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VII


Le jour de notre rentrée à Mayence, il tombait de la neige ; les deux rives du fleuve, le grand pont de bateaux, les remparts et les toits de la vieille ville sombre étaient blancs à perte de vue ; les bataillons, les escadrons, l’artillerie, les bagages défilaient en silence et regagnaient leurs quartiers. Quelques régiments restèrent pourtant sur l’autre rive, à Costheim et dans les environs. Meunier et ses quatre cents hommes, à cinq ou six lieues de nous, étaient bloqués par les Prussiens à Kœnigstein. Cette année 1792 finissait mal pour nous.

Alors il fallut se remettre à travailler aux fortifications par un froid terrible. Ah ! si les nobles avaient été forcés de faire notre ouvrage, ils auraient tous péri, mais nous étions des paysans, des mariniers, des ouvriers, des bûcherons, des gens endurcis par le travail, et qui n’avaient pas peur d’attraper des écailles dans le creux des mains, ni des engelures aux pieds.

C’est au commencement de janvier que la Convention envoya les représentants Rewbel, Haussmann et Merlin de Thionville, pour nous encourager ; ils étaient toujours au milieu de nous sur les tas de terre, avec leurs grand chapeaux retroussés, leurs écharpes, et leurs sabres traînants, à nous crier :

– Courage, citoyens, ça marche !

Et malgré les larmes qui nous coulaient sur les joues, à cause du froid, nous répondions :

– Vive la république !

Les Allemands ont toujours aimé leurs aises, je me rappelle qu’un jour nos trois représentants profitèrent de la grande neige pour leur rendre visite, à Hochheim, avec huit bataillons de volontaires. Vers le soir, le canon gronda sur la côte ; les Prussiens avaient été surpris dans leurs cantonnements, des files de prisonniers arrivèrent dans la nuit. Mais le lendemain, le temps étant toujours aussi mauvais, les Prussiens, en masse, entourèrent Hochheim, et nos représentants avec les huit bataillons manquèrent d’être pris.

Il fallut se faire jour coûte que coûte, et nous perdîmes là plusieurs canons et quelques centaines d’hommes.

Ainsi se passaient les semaines d’hiver. On se séchait le soir, en lisant le bulletin de la Convention ; on parlait des batailles de la Montagne contre la Gironde qui ne finissaient pas. Et c’est vers ce temps qu’il fut question d’une cachette remplie de papiers, qu’on venait de trouver dans les Tuileries ; les journaux appelèrent cela « l’armoire de fer ». Un serrurier nommé Gamin avait aidé Louis XVI à faire cette armoire, – car le roi dans ses moments perdus travaillait comme serrurier. – Cet homme, étant tombé malade, pensa que le roi l’avait empoisonné pour l’empêcher de trahir sa cachette, et se dépêcha de la dénoncer au ministre Roland, par esprit de vengeance, avant de mourir. Cela fit beaucoup de bruit en ce temps.

J’allais aussi voir souvent ma sœur et Marescot à l’église Saint-Ignace, et c’est là, dans cette vieille bâtisse, que l’exaltation des Parisiens m’étonnait, car ces êtres curieux et pleins de violence ne se connaissaient plus à l’arrivée des bulletins ; ils grimpaient sur les tables et prononçaient des discours trois et quatre ensemble, faisant des motions et se réunissant pour pétitionner contre Roland ; ils accusaient ce ministre d’avoir brûlé tous les papiers de l’armoire de fer qui pouvaient compromettre les girondins. Quelquefois, quand les nouvelles leur plaisaient, ils se mettaient à danser la carmagnole. Souvent aussi toute la ville, ouvriers, bourgeois, volontaires, étaient dans le même état.

Ce qui me revient encore comme une chose vraiment extraordinaire, c’est l’exaltation du monde quand on apprit que le ci-devant roi Louis XVI allait être enfin jugé. Depuis longtemps on pétitionnait de tous les côtés pour lui faire son procès, mais alors on aurait cru qu’il n’avait jamais été question de mettre cet homme en jugement. J’ai vu bien d’autres procès dans la suite des temps : des procès de bandits, d’empoisonneurs ; celui de Schinderhannes, celui de Fualdès, celui du docteur Castaing ; la curiosité des gens est surprenante pour de pareilles abominations ; on veut tout savoir : la figure des gueux, leur vie, les demandes et les réponses ; on ne peut pas attendre la gazette, et jamais l’existence d’un honnête homme, ses bonnes paroles et sa bonne mine ne pourraient produire le quart autant d’effet.

Eh bien, toute cette curiosité n’était rien auprès de celle que les gens montrèrent au procès du ci-devant roi de France, qu’on appelait Louis Capet. Dans les brasseries, dans les cabarets, au corps de garde, à la caserne, partout on ne parlait que de cela. Les uns disaient qu’il fallait le fusiller sans jugement, comme ennemi de la république et du genre humain ; les autres qu’il fallait seulement le bannir lui et sa famille ; d’autres qu’il méritait d’être guillotiné, pour avoir trahi la patrie, et naturellement cela produisait des disputes ; dans toute la France et dans toute l’armée on trouvait des girondins, des montagnards et des hommes du Marais, avec tout cela des parents d’émigrés et des prêtres réfractaires ; les Chauvel n’avaient pas encore pris le dessus ; qu’on se figure un pareil mélange.

Mais c’est à la Convention que la bataille était le plus terrible. Après avoir tout fait pour étouffer ce procès, les girondins, voyant qu’ils ne pouvaient plus l’empêcher, inventaient chaque jour quelque chose de nouveau pour le retarder et l’arrêter. Un jour ils disaient que le roi était inviolable par la constitution de 91. On leur répondait qu’il avait violé cette constitution. Le lendemain ils criaient que c’était abominable, que la Convention n’était pas un tribunal ; et puis, comme ils étaient encore battus sur ce chapitre, ils demandaient l’appel au peuple ; ils essayaient de faire peur à la nation, en disant que la mort de Louis serait le signal d’une coalition de tous les monarques contre la France, etc. Qu’est-ce que je sais encore ? Cela ne finissait pas. Quelquefois ils descendaient par centaines de leurs bancs comme des furieux, pour tomber sur les montagnards, et sans les hommes plus calmes du Marais, l’affaire aurait fini par un massacre.

Ce roi avait pourtant trahi la nation, les pièces trouvées dans l’armoire de fer le prouvaient clairement : il avait dépensé la moitié de sa liste civile à corrompre des députés, à payer les émigrés de Coblentz ; il avait appelé les Prussiens et les Autrichiens en France, pour le rétablir, lui, sa noblesse et son clergé dans leurs anciens privilèges, et nous dans notre ancienne servitude. S’il s’était agi d’un pauvre diable ayant commis le quart des mêmes crimes, son procès n’aurait pas duré dix minutes ; mais c’était un roi ! et, pour le défendre, les girondins, qui se disaient républicains, risquaient d’allumer la guerre civile en France, puisqu’ils proposaient de soumettre le jugement de Louis XVI aux assemblées primaires c’est-à-dire de soulever les mêmes colères et de faire le même scandale dans tout le pays qu’ils faisaient à la Convention.

Et pendant ce temps la disette grandissait, le prix du pain augmentait de jour en jour ; les ouvriers étaient payés avec des assignats qui n’avaient plus le quart de leur valeur ; les marchands refusaient ces assignats en paiement de leurs marchandises ; il fallait attendre des heures à la porte des boulangers pour obtenir une livre de pain ; enfin le peuple, – dont les pères, les frères, les enfants combattaient en Allemagne et en Belgique, parce que les girondins avaient fait déclarer la guerre, – le peuple mourait de faim ! il criait à la Convention de le sauver, de fixer le prix des objets de première nécessité, mais les girondins n’entendaient pas les cris de ce pauvre peuple misérable ; ils n’avaient de pitié que pour Louis XVI.

Ces choses se passaient à la fin de décembre et au commencement de janvier.

Quinze jours avant, le bruit avait couru que Beurnonville, qui remplaçait Kellermann à l’armée de la Moselle, allait nous rejoindre pour écraser l’ennemi ensemble ; mais il n’avait pu dépasser Sarrebruck, parce que les Prussiens s’étaient portés tout de suite en force sur Pellugen et Bibeltausen, pour défendre les défilés ; le 4e bataillon de la Meurthe et la compagnie franche de Saint-Maurice s’étaient distingués dans ce combat ; on parlait aussi de la belle conduite du bataillon de Popincourt et du 96e régiment d’infanterie. Depuis ce combat, les dragons de Toscane et les Grèvenmakers autrichiens restaient maîtres entre la Sarre et le Rhin ; les Prussiens avaient jeté des ponts à Baccarach et dans plusieurs autres endroits, et nos hussards de la liberté faisaient souvent le coup de sabre avec leurs partisans, en escortant les convois qui nous venaient de Landau, de Wissembourg et d’ailleurs.

J’avais écrit à Marguerite, pour lui raconter la vie que nous menions dans la pluie, la boue et la neige ; et, comme aucune réponse ne m’arrivait, je pensais que sans doute le paquet de lettres était tombé dans quelque embuscade, car on apprenait à chaque instant de pareilles surprises, et ceux qui ne pensaient qu’au procès du ci-devant Louis XVI ne recevaient plus régulièrement leurs gazettes. C’était donc mon idée, lorsqu’un matin, en rentrant de monter ma garde, je vois dans l’escalier de la caserne un homme en blouse, et j’entends le vieux Sôme me crier d’en haut :

– Hé ! Michel, voilà quelqu’un qui te demande !

Je regarde, c’était Quentin Murot, le courrier de Phalsbourg à Sarreguemines, qui demeurait en ce temps près la porte d’Allemagne. On ne se figurera jamais la joie de revoir quelqu’un du pays dans un moment pareil ; j’aurais voulu l’embrasser à force de satisfaction, et je criai :

– C’est vous, père Murot ? Mon Dieu ! est-ce que vous viendriez de chez nous ?

– Si j’en viens, dit-il en riant, parbleu ! puisque j’apporte quelque chose pour toi. Mais c’est encore à l’auberge du Soleil ; j’ai mis là ma voiture. Je ne pouvais pas trimballer le panier avec moi, sans savoir où je te trouverais.

– Vous avez vu Marguerite ? lui dis-je.

– Oui, voilà juste huit jours que je l’ai vue dans sa boutique, avec ton petit frère Étienne ; elle m’a tant prié, que je n’ai pu faire autrement que de charger le panier. Attends, dit-il en passant la main sous sa blouse, j’ai aussi une lettre.

Et de son gros portefeuille de roulier il tira la lettre, que je reconnus tout de suite à l’écriture pour être de Marguerite. Alors mon cœur nageait dans la joie. Tous les camarades autour de nous me regardaient. Je voulais lire la lettre tout seul, c’est pourquoi, malgré mon impatience, je la mis dans ma poche, en criant :

– C’est bon, c’est bon, père Murot !... allons voir le panier !

Nous sortîmes ensemble, et sur toute notre route je ne fis que lui demander des nouvelles de Marguerite, de maître Jean, de mon père, de celui-ci, de celui-là, revenant toujours à savoir si Marguerite se portait bien, si elle avait bonne mine, si elle était toujours gaie, et le père, s’il jouissait d’une bonne santé. Murot avait à peine le temps de me répondre ; nous traversions des tas de monde dans les petites ruelles, et je ne voyais que lui. À chaque fois qu’il me répondait : « Mais oui, ils sont tous en bonne santé ; Marguerite est fraîche et réjouie, et maître Jean aussi, il a toujours son gros ventre et ses moustaches de hussard », je criais : « Ah ! ah !... c’est bon ! » Je croyais sentir comme une bonne odeur de là-bas ; et, regardant le vieux Quentin Murot avec attendrissement, malgré sa grosse verrue à côté du nez et ses petits yeux plissés, couverts de cils jaunes, je le trouvais beau.

Mais en arrivant dans une vieille rue où l’on dit que l’inventeur de l’imprimerie est venu au monde, je fus tout de même étonné de voir une quantité de gens en blouse et bonnet de coton, en tricorne et gilet rouge, aller et venir au milieu d’un encombrement de charrettes ; ils criaient, s’appelant par des noms du pays, des noms de Sarrebourg, de Saverne, des Quatre-Vents, de Mittelbronn, des environs de chez nous.

– Hé ! dis-je à Murot, vous n’êtes pas venu seul à Mayence ?

– Non, dit-il, nous sommes arrivés plus de cent cinquante ; on nous a mis en réquisition pour amener de la poudre, des canons et des boulets. Baptiste, mon garçon, fait maintenant le service du courrier ; j’ai pris sa place. Il paraît qu’on va vous enfermer ici.

– Et l’on ne vous a pas attaqués ? lui dis-je.

Alors il se mit à rire et me répondit :

– La garde nationale de Phalsbourg nous a fait la conduite jusqu’à Rohrbach, et là deux cents dragons nationaux sont venus de Saint-Avold pour nous escorter. Tout a bien été les trois premiers jours, mais, entre Landau et Frankental, nous avons eu dans l’après-midi du quatrième jour une grande alerte. Nous avancions à la file, sans nous méfier de rien, nos dragons à droite et à gauche de la route, quand une dizaine d’entre eux, qui marchaient en avant, revinrent dire que des manteaux rouges en nombre arrivaient nous attaquer ; et comme on criait « Halte ! halte ! » les voilà qui descendent déjà la côte en face, avec leurs grandes lances et leurs bonnets à poil.

– Et vous n’avez pas eu peur, père Murot ?

– Peur ? allons donc ! fit-il ; tu veux rire, Michel ? Nos dragons ont été à leur rencontre, et c’est là, dans un fond, qu’ils se sont livré bataille entre eux. Nous les regardions de la route. Mais tout à coup une dizaine de ces gueux arrivent en faisant le tour du vallon, pendant que les autres se battaient, ils arrivent ventre à terre, en nous criant, dans leur mauvais allemand, de renverser les charrettes. J’étais cinq ou sixième sur la ligne ; les premiers s’étaient sauvés, et l’un des manteaux rouges, un grand brun, court sur moi, furieux, et me met un long pistolet sous le nez, en me donnant l’ordre de dételer.

» Mais alors moi je détourne son bras, et je lui donne avec le gros bout de mon fouet un si bon coup sur l’oreille, que la moitié de ses favoris en sont restés après le manche, et toutes ses grosses dents du côté gauche lui ont sauté de la bouche ; il ne voyait plus clair et ballottait sur son cheval, la bride lâchée et les pieds hors des étriers. Seulement deux autres ayant vu cela de loin, venaient déjà m’enfiler avec leurs perches, et je n’eus que le temps de me glisser entre les voitures, de l’autre côté. Le grand Mâcri, des Trois-Maisons, a payé pour moi, car un de ces manteaux rouges lui a poussé sa lance entre les côtes, tellement qu’il l’a mis par terre ; et Nicolas Finck, qui venait à son secours, a reçu deux grosses balafres en travers du nez et de la joue. Moi je n’ai rien eu, parce que les dragons revenaient et que les bandits se sauvaient, en laissant une quinzaine d’entre eux dans le vallon. Nous avons même eu des chevaux de renfort pour continuer notre route.

Le vieux Murot riait de bon cœur en me racontant cette histoire.

– Et le procès de Louis XVI, lui dis-je, est-ce qu’on en parle aussi là-bas ?

– Le procès de Capet ? Oui, fit-il, les femmes en parlent beaucoup ; la mienne a voulu brûler des cierges à son intention, mais je l’ai joliment arrangée ! Le réfractaire de Henridorff prêche qu’une légion d’anges va descendre du ciel pour le soutenir ; et chaque fois que nos gendarmes arrivent pour empoigner ce gueux, un homme en faction dans le clocher l’avertit d’avance et il se sauve ; il faudra mettre le feu dans sa baraque. J’ai vu ta mère dimanche dernier sur le chemin de Henridorff ; elle est devenue toute blanche à force de colère et de chagrin pour Marie-Antoinette, qui se moque pas mal d’elle et des autres.

– Tout ça, Michel, vois-tu, c’est de la farce. Nous autres paysans, dans les environs de la ville, nous ne pensons qu’au citoyen Cambon, qui fait mettre les terres des émigrés en petits morceaux, pour que chacun puisse en acheter sa part, et qui nous les vend à crédit ! À la bonne heure ! celui-là, je le respecte. Que les aristocrates viennent nous réclamer nos terres quand nous les aurons payées ; qu’ils essayent seulement de les reprendre, tous les paysans de France tomberont dessus par mille et centaines de milliasses ; il n’en restera pas seulement un seul de ces fainéants ! Ah ! Dieu du ciel ! si j’avais su ça d’avance, combien de bouteilles et de chopines j’aurais épargnées dans tous les bouchons et les cabarets depuis trente-sept ans, et que j’aurais mis en prés, en bois, en bonnes terres. Enfin c’est fait, n’y pensons plus, mais que ça serve d’exemple à nos enfants ; ce qu’on boit et qu’on avale est perdu pour toujours.

» Quant à Capet, qu’on lui coupe le cou, ou qu’on le mène dehors entre deux gendarmes, ça m’est égal, pourvu que ma femme ne me vole pas l’argent que je gagne, à cette fin de lui faire dire des messes ! Mais j’ouvre l’œil, sois tranquille, et les autres aussi. Depuis des centaines d’années, les aristocrates avaient pris toutes les terres, et nous autres malheureux paysans nous étions forcés de nous contenter du royaume des cieux ; chacun son tour !

Nous entrions alors sous une grande porte d’auberge, et le brave homme me dit :

– Nous y voilà, Michel, attends que j’entre sous la bâche, ton panier est au fond.

Il grimpa dans sa grande voiture, et deux minutes après il me tendait un panier en disant :

– Voici ton affaire.

C’était un panier tressé par mon père, tout pareil à celui que j’avais envoyé deux ans avant à Paris, rue du Bouloi, n° 11, mais plus petit. En le tenant dans mes mains et me rappelant ce bon temps déjà loin, j’en étais comme suffoqué.

– Qu’est-ce que ça coûte, père Murot ? dis-je tout bas.

– Bah ! bah ! fit-il, ça n’est rien ; une bouteille de vin, si tu veux, Michel.

Nous entrâmes dans l’auberge, et je fis apporter une bouteille de vin. La salle fourmillait de monde. Je vis le grand Nicolas Fink près du fourneau, un gros bandeau plein de sang sur la figure, et le feutre par-dessus ; il avait l’air de s’ennuyer et même de dormir.

Je m’assis dans un coin, près de la porte, en face de Murot, et je me mis à lire la lettre de Marguerite.

Ah ! tous les hommes ont eu le bonheur d’être aimés une fois dans leur vie ; mais d’être aimé par une personne de bon sens, qui ne pense pas seulement à vous répéter qu’elle vous aime, et qui s’inquiète de vos besoins, qui vous encourage, qui vous donne de bons conseils et n’oublie rien de ce qui peut vous faire plaisir, voilà des choses qu’on se rappelle jusqu’à quatre-vingt-dix ans, et qui vous rendent en quelque sorte fier d’avoir gagné cet amour ; car c’est encore plus rare que le gros lot à la loterie.

Marguerite m’envoyait dans son panier deux bonnes chemises neuves, des bas de laine pour me tenir les pieds chauds ; elle avait même cousu dessous des semelles en feutre, qui vous préservent de l’humidité. Elle m’envoyait encore une chemise en laine, des souliers solides garnis de gros clous ; enfin tout ce qu’un homme peut souhaiter, quand il est obligé de vivre dans la boue et content de se réchauffer vite après l’ouvrage. – Quel esprit et quel bon sens il faut avoir pour songer à tout ! – Le reste n’y manquait pas non plus, comme un bon jambonneau, un quartier de lard fumé, une bouteille de kirsch. J’en étais dans l’admiration, et je me promettais naturellement de me conserver pour une femme aussi remplie d’esprit et de cœur ; oui, je prenais cette ferme résolution, sans manquer à mes devoirs envers la patrie et la liberté, bien entendu. Mais cela suffit, chacun doit me comprendre.

La lettre de Marguerite en renfermait une de Chauvel que je regrette d’avoir perdue, car elle expliquait bien des choses et montrait clairement ce qui nous est arrivé plus tard. Elle était adressée à maître Jean, des Baraques du Bois-de-Chênes, et portait, si je ne me trompe, la date du 1er décembre 1792.

Chauvel, dans cette lettre, donnait de grands détails sur les chefs de la Montagne, et particulièrement sur Danton, qu’il mettait au-dessus de tous les autres, pour le courage, l’éloquence naturelle, le bon sens et le bon cœur. Il disait que ce brave homme, après chaque bataille de la Convention, était toujours le premier à tendre la main aux girondins, à les conjurer, au nom de la patrie, d’oublier leurs haines et de se joindre à la Montagne dans l’intérêt de la république ; mais que le parti de la Gironde, où se trouvaient de très grands orateurs, se laissait conduire par Mme Roland, une femme ambitieuse qui ne pouvait souffrir Danton.

Il disait que si les girondins s’obstinaient à se mettre en travers de toutes les mesures nécessaires au salut de la patrie, il faudrait en venir aux coups tôt ou tard ; que cette bataille amènerait de grands malheurs : qu’un certain nombre des départements du Midi soutiendraient leurs députés ; que les réfractaires et les nobles de la Vendée profiteraient bien sûr de l’occasion, pour commencer la guerre civile ; et que le danger de la république nous forcerait de recourir à des moyens terribles.

Ces choses attristaient Chauvel, et, tout en se montrant prêt à marcher jusqu’au bout, il s’indignait de voir des hommes comme Vergniaud conduits par une espèce de Marie-Antoinette de la Gironde. Il finissait en disant qu’on allait mettre sur le tapis le jugement du roi, pour forcer les girondins de se découvrir et peut-être même de se diviser ; qu’on verrait alors, suivant qu’ils approuveraient ou combattraient le jugement, si ces messieurs étaient royalistes ou républicains.

Il avait bien raison ; depuis le premier jour du procès de Louis XVI, on voyait clairement le fond de leurs idées ; les hommes de bon sens ne pouvaient plus s’y tromper.

Enfin ces deux lettres me firent le plus grand plaisir. Après avoir payé la bouteille de vin et bien recommandé à Murot d’embrasser Marguerite pour moi sur les deux joues, ainsi que mon père et le petit Étienne, je retournai tout joyeux à notre caserne de la Capuzinerstrasse, mon grand panier sur l’épaule.

Le lendemain 22 janvier on apprit par des courriers extraordinaires la condamnation du roi, et deux ou trois jours après son exécution, malgré les girondins, qui jusqu’à la dernière heure avaient demandé le sursis. Ils avaient pourtant presque tous voté la mort.

Cette nouvelle excita dans l’armée le plus grand enthousiasme.

On se réjouissait de voir qu’à la fin des fins la justice devenait égale pour tout le monde, et qu’un roi ne devait plus violer son serment et trahir la patrie sans courir de risque. Mais en même temps on comprenait que les rois de l’Europe allaient nous en vouloir terriblement du mauvais exemple que nous donnions à leurs peuples ; que ces gens, habitués à regarder les hommes comme des bêtes et à se considérer eux-mêmes comme des dieux, ne nous pardonneraient jamais d’avoir montré qu’on pouvait leur couper la tête, comme aux autres bandits ; on comprenait que c’était une guerre à mort entre eux et la république, et qu’il faudrait les bousculer.

Malgré cela toute la France était dans la joie, et, pendant les quinze jours qui suivirent, des masses d’adresses, avec des millions de signatures, arrivèrent à la Convention, pour la remercier de ce qu’elle avait fait.
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