portée de fusil et disparurent sans tourner la tête, et que depuis les malheureux qu’ils abandonnaient n’en reçurent plus de nouvelles.

De la position où nous étions, au bord d’un ruisseau, entre deux collines, nous ne pouvions voir ce triste spectacle, et j’en suis bien content : j’en aurais conservé un dégoût pour le restant de mes jours.

Enfin, voilà l’histoire !... Les malheureux Vendéens, hommes, femmes, enfants, vieillards, réunis sur le bord de la Loire, comprenaient maintenant leur sort ; une chaloupe canonnière, venue de Nantes, ouvrait déjà le feu sur leurs radeaux, tout s’engloutissait ; ils voyaient leur Bocage sur l’autre rive, sans pouvoir espérer d’y rentrer ; ils tombaient dans les bras l’un de l’autre en gémissant et criant :

– C’est fini !... nous sommes perdus !...

Quel déchirement et quelle horreur !

Nous n’avions plus besoin de nous presser ; à mesure que les divisions allaient venir, elles devaient prendre tranquillement position autour de la place. C’était encore un combat de rues qu’il fallait livrer. Ce 17 décembre au soir, Westermann fit monter deux pièces sur une colline, et lança quelques boulets à toute volée. Aussitôt toutes les cloches sonnèrent ; le tocsin n’en finissait plus, à minuit il tintait encore. Une bande de Vendéens voulut se sauver du côté de Varades ; c’est ce que Westermann attendait. Il les suivit avec ses hussards, les tailla en pièces, et revint au petit jour, dans le moment où la dernière colonne des royalistes sortait d’Ancenis, sur notre droite ; elle était bien encore de quinze mille hommes, femmes et enfants. On ne bougea pas, pour les laisser filer, mais, aussitôt après leur sortie, les hussards descendirent en ville et sabrèrent une centaine de traînards ; ils récoltèrent du bétail, des bagages, et six pièces de seize devant la mairie, les pauvres misérables abandonnaient tout maintenant ; sans chefs, sans ressources, ils perdaient aussi le courage.

Notre division se mit à leur poursuite. Westermann les serrait toujours de près ; il en exterminait partout, aux Touches, à Nort, à Blain. Ils s’arrêtèrent le 20 décembre à Blain. Marceau pensait les tenir enfin et les écraser d’un coup ; notre marche redoubla par le vent et la neige ; mais lorsque nous arrivâmes à Blain, où Westermann nous attendait, les royalistes avaient déjà pris la route de Savenay, en coupant derrière eux le pont d’une assez forte rivière. On se dépêcha de le réparer.

C’est à Blain que le prince de Talmont se sauva avec Donissant, Desessart, Pérault, Piron, Rostang et cent cinquante officiers et grandes dames nobles, qui n’avaient pu monter dans la barque de La Rochejacquelein. Talmont fut arrêté quelques jours plus tard à Laval et guillotiné devant son château. Les paysans, eux, aimèrent mieux mourir en soldats, les armes à la main.

Le pont réparé, nous continuâmes notre poursuite. Depuis onze jours nous marchions nu-pieds sur la glace, en pantalon de toile et les habits en loques ; aussi la fureur d’atteindre l’ennemi et de l’exterminer nous possédait.

Kléber vint nous rejoindre avec quelques troupes fraîches, à huit ou neuf lieues au-dessus de Nantes. Nous voyions les brigands s’éloigner toujours ; mais les marais approchaient, ils ne pouvaient plus se sauver bien loin. Le 22 décembre, vers cinq heures du soir, nous arrivâmes presque en même temps qu’eux devant Savenay, une petite ville remplie de vieilles maisons en torchis, et servant de marché dans ces cantons pour le gibier, les bestiaux, la volaille ; elle est sur une éminence, où poussaient des genêts et des landes alors toutes blanches de givre. Les Vendéens s’étaient emparés d’un petit bois en avant de cet endroit ; le général ordonna de les en déloger tout de suite.

Nos pièces furent mises en batteries à droite de la route qui descend à Nantes, et les Vendéens, après une résistance assez vigoureuse, se retirèrent en ville.

Toute cette nuit se passa donc à tirailler, car l’ennemi s’était retranché solidement dans les ruelles et les jardins. Il faisait un froid sec qui vous entrait sous les ongles. J’avais entouré mes pieds de paille, à l’exemple de plusieurs camarades. Les feux de bivac brillaient comme des étoiles ; on rôtissait devant et l’on gelait derrière ; personne ne dormait.

Sur le minuit, Kléber, avec ses jeunes gens de l’état-major, passa près de nous ; il avait un grand manteau vert garni de peau de renard à l’intérieur, et ses gros favoris brun roux brillaient comme du vif-argent. Il nous cria :

– Combien de gargousses ?

– Dix-huit par pièce, répondit le lieutenant ; les coffrets sont pleins, général, mais c’est tout.

– Il faudra les ménager, dit Kléber. C’est à coups de crosse et de baïonnette qu’il faut en finir.

Et, nous regardant sans descendre de cheval avec ses gros yeux gris clair, il reconnut les vieux de Mayence ; cela se voyait :

– Eh bien ! dit-il d’un air de bonne humeur, voilà le même temps que l’hiver dernier à Mayence.

– Oui, général, lui répondit le père Sôme ; il ne faisait pas chaud non plus pour travailler aux fortifications de Cassel et pousser la brouette sur le pont du Rhin.

Alors Kléber sortit un des grands gants de cuir qui lui montaient jusqu’aux coudes, et tendit la main à Sôme en disant :

– Camarades, les droits de l’homme vont avoir le dessus ; nous les aurons bien gagnés !

Il était tout réjoui, et nous tous ensemble nous criâmes :

– Vive la république !

Aussitôt il repartit et courut de poste en poste visiter les lignes, comme c’était son habitude la veille d’une bataille.

On fit la soupe avant le jour, et dès que le pâle soleil de décembre se leva du côté de la Loire, l’action s’engagea par les tirailleurs aux avant-postes. Cela durait depuis vingt minutes, lorsque Westermann, à la tête de ses hussards et d’un escadron de chasseurs, chargea les brigands, qui se replièrent sur des retranchements qu’ils avaient élevés pendant la nuit. Ces retranchements étaient garnis de canons ; il fallait les enlever. On nous fit avancer sur la route de Nantes, pour tâcher de les enfiler de côté, pendant qu’on les attaquerait en face. Nous étions soutenus par un bataillon de grenadiers. Mais les autres virent dans l’instant ce que nous voulions faire, et dirigèrent tous leurs feux sur nous.

Alors, au bas de la route il fallut prendre position pour répondre à leur canonnade ; et ces gens désespérés coururent sur nous, malgré la mitraille que nous leur envoyions et le feu roulant du bataillon de grenadiers qui nous couvrait par la droite. L’engagement à la baïonnette devint terrible. Westermann accourut ventre à terre attaquer les royalistes en flanc ; mais peut-être que tout cela ne les aurait pas arrêtés tout de même, car ils combattaient avec une rage incroyable et seraient arrivés jusqu’à nous, si Marceau, qui venait de former deux bataillons en colonne, n’avait marché tout droit sur leurs retranchements. Aussitôt ceux qui nous attaquaient se portèrent à leur défense, et ces retranchements-là furent attaqués depuis le matin jusque vers midi ; une colonne à peine repoussée, une autre arrivait, ainsi de suite.

Nous autres nous avancions toujours ; nous les fauchions ; mais la fureur de ces gens était si grande, qu’au lieu de nous répondre comme les canonniers font toujours, parce que c’est en quelque sorte plus fort que soi de se venger d’abord, eh bien, eux, ils aimaient mieux se laisser mitrailler et tirer dans les colonnes d’attaque. Finalement pourtant une de ces colonnes entra dans leurs retranchements ; la cavalerie de Westermann arriva derrière, et nous de côté pour les prendre en écharpe ; le massacre commença dans les retranchements, dans les jardins, dans la ville, dans les champs, dans les maisons, à l’église, enfin partout.

Nous avions encore perdu là quelques centaines d’hommes ; aussi les coups de fusil, les coups de crosse, les coups de sabre et de baïonnette, tout allait son train. « Pas de quartier ! » c’était le mot d’ordre des deux côtés. Partout sur la grande plaine couverte de neige on ne voyait que des plaques rouges, des tas de morts, et point de blessés. Au loin les hussards, les chasseurs filaient comme le vent à la poursuite des derniers malheureux, qui se sauvaient du côté d’un marais à perte de vue. Je me suis laissé dire qu’il s’en est échappé deux à trois mille à travers ces marais ; c’est possible, car nous étions las d’exterminer, et la cavalerie ne peut s’enfoncer dans la vase ; quelques-uns de ces malheureux ont donc pu se sauver ; ils étaient les seuls restes de cet immense troupeau de cent mille Vendéens, qui deux mois avant avaient passé la Loire. Ceux-là pouvaient dire à leurs enfants et petits-enfants :

« Nous avons vu la grande guerre ; nous avons vu père et mère, frères et sœurs, femmes, enfants, amis, périr de faim, de froid, de fatigue, de toutes les misères, sur les grandes routes ; nous les avons vu massacrer sans pitié, parce qu’ils ne voulaient pas de pitié des républicains, et qu’ils n’en avaient pas non plus ; nous avons vu les plus grandes horreurs du monde ; mais ce qui nous a fait encore plus de peine que tout cela, ce qui nous a déchiré le cœur, ce qui nous a brisés, ce qui nous a réduits au désespoir de la honte et de la mort, c’est, au moment du grand danger, la désertion des nobles qui nous avaient soulevés contre la France, et plus tard la bassesse d’un Bernier, pliant l’échine devant l’ancien jacobin Bonaparte, pour obtenir un bonnet d’évêque.

Enfin ici finit la grande guerre de Vendée.

Deux jours après, nous entrâmes à Nantes. On venait d’y apprendre presque en même temps notre victoire de Savenay et la prise de Toulon, que les Anglais avaient évacué en y mettant le feu et emmenant tous nos vaisseaux.

Ai-je besoin de vous peindre l’enthousiasme des patriotes de toutes les autorités, en nous voyant entrer, Kléber, Marceau, Westermann en tête, avec nos pieds nus, nos pantalons de toile, nos chapeaux usés par la pluie et les vents, nos grandes barbes, nos balafres et nos blessures innombrables ; les roulements de tambour, les cris de « Vive la république ! » le drapeau tricolore à toutes les fenêtres, les femmes, les jeunes filles qui se penchent et nous saluent des balcons, la foule qui nous embrasse, et puis le défilé des canons et des étendards enlevés aux royalistes ; les discours du président Gracchus et de Scévola Biron, au club du port Maillard ; les invitations des bourgeois, qui nous entraînaient bras dessus, bras dessous dans leurs maisons, les banquets patriotiques, etc., etc. ? Non, toutes ces fêtes se ressemblent ; quand vous en avez vu deux ou trois, vous les avez toutes vues ; seulement les patriotes de Nantes, après avoir risqué d’être envahis, massacrés et brûlés vingt fois depuis un an, étaient en quelque sorte plus contents de notre victoire que nous-mêmes ; et la commission militaire, le comité révolutionnaire où Goulin, Pinard, Grandmaison, Carrier et plusieurs autres jugeaient tour à tour, ne laissaient pas refroidir l’enthousiasme des modérés. Nous fûmes donc remontés et rhabillés de fond en comble, et logés en ville chez le bourgeois.

Moi, je demeurais dans une petite rue qui descend aux prairies de Mauves, chez un ferblantier qui chantait du matin au soir : « Ça ira ! ça ira ! » C’était un vieil homme, avec de grosses besicles, et très bon ouvrier de son état, mais il chantait par crainte, et sa fille, une grande brune toute pâle, priait toujours. Le vieux fréquentait le club des Jacobins et tremblait comme un lièvre au moindre bruit du dehors. La compagnie de Marat faisait des visites domiciliaires ; il arrivait des suspects de Savenay, de Montaigu, de Tiffauges ; cela faisait des files d’une demi-lieue, et l’on apprenait en même temps que Charette soulevait le Marais ; qu’il recommençait la guerre d’embuscade du côté de Machecoul ; mais ce n’était qu’une véritable misère auprès de ce que nous avions vu ; le nerf des royalistes était coupé. Le plus simple pour eux aurait été de se tenir tranquilles, car nous n’avions plus à les craindre.

Dans ce temps l’armée fut dispersée selon les besoins de la république. Le bataillon de Saône-et-Loire, avec le premier et le deuxième de la légion des Allobroges, fut détaché contre Charette ; la 32e demi-brigade, ci-devant régiment de Bassigny, la 57e de Beauvoisis, la 72e du Vexin, partirent pour l’armée des Pyrénées-Orientales. Nous avions fait campagne avec la 72e depuis Mayence, et l’on fraternisa les larmes aux yeux avant de se séparer. La 13e tint garnison à Nantes. Je fus bien content de rentrer comme sergent dans mon vieux bataillon de Paris-et-Vosges.

Il n’y restait plus beaucoup d’anciens camarades de la section des Lombards et des Gravilliers ; mais ceux qui restaient avaient toujours la même bonne humeur, et c’étaient les favoris de Lisbeth, qui les appelait : « Mes Parisiens ! » Je la voyais tous les jours, avec Marescot et le petit Cassius. Marescot venait d’être proposé par sa compagnie pour le grade de lieutenant ; son courage et sa belle conduite à l’affaire d’Entrames lui donnaient des droits. Il n’avait pas l’idée d’accepter, ayant plus de bénéfices dans son commerce ; mais Lisbeth ne lui laissait plus une minute de repos ; elle voulait être dame d’officier, et je finis par dire au beau-frère :

– Écoute, fais ce que ta femme veut. Je la connais, elle te tiendrait la vie dure ; c’est une femme glorieuse, comme toutes les filles des Baraques du Bois-de-Chênes.

Il riait ; et, sa nomination étant arrivée, il fut tout de même content de monter en grade. Lisbeth, depuis ce moment, me demandait tous les jours si j’avais écrit au pays qu’elle était femme d’officier ; voilà ce qui l’inquiétait. Elle ne tenait plus à son commerce, car pendant cette année, au moyen de quelques verres d’eau-de-vie, elle s’était attiré tout le butin du bataillon : bagues, boucles d’oreilles, bracelets, étendards brodés en or, elle avait de tout dans son sac, et me montrant un jour le magot, elle me dit d’un air de malice extraordinaire, pour une fille élevée sur les grandes routes à courir derrière les voitures et tendre la main :

– Tiens, Michel, si les duchesses revenaient, je pourrais aussi être duchesse. Je l’aurais encore mieux gagné que les anciennes, puisque j’ai fait la guerre et accroché tout ce que j’ai pu moi-même. Les autres avaient tout trouvé en venant au monde, moi, j’avance par mon courage et ma chance. Tout sera pour Cassius. Nous voilà déjà dans les grades ; ça marchera.

La vanité des femmes est terrible ; Lisbeth aurait trouvé tout naturel que la république eût sacrifié six cent mille hommes pour la faire passer duchesse. Si je n’avais pas connu son ignorance et sa bêtise, j’aurais frémi d’indignation ; mais comment en vouloir à des êtres si bornés ? Tout ce qu’on peut faire, c’est de lever les épaules en les écoutant.

Une autre chose qui me serrait le cœur, c’était de voir passer matin et soir les condamnés qu’on menait de la tour du Bouffay aux prairies de Mauves. Il neigeait toujours, et ces files de charrettes où les malheureux grelottaient demi-nus, les mains liées sur le dos, vous donnaient froid. Comme la neige était haute, on n’entendait aucun bruit dans la rue, excepté de temps en temps le hennissement d’un cheval, le cliquetis d’un sabre des hommes de l’escorte ; tout passait en silence ; on aurait dit des ombres. Le vieux ferblantier, sa fille et moi, derrière les petites vitres rondes, nous ne bougions pas ; la fille priait et le vieux poussait un gros soupir. Ah ! j’en ai vu passer ainsi de toutes sortes, des hommes et des femmes, des vieux et des jeunes, des nobles et des prêtres ! Et toujours cela me rappelait ces charrettes que nous avions escortées de la porte Saint-Nicolas aux prisons de Nancy, quand le général Bouillé avait fait fusiller, pendre et rouer vifs tant de malheureux sans défense, qui réclamaient leur paye avec justice.

Carrier exécutait les ordres de la Convention, et M. de Bouillé exécutait ceux de l’ancienne cour. Les royalistes depuis soixante-quinze ans maudissent Carrier, il ne faut pourtant pas tant crier, quand on a donné soi-même l’exemple de toutes les barbaries. Les commissions militaires qui jugent en bloc sont aussi bonnes pour les républicains que pour les royalistes ; seulement les républicains, en 93, s’en servaient pour la première fois, et les autres, qui depuis des centaines d’années s’en étaient toujours servis contre le peuple, trouvaient alors que cela faisait mal. Il faut aussi dire que M. de Bouillé, qui violait la loi, puisque le supplice de la roue était aboli, fut approuvé par Louis XVI et Marie-Antoinette, qu’il obtint toute leur confiance ; et que Carrier, l’inventeur des noyades, porta sa tête sur l’échafaud, comme ayant dépassé ses ordres ; et puis il faut encore se figurer que, si nous avions été vaincus à force de trahisons, les potences, – qu’on appelait « justices » sous l’ancien régime, – auraient été chargées de patriotes d’un bout à l’autre du royaume : Brunswick nous en avait prévenus !

Tout cela revient à dire que les hommes sont égaux, et qu’il faut toujours s’attendre à ce que les autres nous fassent ce que nous leur avons fait.

Au milieu de ce terrible spectacle, je n’oubliais pas notre pays, et comme j’avais écrit notre victoire de Savenay à Marguerite, comme je lui demandais des nouvelles et qu’il n’en arrivait pas, mon inquiétude augmentait chaque jour ; je me représentais l’Alsace et la Lorraine envahies par les Autrichiens et les Prussiens, et je m’écriais en moi-même :

« Phalsbourg est bien sûr assiégé ; sans cela, Marguerite m’aurait répondu ! »

Je voyais l’exécution des menaces de Valentin : les Baraques en feu, maître Jean, Létumier, mon père et tous les amis forcés de se cacher dans les bois. Ma désolation était grande, malgré le dernier bulletin de la Convention, annonçant que Hoche et Pichegru avaient repris l’offensive, lorsque je reçus enfin cette lettre de Chauvel, qui m’apprit bien des choses heureuses et me remit du baume dans le sang. Je viens de la relire avec attendrissement ; elle me rappelle un temps glorieux, et finira bien la troisième partie de mon histoire.

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