Avant-propos Où l’auteur de ce singulier ouvrage raconte au lecteur comment IL fut conduit à acquérir la certitude que le fantôme de l’Opéra a réellement existé





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titreAvant-propos Où l’auteur de ce singulier ouvrage raconte au lecteur comment IL fut conduit à acquérir la certitude que le fantôme de l’Opéra a réellement existé
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Prophète, que j’avais gâté si souvent de friandises. Or, un soir, le bruit s’était répandu dans le théâtre que cette bête avait disparu et qu’elle avait été volée par le fantôme de l’Opéra. Moi, je croyais à la Voix ; je n’avais jamais cru au fantôme, et voilà cependant que je me demandai en frissonnant si je n’étais pas la prisonnière du fantôme ! J’appelai, du fond du cœur, la Voix à mon secours, car jamais je ne me serais imaginé que la Voix et le fantôme étaient tout un ! Vous avez entendu parler du fantôme de l’Opéra, Raoul ?

– Oui, répondit le jeune homme... Mais dites-moi, Christine, que vous arriva-t-il quand vous fûtes sur le cheval blanc du Prophète ?

– Je ne fis aucun mouvement et me laissai conduire... Peu à peu une étrange torpeur succédait à l’état d’angoisse et de terreur où m’avait jetée cette infernale aventure. La forme noire me soutenait et je ne faisais plus rien pour lui échapper. Une paix singulière était répandue en moi et je pensais que j’étais sous l’influence bienfaisante de quelque élixir. J’avais la pleine disposition de mes sens. Mes yeux se faisaient aux ténèbres qui, du reste, s’éclairaient, çà et là, de lueurs brèves... Je jugeai que nous étions dans une étroite galerie circulaire et j’imaginai que cette galerie faisait le tour de l’Opéra, qui, sous terre, est immense. Une fois, mon ami, une seule fois, j’étais descendue dans ces dessous qui sont prodigieux, mais je m’étais arrêtée au troisième étage, n’osant pas aller plus avant dans la terre. Et, cependant, deux étages encore, où l’on aurait pu loger une ville, s’ouvraient sous mes pieds. Mais les figures qui m’étaient apparues m’avaient fait fuir. Il y a là des démons, tout noirs devant des chaudières, et ils agitent des pelles, des fourches, excitent des brasiers, allument des flammes, vous menacent, si l’on en approche, en ouvrant tout à coup sur vous la gueule rouge des fours !... Or, pendant que César, tranquillement, dans cette nuit de cauchemar, me portait sur son dos, j’aperçus tout à coup, loin, très loin, et tout petits, tout petits, comme au bout d’une lunette retournée, les démons noirs devant les brasiers rouges de leurs calorifères... Ils apparaissaient... Ils disparaissaient... Ils réapparaissaient au gré bizarre de notre marche... Enfin, ils disparurent tout à fait. La forme d’homme me soutenait toujours, et César marchait sans guide et le pied sûr... Je ne pourrais vous dire, même approximativement, combien de temps ce voyage, dans la nuit, dura ; j’avais seulement l’idée que nous tournions ! que nous tournions ! que nous descendions suivant une inflexible spirale jusqu’au cœur même des abîmes de la terre ; et encore, n’était-ce point ma tête qui tournait ?... Toutefois, je ne le pense pas. Non ! J’étais incroyablement lucide. César, un instant, dressa ses narines, huma l’atmosphère et accéléra un peu sa marche. Je sentis l’air humide et puis César s’arrêta. La nuit s’était éclaircie. Une lueur bleuâtre nous entourait. Je regardai où nous nous trouvions. Nous étions au bord d’un lac dont les eaux de plomb se perdaient au loin, dans le noir... mais la lumière bleue éclairait cette rive et j’y vis une petite barque, attachée à un anneau de fer, sur le quai !

« Certes, je savais que tout cela existait, et la vision de ce lac et de cette barque sous la terre n’avait rien de surnaturel. Mais songez aux conditions exceptionnelles dans lesquelles j’abordai ce rivage. Les âmes des morts ne devaient point ressentir plus d’inquiétude en abordant le Styx. Caron n’était certainement pas plus lugubre ni plus muet que la forme d’homme qui me transporta dans la barque. L’élixir avait-il épuisé son effet ? la fraîcheur de ces lieux suffisait-elle à me rendre complètement à moi-même ? Mais ma torpeur s’évanouissait, et je fis quelques mouvements qui dénotaient le recommencement de ma terreur. Mon sinistre compagnon dut s’en apercevoir, car, d’un geste rapide, il congédia César qui s’enfuit dans les ténèbres de la galerie et dont j’entendis les quatre fers battre les marches sonores d’un escalier, puis l’homme se jeta dans la barque qu’il délivra de son lien de fer ; il s’empara des rames et rama avec force et promptitude. Ses yeux, sous le masque, ne me quittaient pas ; je sentais sur moi le poids de leurs prunelles immobiles. L’eau, autour de nous, ne faisait aucun bruit. Nous glissions dans cette lueur bleuâtre que je vous ai dite et puis nous fûmes à nouveau tout à fait dans la nuit, et nous abordâmes. La barque heurta un corps dur. Et je fus encore emportée dans des bras. J’avais recouvré la force de crier. Je hurlai. Et puis, tout à coup, je me tus, assommée par la lumière. Oui, une lumière éclatante, au milieu de laquelle on m’avait déposée. Je me relevai, d’un bond. J’avais toutes mes forces. Au centre d’un salon qui ne me semblait paré, orné, meublé que de fleurs, de fleurs magnifiques et stupides à cause des rubans de soie qui les liaient à des corbeilles, comme on en vend dans les boutiques des boulevards, de fleurs trop civilisées comme celles que j’avais coutume de trouver dans ma loge après chaque « première » ; au centre de cet embaumement très parisien, la forme noire d’homme au masque se tenait debout, les bras croisés... et elle parla :

« – Rassurez-vous, Christine, dit-elle ; vous ne courez aucun danger. »

« C’était la Voix !

« Ma fureur égala ma stupéfaction. Je sautai sur ce masque et voulus l’arracher, pour connaître le visage de la Voix. La forme d’homme me dit :

« – Vous ne courez aucun danger, si vous ne touchez pas au masque ! »

« Et m’emprisonnant doucement les poignets, elle me fit asseoir.

« Et puis, elle se mit à genoux devant moi, et ne dit plus rien !

« L’humilité de ce geste me redonna quelque courage ; la lumière, en précisant toute chose autour de moi, me rendit à la réalité de la vie. Si extraordinaire qu’elle apparaissait, l’aventure s’entourait maintenant de choses mortelles que je pouvais voir et toucher. Les tapisseries de ces murs, ces meubles, ces flambeaux, ces vases et jusqu’à ces fleurs dont j’eusse pu dire presque d’où elles venaient, dans leurs bannettes dorées, et combien elles avaient coûté, enfermaient fatalement mon imagination dans les limites d’un salon aussi banal que bien d’autres qui avaient au moins cette excuse de n’être point situés dans les dessous de l’Opéra. J’avais sans doute affaire à quelque effroyable original qui, mystérieusement, s’était logé dans les caves, comme d’autres, par besoin, et, avec la muette complicité de l’administration, avait trouvé un définitif abri dans les combles de cette tour de Babel moderne, où l’on intriguait, où l’on chantait dans toutes les langues, où l’on aimait dans tous les patois.

« Et alors la Voix, la Voix que j’avais reconnue sous le masque, lequel n’avait pas pu me la cacher, c’était cela qui était à genoux devant moi : un homme !

« Je ne songeai même plus à l’horrible situation où je me trouvais, je ne demandai même pas ce qu’il allait advenir de moi et quel était le dessein obscur et froidement tyrannique qui m’avait conduite dans ce salon comme on enferme un prisonnier dans une geôle, une esclave au harem. Non ! non ! non ! je me disais : La Voix, c’est cela : un homme ! et je me mis à pleurer.

« L’homme, toujours à genoux, comprit sans doute le sens de mes larmes, car il dit :

« – C’est vrai, Christine !... Je ne suis ni ange, ni génie, ni fantôme... Je suis Érik ! »

Ici encore, le récit de Christine fut interrompu. Il sembla aux jeunes gens que l’écho avait répété, derrière eux : Érik !... Quel écho ?... Ils se retournèrent, et ils s’aperçurent que la nuit était venue. Raoul fit un mouvement comme pour se lever, mais Christine le retint près d’elle : « Restez ! Il faut que vous sachiez tout ici !

– Pourquoi ici, Christine ? Je crains pour vous la fraîcheur de la nuit.

– Nous ne devons craindre que les trappes, mon ami, et, ici, nous sommes au bout du monde des trappes... et je n’ai point le droit de vous voir hors du théâtre... Ce n’est pas le moment de le contrarier... N’éveillons pas ses soupçons...

– Christine ! Christine ! quelque chose me dit que nous avons tort d’attendre à demain soir et que nous devrions fuir tout de suite !

– Je vous dis que, s’il ne m’entend pas chanter demain soir, il en aura une peine infinie.

– Il est difficile de ne point causer de peine à Érik et de le fuir pour toujours...

– Vous avez raison, Raoul, en cela... car, certainement, de ma fuite il mourra... »

La jeune fille ajouta d’une voix sourde :

« Mais aussi la partie est égale... car nous risquons qu’il nous tue.

– Il vous aime donc bien ?

– Jusqu’au crime !

– Mais sa demeure n’est pas introuvable... On peut l’y aller chercher. Du moment qu’Érik n’est pas un fantôme, on peut lui parler et même le forcer à répondre ! »

Christine secoua la tête :

« Non ! non ! On ne peut rien contre Érik !... On ne peut que fuir !

– Et comment, pouvant fuir, êtes-vous retournée près de lui ?

– Parce qu’il le fallait... Et vous comprendrez cela quand vous saurez comment je suis sortie de chez lui...

– Ah ! je le hais bien !... s’écria Raoul... et vous, Christine, dites-moi... j’ai besoin que vous me disiez cela pour écouter avec plus de calme la suite de cette extraordinaire histoire d’amour... et vous, le haïssez-vous ?

– Non ! fit Christine simplement.

– Eh ! pourquoi tant de paroles !... Vous l’aimez certainement ! Votre peur, vos terreurs, tout cela c’est encore de l’amour et du plus délicieux ! Celui que l’on ne s’avoue pas, expliqua Raoul avec amertume. Celui qui vous donne, quand on y songe, le frisson... Pensez donc, un homme qui habite un palais sous la terre ! »

Et il ricana...

« Vous voulez donc que j’y retourne ! interrompit brutalement la jeune fille... Prenez garde, Raoul, je vous l’ai dit : je n’en reviendrais plus ! »

Il y eut un silence effrayant entre eux trois... les deux qui parlaient et l’ombre qui écoutait, derrière...

« Avant de vous répondre... fit enfin Raoul d’une voix lente, je désirerais savoir quel sentiment il vous inspire, puisque vous ne le haïssez pas.

– De l’horreur ! » dit-elle... Et elle jeta ces mots avec une telle force, qu’ils couvrirent les soupirs de la nuit.

« C’est ce qu’il y a de terrible, reprit-elle, dans une fièvre croissante... Je l’ai en horreur et je ne le déteste pas. Comment le haïr, Raoul ? Voyez Érik à mes pieds, dans la demeure du lac, sous la terre. Il s’accuse, il se maudit, il implore mon pardon !...

« Il avoue son imposture. Il m’aime ! Il met à mes pieds un immense et tragique amour !... Il m’a volée par amour !... Il m’a enfermée avec lui, dans la terre, par amour... mais il me respecte, mais il rampe, mais il gémit, mais il pleure !... Et quand je me lève, Raoul, quand je lui dis que je ne puis que le mépriser s’il ne me rend pas sur-le-champ cette liberté, qu’il m’a prise, chose incroyable... il me l’offre... je n’ai qu’à partir... Il est prêt à me montrer le mystérieux chemin ;... seulement... seulement il s’est levé, lui aussi, et je suis bien obligée de me souvenir que, s’il n’est ni fantôme, ni ange, ni génie, il est toujours la Voix, car il chante !...

« Et je l’écoute... et je reste !

« Ce soir-là, nous n’échangeâmes plus une parole... Il avait saisi une harpe et il commença de me chanter, lui, voix d’homme, voix d’ange, la romance de Desdémone. Le souvenir que j’en avais de l’avoir chantée moi-même me rendait honteuse. Mon ami, il y a une vertu dans la musique qui fait que rien n’existe plus du monde extérieur en dehors de ces sons qui vous viennent frapper le cœur. Mon extravagante aventure fut oubliée. Seule revivait la voix et je la suivais enivrée dans son voyage harmonieux ; je faisais partie du troupeau d’Orphée ! Elle me promena dans la douleur, et dans la joie, dans le martyre, dans le désespoir, dans l’allégresse, dans la mort et dans les triomphants hyménées... j’écoutais... Elle chantait... Elle me chanta des morceaux inconnus... et me fit entendre une musique nouvelle qui me causa une étrange impression de douceur, de langueur, de repos... une musique qui, après avoir soulevé mon âme, l’apaisa peu à peu, et la conduisit jusqu’au seuil du rêve. Je m’endormis.

« Quand je me réveillai, j’étais seule, sur une chaise longue, dans une petite chambre toute simple, garnie d’un lit banal en acajou, aux murs tendus de toile de Jouy, et éclairée par une lampe posée sur le marbre d’une vieille commode « Louis-Philippe ». Quel était ce décor nouveau ?... Je me passai la main sur le front, comme pour chasser un mauvais songe... Hélas ! je ne fus pas longtemps à m’apercevoir que je n’avais pas rêvé ! J’étais prisonnière et je ne pouvais sortir de ma chambre que pour entrer dans une salle de bains des plus confortables ; eau chaude et eau froide à volonté. En revenant dans ma chambre, j’aperçus sur ma commode un billet à l’encre rouge qui me renseigna tout à fait sur ma triste situation et que, si cela avait été encore nécessaire, eût enlevé tous mes doutes sur la réalité des événements : « Ma chère Christine, disait le papier, soyez tout à fait rassurée sur votre sort. Vous n’avez point au monde de meilleur, ni de plus respectueux ami que moi. Vous êtes seule, en ce moment, dans cette demeure qui vous appartient. Je sors pour courir les magasins et vous rapporter tout le linge dont vous pouvez avoir besoin. »

« – Décidément ! m’écriai-je, je suis tombée entre les mains d’un fou ! Que vais-je devenir ? Et combien de temps ce misérable pense-t-il donc me tenir enfermée dans sa prison souterraine ? »

« Je courus dans mon petit appartement comme une insensée, cherchant toujours une issue que je ne trouvai point. Je m’accusais amèrement de ma stupide superstition et je pris un plaisir affreux à railler la parfaite innocence avec laquelle j’avais accueilli, à travers les murs, la Voix du génie de la musique... Quand on était aussi sotte, il fallait s’attendre aux plus inouïes catastrophes et on les avait méritées toutes ! J’avais envie de me frapper et je me mis à rire de moi et à pleurer sur moi, en même temps. C’est dans cet état qu’Érik me trouva.

« Après avoir frappé trois petits coups secs dans le mur, il entra tranquillement par une porte que je n’avais pas su découvrir et qu’il laissa ouverte. Il était chargé de cartons et de paquets et il les déposa sans hâte sur mon lit, pendant que je l’abreuvais d’outrages et que je le sommais d’enlever ce masque, s’il avait la prétention d’y dissimuler un visage d’honnête homme.

« Il me répondit avec une grande sérénité :

« – Vous ne verrez jamais le visage d’Érik. »

« Et il me fit reproche que je n’avais encore point fait ma toilette à cette heure du jour ; – il daigna m’instruire qu’il était deux heures de l’après-midi. Il me laissait une demi-heure pour y procéder, – disant cela, il prenait soin de remonter ma montre et de la mettre à l’heure. – Après quoi, il m’invitait à passer dans la salle à manger, où un excellent déjeuner, m’annonça-t-il, nous attendait. J’avais grand faim, je lui jetai la porte au nez et entrai dans le cabinet de toilette. Je pris un bain après avoir placé près de moi une magnifique paire de ciseaux avec laquelle j’étais bien décidée à me donner la mort, si Érik, après s’être conduit comme un fou, cessait de se conduire comme un honnête homme. La fraîcheur de l’eau me fit le plus grand bien et, quand je réapparus devant Érik, j’avais pris la sage résolution de ne le point heurter ni froisser en quoi que ce fût, de le flatter au besoin pour en obtenir une prompte liberté. Ce fut lui, le premier, qui me parla de ses projets sur moi, et me les précisa, pour me rassurer, disait-il. Il se plaisait trop en ma compagnie pour s’en priver sur-le-champ comme il y avait un moment consenti la veille, devant l’expression indignée de mon effroi. Je devais comprendre maintenant, que je n’avais point lieu d’être épouvantée de le voir à mes côtés. Il m’aimait, mais il ne me le dirait qu’autant que je le lui permettrais et le reste du temps se passerait en musique.

« – Qu’entendez-vous par le reste du temps ? » lui demandai-je.

« Il me répondit avec fermeté :

« – Cinq jours.

« – Et après, je serai libre ?

« – Vous serez libre, Christine, car, ces cinq jours-là écoulés, vous aurez appris à ne plus me craindre ; et alors vous reviendrez voir, de temps en temps, le pauvre Érik !... »

« Le ton dont il prononça ces derniers mots me remua profondément. Il me sembla y découvrir un si réel, un si pitoyable désespoir que je levai sur le masque un visage attendri. Je ne pouvais voir les yeux derrière le masque et ceci n’était point pour diminuer l’étrange sentiment de malaise que l’on avait à interroger ce mystérieux carré de soie noire ; mais sous l’étoffe, à l’extrémité de la barbe du masque, apparurent une, deux, trois, quatre larmes.

« Silencieusement, il me désigna une place en face de lui, à un petit guéridon qui occupait le centre de la pièce où, la veille, il m’avait joué de la harpe, et je m’assis, très troublée. Je mangeai cependant de bon appétit quelques écrevisses, une aile de poulet arrosée d’un peu de vin de Tokay qu’il avait apporté lui-même, me disait-il, des caves de Kœnisgberg, fréquentées autrefois par Falstaff. Quant à lui, il ne mangeait pas, il ne buvait pas. Je lui demandai quelle était sa nationalité, et si ce nom d’Érik ne décelait pas une origine scandinave. Il me répondit qu’il n’avait ni nom, ni patrie, et qu’il avait pris le nom d’Érik par hasard. Je lui demandai pourquoi, puisqu’il m’aimait, il n’avait point trouvé d’autre moyen de me le faire savoir que de m’entraîner avec lui et de m’enfermer dans la terre !

« – C’est bien difficile, dis-je, de se faire aimer dans un tombeau.

« – On a, répondit-il, sur un ton singulier, les « rendez-vous » qu’on peut. »

« Puis il se leva et me tendit les doigts, car il voulait, disait-il, me faire les honneurs de son appartement, mais je retirai vivement ma main de la sienne en poussant un cri. Ce que j’avais touché là était à la fois moite et osseux, et je me rappelai que ses mains sentaient la mort.

« – Oh ! pardon », gémit-il.

« Et il ouvrit devant moi une porte.

« – Voici ma chambre, fit-il. Elle est assez curieuse à visiter... si vous voulez la voir ? »

« Je n’hésitai pas. Ses manières, ses paroles, tout son air me disaient d’avoir confiance... et puis, je sentais qu’il ne fallait pas avoir peur.

« J’entrai. Il me sembla que je pénétrais dans une chambre mortuaire. Les murs en étaient tout tendus de noir, mais à la place des larmes blanches qui complètent à l’ordinaire ce funèbre ornement, on voyait sur une énorme portée de musique, les notes répétées du Dies irae. Au milieu de cette chambre, il y avait un dais où pendaient des rideaux de brocatelle rouge et, sous ce dais, un cercueil ouvert.

« À cette vue, je reculai.

« – C’est là-dedans que je dors, fit Érik. Il faut s’habituer à tout dans la vie, même à l’éternité. »

« Je détournai la tête, tant j’avais reçu une sinistre impression de ce spectacle. Mes yeux rencontrèrent alors le clavier d’un orgue qui tenait tout un pan de la muraille. Sur le pupitre était un cahier, tout barbouillé de notes rouges. Je demandai la permission de le regarder et je lus à la première page : Don Juan triomphant.

« – Oui, me dit-il, je compose quelquefois. Voilà vingt ans que j’ai commencé ce travail. Quand il sera fini, je l’emporterai avec moi dans ce cercueil et je ne me réveillerai plus.

« – Il faut y travailler le moins souvent possible, fis-je.

« – J’y travaille quelquefois quinze jours et quinze nuits de suite, pendant lesquels je ne vis que de musique, et puis je me repose des années.

« – Voulez-vous me jouer quelque chose de votre Don Juan triomphant ? » demandai-je, croyant lui faire plaisir et en surmontant la répugnance que j’avais à rester dans cette chambre de la mort.

« – Ne me demandez jamais cela, répondit-il d’une voix sombre. Ce Don Juan-là n’a pas été écrit sur les paroles d’un Lorenzo d’Aponte, inspiré par le vin, les petites amours et le vice, finalement châtié de Dieu. Je vous jouerai Mozart si vous voulez, qui fera couler vos belles larmes et vous inspirera d’honnêtes réflexions. Mais, mon Don Juan, à moi, brûle, Christine, et, cependant, il n’est point foudroyé par le feu du ciel !... »

« Là-dessus, nous rentrâmes dans le salon que nous venions de quitter. Je remarquai que nulle part, dans cet appartement, il n’y avait de glaces. J’allais en faire la réflexion, mais Érik venait de s’asseoir au piano. Il me disait :

« – Voyez-vous, Christine, il y a une musique si terrible qu’elle consume tous ceux qui l’approchent. Vous n’en êtes pas encore à cette musique-là, heureusement, car vous perdriez vos fraîches couleurs et l’on ne vous reconnaîtrait plus à votre retour à Paris. Chantons l’Opéra, Christine Daaé. »

« Il me dit :

« – Chantons l’Opéra, Christine Daaé », comme s’il me jetait une injure.

« Mais je n’eus pas le temps de m’appesantir sur l’air qu’il avait donné à ses paroles. Nous commençâmes tout de suite le duo d’Othello, et déjà la catastrophe était sur nos têtes. Cette fois, il m’avait laissé le rôle de Desdémone, que je chantai avec un désespoir, un effroi réels auxquels je n’avais jamais atteint jusqu’à ce jour. Le voisinage d’un pareil partenaire, au lieu de m’annihiler, m’inspirait une terreur magnifique. Les événements dont j’étais la victime me rapprochaient singulièrement de la pensée du poète et je trouvai des accents dont le musicien eût été ébloui. Quant à lui, sa voix était tonnante, son âme vindicative se portait sur chaque son, et en augmentait terriblement la puissance. L’amour, la jalousie, la haine, éclataient autour de nous en cris déchirants. Le masque noir d’Érik me faisait songer au masque naturel du More de Venise. Il était Othello lui-même. Je crus qu’il allait me frapper, que j’allais tomber sous ses coups ; ... et cependant, je ne faisais aucun mouvement pour le fuir, pour éviter sa fureur comme la timide Desdémone. Au contraire, je me rapprochai de lui, attirée, fascinée, trouvant des charmes à la mort au centre d’une pareille passion ; mais, avant de mourir, je voulus connaître, pour en emporter l’image sublime dans mon dernier regard, ces traits inconnus que devait transfigurer le feu de l’art éternel. Je voulus voir le visage de la Voix et, instinctivement, par un geste dont je ne fus point la maîtresse, car je ne me possédais plus, mes doigts rapides arrachèrent le masque...

« Oh ! horreur !... horreur !... horreur !... »

Christine s’arrêta, à cette vision qu’elle semblait encore écarter de ses deux mains tremblantes, cependant que les échos de la nuit, comme ils avaient répété le nom d’Érik, répétaient trois fois la clameur : « Horreur ! horreur ! horreur ! » Raoul et Christine, plus étroitement unis encore par la terreur du récit, levèrent les yeux vers les étoiles qui brillaient dans un ciel paisible et pur.

Raoul dit :

« C’est étrange, Christine, comme cette nuit si douce et si calme est pleine de gémissements. On dirait qu’elle se lamente avec nous ! »

Elle lui répond :

« Maintenant que vous allez connaître le secret, vos oreilles, comme les miennes, vont être pleines de lamentations. »

Elle emprisonne les mains protectrices de Raoul dans les siennes et, secouée d’un long frémissement, elle continue :

« Oh ! oui, vivrais-je cent ans, j’entendrais toujours la clameur surhumaine qu’il poussa, le cri de sa douleur et de sa rage infernales, pendant que la chose apparaissait à mes yeux immenses d’horreur, comme ma bouche qui ne se refermait pas et qui cependant ne criait plus.

« Oh ! Raoul, la chose ! comment ne plus voir la chose ! si mes oreilles sont à jamais pleines de ses cris, mes yeux sont à jamais hantés de son visage ! Quelle image ! Comment ne plus la voir et comment vous la faire voir ?... Raoul, vous avez vu les têtes de mort quand elles ont été desséchées par les siècles et peut-être, si vous n’avez pas été victime d’un affreux cauchemar, avez-vous vu sa tête de mort à lui, dans la nuit de Perros. Encore avez-vous vu se promener, au dernier bal masqué, « la Mort rouge » ! Mais toutes ces têtes de mort-là étaient immobiles, et leur muette horreur ne vivait pas ! Mais imaginez, si vous le pouvez, le masque de la Mort se mettant à vivre tout à coup pour exprimer avec les quatre trous noirs de ses yeux, de son nez et de sa bouche la colère à son dernier degré, la fureur souveraine d’un démon, et pas de regard dans les trous des yeux, car, comme je l’ai su plus tard, on n’aperçoit jamais ses yeux de braise que dans la nuit profonde... Je devais être, collée contre le mur, l’image même de l’Épouvante comme il était celle de la Hideur.

« Alors, il approcha de moi le grincement affreux de ses dents sans lèvres et, pendant que je tombais sur mes genoux, il me siffla haineusement des choses insensées, des mots sans suite, des malédictions, du délire... Est-ce que je sais !... Est-ce que je sais ?...

« Penché sur moi : « – Regarde, s’écriait-il. Tu as voulu voir ! Vois ! Repais tes yeux, soûle ton âme de ma laideur maudite ! Regarde le visage d’Érik ! Maintenant, tu connais le visage de la Voix ! Cela ne te suffisait pas, dis, de m’entendre ? Tu as voulu savoir comment j’étais fait. Vous êtes si curieuses, vous autres, les femmes ! »

« Et il se prenait à rire en répétant : « Vous êtes si curieuses, vous autres, les femmes !... » d’un rire grondant, rauque, écumant, formidable... Il disait encore des choses comme celles-ci :

« – Es-tu satisfaite ? Je suis beau, hein ?... Quand une femme m’a vu, comme toi, elle est à moi. Elle m’aime pour toujours ! Moi, je suis un type dans le genre de Don Juan. »

« Et, se dressant de toute sa taille, le poing sur la hanche, dandinant sur ses épaules la chose hideuse qui était sa tête, il tonnait :

« – Regarde-moi ! Je suis Don Juan triomphant ! »

« Et comme je détournais la tête en demandant grâce, il me la ramena à lui, ma tête, brutalement, par mes cheveux, dans lesquels ses doigts de mort étaient entrés.

– Assez ! Assez ! interrompit Raoul ! je le tuerai ! je le tuerai ! Au nom du Ciel, Christine, dis-moi où se trouve la salle à manger du lac ! Il faut que je le tue !

– Eh ! tais-toi donc, Raoul, si tu veux savoir !

– Ah ! oui, je veux savoir comment et pourquoi tu y retournais ! C’est cela, le secret, Christine, prends garde ! il n’y en a pas d’autre ! Mais, de toute façon, je le tuerai !

– Oh ! mon Raoul ! écoute donc ! puisque tu veux savoir... écoute ! Il me traînait par les cheveux, et alors... et alors... Oh ! cela est plus horrible encore !

– Eh bien, dis, maintenant !... s’exclama Raoul, farouche. Dis vite !

– Alors, il me siffla : « Quoi ? je te fais peur ? C’est possible !... Tu crois peut-être que j’ai encore un masque, hein ? et que ça... ça ! ma tête, c’est un masque ? Eh bien, mais ! se prit-il à hurler. Arrache-le comme l’autre ! Allons ! allons ! encore ! encore ! je le veux ! Tes mains ! Tes mains !... Donne tes mains... si elles ne te suffisent pas, je te prêterai les miennes... et nous nous y mettrons à deux pour arracher le masque. » Je me roulai à ses pieds, mais il me saisit les mains, Raoul... et il les enfonça dans l’horreur de sa face... Avec mes ongles, il se laboura les chairs, ses horribles chairs mortes !

« – Apprends ! apprends ! clamait-il au fond de sa gorge qui soufflait comme une forge... apprends que je suis fait entièrement avec de la mort !... de la tête aux pieds !... et que c’est un cadavre qui t’aime, qui t’adore et qui ne te quittera plus jamais ! jamais !... Je vais faire agrandir le cercueil, Christine, pour plus tard, quand nous serons au bout de nos amours !... Tiens ! je ne ris plus, tu vois, je pleure... je pleure sur toi, Christine, qui m’as arraché le masque, et qui, à cause de cela, ne pourras plus me quitter jamais !... Tant que tu pouvais me croire beau, Christine, tu pouvais revenir !... je sais que tu serais revenue... mais maintenant que tu connais ma hideur, tu t’enfuirais pour toujours... Je te garde ! ! ! Aussi, pourquoi as-tu voulu me voir ? Insensée ! folle Christine, qui as voulu me voir !... quand mon père, lui, ne m’a jamais vu, et quand ma mère, pour ne plus me voir, m’a fait cadeau en pleurant, de mon premier masque ! »

« Il m’avait enfin lâchée et il se traînait maintenant sur le parquet avec des hoquets affreux. Et puis, comme un reptile, il rampa, se traîna hors de la pièce, pénétra dans sa chambre, dont la porte se referma, et je restai seule, livrée à mon horreur et à mes réflexions, mais débarrassée de la vision de la chose. Un prodigieux silence, le silence de la tombe, avait succédé à cette tempête et je pus réfléchir aux conséquences terribles du geste qui avait arraché le masque. Les dernières paroles du Monstre m’avaient suffisamment renseignée. Je m’étais moi-même emprisonnée pour toujours et ma curiosité allait être la cause de tous mes malheurs. Il m’avait suffisamment avertie... Il m’avait répété que je ne courais aucun danger tant que je ne toucherais pas au masque, et j’y avais touché. Je maudis mon imprudence, mais je constatai en frissonnant que le raisonnement du monstre était logique. Oui, je serais revenue si je n’avais pas vu son visage... Déjà il m’avait suffisamment touchée, intéressée, apitoyée même par ses larmes masquées, pour que je ne restasse point insensible à sa prière. Enfin je n’étais pas une ingrate, et son impossibilité ne pouvait me faire oublier qu’il était la Voix, et qu’il m’avait réchauffée de son génie. Je serais revenue ! Et maintenant, sortie de ces catacombes, je ne reviendrais certes pas ! On ne revient pas s’enfermer dans un tombeau avec un cadavre qui vous aime !

« À certaines façons forcenées qu’il avait eues, pendant la scène, de me regarder ou plutôt d’approcher de moi les deux trous noirs de son regard invisible, j’avais pu mesurer la sauvagerie de sa passion. Pour ne m’avoir point prise dans ses bras, alors que je ne pouvais lui offrir aucune résistance, il avait fallu que ce monstre fût doublé d’un ange et peut-être, après tout, l’était-il un peu. l’Ange de la musique, et peut-être l’eût-il été tout à fait si Dieu l’avait vêtu de beauté au lieu de l’habiller de pourriture !

« Déjà, égarée à la pensée du sort qui m’était réservé, en proie à la terreur de voir se rouvrir la porte de la chambre au cercueil, et de revoir la figure du monstre sans masque, je m’étais glissée dans mon propre appartement et je m’étais emparée des ciseaux, qui pouvaient mettre un terme à mon épouvantable destinée... quand les sons de l’orgue se firent entendre...

« C’est alors, mon ami, que je commençai de comprendre les paroles d’Érik sur ce qu’il appelait, avec un mépris qui m’avait stupéfié : la musique d’opéra. Ce que j’entendais n’avait plus rien à faire avec ce qui m’avait charmée jusqu’à ce jour. Son Don Juan triomphant (car il ne faisait point de doute pour moi qu’il ne se fût rué à son chef-d’œuvre pour oublier l’horreur de la minute présente), son Don Juan triomphant ne me parut d’abord qu’un long, affreux et magnifique sanglot où le pauvre Érik avait mis toute sa misère maudite.

« Je revoyais le cahier aux notes rouges et j’imaginais facilement que cette musique avait été écrite avec du sang. Elle me promenait dans tout le détail du martyre ; elle me faisait entrer dans tous les coins de l’abîme, l’abîme habité par l’homme laid ; elle me montrait Érik heurtant atrocement sa pauvre hideuse tête aux parois funèbres de cet enfer, et y fuyant, pour ne les point épouvanter, les regards des hommes. J’assistai, anéantie, pantelante, pitoyable et vaincue à l’éclosion de ces accords gigantesques où était divinisée la Douleur et puis les sons qui montaient de l’abîme se groupèrent tout à coup en un vol prodigieux et menaçant, leur troupe tournoyante sembla escalader le ciel comme l’aigle monte au soleil, et une telle symphonie triomphale parut embraser le monde que je compris que l’œuvre était enfin accomplie et que la Laideur, soulevée sur les ailes de l’Amour, avait osé regarder en face la Beauté ! J’étais comme ivre ; la porte qui me séparait d’Érik céda sous mes efforts. Il s’était levé en m’entendant, mais il n’osa se retourner.

« – Érik, m’écriai-je, montrez-moi votre visage, sans terreur. Je vous jure que vous êtes le plus douloureux et le plus sublime des hommes, et si Christine Daaé frissonne désormais en vous regardant, c’est qu’elle songera à la splendeur de votre génie ! »

« Alors Érik se retourna, car il me crut, et moi aussi, hélas !... j’avais foi en moi... Il leva vers le Destin ses mains décharnées, et tomba à mes genoux avec des mots d’amour...

« ... Avec des mots d’amour dans sa bouche de mort... et la musique s’était tue...

« Il embrassait le bas de ma robe ; il ne vit point que je fermais les yeux.

« Que vous dirai-je encore, mon ami ? Vous connaissez maintenant le drame... Pendant quinze jours, il se renouvela... quinze jours pendant lesquels je lui mentis. Mon mensonge fut aussi affreux que le monstre qui me l’inspirait, et à ce prix j’ai pu acquérir ma liberté. Je brûlai son masque. Et je fis si bien que, même lorsqu’il ne chantait plus, il osait quêter un de mes regards, comme un chien timide qui rôde autour de son maître. Il était ainsi, autour de moi, comme un esclave fidèle, et m’entourait de mille soins. Peu à peu, je lui inspirai une telle confiance, qu’il osa me promener aux rives du Lac Averne et me conduire en barque sur ses eaux de plomb ; dans les derniers jours de ma captivité, il me faisait, de nuit, franchir des grilles qui ferment les souterrains de la rue Scribe. Là, un équipage nous attendait, et nous emportait vers les solitudes du Bois.

« La nuit où nous vous rencontrâmes faillit m’être tragique, car il a une jalousie terrible de vous, que je n’ai combattue qu’en lui affirmant votre prochain départ... Enfin, après quinze jours de cette abominable captivité où je fus tour à tour brûlée de pitié, d’enthousiasme, de désespoir et d’horreur, il me crut quand je lui dis : je reviendrai !

– Et vous êtes revenue, Christine, gémit Raoul.

– C’est vrai, ami, et je dois dire que ce ne sont point les épouvantables menaces dont il accompagna ma mise en liberté qui m’aidèrent à tenir ma parole ; mais le sanglot déchirant qu’il poussa sur le seuil de son tombeau !

« Oui, ce sanglot-là, répéta Christine, en secouant douloureusement la tête, m’enchaîna au malheureux plus que je ne le supposai moi-même dans le moment des adieux. Pauvre Érik ! Pauvre Érik !

– Christine, fit Raoul en se levant, vous dites que vous m’aimez, mais quelques heures à peine s’étaient écoulées, depuis que vous aviez recouvré votre liberté, que déjà vous retourniez auprès d’Érik !... Rappelez-vous le bal masqué !

– Les choses étaient entendues ainsi... rappelez-vous aussi que ces quelques heures-là je les ai passées avec vous, Raoul... pour notre grand péril à tous les deux...

– Pendant ces quelques heures-là, j’ai douté que vous m’aimiez.

– En doutez-vous encore, Raoul ?... Apprenez alors que chacun de mes voyages auprès d’Érik a augmenté mon horreur pour lui, car chacun de ces voyages, au lieu de l’apaiser comme je l’espérais, l’a rendu fou d’amour !... et j’ai peur ! et j’ai peur !... j’ai peur...

– Vous avez peur... mais m’aimez-vous ?... Si Érik était beau, m’aimeriez-vous, Christine ?

– Malheureux ! pourquoi tenter le destin ?... Pourquoi me demander des choses que je cache au fond de ma conscience comme on cache le péché ? »

Elle se leva à son tour, entoura la tête du jeune homme de ses beaux bras tremblants et lui dit :

« Ô mon fiancé d’un jour, si je ne vous aimais pas, je ne vous donnerais pas mes lèvres. Pour la première et la dernière fois, les voici. »

Il les prit, mais la nuit qui les entourait eut un tel déchirement, qu’ils s’enfuirent comme à l’approche d’une tempête, et leurs yeux, où habitait l’épouvante d’Érik, leur montra, avant qu’ils ne disparussent dans la forêt des combles, tout là-haut, au-dessus d’eux, un immense oiseau de nuit qui les regardait de ses yeux de braise, et qui semblait accroché aux cordes de la lyre d’Apollon !

XIV



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