Groupe International de Recherches Balzaciennes Collection Balzac Balzac et le politique





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Groupe International de Recherches Balzaciennes



Collection Balzac

Balzac et le politique




sous la direction de

Boris Lyon-Caen et Marie-Ève Thérenty

Publié avec le concours du Conseil scientifique

de l’Université Paris 7 - Denis Diderot

Christian Pirot
éditeur



Collection Balzac

dirigée par Nicole Mozet

sous l’égide du

Groupe international de recherches balzaciennes


La « Collection Balzac » du girb prend la suite de la « Collection du Bicentenaire », aux éditions sedes, dans laquelle sont parus Balzac et le style (Anne Herschberg-Pierrot éd., 1998) ; Balzac ou la tentation de l’impossible (Raymond Mahieu et Franc Schuerewegen éd., 1998) ; Balzac, Le Roman de la communication (par Florence Terrasse-Riou, 2000) ; L’Érotique balzacienne (Lucienne Frappier-Mazur et Jean-Marie Roulin éd., 2001) ; Balzac dans l’Histoire (Nicole Mozet et Paule Petitier éd., 2001) ; Balzac peintre de corps (par Régine Borderie, 2002).

Déjà parus :

  • Penser avec Balzac, José-Luis Diaz et Isabelle Tournier éd., 2003

  • Ironies balzaciennes, Éric Bordas éd., 2003.

  • Aude Déruelle, Balzac et la digression : la naissance d’une nouvelle prose romanesque, 2004.

  • Balzac géographe : territoires, Philippe Dufour et Nicole Mozet éd., 2004.

  • Balzac et la crise des identités, Emmanuelle Cullmann, José-Luis Diaz et Boris Lyon-Caen éd., 2005.

  • Nicole Mozet, Balzac et le Temps. Littérature, histoire et psychanalyse, 2005.

  • Balzac avant Balzac, Claire Barel-Moisan et José-Luis Diaz éd., 2006.

  • Pierre Laforgue, Balzac dans le texte, 2006.

  • José-Luis Diaz, Devenir Balzac. L’invention de l’écrivain par lui-même, 2007.


Pour La Comédie humaine, sauf indication contraire, l’édition de référence est celle de la « Bibliothèque de la Pléiade » en douze volumes (CH), ainsi que les deux volumes parus des Œuvres diverses (OD).

Les références aux Premiers Romans de Balzac (PR) renvoient à l’édition d’André Lorant (Laffont, coll. « Bouquins », 2 vol.).

Pour la Correspondance, les références renvoient à l’édition de Roger Pierrot : Corr., en cinq volumes, Garnier, pour la correspondance générale, et LHB, en deux volumes, Laffont, coll. « Bouquins », pour les Lettres à madame Hanska.

AB : L’Année balzacienne. Revue annuelle du Groupe d’Études Balzaciennes. Depuis 1963, Garnier ; nouvelle série ouverte en 1980, Presses Universitaires de France depuis 1983.

Le calcul des occurrences utilise la Concordance de K. Kiriu (site de la Maison de Balzac à Paris).

AVANT-PROPOS


La politique balzacienne est une politique à plusieurs voix.

Pierre Barbéris


Le politique est central dans la construction du grand œuvre balzacien, tout comme dans la confection du scénario auctorial de l’écrivain qui se projette en « Napoléon des Lettres ». Il permet effectivement de déployer un imaginaire propice à la création artistique et tout d’abord de construire des fictions d’autorité (Napoléon des Lettres, Vautrin) nécessaires à l’élaboration de l’œuvre. Parallèlement à cet imaginaire du politique qui permet à l’auteur de s’inventer, La Comédie humaine s’élabore aussi sur une construction complexe qui ne coïncide sans doute pas avec le scénario auctorial. Cette fantasmatisation explicitement politique permet l’élaboration du grand œuvre. Coexistent chez Balzac des micro-fictions qui favorisent le développement de certains pans de l’œuvre (on pense par exemple au cycle de Vautrin) mais aussi une macrostructure poétique qui repose sur des fondements idéologiques. Mais cette double construction politique ne coïncide pas non plus dans l’œuvre avec la représentation de la politique tout aussi nécessaire de par le projet totalisant que conçoit Balzac. La politique est ce grand réseau qui relie toutes les activités humaines, intellectuelles ou concrètes, et qui donne au romancier le modèle même d’une intrigue polymorphe. Balzac est le premier écrivain à pressentir et à démontrer que tout est politique ou que tout événement peut avoir une lecture politique. La politique propose au roman un nouveau principe de composition totalisante qui permet à ce genre de réunir un projet réaliste, une action tragique, une dimension épique.

Imaginaire auctorial, construction du politique, représentation de la politique ne coïncident donc pas toujours dans l’œuvre balzacienne et ces décalages expliquent aussi bien, semble-t-il, la richesse de l’œuvre que les contradictions des exégètes ; l’enjeu de ce volume sera de repréciser les régimes qui caractérisent chacun de ces champs et d’analyser leurs lieux de rencontre et de friction. Le sujet est vaste et appelle à une enquête large – depuis les lectures politiques des textes balzaciens, les rapports entre Balzac et la pensée politique de son temps, les supports et les formes diverses de représentation du politique chez Balzac, etc.
1. Dès le XIXe siècle, de fait, le positionnement politique de Balzac suscite questionnements et polémiques. Ce, alors même que le romancier affirme très clairement, à l’orée même de l’œuvre, en 1842, dans l’ « Avant-propos » : « J’écris à la lueur de deux vérités éternelles, la religion et la monarchie, deux nécessités que les événements contemporains proclament et vers lesquels tout écrivain de bon sens doit essayer de ramener notre pays ». D’où les proclamations de Barbey d’Aurevilly, en août 1850 : « ce génie nous appartient. Il était catholique, apostolique et romain, et c’était un royaliste » ; ou du critique légitimiste Alfred Nettement, en 1854 : « En religion d’un panthéisme sceptique qui s’alliait souvent avec la superstition, il tenait cependant en politique, par ses sentiments à l’opinion légitimiste ; mais son idéal, c’était le pouvoir absolu, il admirait par dessus tout la force1 ».

De là un topos, à la fois discriminant et « accueillant » : l’auteur de La Comédie humaine serait, ou serait devenu, un homme d’ordre. Soit que cet ordre soit philosophiquement ou moralement fondé, fondé dans la croyance en certaines valeurs, en certaines « vérités éternelles » comme « la religion et la monarchie ». Soit que cet ordre soit pragmatiquement fondé, suivant une forme de machiavélisme très souvent revendiquée. Dans Louis Lambert par exemple : « La politique est une science sans principes arrêtés, sans fixité possible ; elle est le génie du moment, l’application constante de la force, suivant la nécessité du jour ». Ou dans La Maison Nucingen : « Un grand politique doit être un scélérat abstrait, sans quoi les Sociétés sont mal menées. Un politique honnête homme est [comme] un pilote qui ferait l’amour en tenant la barre : le bateau sombre ».

Mais dès la mort de Balzac, Victor Hugo propose en guise d’éloge funéraire une lecture diamétralement opposée, appelée à devenir une vulgate de la critique au XXe siècle : celle d’un Balzac républicain malgré lui. « À son insu, qu’il le veuille ou non, qu’il y consente ou non, l’auteur de cette œuvre immense et étrange est de la forte race des écrivains révolutionnaires ». Patricia Baudouin a montré que toute une presse républicaine s’empresse de récupérer ce Balzac révolutionnaire sans le savoir 2; une recette très vite privilégiée par la critique, qui consistera à opposer l’homme à l’œuvre, à séparer l’interprétation idéologique et critique des romans de la doctrine proposée dans l’Avant-propos. Dès 1864, Baudelaire en ricane : « Une espèce de critique paradoxale a déjà essayé de travestir le monarchiste Balzac, l’homme du trône et de l’autel, en homme de subversion et de démolition ».

Un exemple parmi d’autres dans ce registre est un article très étayé du romancier et voyageur américain Gabriel Ferry paru dans la Revue politique et parlementaire en 1894 qui intronise cette contre-lecture de Balzac, y voyant le chantre de démocratie – avant Jacques Rancière – et de la réforme : « Aussi trouve-t-on dans plusieurs romans de Balzac, notamment dans Le Médecin de Campagne, dans Le Curé de village, l’exposé de belles idées humanitaires et de vrais principes démocratiques ; dans d’autres de ses œuvres se rencontrent des indications de réformes politiques et sociales qui, avec le temps, sont devenues des réalités. » Dans cet acte de « politique fiction », Ferry est également l’un des premiers à lire Les Paysans comme un roman réformiste, Z. Marcas comme une réponse au gouvernement Thiers et Le Député d’Arcis comme un plaidoyer en faveur de la réforme électorale et l’élargissement du corps électoral.

À la même époque, se met en place la lecture marxiste de Balzac, qui voit en lui du fait de l’option réaliste un clinicien de la lutte des classes. Engels déclare ainsi en 1888 dans une lettre à Miss Harkness qu’il a plus appris dans Balzac sur l’économie et la politique qu’en lisant les économistes et les historiens. Dans un célèbre passage de Sur la littérature et l’art, il écrit :
Sans doute en politique, Balzac était légitimiste. [...] Mais malgré tout cela, sa satire n’est jamais plus tranchante, son ironie plus amère que quand il fait précisément agir les aristocrates, ces hommes et ces femmes pour lesquels il ressentait une si profonde sympathie. Et les seuls hommes dont il parle avec une admiration non dissimulée, ce sont les adversaires les plus acharnés, les héros républicains du Cloître Saint-Merri, les hommes qui à cette époque (1830-1836) représentaient véritablement les masses populaires.
C’est dans cette perspective que Lukács, dans son Balzac et le réalisme français, fait de l’auteur de La Comédie humaine le fondateur du réalisme. Le génie balzacien consiste selon lui en une compréhension profonde des mécanismes historiques qui travaillent la société française issue de la Révolution. Par là, par la seule vertu de son observation, le romancier légitimiste anticiperait certaines analyses marxistes, sans en posséder ni les intentions ni le langage. Et Lukács d’affirmer : « C’est l’image du monde donnée par l’ouvrage qui est décisive pour l’histoire [...] ; savoir dans quelle mesure cela est en accord avec les conceptions sciemment exprimées par l’artiste, voilà une question de deuxième ordre ». Avant Pierre Macherey, Lukács lit Les Paysans comme la « tragédie de la grande propriété aristocratique en train de mourir ». Si Balzac idéologue ne peut percevoir la véritable dialectique du « développement objectif de l’économie », il voit « les conséquences humaines de l’évolution capitaliste de la France », « une grande partie des mouvements sociaux et directions sociales d’évolution que cette dialectique économique de la parcelle engendre ».

L’usage militant du Balzac réaliste, contre le Balzac politique, ne fera que s’amplifier, même amendé par les historiens pointant le défaut d’information historique de Balzac ou par ceux se saisissant de l’auteur de La Comédie humaine sur un mode plus sophistiqué, comme Thomas Bouchet dans Le Roi et les barricades3.

Les années 1960-1970 voient se généraliser la lecture marxiste de Balzac. En témoigne le livre d’André Wurmser, La Comédie inhumaine (1965), livre de créateur plus que de critique. Pour Wurmser, le légitimisme de Balzac est un choix d’ambitieux et un mauvais calcul. Une thèse est défendue, celle d’un opportunisme éhonté, selon laquelle Balzac choisirait la carte ultra pour devenir propriétaire, faire un riche mariage et briller dans les salons et à la chambre. « La Comédie humaine rend compte de la profonde politique, celle de virer au vent ». Quelles que soient les raisons données par la critique, les positions légitimistes de Balzac sont alors systématiquement soupçonnées et invalidées. Le tourniquet réapparaît pourtant à la lecture de la somme de Bernard Guyon, La Pensée politique et sociale de Balzac (publiée une première fois en 1947, une seconde fois en 1967). Lecture plus prudente, examinant par le menu la trajectoire de Balzac, ses influences notamment, et s’attachant à pointer la cohérence du rapport de Balzac à la politique aussi bien que les difficultés d’interprétation qu’elle pose. Malheureusement, cette étude précieuse s’arrête en 1834.

Pierre Barbéris systématise et nuance les approches marxisantes de Balzac, dans une œuvre aussi monumentale que précise. Malgré le matérialisme historique qui oriente les recherches de Pierre Barbéris, celui-ci offre plusieurs solutions pour sortir du tourniquet conservatisme/réformisme. Il propose d’abord de nouvelles scansions pour la chronologie politique balzacienne, en délaissant le tournant politique de 1833 pour revenir à la coupure qui lui paraît la plus probante : celle de la désillusion de 1830. Ensuite, il propose de rendre « compossibles » l’homme et l’œuvre, en montrant que le choix légitimiste est le seul possible pour s’opposer à la société qui se met en place.
Sans perspective du côté de la gauche, refusant le juste-milieu, Balzac ne voit de solution que dans un monarchisme moderne, fonctionnel, organisateur et unificateur, chargé d’intégrer les forces vives et d’assurer le développement en mettant fin à l’anarchie libérale et à l’atomisation du corps social par l’argent et les intérêts.
Comme l’écrit à juste titre Joëlle Gleize, « on voit qu’il ne s’agit plus de lire l’œuvre à rebours des intentions de l’homme [...]. Non plus Balzac contre Balzac mais un Balzac contre le Balzac de la vulgate balzacienne » : « Sa pensée politique, si contradictoire, est le lieu des contradictions du siècle ».

Pourtant, passées les sommes magistrales de Pierre Barbéris, la critique balzacienne a pendant un temps abandonné un questionnement politique global – exception faite des entreprises sociocritiques élaborées autour de Claude Duchet, dans le cadre par exemple d’un colloque de 1983 intitulé Balzac. Le siècle, le roman, le politique4. D’autres problèmes ont récemment été discutés, esthétiques et génétiques notamment. Les débats se sont portés sur la question de la totalisation ou de la mosaïque. Les études de genèse menées par Stéphane Vachon, les travaux de Nicole Mozet ont dépeint un Balzac constamment et irréductiblement pluriel. Plus récemment encore, la poétique balzacienne a été explorée grâce aux travaux des jeunes balzaciens comme Aude Déruelle, Christelle Couleau, Jacques-David Ebguy ou Claire Barel-Moisan.
2. La sociocritique et la poétique aidant, il était temps sans doute de reposer la question du rapport de Balzac avec le politique. La critique littéraire, en matière de politique balzacienne, ressemble très souvent aux Maximes et Pensées de Napoléon recueillies par Balzac en 1838 : une collation d’énoncés plus ou moins authentiques, exhumant et stabilisant autant de credo idéologiques « conservateurs », ou « progressistes ». Or ces credo et ces mécanismes, Balzac les met en situation. Ils sont situés par lui, historicisés et dramatisés. Ils trouvent leur place dans certaines parties de l’œuvre, elle aussi foncièrement évolutive. Ils sont motivés par certaines intrigues, fondés sur des conflits et indexés à des passions. Ils se trouvent incarnés dans certains personnages. Cette dernière polarisation doit nous rendre attentifs à l’énonciation même du politique, à la façon par exemple dont la pensée politique peut dégénérer en idée, en idéologie ou en idiotie. Considérons alors qu’une attention portée aux divers statuts aussi bien qu’à la plasticité du politique est aujourd’hui possible ou pensable, sans parti-pris réducteur, prenant acte en tout cas de l’assertivité problématique et de la mobilité du texte balzacien.

Deux gestes critiques, aussi discrets l’un que l’autre, ont été esquissés ici. Le premier a consisté à étudier où et comment, dans la société balzacienne, la politique se façonne : ses espaces de production (le lit conjugal, le bureau, la rue, etc.), ses mécanismes et ses ressorts, ses figures privilégiées enfin, reparaissantes ou non. Que l’on pense ainsi au programme fixé au seuil du colloque Balzac dans l’histoire par Paule Petitier et Nicole Mozet : « En l’absence de dimension authentiquement historique, le jeu multiforme de la vie privée se substitue à la scène politique et en tient lieu » (p. 11). Le second geste consiste à examiner la façon dont la politique se formule, d’examiner sa grammaire. Cette grammaire dépend des types de corpus à l’étude (textes journalistiques, récits fictionnels, correspondance), des types de Scènes romanesques envisagées (Scènes de la vie privée, Scènes de la vie politique, Scènes de la vie parisienne...), des types de discours enfin mis en Scènes (depuis la maxime jusqu’à la tartine, en passant par les mille et une formes de dialogues politiques...). Des motifs, une grammaire... Faire passer le fil politique, en quelque sorte par la case « poétique ». Précisons ici, entre parenthèses, que le politique a précisément été préféré à la politique pour ne pas se cantonner à la représentation des affaires électorales et à la cuisine politique, et pour interroger leur statut au regard de la pensée balzacienne et de la poétique du roman.

Au premier chef, donc, l’ouverture ou la réouverture de la réflexion à d’autres textes que les romans réalistes canoniques ou les utopies socio-politiques, a paru évidemment essentielle. Elle a consisté à lire en parallèle les romans ouvertement politiques (Le Médecin de campagne, Le Curé de village, Le Député d’Arcis), les récits fictionnels pouvant relever d’études sociocritiques, et certains textes journalistiques encore délaissés par la critique, malgré la somme de Roland Chollet sur le Balzac journaliste de 1830. La réinterprétation de certains textes s’imposait (la Revue parisienne, la Chronique de Paris ou les brochures légitimistes par exemple), comme le montrent ici même Patricia Baudouin et Aude Déruelle. À cet égard, il est devenu difficile de séparer textes politiques et textes fictionnels. D’abord parce que certains textes politiques comme les Lettres sur Paris ou la Revue parisienne relèvent évidemment de la polyphonie littéraire ; a contrario Balzac considérait Le Médecin de campagne comme un prospectus électoral. Il a été donc salutaire de distinguer les visées diverses de la représentation du politique : stratégiques, référentielles, poétiques. Façon de renouveler l’approche de Balzac, en explicitant plutôt qu’en atténuant les contradictions de sa saisie du politique.

Balzac nous est utile, du côté du politique, à plus d’un titre. D’abord, bien entendu, parce que La Comédie humaine fait corps avec la monarchie de Juillet, parce qu’elle la double véritablement. Elle le fait en représentant le politique (par exemple dans Le Député d’Arcis) ou en le racontant (par exemple dans Z. Marcas), dans le cadre d’une « actualisation » et d’un élargissement du champ de la représentation littéraire d’autant plus intéressant qu’ils s’accompagnent d’une lutte contre la représentativité en matière politique. Ensuite parce que, tel qu’il se trouve mobilisé et pluralisé par Balzac, le politique pose des questions essentielles à la théorie littéraire : la question du roman à thèse et des tensions entre « l’homme-et-l’œuvre » bien sûr, on l’a dit, mais aussi la question de l’auteur et du personnage, la question de l’allusion et de l’ironie, et la question très générale de l’inscription du philosophique et de l’axiologique dans l’ordre de la représentation et de la fiction littéraires, leur affleurement et leur invention à même la fiction.
3. Dans une première partie de ce volume intitulée « Scansions, rythmes et temps du politique », dialoguent d’abord des articles centrés autour de l’imaginaire auctorial et qui reviennent sur la chronologie politique balzacienne.

L’historienne Patricia Baudouin revient ainsi sur les trois campagnes électorales de Balzac entre 1831 et 1832. Elle rappelle d’abord opportunément que la première campagne, celle de 1831, se fait sans étiquette politique. Surtout l’étude approfondie des textes journalistiques et des brochures que Balzac rédige pour appuyer ses candidatures manifeste toute l’ambiguïté du ralliement du candidat, qui reste une sorte de franc-tireur du politique. Cette enquête de Patricia Baudouin permet de relativiser le clivage de 1832 beaucoup plus stratégique et politique que de conviction et explique les échecs politiques de Balzac par son tempérament d’idéologue du politique plus que de politicien.

José-Luis Diaz montre combien la pensée politique de Balzac a été orientée d’emblée par une réflexion sur le statut des « intellectuels ». Le ralliement au légitimisme s’explique par sa défense d’une triple aristocratie (Naissance, Fortune, Talent) qui devrait conduire à une union des élites. L’article reprend quelques chapitres du « roman intelligentiel » de Balzac, matrice que l’on voit se ruiner lentement dans La Comédie humaine. Au point qu’à partir de la fin des années 1830/début des années 1840, la politique et sa cuisine supplantent le politique et envahissent le grand œuvre.

Aude Déruelle s’arrête justement sur un grand texte politique de cette époque : l’Introduction à Sur Catherine de Médicis (1842) et le compare avec d’autres textes antérieurs et essentiels, L’Essai sur la situation du parti royaliste (1832) et Du gouvernement moderne (1832). En 1842, Balzac est forcé de constater la dissolution du politique du fait du régime de la monarchie de Juillet. D’où l’échec par ailleurs des Scènes de la vie politique, la théorie politique ne pouvant plus s’incarner dans le présent. Aude Déruelle propose alors une inversion sur laquelle s’établit l’écriture de La Comédie humaine : le présent devient paradoxalement le terrain d’une nouvelle écriture et investigation historique.

Pierre Laforgue s’interroge ensuite sur l’échec des Scènes de la vie politique. Jusqu’en 1842, elles n’auraient d’existence, selon la formule de Pierre Laforgue, que « métagénétique ». Leur réalisation minimale dans le douzième volume de la collection Furne se caractérise par le décousu. Pierre Laforgue avance alors une hypothèse séduisante pour expliquer l’inachèvement : les Scènes de la vie politique appartiendraient à une époque archaïque de l’œuvre.

Michèle Riot-Sarcey insiste sur l’ambiguïté fondamentale de la notion de politique sous la monarchie de Juillet, où les gouvernants tentent de vider la notion de tout rapport avec le social. L’œuvre de Balzac permet à l’historien d’aujourd’hui de penser sans avoir recours à des notions anachroniques. Balzac permet de resituer l’histoire dans le temps présent. Ses positions permettent de révéler les impasses auxquelles se heurtent les contemporains. En insistant sur l’absence d’équivalence entre les mots et les choses, en écartant les discours trompeurs, en dénonçant les « fausses » vérités républicaines, en désignant l’égalité comme une utopie, la vision balzacienne d’un monde chaotique, dans l’expérience de l’événement, permet à l’historien de se défaire d’une compréhension univoque de l’histoire à partir de ce qui est advenu.

La deuxième section, « Figures du politique », a vocation à montrer comment les enjeux de cette politique si ambiguë se déplacent dans La Comédie humaine et comment s’incarne la/le politique dans la fiction. À la difficulté de cerner un Balzac ambigu, stratège et original s’ajoute le crypte de la fiction qui vient encore complexifier l’étude du politique. De la multiplicité des analyses présentées semble cependant sourdre une constante : si Balzac dans les années 1830 pouvait écrire de grands romans du politique et incarner de grandes figures, dans les années 1840, au moment même où s’impose la nécessité d’écrire les Scènes de la vie politique, les poétiques se délitent et se déplacent.

Le premier article, celui de Marion Mas, évoque justement les phénomènes qui affectent le transfert fictionnalisant d’un article de journal « Du gouvernement moderne » vers un roman, Le Médecin de Campagne. Pour Marion Mas, l’articulation entre l’article de journal et le roman se joue autour de la figure du grand homme, figure omniprésente chez Balzac à cette époque.

Chantal Massol réfléchit à partir de L’Envers de l’histoire contemporaine à la manière dont le politique reçoit la figuration de corps et montre, dans une analyse subtile, comment la fiction du roman s’alimente à celle, politique, des deux corps de la nation.

Avec Xavier Bourdenet, on voit comment Le Député d’Arcis interroge un des mécanismes fondamentaux de la monarchie de Juillet : l’élection, et présente une violente satire de la doctrine Guizot et de l’habilitation de l’élection à faire émerger les véritables capacités du pays. C’est encore une fois la médiocratie de la monarchie de Juillet qui se trouve pointée ici. Le grotesque resterait finalement la seule manière romanesque, en 1847, de prendre en charge le politique. Du coup, s’explique sans doute toute une série de subterfuges romanesques, consistant par exemple à remplacer la politique par la police par exemple et de confondre les deux. Avec Gérard Gengembre, il apparaît que le roman de la police, Une Ténébreuse affaire, est finalement le seul roman achevé qui restera au cœur des Scènes de la vie politique. La police devient le seul recours d’un état déligitimé depuis la Révolution et forcé de démultiplier le pouvoir politique en agents plus ou moins secrets, partout chez eux. Jean-François Richer démontre avec le personnage de De Marsay comment le nouveau terrain de formation du politique, devient, de manière extrêmement satirique, le boudoir.

Philippe Régnier propose de réexaminer les rapports de Balzac au saint-simonisme en envisageant la doctrine saint-simonienne dans sa complexité et non seulement comme une idéologie socialiste. À partir de l’étude approfondie du Médecin de Campagne et du Curé de village, il démontre que Balzac entame une rencontre théorique avec certains saint-simoniens autour de la question du pouvoir après la Révolution.

La troisième section entend revenir sur les fondements politiques de la poétique de la Comédie humaine. En quoi l’œuvre esthétique est-elle travaillée par la question politique ? Et ne contribue-t-elle pas à redéfinir cette question du politique ? Il s’agira moins alors de dégager les idées politiques de Balzac que de montrer en quoi son œuvre a un sens politique.

Jacques-David Ebguy, grâce aux catégories de réflexion élaborées par Jean-Claude Milner, montre que ce constat assez partagé par les auteurs du volume d’une dissolution du politique correspond à la naissance d’une autre conception du politique. Balzac refuse de poser simplement les problèmes en termes de constitution politique mais il préfère les poser en termes de type de société. À la lumière des écrits de Jacques Rancière, Jacques-David Ebguy démontre que les grands romans du litige et de la revendication constituent des traductions narratives de problèmes essentiellement politiques.

Pour Jacques Neefs aussi, La Comédie humaine est bien politique en ce sens qu’elle fournit un dispositif à la fois expressif et impératif de la société moderne, de ses lois, de sa généalogie, et parfois de son devenir. Jacques Neefs invite à considérer le politique non pas seulement dans les Scènes de la vie politique (il étudie ici d’abord Z. Marcas) mais plus largement dans l’ensemble de La Comédie humaine. Balzac participe de son époque politique dans la mesure où il se contraint au déchiffrement minutieux du social. Toutes ces fables croisées, enchevêtrées doivent permettre de rendre compte du réel lui-même. Mais cet imbroglio se fait sans lieu de maîtrise propre. On reprendra la belle formule de Jacques Neefs : « Balzac « monarchiste » produit l’expérience mimétique d’un monde qui n’a plus ni centre ni extériorité, un monde dans lequel il faut sans cesse reproduire, pour le rendre intelligible, de la distance, de l’ordre et des lois, dans lequel il faut impérativement extraire de la différence et produire de la distinction, par cette nouvelle « science des riens » qui caractérise l’entreprise. La puissance « politique » de Balzac est de faire de l’intrigue narrative littéraire la forme même du monde moderne, comme intrigue persistante, infinie, sans ordre, sans terme ni origine ».

Dans le même esprit, Elisheva Rosen utilise les débats engagés par la microhistoire pour explorer les variations d’échelle dans la représentation du politique chez Balzac. Elle montre que toute événement, tout discours même privé, tout détail peut se recontextualiser dans une optique politique. Pour Balzac, la petite échelle relève d’une méthode d’investigation.

Claire Barel-Moisan propose d’analyser L’Envers de l’histoire contemporaine à la lumière de la poétique du roman à thèse telle qu’elle a été étudiée notamment par Susan Suleiman. Elle dévoile de fait que cette structure démonstrative est fortement troublée par des foyers narratifs énigmatiques qui brouillent le sens et provoquent l’activité interprétative du lecteur, une fois de plus sommé de trouver la clé politique du texte.

Alain Vaillant démontre pour sa part que la doctrine légitimiste est requise par la logique du grand œuvre en train de se constituer. Balzac pose d’emblée une équivalence entre l’homme d’état, celui qui possède le Pouvoir, et l’écrivain. Au bout de la poétique, on retrouve cette figure du politique intelligentiel ou de cet intelligentiel politique qui semble bien être au-delà des clivages idéologiques la figure centrale de l’imaginaire politique balzacien.
Telles sont les dominantes pointées et accentuées dans le présent volume. La Comédie humaine signale, d’une part, une véritable dissolution du politique ; une crise qui invite à relativiser la césure de 1832 et le ralliement de Balzac au légitimisme, pour mettre en évidence le basculement à l’œuvre dans les années 1840 – plus radical peut-être en ce qu’il suppose une nouvelle conception du roman. Ce délitement et ce diagnostic entraînent en effet, d’autre part, un changement d’échelle dans l’appréhension du politique : l’entreprise balzacienne politise les mœurs ; exposant et inventant des lieux et des figures laïcisant ou démocratisant la chose politique, elle fait ainsi de l’écrivain le seul « grand homme » moderne. Ainsi l’écriture du politique implique-t-elle, chez Balzac, une politique de l’écriture.

Boris Lyon-Caen

(Paris)
Marie-Ève ThÉrenty

(Université de Montpellier-III, IUF)
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