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II


Après l’affaire du 10 août, on apprit que l’Assemblée législative, poussée par la nouvelle commune, avait décrété l’abolition des costumes religieux, le divorce, la réorganisation de la garde nationale, où tous les citoyens devaient être admis ; la vente à rente et par petites portions des biens de l’Église et de l’émigration, pour donner aux pauvres gens le moyen d’en acheter sans être forcés de payer tout de suite ; et enfin l’ordre aux ecclésiastiques qui n’avaient pas voulu prêter le serment, de sortir du royaume dans la quinzaine, sous peine d’être transportés à la Guyane. Elle avait aussi décrété que les pères et mères des émigrés seraient retenus comme otages jusqu’à la paix, et qu’un tribunal criminel jugerait ceux qui avaient fait tirer sur le peuple.

Naturellement ces lois réjouissaient les patriotes ; on pensait : « La révolution marche... les gueux sont abattus. »

Mais en même temps le bruit courait que Lafayette, général en chef de l’armée des Ardennes, refusait de reconnaître la révolution du 10 août ; que les ennemis avaient commencé leur invasion dans le Nord ; et que la Vendée, travaillée par les nobles et les prêtres, n’attendait que l’entrée des Prussiens en Champagne, pour se soulever contre la nation. Toutes ces mauvaises nouvelles répandaient une grande inquiétude dans le pays.

L’automne s’approchait ; les brouillards du Rhin couvraient le Palatinat ; les marais de la Queich fumaient comme une cuve. Tous les jours des détachements partaient à la découverte, principalement de la cavalerie ; les paysans racontaient au marché, que les Prussiens et les Autrichiens filaient en masse du côté de Thionville, et qu’une forte colonne tournait autour de la ville, pour gagner la Lorraine. On apprenait aussi que des commissaires de l’Assemblée nationale avaient inspecté les lignes de Wissembourg, et que l’un d’eux, le citoyen Carnot, commandant du génie, faisait élever de nouvelles redoutes.

Alors les postes étaient doublés, les pièces sur les remparts étaient approvisionnées ; les sentinelles dans leurs guérites, à la pointe des demi-lunes, observaient le pays à travers le brouillard. Quelques patrouilles ennemies, uhlans et pandours, couraient la plaine en tiraillant, comme pour dire :

« Nous voilà !... nous arrivons !... »

On attendait.

Vers ce temps, un matin, j’étais de garde à la porte d’Albertsweiler ; les dernières sorties avaient ramené le bétail des environs, les ponts restaient levés et les barrières fermées. Nos hommes se tenaient au corps de garde. Nous avions reçu deux jours avant le long habit bleu à revers rouges des volontaires, le pantalon des sans-culottes et le chapeau à cornes. Chaque fois que l’un ou l’autre montait faction, il prenait aussi le grand manteau de laine grise, mais tout cela n’empêchait pas la brume de vous refroidir jusqu’à la moelle des os. Les camarades, assis autour du poêle, le dos penché et l’air rêveur, fumaient leur pipe ; les plus dégourdis se promenaient entre les deux ponts, battant de la semelle, et sifflant un petit air pour chasser les idées tristes. C’était la vie de garnison, la plus ennuyeuse de toutes ; mais elle ne devait pas durer longtemps pour nous et je m’en réjouis encore, car, au bout de cinq ou six ans d’une existence pareille, les plus malins deviennent bêtes.

Enfin il pouvait être neuf heures du matin, et l’on devait nous relever à midi, quand le canon se mit à tonner du côté d’Impflingen ; il tirait lentement, coup sur coup ; les petites vitres du corps de garde en tremblaient. Tout le poste sortit étonné, nous écoutions, pensant que c’était une attaque par surprise ; mais mon camarade de lit, un vieux volontaire tout gris, sec et maigre comme un hareng saur, nous dit que ces coups de canon sans fusillade auxquels personne ne répond, ne signifiaient rien ; qu’on les tirait pour les maréchaux de France ou les princes du sang. Et ce vieux, qui s’appelait Jean-Baptiste Sôme, ne se trompait pas ; seulement la mode des maréchaux de France et des princes du sang était passée pour longtemps : le portier-consigne, en arrivant de la place, nous apprit que les commissaires de l’Assemblée nationale entraient par l’autre porte, du côté de Wissembourg, et que le général Custine leur faisait honneur.

Nous rentrâmes donc dans le poste, et vers midi la garde montante nous ayant relevés, nous reprîmes le chemin de la ville, bien curieux de voir les commissaires, dont chacun se faisait une idée à sa manière. Ils étaient alors à la mairie, tout l’état-major de la place allait les voir en grande tenue.

Comme nous arrivions à la caserne, on savait déjà par les dépêches que les mauvaises nouvelles étaient vraies : que Lafayette avait voulu marcher sur Paris, pour exterminer les Jacobins et rétablir le roi ; que l’Assemblée nationale, entraînée par les montagnards, l’avait déclaré traître à la patrie, et qu’il venait de se sauver dans les Pays-Bas. Dumouriez le remplaçait à l’armée du Nord ; Kellermann allait prendre le commandement de l’armée du centre, à Metz, et Luckner celui de la réserve, à Châlons. On savait que l’ennemi nous envahissait ; qu’il avait fusillé les patriotes à Sierck, et qu’il bombardait Longwy ; que les Vendéens se soulevaient, enfin que tout marchait ensemble, comme on devait s’y attendre : l’invasion, la trahison et la guerre civile !

On se figure combien d’idées vous passaient par la tête en apprenant ces choses désolantes : le plan de Bouillé, du comte d’Artois, des évêques et des nobles se montrait.

Il fallait vaincre ou mourir !

Aussi quelle satisfaction, quand on sut que les commissaires de l’Assemblée nationale, de simples citoyens élevés par nous-mêmes, après avoir demandé le nouveau serment aux officiers supérieurs, venaient de casser comme des allumettes, messieurs Joseph Broglie, colonel du 2e régiment de chasseurs à cheval, et Villantroy, second colonel, qui le refusaient, et de nommer à leur place les commandants Houchard et Coustard, connus dans leur régiment pour de vrais patriotes et de braves soldats ! Voilà des choses qu’on n’avait pas encore vues et qui vous donnaient le respect de la nation. Rien qu’à regarder la figure des lieutenants et des capitaines, on reconnaissait que cela changeait leurs idées sur la force du peuple, et qu’ils allaient prêter serment avec enthousiasme.

Je n’ai pas besoin de vous parler des sous-officiers et des soldats ; ils étaient dans la joie, cela va sans dire.

Quand on battit le rappel à deux heures, pour la revue des commissaires, c’est alors qu’il aurait fallu voir avec quel ordre et quelle précision on défilait, et comme on criait : « Vive la nation ! Vivent les commissaires ! Vivent la commune de Paris et l’Assemblée nationale ! »

Je me représente encore ce grand carré de sabres et de baïonnettes autour de la place d’Armes ; les compagnies qui suivent les compagnies ; les escadrons qui piaffent derrière les escadrons ; les pièces de campagne dans les intervalles ; et au milieu du carré les trois commissaires : Carnot et Prieur, en uniforme d’officiers du génie, Ritter, le grand sabre accroché au baudrier noir, sous le bras, l’écharpe tricolore en ceinture, le grand chapeau rond à larges bords, avec ses trois plumes bleu, blanc et rouge ; des élus du peuple que les colonels et les généraux accablaient de cérémonies !

Eux, ils n’y faisaient pas même attention. Ce qu’ils voulaient connaître, c’étaient les besoins du soldat ; ils écoutaient toutes les réclamations ; ils les inscrivaient.

Le plus beau de cette revue, ce qui me donna la plus grande idée du peuple souverain, c’est quand les représentants, d’une voix forte, en passant devant les bataillons, nous criaient :

– Vous jurez de maintenir la liberté, l’égalité, ou de mourir à votre poste !

Et que nous, l’arme au bras, la main droite en l’air, nous répondions ensemble : « Je le jure ! » les uns tout pâles, les autres des larmes dans les yeux.

Ah ! nous savions alors ce que nous jurions ; nous savions que c’était notre bonheur à tous, depuis le premier jusqu’au dernier ; celui de nos parents, de nos familles, en même temps que l’honneur de la patrie.

Mais il faut maintenant que je vous raconte une chose qui me regarde en particulier, et qui vous montrera encore bien mieux la fraternité des représentants pour le peuple.

Vers huit heures, la revue était finie ; nous avions défilé en criant : « Vive la liberté ! À bas les aristocrates et les officiers de cour ! À bas les intrigants ! Vive la justice ! » Toute la ville bourdonnait de cris et de chansons. Nous autres, à la chambrée, après avoir mangé la soupe, nous nous moquions des cartouches jaunes que les officiers nobles venaient de recevoir : à chacun son tour ! Et comme nous étions là, le sergent de garde entra, disant que les commissaires de l’Assemblée nationale demandaient à voir Michel Bastien. Naturellement je crus que c’était une farce, et les camarades le crurent aussi ; nous riions tous ; mais le sergent ayant dit que c’était sérieux et qu’un hussard m’attendait sur la porte, je décrochai mon chapeau et je repassai le baudrier sur mon épaule.

J’avais l’idée qu’on faisait erreur, que les commissaires demandaient un autre Bastien ; il n’en manque pas au pays. Mais en bas, l’estafette, à cheval sous la lanterne, me montra l’ordre écrit, et je lus : « Michel Bastien, volontaire au premier bataillon de la montagne. » Je me mis donc à marcher près du hussard, un vieux à grosse queue grise, des balles de mousquet pendues à ses cadenettes et l’air méfiant ; il me regardait de côté du haut de son cheval, se figurant sans doute que j’avais fait un mauvais coup et que j’allais essayer de me sauver.

Moi, je n’en revenais pas ; et lorsque nous arrivâmes devant la cour du grand hôtel des postes, les fenêtres éclairées de haut en bas et la cour encombrée de hussards, je ne savais plus que penser.

L’officier de garde lut mon ordre et me fit conduire au premier, dans un grand corridor, où les domestiques de l’hôtel allaient et venaient en courant, avec des plats de viande et des paniers de vin. Notre général Custine, le meilleur vivant de son armée, traitait les commissaires et l’état-major de la place ; c’était un ancien noble, il s’y connaissait.

L’un des serviteurs, surpris de me voir là, me demanda ce que je voulais ; je lui dis que les commissaires m’avaient fait demander, et tout de suite il m’ouvrit une grande chambre, à gauche du corridor, en me disant :

– Entrez !

J’entrai donc dans cette chambre, où se trouvait une lampe allumée sur une table ronde. À droite, dans la salle voisine, j’entendais parler et rire, des verres et des assiettes tinter comme pendant un festin. Et comme j’étais là depuis une minute, bien étonné de ne voir personne, tout à coup la porte s’ouvrit, et le citoyen Carnot entra, son écharpe autour des reins, en me demandant d’un air de brave homme qu’il était :

– Vous êtes Michel Bastien, le futur gendre de Chauvel ?

– Oui, commandant, lui répondis-je, tout troublé.

– Ne vous étonnez pas, dit-il en me tendant la main, Chauvel et moi nous sommes amis ; bien des fois j’ai dîné chez lui, dans son petit logement de la rue du Bouloi ; votre fiancée est une bonne patriote ; voici ce qu’elle m’a chargé de vous remettre.

Il sortit une lettre qu’il avait dans sa poche et me la donna. J’étais tellement heureux, que je ne savais quoi lui dire pour le remercier ; lui me regardait avec ses yeux vifs.

– Vous n’êtes donc que simple volontaire ? me dit-il au bout d’un instant. Chauvel m’avait assuré que vous ne manquez pas d’instruction ; comment n’avez-vous pas été nommé sergent ou officier ?

Alors je devins tout rouge :

– Si j’avais voulu, lui dis-je, ceux de mon village m’auraient nommé sergent, mais les anciens doivent passer avant nous ; ils connaissent la guerre et nous conduiront mieux au feu ; voilà mon idée, commandant.

– Ah ! ah ! fit-il, vous avez refusé ?

– Oui. Je ne veux pas rester soldat, ce n’est pas mon métier. Je suis parti pour défendre la liberté, et quand la liberté sera sauvée, eh bien, je retournerai tranquillement au pays, reprendre mon état de forgeron et tâcher de devenir un bon père de famille. Je ne demande pas autre chose.

En m’écoutant il se mit à sourire et dit :

– À la bonne heure !... Chauvel vous estime, je vois qu’il a raison. Nous allons repasser à Phalsbourg ; je lui raconterai notre petite entrevue. Allons, mon ami, vous devez être impatient de lire la lettre de votre fiancée ; au revoir !

Il me donna la main et je m’en allai plein d’enthousiasme, en criant dans mon âme :

« Ah ! si le bonheur voulait que je pusse rendre service à Carnot ; si par exemple, il était fait prisonnier, comme j’enfoncerais tout pour le ravoir ; il faudrait me hacher en mille morceaux avant de me faire reculer ! »

Et, songeant à de pareilles folies, comme il vous en passe par la tête quand on est jeune, je montai l’escalier de notre caserne, et puis j’entrai dans notre chambrée, où les camarades dormaient déjà deux à deux. Malgré la défense d’allumer la chandelle au quartier après la retraite, je battis le briquet et je me mis à lire la lettre de Marguerite, sous la cheminée ; on ne pouvait rien voir du dehors ; le caporal dormait comme les autres.

Il s’est passé bien des années depuis que je reçus cette lettre, à la fin d’août 1792 ; j’étais jeune et je suis devenu vieux ; j’étais plein de force et d’amour, je pleurais comme un enfant quand Marguerite me parlait de son chagrin d’être loin l’un de l’autre. Aujourd’hui, malgré ma grande amitié pour la bonne et brave femme, tout cela n’est plus qu’un rêve ! Eh bien, je pourrais encore vous réciter cette lettre mot à mot. Que de fois je l’ai lue et relue au bivac, à Mayence, partout ! À la fin, elle était tellement usée, pliée, coupée, qu’elle tombait ensemble, et je la relisais toujours ; j’y trouvais toujours quelque chose de nouveau, qui m’attendrissait.

Mais les paroles d’amour sont pour nous seuls ; vieux ou jeunes, on les garde comme son meilleur bien ; tout ce que je peux vous dire, c’est que Marguerite me parlait beaucoup de mon père, qui venait dîner avec eux tous les dimanches, et de mon frère Étienne, qui maintenant allait entrer au magasin de livres, car les assemblées primaires étaient commencées, on voyait d’avance que le père Chauvel serait envoyé à la Convention ; tout le pays le voulait ; il était déjà sorti le premier avec un grand nombre de voix, pour être éligible : c’était donc sûr ! Marguerite, cette fois, ne devait pas le suivre à Paris ; elle devait continuer le commerce, répandre les bons livres dans notre pays ; leur magasin faisait trop de bien pour l’abandonner. Le petit Étienne resterait avec elle ; elle l’aimait beaucoup, c’était aussi un brave enfant, qui ne manquait pas d’esprit et qui ne demandait qu’à s’instruire.

Outre cela, Marguerite me racontait la belle réception de nos commissaires à Phalsbourg ; ils avaient passé la revue des troupes, et puis ils étaient allés voir le club des Amis de la liberté et de l’égalité. Toute la ville était dans l’enthousiasme des affaires du 10 août ; les municipaux avaient envoyé d’abord douze cents francs pour les frais de la guerre, et plus tard encore mille soixante et deux livres à l’Assemblée nationale, pour le même objet. Les commissaires avaient remercié publiquement Chauvel de la bonne direction qu’il donnait non seulement au club, mais encore au pays tout entier.

Voilà ce que me racontait Marguerite. Le père Chauvel, au bas de la lettre, m’encourageait à faire solidement mon devoir, disant que cette guerre ne durerait pas plus de six mois ; que nous allions les bousculer tous et porter de grands coups décisifs. Il ne pensait plus à ce qu’il nous avait dit au club, que la guerre serait longue, et m’écrivait cela pour me remonter le cœur ; mais je n’en avais pas besoin ; je savais qu’une guerre qu’on commence n’a pas d’autre raison pour finir que l’extermination des uns ou des autres.

Enfin les commissaires partirent le lendemain sous bonne escorte ; ils allaient à Belfort, en Alsace.

Tout le pays fourmillait alors de patrouilles ennemies, des espèces de bandits à manteau rouge, qui pillaient les villages et détroussaient les gens. Quelquefois ces gueux s’avançaient jusque sur les glacis, le bonnet en peau de mouton sur les yeux, le nez en l’air et leurs sales moustaches pendant au-dessous ; ils lâchaient un coup de pistolet contre les remparts, et s’en allaient en criant, la bouche ouverte jusqu’aux oreilles ; c’étaient des paysans sauvages du fond de l’Autriche, qu’on appelait pandours ; des êtres pleins de crasse et de vermine ; et leurs petits chevaux à tous crins étaient aussi sauvages qu’eux.

Cette race nous gardait ; elle avait des postes dans tous les environs de la ville, mais hors de portée du canon. D’heure en heure, on entendait un coup de fusil de rempart, et puis tout se taisait ; voilà ce qu’on appelait le blocus.

Les ennemis passaient toujours au loin, bien loin : cavalerie, infanterie, convois de poudre et de boulets, tout filait dans le brouillard, du côté de la Lorraine.

En voyant cette armée innombrable, combien d’idées on se faisait sur l’invasion, et comme on aurait voulu se trouver là-bas, au milieu des grandes batailles !

Le temps restait toujours triste et couvert ; il pleuvait souvent ; notre seule consolation était de penser que les Prussiens et les Autrichiens recevaient cela sur le dos jour et nuit. Deux ou trois fois ces Allemands nous avaient envoyé des parlementaires, un officier avec un trompette. On allait à leur rencontre, on bandait les yeux de l’officier, on le conduisait au gouvernement.

Qu’est-ce que ces gens venaient dire ou demander ? Personne excepté le conseil de la place, ne le savait.

Un jour, en septembre, le bruit se répandit qu’un pandour avait crié de loin aux avant-postes d’Albertsweiler :

– Longwy est pris !... Verdun s’est rendu !...

Toute la garnison parlait de cela.

Custine, avec une escorte de hussards, sortit de la place pour rejoindre les lignes de Wissembourg ; l’escorte rentra bientôt ; les hussards disaient que le 8e et le 10e de chasseurs, le 1er de dragons, le 4e et le 19e de cavalerie, le 1er et le 2e de grenadiers, un bataillon de Saône-et-Loire et plusieurs du Bas-Rhin venaient de partir à marches forcées pour Metz. C’est peut-être le plus grand serrement de cœur que nous ayons eu ; tout le monde pensait que nous venions de perdre une grande bataille, puisqu’on dégarnissait les lignes pour envoyer des secours. Malgré cela, les bourgeois patriotes soutenaient que l’Alsace n’avait rien à craindre, qu’il restait assez de troupes pour garder le passage de Lauterbourg ; que les Allemands ne pouvaient passer que par les vallées de Fischbach et de Dahn, ou s’engager dans les bois de Bienwald, où les volontaires nationaux les extermineraient jusqu’au dernier ; et que s’ils suivaient le chemin d’Altstadt, nos redoutes les arrêteraient, quand ils seraient cinquante mille.

Voilà ce qui se disait dans les brasseries de Landau ; les bourgeois et les soldats s’entendaient comme des frères. Mais si les alliés s’étaient ouvert un chemin sur Paris, à quoi nous servait d’avoir gardé notre petit coin d’Alsace ? Ah ! quelle tristesse on eut dans ces quinze jours, et quelles inquiétudes !

Le vieux Sôme, seul à la chambrée, ne perdait pas confiance ; une fois, il dit à ceux qui s’inquiétaient le plus :

– Laissez faire... qu’ils entrent tous, ce sera tant mieux... nous leur tomberons sur le dos ; il n’en sortira pas un seul.

Enfin on conservait tout de même le courage ; on ne demandait qu’à sortir pour se battre, quand un matin cette longue queue d’ennemis qui défilaient depuis trois semaines eut une fin : les cent quatre-vingt mille alliés étaient en France. Nous avions beau regarder du haut des remparts, il n’en restait plus ; les pandours eux-mêmes avaient suivi la dernière colonne. Ce jour-là, des paysans, hommes et femmes, en grand nombre, leurs paniers sur la tête ou la hotte aux épaules, se rapprochèrent de la ville jusqu’aux avant-postes ; l’ordre arriva de les faire entrer par une poterne, et ces gens alors racontèrent que le prince de Hohenlohe-Kirschberg avait logé chez le maire de Neustadt ; que maintenant son armée entourait Thionville ; que là-bas on bombardait tout ; que la garnison faisait des sorties ; que les Autrichiens et les Bavarois avaient forcé nos paysans de conduire leurs munitions et leurs bagages jusqu’aux environs de la place, et que c’est d’eux qu’ils avaient appris ces choses. Mais de plus loin ils n’avaient aucune nouvelle.

Il fallut encore attendre.

On avait baissé le pont d’Impflingen, et l’on s’ennuyait terriblement de rester les bras croisés, lorsque, vers le 25 septembre, les courriers de Strasbourg et de Nancy arrivèrent, et toute la ville fut remplie dans une heure de lettres et de gazettes ; on sut tout ce qui s’était passé depuis trois semaines : la prise de Longwy, que les habitants avaient livré sans défense, malgré les volontaires des Ardennes et de la Côte-d’Or ; la capitulation de Verdun, aussi forcée par les habitants, dont les femmes et les filles s’étaient portées à la rencontre du roi de Prusse avec des fleurs ; la mort du brave commandant Beaurepaire, qui n’avait pas voulu signer sa honte ; la défense des défilés de l’Argonne par Dumouriez ; le départ de Kellermann avec l’armée du centre, pour le rejoindre et livrer bataille en avant de Châlons ; le soulèvement de Paris, en apprenant que les traîtres livraient nos places fortes et que Brunswick arrivait exterminer les patriotes ; le massacre des nobles et des prêtres réfractaires dans les prisons ; la bataille de Valmy ; la défaite des Prussiens, et la première séance de la Convention, qui avait proclamé la république à l’unanimité, le 21 septembre.

Que de choses terribles et grandioses s’étaient passées dans ces vingt jours ! Et nous autres, nous n’avions rien fait ; nous étions restés cloués là, par un misérable petit prince qui ne voulait pas même nous attaquer. En pensant à cela, nous étions indignés et nous criions :

– Est-ce qu’on va nous laisser moisir ici jusqu’à la fin de la guerre ? Puisque les Prussiens sont battus, coupons-leur la retraite !

D’autres pensaient qu’il valait mieux tomber sur leurs grands magasins, le long du Rhin, à dix ou douze heures de nous ; que ce serait plus vite fait et que la république y trouverait aussi son compte.

Enfin ces idées fermentaient dans tous les régiments, et l’on disait déjà que nos généraux trahissaient, puisqu’ils ne profitaient pas d’une si belle occasion ; on commençait à se révolter, quand par bonheur, le 29 septembre au soir, Custine revint avec son état-major. Il pleuvait à verse, mais cela n’empêcha pas le général de faire battre le rappel, d’ordonner à la cavalerie de monter à cheval, à l’infanterie de boucler le sac et de partir tout de suite, les uns par le chemin de Germersheim, les autres par celui de Weingarten. Nous avions alors ce que nous voulions, nous devions être contents. Chacun comprenait que pour une surprise c’était bien la meilleure ; que les espions, s’il en existait à Landau, n’auraient pas le temps d’aller prévenir l’ennemi d’évacuer ses magasins ; que nous arriverions aussi vite qu’eux.

Oui, c’était bien vu ; mais après la distribution des cartouches, quand chaque bataillon se mit à défiler l’un après l’autre dans la nuit, sous les vieilles portes garnies de herses ; qu’on entendit les pas rouler sur les deux ponts, au milieu du vent et de la pluie ; et qu’une fois hors des avancées il fallut s’habituer à voir clair dans cette obscurité, sans presque reconnaître les chemins, avec l’eau qui vous coulait du chapeau comme une gouttière ; et ce bruit de pas qui vont, qui vont toujours sans s’arrêter durant des heures ; le hennissement des chevaux derrière, attelés aux canons ; et pas une étoile au ciel, pas un rayon de lune dans les nuages sombres qui s’étendent ; alors le plaisir d’aller surprendre les magasins n’était plus si grand !

Tout ce que je me rappelle de cette route, où l’on ne se voyait pas l’un l’autre, où l’on ne pouvait pas allumer une pipe de tabac, à cause de la pluie et du vent, c’est que d’heure en heure des cavaliers filaient près de notre colonne en nous criant :

– Allons... allons... pressons le pas ; il faut arriver au petit jour.

Un camarade disait :

– Il est minuit... une heure... deux heures...

Et la pluie ne finissait pas ; elle faisait un grand murmure dans ces champs.

Lorsqu’on traversait un village, les chiens d’abord aboyaient, mais, en voyant tant de monde, ils se cachaient, et nous défilions sans voir une âme. Une fois seulement je me souviens avoir passé près d’une maison où l’on cuisait du pain ; les petites fenêtres étaient éclairées ; la bonne odeur du pain frais faisait dire à chacun de nous en tournant la tête :

– Ça sent bon, ici !

Et longtemps après avoir traversé ce village, je pensais encore au four de maître Jean, me représentant la cuisine des Trois-Pigeons, la bonne chaleur, le feu rouge qui reluisait sur les casseroles, la galette au lard et le reste !... Je me disais en moi-même que sans l’amour de la liberté, j’aurais mieux aimé me trouver là-bas, les pieds dans mes sabots, derrière le poêle, que sur la route, les cuisses et le dos mouillés comme dans une rivière. Combien de fois ces pensées me sont revenues depuis et je suis sûr que tous les camarades en pensaient autant. C’est plus fort que soi : en marche la nuit, l’idée du village et des bonnes gens vous revient toujours.

Enfin nous avions déjà fait plus de sept lieues depuis notre départ de Landau, lorsque le petit jour pâle, au loin comme une raie blanche sur la terre sombre, nous prévint qu’il pouvait être quatre heures du matin. La vue du jour nous réjouit, et le père Jean-Baptiste, qui marchait à côté de moi comme un jeune homme, malgré ses cheveux gris et son gros sac en peau de vache, me dit d’un air de bonne humeur :

– Eh bien, Michel, nous approchons... Pourvu que ces gueux de kaiserlicks n’aient pas évacué leurs magasins !

À mesure que le jour montait, nous voyions au bout de la grande plaine des endroits où la lumière brillait : c’était le Rhin débordé. Et regardant les camarades crottés jusqu’à la nuque ; les officiers à cheval sur la route grasse et luisante ; derrière nous les canons et les caissons, avec leurs ornières brillantes à perte de vue ; les dragons avec leurs grands manteaux blancs serrés sur les jambes, leurs chapeaux affaissés ; devant, les hussards, les chasseurs mouchetés de boue ; tous en marche et pourtant comme arrêtés dans cette grande plaine, en voyant ces choses, on ne pouvait pas s’empêcher de penser :

« Nous voilà bien cinq à six mille, et nous n’avons pourtant l’air de rien. »

À sept heures nous arrivâmes près d’un grand village où l’on s’arrêta pour faire la soupe ; tout le corps d’armée, cavalerie et infanterie, bivaquait dans les environs ; les canons et les bagages seuls restèrent sur la route.

À peine nos fusils en faisceaux, je fus de corvée avec Jean-Baptiste Sôme. C’est dans ce village que j’ai vu pour la première fois réquisitionner le bois, le pain, la viande, etc ; c’est là que j’ai vu des malheureux lever les mains au ciel, pendant que leurs bœufs et leurs vaches sortaient des écuries, qu’on les abattait dans la rue, qu’on les dépouillait et qu’on les partageait en quartiers, par compagnie. Chaque escouade recevait sa part, le caporal en tête, et l’on partait aussitôt. Custine, que la moitié du village entourait en criant, en gémissant, disait :

– Hé ! mes amis, c’est la guerre. Vos ducs, vos rois et vos empereurs l’ont voulue ; allez vous plaindre auprès d’eux !

Comme nous retournions au bivac, le père Jean-Baptiste et moi, notre grand quartier de viande pendu au milieu d’une perche sur nos épaules, des centaines de feux brillaient déjà dans la prairie, le long de la Spire ; des tourbillons de fumée couvraient la plaine ; on riait, on regardait bouillir la marmite. Au bout d’une heure et demie tout était cuit et mangé. Nous repartîmes de là sans nous inquiéter du reste ; les paysans nous avaient vus passer : ils étaient ruinés pour vingt ans.

Je me rappelle qu’à partir de ce village, une longue chaîne de montagnes boisées défilait sur notre gauche ; un vieux château s’élevait sur ces montagnes à mi-côte, et Marc Divès qui avait fait la contrebande avec son père entre Forbach et Mayence, disait que c’était Neustadt.

Nous ne suivions pas la grande route, mais des chemins de traverse très difficiles, surtout pour les canons et les convois ; il fallait pousser aux roues ; quelquefois six et sept chevaux avaient de la peine à tirer nos petites pièces des ornières.

Vers onze heures nous vîmes à droite, près du Rhin, une longue file de troupes, principalement de la cavalerie, qui suivait la même direction que nous ; d’abord on crut que c’était l’ennemi ; mais on apprit bientôt que deux autres colonnes de patriotes arrivaient, l’une par Weingarten et l’autre le long du Rhin, par Germersheim. Les deux chemins s’embranchaient plus loin.

Nous venions à peine de voir cette colonne, que plusieurs camarades découvraient les clochers d’une ville dans un des tournants du Rhin ; ils les montraient, on s’arrêtait et l’on criait :

– Voilà les magasins ! Les voilà... nous les tenons !

Et, malgré la fatigue d’une si longue marche, on levait les chapeaux, tout joyeux. Moi, j’étais dans la compagnie des grenadiers et je vois encore mon grand plumet rouge en forme de poire se balancer au bout de mon bras. Notre satisfaction était extraordinaire. Toute la file des canons, des caissons, des bagages se resserra ; les chevaux eux-mêmes avaient l’air de comprendre qu’on approchait des magasins, peut-être parce que leurs conducteurs tapaient dessus avec plus de courage.

L’autre colonne était commandée par Neuwinger, un ancien officier rengagé six mois avant comme volontaire, et que la république venait de nommer maréchal de camp. Nous arrivâmes presque ensemble sur la grande route de Worms à Spire, qui descend droit vers le Rhin. Alors les clochers, et même les maisons de Spire, avec les vieux remparts décrépits, et plus loin, derrière, le fleuve couvert de bateaux, se voyaient à mille ou douze cents pas sur notre droite.

En voyant cela, les deux colonnes arrêtées se mirent à chanter la Marseillaise. Neuwinger, Houchard, Custine, tous les enfants du pays, allaient nous conduire au feu. Neuwinger, natif de Phalsbourg, vint aussitôt serrer la main du commandant Meunier ; il passa devant nous à cheval, en criant :

– Eh bien, ceux du district de Sarrebourg vont se montrer aujourd’hui, j’espère !

Il riait ; nous lui répondîmes par un cri de « Vive la république ! Vive la liberté ! »

Au même instant nous recevions l’ordre de descendre de la route et de marcher sur Spire, en bataille. Nous ne voyions pas encore l’ennemi quand, en regardant à droite de la ville, nous découvrîmes derrière des haies et de petits murs de jardins qui s’étendaient jusqu’aux remparts, une grande ligne d’habits blancs. J’avais alors mes yeux de vingt ans, et, malgré la distance, je reconnus que ces Autrichiens mettaient des canons en batterie, derrière des tas de terre fraîchement remuée. Sur le devant de la ville, entre deux vieilles tours, au bout de notre route, je découvris aussi une foule de monde, hommes et femmes, des bourgeois sans doute, venus là pour observer ce qui se passait. Mais cette foule ne resta pas longtemps dehors ; à mesure que nous approchions, elle rentrait par la vieille porte en courant.

Il pouvait être deux heures ; le temps s’était éclairci, nous avancions en ligne de bataille à travers les champs ; chaque bataillon avait deux petites pièces de huit et seize canonniers pour les servir ; on allait au pas accéléré, des tas de boue aux talons et le fusil sur l’épaule. La cavalerie, dragons, chasseurs et hussards, se déployait sur les côtés ; le Rhin débordé, avec les haies, les arbres et les petites hauteurs dans l’eau, se déroulait autour de nous. On n’entendait que le pas des escadrons et des bataillons. Et comme nous avancions ainsi, le nez en l’air regardant les Autrichiens, voilà qu’une grande ligne de fumée blanche s’élève tout à coup sur la côte ; en même temps des boulets passent au-dessus de nous avec des ronflements terribles, et deux secondes après le bruit de la décharge retentit comme un coup de tonnerre. Je n’avais jamais rien entendu de pareil.

Tous nos officiers parcouraient le front des troupes, en criant :

– Halte !... Halte !... En bataille !...

Le 2e chasseurs et le 17e dragons, à droite, partirent pour tourner la colline ; mais dans cette direction le Rhin s’étendait comme un miroir à perte de vue ; ils avaient du chemin à faire.

Les Autrichiens continuaient leur feu. Moi, j’étais plein de curiosité ; je regardais de tous les côtés ; dans ce moment je vis Custine au milieu de son état-major sur la route ; il donnait des ordres ; les officiers partaient comme le vent, ils arrivaient vers nous, et bientôt nous les entendîmes crier :

– Faites avancer les pièces !

Les chasseurs et les dragons étaient déjà loin, on ne les voyait presque plus au bord de l’eau.

Nos petites pièces de huit, et quatre obusiers, en ligne derrière une petite élévation qui leur servait d’épaulement, commencèrent tout de suite la canonnade ; leurs obus et leurs boulets montèrent sur la colline ; mais les autres avaient aussi des obusiers en batterie, et c’est alors que j’entendis pour la première fois ce bruit des obus, qui sifflent comme des oiseaux, tout doucement ; personne de nous ne savait encore ce que cela voulait dire ; nous avions les oreilles pleines du bruit de nos petits canons, et, quand en avant de notre front la terre sautait en entonnoir, nous pensions que c’était miné.

Ce bruit continuait depuis environ vingt minutes, lorsque le cri « En avant ! En avant ! » se prolongea sur toute notre ligne. En même temps les tambours se mirent à battre la charge, et la Marseillaise s’éleva jusqu’au ciel. Tout marchait ensemble ; mais ce n’était pas la peine, car les ennemis, au lieu de nous attendre, défilaient déjà vers la place. Nous les voyions courir entre les haies et les petits murs qui bordaient cette colline ; et quand nous arrivâmes sur les hauteurs, nous aperçûmes le 17e dragons, qui montait derrière avec quatre cents prisonniers autrichiens.

Tous les autres, à trois ou quatre mille, étaient rentrés dans Spire, et recommençaient le feu sur nous, du haut des remparts.

Jusqu’à ce moment tout avait bien été ; la grande canonnade de l’ennemi n’avait tué que peu de monde, mais alors le vrai combat allait commencer.

Les trois bataillons de Bretons de la colonne et le nôtre se déployaient près des remparts, qui sont de vieux murs comme ceux de Wissembourg. En face de nous se trouvait une porte, et devant la porte un pont-levis sur des fossés. Les Autrichiens voulaient lever le pont, à deux ou trois cents pas, mais il était tellement lourd et rouillé, que tout le poste avait beau se pendre aux chaînes, cela ne marchait pas. Nous tirions sur les hommes de ce poste ; ceux des remparts nous répondaient ; déjà plusieurs d’entre nous étaient couchés dans les rangs, lorsque Neuwinger arriva, criant comme un furieux : « En avant, les montagnards ! en avant !... » Et nous commençâmes à courir. Le pont était presque debout ; il retomba sur ses piliers avec un fracas terrible, et toute notre compagnie de grenadiers, le commandant Meunier en tête, s’engouffra sous la voûte comme un troupeau. Malheureusement cette voûte était fermée au fond par une porte de gros madriers, garnis de barres de fer en croix et de boulons larges comme la tête. Du haut des tours, à droite et à gauche, les Autrichiens balayaient le pont derrière nous. Les Bretons, qui recevaient cette fusillade sans pouvoir y répondre, nous poussaient en criant comme des loups : « En avant ! » Ils se pressaient contre nous, en masse, pour se mettre à l’abri sous la voûte, et là je crus que c’était fini de nous tous ; d’autant plus que les Autrichiens avaient aussi des trous dans la porte, et qu’ils nous fusillaient à bout portant ; leur feu nous touchait. Plusieurs camarades en ont conservé des grains de poudre dans la figure toute leur vie.

Figurez-vous ce fracas sous cette vieille voûte : les coups de fusil qui se répondent à quatre pas ; les tas de blessés qu’on écrase ; la fumée où passe la flamme, comme des éclairs rouges dans l’ombre ; les malédictions et les cris furieux : « Des canons ! amenez des canons ! » Et puis tout à coup, les Bretons qui reculent, en laissant leurs morts et leurs blessés sur le pont !

Comment nous tirer de là ? comment battre en retraite sous la fusillade des remparts ?

Je me disais : « Nous sommes perdus ! » quand les Bretons revinrent, Neuwinger à cheval, nageant en quelque sorte sur eux ; ils le portaient en criant :

– Place !... place !...

Et le fracas de la fusillade recommença bien pire qu’avant.

Cette fois les Bretons avaient des haches, et c’est alors qu’il fallut entendre le roulement des coups de hache sur la porte. On ne se voyait plus au milieu de la fumée ; les coups de fusil partaient, les copeaux de chêne volaient, les blessés criaient, la grosse porte frémissait sourdement. J’avais aussi ramassé une hache pleine de sang, et je hachais, je hachais, en criant comme les autres :

– Vaincre ou mourir !...

La sueur me couvrait la figure ; à chaque coup de feu je voyais les camarades tout pâles de colère autour de moi. La vieille porte aurait dû tomber depuis longtemps, mais son tas de ferraille la tenait ensemble ; elle grinçait sans tomber. Enfin la petite porte du milieu s’ouvrit par bonheur, et cinq ou six de nos grenadiers passèrent aussitôt dessous, en se baissant. Les Autrichiens s’étaient retirés ; toute notre compagnie passa ; les Bretons nous suivirent.

Nous croyions avoir partie gagnée en tirant les verrous et poussant la grande porte ; mais voyez la misère de ce monde ! à cent pas plus loin, de l’autre côté d’un fossé traversé par un pont, se trouvait une seconde porte aussi solide que la première ; nous n’étions maîtres que de l’avancée, il fallait maintenant emporter le corps de la place. C’est ce que je me rappelle de plus terrible, car aussitôt le feu roulant commença sur nous des remparts, et nous serions restés là jusqu’au dernier, si Custine n’était arrivé au galop avec deux obusiers, qu’il fit mettre en batterie sous la voûte.

Cinq minutes après la seconde porte tombait en morceaux, et notre bataillon débouchait dans la grande rue de Spire, au milieu d’une fusillade épouvantable. Les Autrichiens s’étaient barricadés dans les maisons ; toutes les fenêtres étaient pleines de fumée, où leurs fusils ne faisaient que se lever et s’abaisser. Meunier nous cria de les déloger, pour laisser défiler la colonne ; et pendant qu’on exécutait cet ordre, qu’on enfonçait les portes, qu’on livrait bataille aux kaiserlicks dans les corridors, dans les escaliers, dans les chambres, dans tous les recoins, à coups de crosse et de baïonnette ; pendant qu’on poursuivait ces pauvres diables jusque dans les greniers, et qu’ils criaient : « Pardône, Françôse ! » toute notre colonne entrait en ville au pas de charge, ses canons en tête, pour mitrailler ce qui voudrait lui barrer le passage. Au bout d’un quart d’heure la place était pleine de nos troupes : cavalerie, artillerie, infanterie ; et trois mille cinq cents Autrichiens, avec leur commandant Winckelmann, mettaient bas les armes. Quatre cents autres périrent en essayant de traverser le Rhin à la nage. Nous étions aussi maîtres des magasins, car, sauf sa caisse, l’ennemi n’avait eu le temps de rien évacuer de l’autre côté du Rhin.

Et maintenant est-ce que j’ai besoin de vous raconter l’enthousiasme de cette première victoire, le plaisir de se tâter en pensant : « J’ai conservé mes quatre membres ; tout est encore en bon état ! » Et la joie d’annoncer la bonne nouvelle à Chauvel, à Marguerite, à mon père ! Oui, c’était une grande satisfaction d’en être réchappé.

Je me rappelle que sur la grande place, Custine, au milieu de tous les bataillons, escadrons et régiments formés en carré, nous prononça des paroles de contentement et d’éloges. Il avait la voix forte ; mais au milieu de tous les cris de cette foule, on ne pouvait pourtant pas le comprendre. Seulement les capitaines de chaque compagnie, après le général, nous glorifièrent de n’avoir rien pris ni pillé, comme ç’aurait été naturel, puisque la ville était enlevée de vive force. C’est ce qu’ils nous dirent ; et cela fit plus de mal que de bien, car personne n’y aurait pensé, et alors beaucoup d’entre nous se firent d’autres idées sur la guerre, et se repentirent de n’avoir pas profité de l’occasion.

Enfin voilà le combat de Spire – notre première affaire – où le bataillon perdit quarante-deux hommes. Maintenant vous allez voir autre chose.

Les commissaires ordonnateurs frappaient des contributions sur l’évêque et les chanoines, au profit de la nation ; le peuple et les bourgeois fraternisaient avec nous, et l’on parlait déjà d’aller visiter les magasins de Worms, qu’on disait encore plus grands et mieux approvisionnés que ceux de Spire, quand il arriva du nouveau.

Le deuxième jour, vers six heures du matin, comme je me promenais en ville, tout à coup j’entends battre la générale. Aussitôt l’idée me vient qu’on nous attaque ; je cours à la caserne, notre bataillon venait de partir. Je monte prendre mon fusil, ma giberne, et je descends quatre à quatre. Tout le long de mon chemin, je voyais des grenadiers et des volontaires, sortir en courant des églises et des boutiques avec des paquets ; des bourgeois sortaient aussi de leur maison, en criant : « Au voleur ! » enfin le pillage commençait.

La générale continuait sur la place d’Armes. Je me dépêchais lorsque, en passant dans une petite rue où se trouvait un magasin de vivres, je vis une charrette de cantinière stationner à la porte, une charrette à deux roues, attelée d’un petit cheval à longue crinière et couverte de toile grise. Sur le devant de cette carriole, une grande femme maigre, en bras de chemise et petite jupe rouge, les cheveux blonds tortillés sur la nuque, recevait les barils de vivres, et les caisses de toute sorte qu’un volontaire lui tendait par la fenêtre. Elle fourrait tout cela sous la toile de sa voiture, en se dépêchant comme quelqu’un qui fait un mauvais coup. Il y avait une guérite à côté de la porte du magasin, mais elle était vide ; la sentinelle travaillait bien sûr avec les camarades dans les églises ou dans les boutiques du voisinage.

En voyant qu’on pillait les magasins que nous avions eu tant de peine à gagner deux jours avant, je m’arrête indigné ; je m’approche de cette femme et qu’est-ce que je reconnais ?... Lisbeth !... ma sœur Lisbeth, que je n’avais pas vue depuis son départ pour Wasselonne, en 1783. Je lui crie :

– Que fais-tu là ?

Elle se retourne, les joues rouges, les yeux luisants à force d’enthousiasme pour le pillage, et me dit :

– Tiens ! c’est toi, Michel ! Tu es volontaire ?

– Oui. Mais qu’est-ce que tu fais là, malheureuse ?

– Ah ! dit-elle, ça n’est rien.

En même temps le volontaire sortit et referma la porte du magasin.

Je vis qu’il avait peur de moi, car tout de suite il dit :

– Nous allons mener ça au quartier général ; ça sera toujours autant de sauvé du pillage.

C’était un homme du midi, brun, carré, la moustache et les favoris noirs. Alors Lisbeth se mit à rire, en lui criant :

– C’est mon frère !... c’est mon frère !...

Et tout de suite il me dit :

– Vous êtes le frère de ma femme ? Touchez-là, beau-frère !

Tous deux riaient, en emmenant leur voiture aussi vite que possible, et regardant si personne ne nous suivait.

Lisbeth tapait sur son petit cheval à tour de bras et son mari allongeait le pas à côté, en murmurant :

– Le général réquisitionne !... pourquoi donc est-ce qu’on ne réquisitionnerait pas aussi ?

– Hue !... hue !...

J’étais indigné de cette rapine abominable, mais en regardant le mari de Lisbeth, je vis que tout ce que je pourrais lui dire sur ce chapitre, ou rien, ce serait la même chose : ils s’entendaient trop bien ensemble. C’est pourquoi je me tus ; et comme ils prenaient une petite rue qui menait sur le quai, en se pressant comme des voleurs, je continuai mon chemin du côté de la place, pendant que Lisbeth me criait :

– Viens nous voir à la caserne du 3e bataillon des fédérés de Paris.

Qu’on se représente tout ce que je pensais, surtout en arrivant sur la place et voyant le général au milieu de ses officiers, dans une colère terrible. Le régiment de Bretagne venait d’arrêter par ses ordres un capitaine et deux sergents de volontaires, avec une douzaine d’hommes.

Ils étaient là dans le carré, les épaulettes arrachées, les habits déchirés, enfin, dégradés ; et dans un coin de la place, près de l’église, un conseil de guerre, formé de leur propre bataillon, délibérait pendant que le général criait et s’indignait.

Au bout de dix minutes le conseil vint rendre la sentence. Un fort piquet entoura les pillards, et tous ensemble partirent du côté des remparts. Nous les regardions s’en aller, et tout le monde frémissait ; ils venaient d’être condamnés à mort ! Quelques minutes après nous entendîmes la décharge.

Le général alors dit que l’honneur de l’armée était sauf. Les régiments et les bataillons rentrèrent dans leurs casernes et le pillage fut arrêté.

Moi j’avais un grand poids sur le cœur ; oui, j’étais triste, et pourtant aussi content de savoir que ma sœur était à Spire, mariée avec un gueux, c’est vrai, mais qu’est-ce que je pouvais y faire ? Enfin ce même soir, j’allai à la cantine du 3e bataillon des fédérés de Paris. Il y avait huit ans que Lisbeth avait grimpé la côte des Baraques, son petit paquet à la main, pour aller chez Toussaint, à Wasselonne : c’était maintenant une grande et forte femme, les yeux vifs et la figure hardie comme notre mère.
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