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Moniteurs, imprimés par les Prussiens à Francfort, représentant la France comme bouleversée de fond en comble, des guillotinades avec les noms d’une quantité de patriotes reconnus, le soulèvement de l’armée du Nord contre Paris, les victoires des réfractaires en Vendée, la régence de Marie-Antoinette pour son fils Louis XVII, etc., etc. Nos officiers avaient beau dire que tout était faux, que l’ennemi imprimait lui-même ces fausses gazettes et les faisait jeter dans nos avant-postes, l’inquiétude vous gagnait toujours un peu plus, et beaucoup parlaient de sortir en masse, de bousculer l’ennemi, et de rejoindre l’armée à Wissembourg ; le commandant Doyré fut même obligé, pour arrêter la révolte, de mettre à l’ordre du jour que Mayence était la première barrière de la république contre l’Europe ; que l’ennemi ne pouvait plus nous envahir sans l’avoir reprise sur nous, et que les gueux capables de vouloir l’abandonner seraient fusillés sur-le-champ comme traîtres à la patrie.

Les Autrichiens avaient essayé d’établir deux batteries, l’une sur la route de Worms, et l’autre au-dessus du moulin contre le bois, où nous avions bivaqué en arrivant de Spire ; nos grandes pièces de quarante-huit les avaient démontées, et le bruit courait qu’ils avaient maintenant l’idée de nous affamer, mais que Custine nous dégagerait ; on s’étonnait même de voir qu’il tardait si longtemps à venir.

Au commencement du mois de mai, les sorties recommencèrent, tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, pour bousculer les travaux de l’ennemi ; cela continua jusqu’à la fin du siège.

Je me rappelle qu’on en fit une très forte, dans la nuit du 30 au 31, contre le village de Marienbourg, où se trouvait le quartier général. On pensait surprendre et peut-être bien enlever le roi de Prusse. Cinq ou six mille hommes sortirent de la place entre minuit et une heure, et tombèrent sur les avant-postes ennemis, qui furent bousculés ; ils s’avancèrent même jusqu’au quartier de Frédéric-Guillaume, où des centaines de chevaux de la garde royale furent tués au piquet. Mais l’alarme ayant été donnée, des masses de troupes, infanterie et cavalerie, tombèrent sur la colonne et la ramenèrent, l’épée dans les reins, jusque sous les murs de la place. Nous perdîmes beaucoup de monde dans cette attaque, parce qu’un régiment de volontaires avait pris le régiment de Saintonge, qui portait encore l’habit blanc, pour un régiment autrichien et avait fait feu dessus.

Le lendemain, Frédéric-Guillaume fit canonner et bombarder la ville d’une façon terrible. Il devait avoir eu joliment peur la veille.

Vers le milieu de ce mois, pendant une nuit très noire, tous nos ouvrages furent attaqués du côté de Weissenau et de Marienborn ; comme on voulait justement faire une sortie cette nuit-là, on avait retiré presque toutes les troupes des redoutes, il n’y restait que de faibles détachements, qui furent écrasés dans un moment. Alors le rappel se mit à battre sur la place du Marché et dans toutes les rues. Le canon des remparts tonnait, en éclairant de sa flamme rouge le bastion Saint-Philippe et la citadelle à gauche près du Rhin. Nos fortifications de Cassel se mirent aussi de la partie ; on se forma sur la place, au milieu d’une foule de peuple accouru dans l’épouvante et qu’on repoussait. On ne prit pas même le temps de faire les appels, et les premiers bataillons réunis partirent tout de suite dans la nuit au secours des redoutes. On venait de baisser le pont de la porte Neuve ; aussitôt dehors, sur les glacis, nous vîmes de quel côté courir, car on se fusillait dans les redoutes à bout portant.

Le commandant Jordy nous criait : « En avant, camarades !... à la baïonnette !... » et nous courions. La mitraille des deux bastions passait au-dessus de nous avec un ronflement épouvantable. Comme nous approchions de la première redoute, celle de Saint-Charles, elle était balayée, mais des tas de Prussiens fourmillaient autour, et l’on s’attaqua dans ce coin avec une fureur que je n’avais vue que sous la porte de Spire. Toute ma vie j’entendrai les jurements allemands et français, quand le bataillon croisa la baïonnette avec ces Prussiens et qu’on se vit dans le blanc des yeux, à la lueur des coups de fusil. C’était une véritable boucherie ! Le premier coup lâché, on ne rechargeait pas, on se précipitait, on sentait quelque chose de mou devant soi où la baïonnette entrait ; et d’instant en instant, quand un coup de fusil partait encore, on voyait le carnage, les morts et les blessés par tas, et la rage de ceux qui se battaient.

Mais cela ne dura pas longtemps.

Tout à coup deux ou trois obus ayant roulé sur l’épaulement de la redoute, comme ils éclataient plus loin, nous vîmes les Prussiens en retraite. En même temps un de nos régiments de ligne arrivait au pas de course, et prenait position à notre droite, derrière les tas de terre et les gabions bousculés. On ne se voyait pas. Le combat continuait en face du bastion Saint-Philippe, le pétillement de la fusillade montait et descendait avec les cris, les commandements allemands et français et la canonnade. On entendait aussi des chevaux galoper dans cette nuit noire.

Au bout d’environ vingt minutes, tout se tut. Le bataillon s’était ramassé, les baïonnettes en l’air, et chacun demandait à son voisin :

– C’est toi, un tel ?... c’est toi ?

Beaucoup ne répondaient pas ! J’avais aussi crié :

– Hé ! père Sôme ?... Marc Divès ?... Jean Rat ?...

Et le vieux Sôme m’avait répondu :

– Me voici, Michel. Ça va bien ?

– Oui et vous ?

– Moi, j’ai une égratignure, ce n’est rien !

En même temps, j’entendais Marc Divès parler au milieu d’une foule d’autres et dire :

– Tas de gueux ! ils ne mettront pas celle-là dans leurs gazettes.

Chacun écoutait ; rien ne bougeait plus aux environs ; quelques blessés seulement se plaignaient et voulaient être emportés.

Le bataillon attendit là jusqu’au petit jour l’ordre de rentrer. Nous avions perdu beaucoup de monde, mais les Prussiens encore plus à cause de la mitraille. Ceux des nôtres qui défendaient les redoutes, ayant été surpris, avaient été hachés jusqu’au dernier.

Depuis ce jour le bombardement recommença plus terrible qu’auparavant ; les obus, les bombes, les boulets rouges, tout pleuvait ensemble ; le feu prenait à quatre et cinq endroits à la fois ; à peine avait-on éteint d’un côté, qu’il fallait courir de l’autre.

Les sorties continuaient aussi avec acharnement des deux côtés du Rhin, et c’est dans une de celles que l’on fit pour se rendre maître de l’île de Mars, où les Prussiens avaient établi une forte batterie, que le général Meuynier, commandant la place de Cassel, fut blessé d’un éclat d’obus, dont il mourut quelques jours après.

Toute la garnison sentit ce coup. Meuynier était un brave soldat, un bon patriote et un ingénieur de grand mérite. Plus d’un, en apprenant ce malheur, en eut des larmes dans les yeux. Le gouverneur obtint un armistice pour l’enterrer dans un petit fort, qu’il avait fait construire lui-même quatre ou cinq mois avant, et les Prussiens, nous voyant défiler les fusils renversés et la mort dans l’âme, ne purent s’empêcher de rendre à ce républicain, qui les avait si bien combattus, les derniers honneurs ; ils le saluèrent de toutes leurs batteries. Frédéric-Guillaume, s’il n’avait pas beaucoup de cœur, montra du moins cette fois qu’il avait le respect du courage et du talent.

Cela se passait le 13 juin.

Deux ou trois jours après les ennemis ouvrirent leur première tranchée, à gauche de Mayence, derrière le village de Weissenau. Les sorties redoublèrent pour bousculer leurs ouvrages et défendre nos redoutes. Quelquefois nous avions l’air de les abandonner, mais, aussitôt que les autres étaient dedans, le feu des bastions les balayait, et nous sortions reprendre nos positions.

C’est alors que les combats devenaient terribles, car ces Allemands se battaient sous les yeux de leurs princes, qui les regardaient de loin avec des lunettes, et chacun sait que cela donne aux soldats un grand courage, de se battre sous les yeux des princes ! Mais nous les culbutions tout de même ; derrière toutes les haies, dans tous les fossés, le long des murs de jardins et parmi les tombes du cimetière des nonnes, en face de la citadelle, on voyait des habits blancs et bleus par tas, à la file ; les nôtres ne manquaient pas non plus, en guenilles, car, depuis les magasins de Worms, la pluie, la neige et le soleil avaient tout usé. Des espèces d’oiseaux qui fréquentent le Rhin, et dont les ailes noires et blanches sont très longues, venaient se percher sur ces morts et se nourrir d’eux. Il faisait chaud, c’était un temps d’orages, et, quand le vent venait de là-bas, on descendait vite des remparts. De pareils spectacles vous donnent trop à penser, surtout quand on se dit :

« Nous avons sortie ce soir, et demain je pourrais bien être avec les autres. »

À moins d’être une bête, malgré l’habitude de se battre, le mépris des balles et des boulets, des coups de sabre et de baïonnette, ces idées vous viennent toujours plus ou moins, et l’on aime mieux en avoir de plus gaies.

Toutes les nuits, vers neuf heures, quand le feu des Prussiens et des Autrichiens commençait, et que les bombes, après avoir trembloté parmi les étoiles roulaient sur le pavé des rues, ou descendaient dans les vieilles maisons par le toit, en enfonçant les plafonds l’un sur l’autre jusqu’à la cave, et puis éclataient dans les magasins de suif, d’eau-de-vie, de résine, dans les boutiques de chandeliers, d’épiciers, de droguistes, etc., et faisaient sauter les fenêtres ; quand ensuite le feu se déclarait au milieu des gémissements et des pleurs, c’était un spectacle auquel je n’ai jamais pu m’habituer, quoiqu’on dise que l’habitude fait tout.

Et pendant que les cris « Au feu ! au feu ! » s’entendaient ; que les gens couraient ; que plus la flamme montait, plus les boulets et les obus arrivaient pour écraser les travailleurs ; dehors le pétillement de la fusillade, les coups de canon qui tonnent, le chant de la Marseillaise qui monte ; et puis le matin, au petit jour, les blessés qu’on rapporte dans les rues noires, où les poutres fument encore, où les toits s’affaissent avec des craquements épouvantables ; les pignons qui se penchent, et ici, là, dans tous les coins, de pauvres femmes ramassées en paquet, les pieds dans les mains pour se réchauffer ; des vieillards, la tête penchée, assis sur le pas de la vieille porte en ruines ; d’autres marchant dans les rues par bandes, leur paquet sous le bras, comme de pauvres êtres abandonnés ; des gens autrefois à leur aise, aujourd’hui plus misérables que des mendiants mourant de faim... Ah ! tout cela, les jeunes gens n’y font pas attention, mais dans la vieillesse tout vous revient comme un mauvais rêve ; on se demande :

« Est-ce que c’est vrai ? Ai-je vu ces horreurs ? »

Et l’on se répond :

« Oui, j’ai vu mille fois pire ! »

C’est ainsi que les princes allemands bombardaient leurs propres sujets. Eux dehors, sous de belles tentes rayées de mille couleurs, avec de beaux chevaux, au milieu de la verdure des bois, à l’ombre des vergers, ils donnaient des fêtes où les paysans dansaient par ordre, en jouant de la clarinette ; ils causaient agréablement entre eux et buvaient du vin de Champagne. De belles dames et des faiseurs de chansons venaient même les égayer et regarder de loin ce joli spectacle ; leurs voitures roulaient au galop sur les routes blanches ; malheureusement elles étaient hors de portée du canon, car de balayer des égoïstes pareils, ça doit être un véritable plaisir.

Mais ce qui vous donnait encore plus d’inquiétude que le reste, c’est qu’après deux mois de blocus et quinze jours de siège, plusieurs magasins de farine ayant été brûlés, les vivres devenaient rares. Toute cette foule d’incendiés qui n’avaient plus un morceau de pain à manger, et qui périssaient de misère, stationnaient devant l’hôtel du gouverneur, pleurant et gémissant d’une façon lamentable, et priant de les laisser sortir pour l’amour de Dieu. Tout le long de la rue on ne voyait que cela, les sentinelles n’en venaient plus à bout, car les hommes se précipitaient jusque dans le corridor, demandant au moins une permission pour leurs femmes et leurs enfants.

Le gouverneur qui ne voulait pas apprendre à l’ennemi, par ces gens, l’état de la place, résista jusqu’au 24 juin, mais alors les plaintes et les lamentations devinrent telles, qu’il leur fit ouvrir la porte du Rhin pour s’en aller. Ils se précipitèrent par centaines sous cette porte, et beaucoup de bourgeois voulant profiter de l’occasion, se dépêchèrent aussi d’emmener leurs familles. La sortie dura de neuf heures du matin à midi. Mayence est séparée du Rhin par de vieux remparts couverts de mousse. Comme les malheureux s’en allaient à la file et gagnaient le pont de Cassel, on referma les barrières et tout à coup les Allemands se mirent à les mitrailler. J’étais de faction à l’arsenal, sur une des tours du vieux rempart, derrière la place de la parade où se trouve une pièce d’eau, et j’entends encore les cris horribles des femmes qui criaient, marchant sur leurs guenilles, trébuchant, s’arrachant les cheveux et traînant leurs enfants ; on aurait dit des chevaux pris du mors aux dents, car elles devenaient folles ; et les hommes se retournaient, regardant venir la mort qui les fauchait. Une longue procession de ces misérables traversait déjà le pont où les boulets les hachaient et les précipitaient dans le fleuve ; les roues des moulins à cinq cents pas au-dessous furent arrêtées par ces cadavres qu’il fallut repousser avec des perches... Et maintenant que les Allemands nous parlent encore de leurs bons princes, pères de leurs sujets ! je leur dis, moi, que ces bons princes de Hesse-Darmstadt, de Weimar, ce bon roi de Prusse, amateur de jolies femmes et de vin de Champagne, et tous en masse n’étaient que de la dernière canaille ; oui, de la canaille ! bien pire que les massacreurs de septembre, car eux ils n’avaient pas souffert comme le peuple ; ce n’étaient pas des hommes accusés de conspiration contre la patrie, des traîtres, des voleurs, des espions qu’ils tuaient, c’étaient de pauvres Allemands mourant de faim.

Et je dis que ceux qui supportent des êtres pareils, en déclarant que Dieu les envoie pour nous enseigner la vertu, méritent d’en avoir toujours de semblables, qui les traitent à coups de cravache et leur tiennent le talon sur la nuque.

Les Allemands peuvent nous demander :

– Mais qu’est-ce que nos princes devaient faire ? Est-ce qu’ils devaient vous laisser à Mayence ?

Je leur réponds :

– Ils devaient rester chez eux et ne pas se mêler de nos affaires. Nous avions de bonnes raisons pour nous débarrasser des nobles et des moines qui nous dévoraient depuis des centaines d’années. Nous ne leur demandions rien. C’est donc pour nous remettre en servitude, que vous et vos princes avez envahi notre pays ; des esclaves non seulement veulent être esclaves, mais ils ne peuvent supporter de voir que d’autres plus fiers et plus courageux brisent leurs fers et se déclarent libres !

Cela suffit, je continue.

Nos soldats, malgré la consigne très sévère de ne laisser rentrer aucun de ces malheureux, en les voyant aller et venir dans le désespoir, entre le feu de la place et celui de l’ennemi, ne purent résister longtemps à ce spectacle ; ils ramassaient les enfants blessés ; ils ouvraient en secret les barrières aux pauvres êtres mourant de faim ; ils pleuraient ; oui, de vieux soldats pleuraient et partageaient avec ces malheureux le dernier morceau de pain et la dernière goutte d’eau-de-vie. Nos officiers fermaient les yeux, ils savaient que pour des choses qui tiennent au cœur, des Français ne se laissent pas commander ; et puis la pitié de tous était la même, le commandant Doyré fut forcé de leur rouvrir les portes.

Quinze cents habitants de Mayence périrent de la sorte, ce qui n’empêcha pas la famine de grandir. Une maladie s’était déclarée dans le bétail qui ne recevait plus de nourriture et, pour profiter autant que possible des bestiaux qu’on était forcé d’abattre, on augmenta les rations de viande en diminuant celles de pain. Malheureusement la maladie gagnait les hommes, et bientôt, vers la fin de juin, les rations de viande cessèrent ; on n’avait plus qu’une espèce d’huile de poisson pour faire la soupe, un grand nombre au bataillon ne purent jamais s’habituer à cette soupe ; ils dépérissaient à vue d’œil ! Mais quand on n’a pas été dorloté dans sa jeunesse, on est accoutumé à tout et moi, grâce à Dieu, je trouvais cette soupe aussi bonne que la soupe aux fèves de ma mère.

On pense bien qu’au milieu de ces grandes misères, j’allais toujours voir ma sœur à l’église Saint-Ignace, déjà toute criblée de boulets, mais qui tenait pourtant encore ensemble. Il y pleuvait par le toit comme dans les rues ; les tentes et les baraques des fédérés encombraient les chapelles et les allées ; ils avaient arrangé un théâtre au fond du chœur, et dans la sacristie à gauche était leur cantine ; la grande marmite bouillait, la fumée tournoyait à la voûte.

En entrant dans cette espèce de foire, où le
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