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VIII


Pendant le mois de février, les convois de grain, de paille, et surtout de canons, de poudre et de boulets, continuèrent d’arriver sans relâche ; les moulins bâtis sur pilotis au milieu du fleuve ne cessaient pas de moudre ; la farine s’entassait dans les magasins, et tout cela montrait que nous allions être bloqués.

C’est le premier de ce mois, que le girondin Brissot vint proposer à la Convention de déclarer la guerre à l’Angleterre et à la Hollande, disant que le peuple anglais n’attendait que notre déclaration, pour bousculer sa noblesse et proclamer la république ; que cette bonne nouvelle lui venait de Londres et qu’il en répondait.

La vérité, c’est que le ministre Pitt avait fait écrire ces fausses nouvelles à Brissot, par de soi-disant républicains. Pitt avait besoin de la guerre avec la France, pour étouffer les idées de notre révolution, qui se répandaient de plus en plus en Angleterre, et rétablir l’aristocratie dans toute sa force. Il nous aurait attaqués depuis longtemps, sans la crainte de soulever le peuple contre sa politique ; mais en trompant Brissot et trouvant ainsi le moyen de se faire déclarer la guerre, il se donnait le beau rôle, puisque les Anglais étaient bien forcés de se défendre.

Quand je pense à ce Brissot, la colère m’empoigne ! À force de crier à l’Assemblée législative contre Robespierre, qui soutenait la paix ; à force de cabaler, lui et ses amis, et d’exciter les gens au moyen de leurs mauvaises gazettes, ils nous avaient fait déclarer la guerre à l’Allemagne, quand rien n’était prêt pour l’entreprendre. Cette guerre avait amené l’invasion de la Champagne et les massacres de septembre. Il est vrai que depuis nous avions gagné. Mais il avait fallu déclarer la patrie en danger, lever, armer, équiper des centaines de mille hommes, dépenser des quantités de millions. Quand on se bat, tout s’envole en fumée ; le commerce, l’industrie, la culture dépérissent faute de bras et d’argent. Nous le voyions bien alors. Les gens ne gagnaient plus rien ; ils ne pouvaient plus acheter de terres d’émigrés ; les assignats qui représentaient la valeur de ces terres baissaient en proportion ; il fallait en faire par masses et plus on en faisait moins ils valaient ; enfin la misère augmentait de jour en jour.

Toutes ces choses auraient dû faire réfléchir nos représentants, avant de nous mettre un nouvel ennemi sur le dos.

Mais la Convention, trompée par Brissot, et peut-être aussi excitée par nos victoires en Allemagne et en Belgique, déclara la guerre à l’Angleterre et à la Hollande. Seulement, comme elle savait que Pitt allait employer le vert et le sec, pour nous rendre tout le mal que nous avions fait à l’Angleterre pendant la guerre d’Amérique, elle décréta presque aussitôt une levée de trois cent mille hommes, et la division de toutes nos forces en huit armées, dont trois dans le nord, une sur les Alpes, une dans le Var, une pour garder les Pyrénées, une sur les côtes de la Manche, et la huitième, dite de réserve, à Châlons.

La Convention décréta aussi la réorganisation de l’armée, d’après le rapport de Dubois-Crancé. Ce décret, qu’on mit à l’ordre du bataillon, disait qu’à l’avenir il n’y aurait plus aucune différence ni distinction entre les corps d’infanterie appelés de ligne et les volontaires nationaux ; que l’infanterie à la solde de la république serait formée en demi-brigades, composées chacune d’un bataillon des ci-devant régiments de ligne et de deux bataillons de volontaires ; que chaque demi-brigade serait donc de trois bataillons, et chaque bataillon de neuf compagnies, dont une de grenadiers et huit de fusiliers ; que la compagnie de grenadiers aurait soixante-deux hommes, y compris les officiers, sous-officiers, caporaux et tambours, et la compagnie de fusiliers soixante-sept hommes ; que l’uniforme serait le même pour toute l’infanterie ; qu’il serait aux couleurs nationales, et que ce changement se ferait au fur et à mesure que le ministère de la guerre serait obligé de renouveler l’habillement ; que chaque demi-brigade se distinguerait par un numéro sur le bouton et sur le drapeau, et qu’elle aurait six pièces du calibre quatre, avec une compagnie de canonniers pour le service de ces pièces ; que dans tous les grades, excepté celui de chef de brigade et celui de caporal, l’avancement aurait lieu de deux manières, savoir : le tiers par ancienneté de service, à grade égal, roulant sur toute la demi-brigade, et les deux tiers au choix, sur la présentation de trois candidats nommés par les soldats, pour chaque place vacante. Les emplois de généraux de brigade, de généraux de division, devaient être donnés : le tiers à l’ancienneté et les deux tiers au choix du ministre de la guerre, avec approbation du Corps Législatif.

Si je vous raconte ce décret en détail, c’est que les fameuses demi-brigades de la république, toutes formées sur le même modèle, dans les années 1793 et 1794, sont celles qui nous ont gagné tant de bonnes provinces, que les régiments de l’empire ont malheureusement perdues. C’est pourquoi j’estime, d’après mon simple bon sens, que, si nous voulons encore gagner des provinces au lieu d’en perdre, on fera bien de revenir aux immortelles demi-brigades, dont les derniers soldats sont devenus plus tard des maréchaux de l’empire, et les cantinières des princesses.

Enfin ce décret fit beaucoup de bien ; on ne vit presque plus de duels entre les vieux soldats de ligne et les volontaires ; les uns avaient l’enthousiasme de la liberté, les autres l’habitude de la discipline ; les armées de la république en devinrent plus solides et plus hardies.

Vers le commencement de mars, notre brave commandant Meunier et ses deux cent cinquante grenadiers revinrent de Kœnigstein, un de ces vieux nids d’épervier comme il s’en trouve par vingtaines au haut des rochers qui bordent le Rhin. Je les vois encore traverser le pont, maigres, décharnés, les yeux luisants comme des rats, leur drapeau tout déchiré et huit petites pièces qu’ils ramenaient de là-bas. Ils avaient obtenu les honneurs de la guerre, après trois mois de siège. On criait :

– Vive le commandant Meunier ! Vivent les grenadiers de Kœnigstein !

Eux, ils riaient, montrant leurs grandes dents sous leurs moustaches, et donnant des poignées de main aux camarades.

Meunier reçut quinze jours après son brevet de général, et la Convention décréta que les défenseurs de Kœnigstein avaient bien mérité de la patrie.

Notre armée occupait alors tout le pays entre la Nahe et le Rhin, depuis Bingen jusqu’à Spire ; ses magasins étaient à Frankental, un peu au-dessus de Worms ; nous étions de quarante à quarante-cinq mille hommes.

Les ennemis, eux, depuis notre retraite de Francfort, s’étaient partagés en trois bandes : la première, composée en grande partie de Saxons, bloquait Cassel ; la deuxième, forte d’environ cinquante mille Prussiens et Hessois, avait passé le Rhin à Rheinfelz, à quelques lieues au-dessous de Bingen ; elle tenait le pays entre la Nahe et la Moselle, sur notre gauche ; et la troisième, de vingt-cinq mille Autrichiens commandés par le général Wurmser, après avoir remonté le Rhin jusqu’à Mannheim, menaçait notre droite.

L’idée de ces Autrichiens était de passer le fleuve sur nos derrières, pendant que les Prussiens nous attaqueraient à gauche, et de couper la route de Landau ; de cette façon toute notre armée aurait été forcée de s’enfermer dans Mayence ; mais le général Meunier, posté à Spire avec douze mille hommes, observait leurs mouvements.

Les choses en étaient là lorsque, un matin, le bruit se répandit à Mayence que les Prussiens attaquaient notre aile gauche et que nous allions sortir pour les bousculer. Aussitôt les cris de « Vive la république ! » recommencent, et puis notre bataillon, les quatre de fédérés parisiens, les chasseurs du Languedoc, les hussards de la liberté, l’artillerie, tout sort de la place ; les anciens régiments de ligne, encore en habits blancs, et les bataillons de volontaires, bleus et rouges, s’étendent le long des haies à perte de vue, suivant les routes qui descendent le Rhin. Chaque homme avait sa giberne remplie de cartouches, et notre nouveau commandant, Nicolas Jordy d’Abreschwiller, un solide gaillard brun et trapu, parti quelques mois avant avec les volontaires de son village, se retournait à chaque instant sur sa grande bique, et nous criait comme Neuwinger à Spire :

– Eh ! hé ! ceux de la montagne, c’est aujourd’hui qu’il faut se montrer !

On riait, on était content. Sur les deux heures le canon se mit à gronder au loin ; le temps était clair, et l’on voyait à peine monter la fumée ; malgré cela, toute la division courait depuis une heure, quand des officiers d’ordonnance arrivèrent au galop, criant de retourner à Mayence. Houchard et Neuwinger avaient attaqué l’ennemi près de Stromberg, mais ayant appris qu’un corps de dix mille Prussiens arrivaient de Trêves, sur leurs derrières, après avoir surpris le passage de la Nahe, ils avaient ordonné la retraite.

Nous rentrâmes à la nuit, tout couverts de boue et bien ennuyés d’avoir tant couru pour rien.

Le lendemain, des files de charrettes ramenèrent nos blessés.

Houchard et Neuwinger restèrent pourtant à Bingen, mais le 28 mars des masses d’ennemis étant venus les attaquer, ils furent obligés de se replier ; et Neuwinger, qui voulait tenir malgré les ordres de Custine, fut pris.

C’est la première débâcle que j’aie vue, car le bataillon reçut l’ordre de sortir et d’occuper une côte, où se dressait la potence du pays, pour arrêter la poursuite de l’ennemi dans cette direction. Le 96e de ligne et deux autres bataillons avec le nôtre, nous restâmes dans cet endroit depuis le matin jusqu’au soir, et je croyais n’avoir jamais entendu siffler les balles et ronfler les boulets, tant il en pleuvait ce jour-là.

Le chef d’escadron Clarke, depuis duc de Feltre, soutenait la retraite avec ses dragons d’Orléans ; des milliers de partisans hessois l’entouraient ; il se fit jour, après avoir laissé défiler la masse de traînards et de blessés au pied de la côte que nous gardions.

C’est la dernière affaire du bataillon avant le siège.

Deux jours plus tard, le 30 mars, Custine essaya d’arrêter la poursuite des Prussiens à Ober-Flersheim, entre Alzey et Worms ; mais craignant d’être coupé par les Autrichiens, qui venaient de passer le Rhin à Spire, il perdit la tête et se dépêcha de battre en retraite derrière les lignes de Wissembourg, après avoir brûlé les magasins de Frankenthal, et notre corps d’armée fut bien obligé de s’enfermer dans Mayence.

J’ai vu dans la suite bien des entassements de monde, mais jamais comme à Mayence après la retraite de Bingen ; les grandes maisons autour de la place d’Armes étaient changées en casernes ; les églises, la synagogue, le temple des luthériens, la halle, le séminaire, le château étaient changés en greniers à foin, en écuries, en logements de troupes, et le plus grand magasin était à la cathédrale. Oui, cet entassement de gens à pied, à cheval, d’anciens régiments, de compagnies franches, de bourgeois, de boutiquiers, d’ouvriers, de femmes, d’enfants, tous pêle-mêle dans les petites rues, sur les places, le long des remparts et sous les portes de la ville, ce spectacle extraordinaire est encore devant mes yeux.

D’autres commissaires venaient d’entrer en ville : Pflieger, Ritter, Louis ; on les appelait clubistes ; ils aidaient le docteur Hoffmann, de Mayence, à démocratiser le peuple ; seulement, il fallait toujours un piquet pour les garder, car chaque jour la mauvaise race relevait la tête.

On voulut encore une fois foncer dehors, du côté de Worms, et se débarrasser d’une partie de la garnison ; malheureusement les Prussiens gardaient les routes, ils repoussèrent le détachement dans la place. Nous n’avions donc plus à tenir la campagne, mais à nous défendre chez nous.

Notre commandant de place était le général Doyré. Le général du génie Meuynier, venu tout exprès de Paris pour fortifier Cassel, défendait ce poste avec quinze cents hommes. Aubert-Dubayet, l’adjudant-major Kléber, et le représentant Merlin veillaient principalement au service.

Au lieu de nous considérer comme des volontaires, on nous appliqua le règlement des troupes de ligne. L’adjudant-major Kléber, dans ce temps, avait la réputation d’être très sévère sur la discipline ; on disait qu’il avait pris l’habitude de faire donner la schlague chez les Autrichiens, et qu’il regrettait de ne plus pouvoir s’en servir.

On établit un conseil de guerre en permanence à l’hôtel de ville, et je me rappelle qu’on fusillait presque tous les matins, derrière le bastion Saint-Jean, deux ou trois maraudeurs, soi-disant pour le bon exemple ; je veux bien croire que c’étaient des pillards ou de mauvais gueux ayant insulté ou volé d’honnêtes gens, mais sur la plainte d’un simple bourgeois, vous étiez arrêté. Tout le pays, depuis notre retraite de Francfort, s’était soulevé contre nous ; maintenant il fallait tout payer comptant, et nous ne recevions plus de solde ; la ration devait nous suffire.

Les mauvaises nouvelles de l’armée du Nord, la déroute du corps de Valence à Aix-la-Chapelle ; l’insurrection de la Vendée, où tout se levait ensemble, prêtres, nobles et paysans ; la défaite de Dumouriez à Nerwinden ; les intrigues du ministre Pitt, qui mettait toute l’Europe contre nous ; le massacre des Français à Rome ; les grands cris de Danton appelant les citoyens au secours de la république, demandant la création d’un tribunal révolutionnaire pour juger les traîtres, et l’établissement d’une taxe sur les riches ; les discours des girondins, toujours les premiers à déclarer la guerre, à nous envoyer, nous les enfants du peuple, au-devant de la mort par centaines de mille, et qui devenaient furieux lorsqu’il s’agissait d’un roi traître à la patrie, de la vie des conspirateurs et de l’argent des riches, toutes ces choses vous agaçaient et vous entretenaient dans une colère d’autant plus grande, que les Allemands étaient cinq contre un, et qu’on ne pouvait pas se venger.

C’est le 6 avril que les Autrichiens, les Prussiens et les Hessois se montrèrent aux environs de la place. Bien des gens du pays étaient venus au marché de légumes, et, quand ils apprirent qu’on allait fermer les portes, ces pauvres paysans se mirent à courir avec leurs hottes et leurs paniers, en poussant de grands cris. J’étais de garde au Gothor ; et, les voyant passer ainsi, je les trouvais bien plus heureux que nous de pouvoir sortir et vivre dans leurs villages, en plein air ; le blocus de Landau me revenait : quel ennui d’être enfermé durant des semaines et des mois !

L’ennemi n’était pas encore en force pour commencer le siège ; il nous tenait seulement étroitement bloqués. On tirait sur ses patrouilles à pleine volée ; elles répondaient, les balles perdues sifflaient dans les rues, cassant des fenêtres par-ci par-là, blessant un passant, que les bourgeois emportaient avec des gémissements extraordinaires ; les femmes parlaient du malheur les mains au ciel, et se figuraient que c’était la guerre ; elles devaient en voir bien d’autres.

La garnison faisait des sorties tous les jours, à Weissenau, Marienborn, Bretzenheim, et dans tous les villages des environs, pour ramener du bétail, car le général Custine n’avait pas approvisionné la place comme c’était son devoir. Nous avions bien des canons, de la poudre, du vin, de la bière, de l’eau-de-vie, du foin et du blé en quantité, mais le bétail manquait. – Ces petites expéditions cessèrent bientôt, parce que les paysans avaient tout évacué dans les bois, et qu’on ne ramenait plus rien.

Des bandes de soldats sortaient pourtant encore à la maraude, et Marc Divès était toujours dans le nombre ; cela ne dura pas longtemps non plus, car l’ordre arriva de tirer sur tous ceux qui voudraient s’échapper ; les fossés de Mayence sont pleins d’eau, on ne pouvait suivre les petites chaussées qui menaient aux redoutes, sans être vu des sentinelles, personne n’osa plus se risquer.

Tout resta dans cet état jusque vers la fin d’avril.

Hors du service, on ne savait plus que penser ; les bulletins de la Convention n’arrivaient plus, mais de faux
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