Grille d’analyse socio-technique de la race ardenais roux





télécharger 362.75 Kb.
titreGrille d’analyse socio-technique de la race ardenais roux
page6/8
date de publication11.05.2017
taille362.75 Kb.
typeDocumentos
h.20-bal.com > histoire > Documentos
1   2   3   4   5   6   7   8

Les soins aux animaux



      1. Maladies, virus et soins des ardennais roux

Si l’élevage est un rapport à la vie et au vivant, il est par conséquent immanquablement un rapport à la vie organique, c’est-à-dire au corps biologique, à sa naissance, à ses maladies, à son agonie, à sa mort. L’éleveur travaille dans un « corps à corps » quotidien avec ses bêtes ; il côtoie et manipule les « vers, excréments, glaires, placenta. Il perce les panses, brûle les cornes, cautérise et soigne les plaies et les gales, aide le verrat à pénétrer les truies ». Avant de décrire et d’analyser plus avant ce côté tout à la fois maternel et excrémentiel du travail de l’éleveur, intéressons-nous aux soins et aux maladies que nous avons rencontré dans le cadre de l’élevage d’ardennais roux.

Comme la petite présentation de Christian Mulders le souligne, bête « rustique », l’ardennais roux réclame moins de soins que beaucoup d’autres races ovines. Une des caractéristique régulièrement mise en avant tant pas les éleveurs sélectionneurs que par les éleveurs professionnels concerne la « résistance » de l’ardennais à diverses maladies. Ainsi, certains éleveurs considèrent que lors de l’épidémie de « langue bleue » qui sévit en 2007, les pertes furent moins nombreuses dans les élevages d’ardennais que dans d’autres élevages ovins. Mais tous sont loin d’être du même avis : par exemple, Marc Morren a perdu une très importante partie de son troupeau d’ardennais cette année-là ; depuis, il s’oriente de plus en plus vers d’autres races anglaises et vers des croisements qu’il estime davantage rustiques. Les éleveurs ont aussi régulièrement fait mention, bien qu’il s’agisse là d’un point également controversé, d’une plus grande résistance à l’humidité, au piétin et aux parasites. Certains d’entre eux considèrent que l’ardennais peut être par conséquent vermifugé moins régulièrement et par des vermifuges moins puissants, non rémanents ; quelques éleveurs ne vermifugent qu’une fois par an, certains ne vermifugent pas du tout. D’une manière générale, beaucoup d’entre eux – à l’exception d’un seul visiblement très déçu à ce niveau par la « race » – considèrent que leurs frais vétérinaires ont considérablement diminués ; à cet égard, ils mentionnent très régulièrement le coût lié aux césariennes, réduit à peau de chagrin. Quoi qu’il en soit, il s’agit là d’un des aspects de l’élevage d’ardennais le plus discuté et sur lequel les éleveurs peuvent raconter des choses très différentes. Il suffit de mesurer l’écart entre les deux déclarations suivantes pour s’en rendre compte :

« Et l’avantage depuis lors, ça fait déjà pas mal d’année maintenant, aucune de mes bêtes souffrent de piétin, jusqu’à présent je n’ai jamais plus eu cet inconvénient et je n’ai jamais vermifugé aucune bête…et, apparemment, elles vivent très bien… »

« Le mot rustique, je ne le dirais plus. J’ai de mauvaises expériences qui font que la rusticité, elle a disparu. Amené du piétin et amené des maladies…pour moi c’est plus rustique… »
Il faut aussi remarquer que cette « résistance » de l’ardennais est un aspect important pour les éleveurs de réserves puisque les conventions qu’ils doivent respecter comportent des règles strictes en matière de médication des animaux. Ainsi, les éleveurs ne peuvent administrer à leurs animaux des réserves « aucun vermifuge à base d'ivermectine, ni aucun bolus. En cas d'emploi de produits de la famille des avermectines (à l’exception de l'ivermectine), le traitement sera préférentiellement effectué pendant la période hivernale à la bergerie et au moins un mois avant la reprise du pâturage ; tout autre traitement vermifuge doit être effectué de préférence pendant la période hivernale, au moins une semaine avant la période de pâturage ; en cas d'infestation grave en période de pâturage, le recours à la vermifugation est autorisé pour autant que les bêtes traitées soient placées en prairies parking et que le type de produit repris ci-dessus et les délais de retour en réserves soient respectés ».
Au cours de mes escapades avec les éleveurs, j’ai entendu parler, rencontré diverses maladies, assisté à des séquences de soin. Décrivons-les.
La tonte. La tonte des animaux demeure incontestablement une séance de soin très importante. Lorsque le troupeau rassemble beaucoup d’individus, elle peut requérir plusieurs jours de travail intensif. Elle s’effectue au moins une fois par an. A cet égard, les habitudes divergent en fonction des élevages. La plupart des éleveurs semblent avoir adopté la tonte de printemps, aux alentours du mois de mai. Cependant, tous ne choisissent pas cette période. Certains d’entre eux décident de tondre les animaux lors de la rentrée en bergerie afin de maximiser leur confort : tondus, ils ont plus de place à l’intérieur et son plus propres car la poussière, la paille, le fumier imprègnent moins facilement leur toison. En outre, certains d’entre eux indiquent que la laine – globalement de très mauvaise qualité chez l’ardennais puisqu’elle est pleine de poils de jarre – n’est pas tant une matière qui tient chaud qu’une matière isolante : elle peut par conséquent leur être particulièrement utile durant les grandes chaleurs estivales dont ils souffrent bien davantage que du froid de l’hiver. D’autres encore préfèrent tondre leurs animaux quelques semaines avant l’agnelage : ainsi, ils peuvent davantage surveiller la bonne gestation de leurs femelles et intervenir plus facilement le cas échéant. Enfin, le concours est pour certains l’occasion de procéder à la tonte des animaux. Apparemment, l’ardennais ne bénéficie pas d’une toison très abondante par rapport à d’autres races ; c’est du moins le point de vue du tondeur dont j’ai observé le travail. La tonte se déroule avec un instrument dont le prix est apparemment élevé et qu’ils appellent « le peigne ». Afin de procéder à la tonte dans les meilleures conditions, la toison des animaux doit être sèche et les bêtes doivent être à jeun. Leur estomac doit être vide afin qu’elles supportent la manière dont elles sont assises ; lorsqu’elles ont mangé, elles pourraient développer des problèmes respiratoires. Dans ce cas, elles étouffent et se débattent dans les bras du tondeur. La brebis est en effet adroitement (grâce à une sorte de prise sur le cou) retournée en une seconde par le tondeur qui l’ « assied » en la maintenant fermement entre ses deux jambes. La brebis est ainsi coincée durant tout le temps de l’opération. La tonte occasionne un stress pour les animaux ; un échange avec les deux tondeurs évoque le fait qu’une brebis serait déjà morte de stress durant l’opération. Apparemment, les antenaises, tondues pour la première fois, sont les plus craintives : l’une d’entre elles se fracasse vigoureusement la tête contre le sol. Certaines brebis ressortent blessées de l’opération : d’après les tondeurs, l’ardennais n’est pas la race la plus facile car ils sont souvent maigres et les os saillants sous la peau rendent le passage du peigne parfois plus compliqué. Les toisons, tondues d’un seul tenant, sont « bourrées » dans de grands sacs en toile de jute d’une contenance d’environ 100kg. Durant la tonte, le contact avec les animaux est rapproché et particulièrement physique ; en plus de maintenir les animaux qui se débattent, la position est particulièrement inconfortable pour le bas du dos. Les éleveurs et les tondeurs transpirent abondamment ; leurs mains et tous leurs avant-bras de même que leurs vêtements de travail sont poisseux, maculés de sang et de suint. A l’odeur des bêtes – plus fortes chez les béliers que chez les femelles – se mêlent celle de la transpiration des hommes. On se trouve-là dans un « corps à corps » dont la dimension organique ne peut échapper à l’observateur extérieur. Les manipulations des animaux, comme on le verra tout à l’heure, oscillent là entre la négociation, la douceur, la ruse et la violence.
Le piétin et les boiteries. Il s’agit de l’infection dont j’ai entendu parler le plus souvent, dont j’ai vu les animaux souffrir et se faire soigner. C’est Jules Lucy qui m’explique de quoi il s’agit car son troupeau en souffre régulièrement bien qu’il tâche de mettre en place une lignée « indemne de piétin » grâce à un effort de sélection. Le piétin est une infection qui se développe dans un milieu confiné et humide. Normalement, en parcours, les ongles des moutons (de même que pour les cervidés me dit-il) doivent naturellement s’user. Toutefois, il se fait que sur les parcours spongieux de la Famenne, les ongles ne s’usent pas réellement et ne cessent de grandir. En grandissant, ils constituent un milieu confiné propice au développement d’une pourriture, d’autant que le sol du camp militaire est humide. Les brebis qui souffrent de piétin boitent, parfois très fortement. D’après lui, on ne rencontre pas ces problèmes partout ; il pense que B. Convié, sur les pelouses calcaires ne connaît pas ce genre de problème. Lorsque nous interrogerons ce dernier, nous apprendrons effectivement que le piétin est rare sur son exploitation ; paradoxalement, il se déclare cependant en bergerie et non pas sur les parcours des réserves calcaires. C’est également le cas sur le plateau de Herve : aucun éleveur ne mentionne ce type de problème. A l’inverse, sur le plateau des Hautes-Fagnes, réputé pour son terrible taux d’humidité (les précipitations sont deux fois plus importantes qu’à Bruxelles sur une année), les moutons souffrent parfois très durement du piétin et peuvent boiter très fort. C’est même là un sujet de tensions avec certains randonneurs du parc naturel : certains d’entre eux – qui d’après Mélanie n’y connaissent rien à l’élevage – viennent s’inquiéter auprès d’eux – voire à la police me dit-elle ! – de l’état des moutons qui boitent. Devant ce problème de piétin, Jules Lucy et Marc Morren n’ont pas adopté exactement les mêmes solutions. Marc Morren rassemble son troupeau qui doit traverser dans les prairies parking un pédiluve ou, mélangé à l’eau, se trouve une solution médicamenteuse ; Jules Lucy trempe simplement les pieds abîmés de ses animaux dans de l’eau de javel pure. Toutefois, bien que tous les élevages ne semblent pas souffrir – ou du moins, pas dans les mêmes proportions – de cette infection, tous tâchent de l’enrayer grâce au soin des pattes, des pieds. A côté de son rôle de soigneur, l’éleveur exerce un rôle de prévention.
Le soin des pieds. Les pieds des animaux sont soignés par leurs éleveurs, une à deux fois par an. Il s’agit en fait de couper les onglons qui ne s’usent pas très rapidement et qui peuvent par conséquent devenir un milieu idéal pour le développement du piétin. Les éleveurs coupent donc les ongles de leurs animaux. Souvent, c’est à l’occasion d’une autre manipulation que la taille des ongles est effectuée. Ce regroupement des manipulations est un leitmotiv de l’organisation du travail de l’éleveur professionnel. Ainsi, Jules Lucy taille les ongles de ses bêtes deux fois par an, une fois lors de la tonte (et c’est le tondeur qui s’en charge) et l’autre fois lors de la rentrée en bergerie. Certains éleveurs ont mentionné l’approche du concours du mois de juin pour « faire les ongles » de leurs animaux. C’est là un soin auquel tous procèdent au moins une fois par an.

La langue bleue ou fièvre catarrhale ovine. La fièvre catarrhale (ou maladie de la langue bleue) est une maladie virale non contagieuse, transmise par des moucherons piqueurs. Elle a laissé dans la mémoire des éleveurs un souvenir plus ou moins désastreux ; certains élevages furent largement touchés en 2007 comme celui de Marc Morren dans les Hautes-Fagnes ou celui de Thierry Mulders dans les tourbières de Saint-Hubert. Le premier se souvient encore des nuits de stress durant lesquels il était poursuivi par les images de ses brebis malades pour lesquelles il ne pouvait faire que peu de choses. C’est vraiment atroce explique sa compagne Mélanie de se lever le matin et de savoir que tu vas retrouver plusieurs cadavres dans la bergerie. Les symptômes sont la fièvre, une salivation excessive, une inflammation, ulcération et destruction des muqueuses du museau, la langue enflée et colorée en bleu. Les conséquences directes de la fièvre catarrhale se manifestent à travers des problèmes des voies respiratoires, l’amaigrissement (l'animal ne s'alimente plus) et le décès des animaux dans les 8 à 10 jours. En cas de guérison, les animaux ont un notable retard de croissance et sont souvent devenus stériles. Les femelles risquent d'avorter et la reproduction peut rester moindre par la suite. C’est toujours en référence à cet épisode que Bernard Convié explique en partie les problèmes de fertilité qu’il rencontre dans son troupeau.
La gale. La gale du mouton est provoquée par un acarien qui creuse des galeries sous la peau, dans le cuir de la bête. Elle occasionne de terribles démangeaisons. Les brebis se frottent les unes contre les autres et contre tout ce qu’elles trouvent pour s’apaiser. Elles se frottent à tel point que la laine peut s’arracher sur certaines parties du corps. Les animaux malades maigrissent fortement. J’ai croisé des animaux atteints de la gale dans l’élevage de Jules Lucy ; cette infection contagieuse était rentrée dans son élevage par un nouveau bélier. C’est une infection désastreuse pour l’éleveur : les animaux sont mal en point et maigrissent beaucoup. Il faut les désinfecter à plusieurs reprises de même que l’ensemble des bâtiments. Eradiquer la gale d’un élevage semble assez problématique et réclame beaucoup d’effort. Ainsi, la bergerie allait être intégralement chaulée. Lorsque Jules Lucy raconte ses ennuis à Thierry Mulders, ce dernier le plaint amèrement. La gale, c’est une vraie catastrophe m’explique-t-il : s’il l’attrape encore une fois dans son élevage, il vend tout exagère-t-il. Afin d’éviter ce genre d’ennuis, les éleveurs essayent d’introduire un minimum de bêtes nouvelles dans leur propre élevage. Il vaut mieux « se contenter de ce qu’on a » plutôt que d’introduire de nouveaux animaux qui peuvent t’apporter « toute sorte de misères ». De même, les marchands ne sont pas toujours les bienvenus sur l’exploitation car, circulant d’élevage en élevage, ils peuvent véhiculer certaines infections. Bien que l’élevage d’ardennais ne puisse d’aucune manière être comparé aux élevages industriels de porcs en Bretagne décrits pas Angela Procoli, où toute personne admise à l’intérieur des bâtiments doit impérativement se désinfecter et enfiler une combinaison, les experts changent systématiquement de vêtements après leur visite d’autres élevages.

L’ectyma, le méllophage, la coccidiose, la vermine. Il s’agit-là de maladies ou d’infections dont j’ai entendu parler lorsque les éleveurs racontent l’histoire de leur élevage, mais que je n’ai jamais observé. L’ectyma est une infection très impressionnante au cours de laquelle les brebis développent des pustules qui les démangent beaucoup sur tout le corps et sur la gueule. Plusieurs éleveurs m’ont raconté avoir rencontré cette épidémie très visible, mais bénigne pour les animaux et pour laquelle ils ne suivent apparemment aucun traitement. Ils racontent alors surtout l’aspect impressionnant et révulsant des animaux ; Fabienne Mudlers raconte même en rigolant un peu combien elle était presque honteuse que les gens puissent voir ses brebis dans cet état…Le mellophage apparaît lorsque les animaux sont soumis à des régimes alimentaires trop contrastés. C’est une maladie que Jules Lucy a connu au début du projet. En effet, la bergerie n’était pas encore construite et les animaux ont dû passer une partie de l’hiver dehors dans des conditions très difficiles, sans presque rien à manger. Lorsqu’il les a rentrés (je pense qu’il a loué une bergerie à ses frais la première année), il a complémenté les brebis pleines pour leur faire reprendre des forces. C’est alors que peut se déclarer le mellophage : l’animal profite d’un coup d’une nourriture abondante et énergétique alors que peu de temps auparavant il était soumis à un régime alimentaire très pauvre. Apparemment, la seule chance de la brebis pleine atteinte de mellophage, c’est l’avortement. Enfin, la coccidiose et les vers ont été rencontrés en plus du piétin par un éleveur ; il en a par conséquent conçu une certaine déception par rapport à une race tant vantée pour sa « rusticité ». Ses animaux sont morts de la coccidiose, une infection parasitaire causée par des organismes unicellulaires qui se logent dans l’intestin et qui se manifeste par des diarrhées chroniques parfois sanguinolentes.[] Le ver solitaire – lorsqu’il a soigné ses animaux, ils racontent que les vers sortaient et qu’il y en avait tellement qu’il « marchait dessus dans la bergerie » – s’est déclaré car il a décidé de vermifugé plus tard en raison des fortes chaleurs du printemps.
Le virus de Shmallenberg. Le virus de Schmallenberg est un nouveau virus qui a été identifié en novembre 2011 en Allemagne sur plusieurs échantillons provenant de bovins et ovins présentant des symptômes atypiques par rapport aux maladies connues. Chez les ovins, les symptômes sont uniquement observés chez les agneaux qui ont été infectés au cours de la gestation de la brebis. Des avortements, de la mortinatalité et des malformations congénitales sont ainsi observés. Seul un traitement symptomatique des animaux atteints est possible: il n'existe actuellement aucun vaccin ni traitement spécifique pour le virus de Schmallenberg. La transmission du virus s’opère par des moucherons ou des moustiques.


A ma connaissance, le virus de Shmallenberg a touché les premiers élevages d’ardennais roux lors des agnelages du mois de janvier et de février. Dans un premier temps, alors que les agnelages ne faisaient que commencer, certaines brebis ont avorté un peu plus régulièrement ; néanmoins, il n’y avait pas de quoi inquiéter véritablement les éleveurs : il y a toujours, surtout dans les élevages professionnels, plusieurs avortements sur l’année et la maladie de Shmallenberg n’était alors pas encore connue. Elle le serait une quinzaine de jours plus tard lorsqu’à côté des avortements à répétition, les brebis mirent au monde des dizaines d’agneaux aux terribles malformations. D’après les éleveurs rencontrés à ce moment – ils ne parlaient d’ailleurs plus que de ça et suivaient très attentivement tout ce que la presse pouvait en dire et toutes les nouvelles informations sur le sujet – les malformations touchaient essentiellement les articulations. Ces dernières se rigidifiaient complètement dans des distorsions étranges qui ont rendu beaucoup d’agnelages très compliqués pour les brebis. La colonne vertébrale se plaçait souvent « presque à l’extérieur du corps » m’indique Jules Lucy ; la bouche est difforme signale également Thierry Mulders : la mâchoire inférieure dépasse de quelques centimètres le bourrelet du haut. Il a retrouvé des agneaux qu’il décrit comme « de vraies bouillottes » : tous les membres étaient confondus. Contrairement à l’habitude prise, de nombreux éleveurs ont dû « intervenir » afin de « tirer l’agneau » et aider leur brebis lors des agnelages. Les éleveurs participent alors à l’effort de recherche en amenant les agneaux morts dans différents centres de l’ARSIA et chez les vétérinaires de l’ULG également.


      1. Le maternage, l’excrémentiel et l’humilité devant la nature


D’après Michelle Salmona, ces dimensions de soin aux animaux, tout à fait cruciales dans le métier d’éleveur, le place dans un rôle « féminin ». Elle consacre tout un petit paragraphe de son livre à cette question qu’elle intitule significativement : « Nourrir, soigner, nettoyer, faire naître, faire reproduire. Les dimensions féminines-domestiques-démiurgiques de la relation de l’éleveur à l’animal ». A ses yeux, dans ces différents rôles de prise en charge et de maintien en bon état du corps organique des animaux, l’éleveur « comme la mère/épouse est du côté du travail féminin » : nourrir, panser, soigner les plaies et les blessures, veiller à la nourriture, nettoyer l’étable et sortir le fumier, assister les bêtes dans la parturition et la mort sont des rôles de soin et de souci traditionnellement dévolus à la femme. Elle compare d’ailleurs régulièrement l’éleveur à la « nourrice » dont le sommeil est parfois léger et qui peut se relever plusieurs fois la nuit afin de surveiller une bête dont le vêlage par exemple s’annonce délicat. C’est cette dimension organique de l’élevage qui explique que le berger est du côté des forces sombres, obscures et des pouvoirs magiques.
Cependant, comme on l’a signalé plus haut, l’élevage se caractérise aussi par le contrôle et la maîtrise de la reproduction des animaux et, d’une manière plus générale de leur vie. Ce contrôle, cette maîtrise sur la vie place d’après elle l’éleveur dans une position démiurgique. Il s’agit cependant d’un démiurge particulier car il a constamment affaire aux dimensions les plus organiques de la vie (il suffit de regarder les photos des avortons atteints de Shmallenberg) ; il a souvent affaire à « l’excrémentiel, la pourriture, l’abject, la lutte avec la mort ». Afin de rendre compte de ces deux dimensions, celle du démiurge et celle de la souillure organique, elle parle des éleveurs comme de « démiurges souillés ». Il est par ailleurs tout à fait intéressant de constater que cette « souillure », ce rôle « excrémentiel » de l’éleveur est loin de s’être estompé avec la « modernisation » de l’élevage. C’est sans doute – comme le film Cochon qui s’en dédit de Le Tacon le montre radicalement – dans ces élevages appelés « scientifiques » que ce caractère organique et excrémentiel est le plus présent. Paradoxalement, la rationalisation et l’aseptisation de l’élevage a accru et intensifié son caractère organique16. Les animaux de plus en plus enfermés dans des espaces restreints donnent une place de plus en plus importante à cette dimension. C’est un point que Jocelyne Porcher souligne lorsqu’elle indique que les « productions industrielles » sont des usines de la mort et que la mort est présente partout dans presque toutes les manipulations engendrant un stress et une angoisse très importante des travailleurs. Quelques années plus tôt, Salmona faisait le même constat en indiquant que :
« L’excrémentiel, l’abject, la lutte avec la mort n’ont pas disparu avec la modernisation, ils se sont amplifiés, exaspérés. […]. D’autre part, un déséquilibre se produit dans la possibilité de récupération de l’angoisse et de la fatigue nerveuse emmagasinées dans la réalisation de ces rôles de démiurge souillé. Les autres rôles techniques qui introduisaient une respiration dans cette relation à la création de la vie et le corps à corps avec la mort et la maladie, se réduisent lentement, s’estompent ; les animaux sont de plus en plus enfermés, on les déplace peu. Le moment de nutrition était un moment d’observation et en même temps un moment de pause et de satisfaction car on contrôlait en leur donnant la nourriture que tout allait bien »
Dans l’élevage d’ardennais, ces moments de respiration sont encore nombreux : donner à manger reste un moment où l’éleveur prend le temps d’observer ses animaux, de vérifier que tout se déroule au mieux ; il prend également plaisir à simplement rester là auprès d’eux, à les regarder vivre. C’est un aspect très important pour les éleveurs hobbyistes comme pour les éleveurs professionnels. Lorsque les hobbyistes reviennent sur les raisons de leur activité d’élevage, ils mentionnent très souvent l’apaisement que le travail et la compagnie des animaux leur procure après leur journée. Les éleveurs professionnels parlent aussi très souvent du plaisir qu’ils ont de travailler avec leurs animaux : de les nourrir, de les observer, d’observer la nature dans laquelle ils évoluent…L’aspect organique du métier d’éleveur, s’il est bien présent, ne représente certainement pas le tout du travail.
Ceci dit, devant la vie dans son caractère le plus organique et devant les catastrophes – par exemple sanitaires – que les éleveurs peuvent rencontrer, ils font montre d’une attitude étonnante qu’ils présentent comme une qualité importante du métier d’éleveur : l’humilité devant la nature.
« L’élevage, c’est une école de l’humilité »
s’exclame Thierry Mulders juste après m’avoir expliqué les malformations essentielles des agneaux touchés par Shmallenberg. L’éleveur doit adopter une attitude humble devant la nature qu’il ne maîtrise jamais intégralement. Il ne peut pas – et c’est exemplairement le cas devant la maladie ou devant des épidémies – constamment et en permanence tout prévoir et tout programmer : il y a des choses qui lui échappent et qui surviennent sans cesse. Comme l’écrit Michelle Salmona, les éleveurs font donc preuve d’une véritable culture « de l’aléa ».
« L’éleveur est capable de supporter des situations très difficiles – épidémies, accidents –, qui concernent l’animal et anéantissent le travail minutieux, quotidien, de mois ou d’années parfois. […]. Il travaille à long terme et accepte l’aléa, la catastrophe ». (Salmona, p. 101-102)
Si cette culture de l’aléa et cette humilité devant la nature s’expriment de manière paradigmatique devant de grandes catastrophes, elles animent le travail de l’éleveur dans ce qu’il a de plus quotidien. Thierry Mulders évoque cette humilité lorsqu’il constate à quel point la frontière entre la vie et la mort est parfois ténue : les animaux peuvent très vite basculer d’un côté ou de l’autre alors que rien ne le laissait présager. Il raconte alors à quel point il est fasciné par la capacité de reprise des agneaux roux. Parfois, lorsqu’il a fait très froid, ils naissent en hypothermie. Tous les signes avant-coureurs de la mort sont présents : leurs réflexes sont éteints et ils se laissent complètement aller. Seuls leurs yeux témoignent de la vie qui les anime encore : en « tapotant » l’œil, il réagit toujours. Néanmoins, dans beaucoup de cas, il suffit de donner à l’agneau un peu de colostrum et de le placer sous une lampe chauffante : deux heures plus tard, on peut les regarder debout en train de téter. Aux yeux de Thierry Mulders, c’est incroyable : tu les croyais presque morts, tu ne savais même pas vraiment si ça valait la peine de faire quelque chose et tu les vois presque gambader. Du coup, il ne laisse pas partir les animaux comme ça : il essaie toujours de faire quelque chose, de se battre pour les sauver.
« J’essaie toujours, je ne laisse jamais tomber ».
Parfois, il arrive qu’il n’y ait plus rien à faire, mais parfois tu peux également être surpris : tu ne sais rien dire à l’avance. L’élevage renchérit Jules Lucy :

« Ce n’est pas une science exacte ».
L’éleveur est rompu à l’imprévu, l’inattendu, l’aléatoire. Ils réajustent et rééquilibrent en permanence leur travail aux conditions qui changent. De même, ils peuvent saisir une situation qui se présente brusquement, d’un coup, et qui permettra la réalisation d’une tâche. Ils répondent aux incidents, trouvent des solutions. Comme l’indique Michelle Salmona :
« Avec les animaux domestiques comme avec les bêtes sauvages, il est parfois nécessaire d’agir très rapidement, saisir une opportunité au moment le plus imprévu et l’utiliser pour réaliser des tâches délicates/complexes dans un temps très cours, avec une grande précision »
Cette humilité devant la nature et cette culture de l’aléa imposent aussi aux éleveurs un mode de réflexion « par le négatif » : il s’agit de travailler et de repenser sans cesse l’organisation de l’exploitation à partir des erreurs. C’est un métier dans lequel il faut méditer les erreurs et travailler à partir d’elles car elles sont riches d’enseignements, explique Thierry Mulders17.


      1. Les statuts sanitaires : le MAEDI et la scrapie


L’ARSIA intervient en ce qui concerne la lutte volontaire contre le MAEDI VISNA ; le site de l’association explique aux éleveurs comment obtenir de l’AFSCA le statut « Indemne de MAEDI ». Le MAEDI est une infection virale qui n’affecte que les moutons. Les jeunes agneaux s’infectent via le sang et le colostrum maternels. L’infection des animaux adultes est moins fréquente. Les premiers symptômes sont assez tardifs et apparaissent le plus souvent à partir de l’âge de trois ans. Le MAEDI est presque exclusivement un problème pulmonaire et respiratoire. On l’appelle également ‘‘maladie de l’halètement’’. La maladie évolue lentement : les moutons atteints présentent une respiration difficile, maigrissent et finissent par mourir. Il est possible de participer volontairement à un programme de lutte contre le MAEDI dans lequel les animaux infestés, dépistés par des analyses de sang, sont systématiquement éliminés.
Les éleveurs qui souhaitent obtenir le statut doivent d’abord s’engager à travers un contrat écrit (modèle à télécharger sur le site de l’ARSIA) qu’ils doivent renvoyer à l’Inspecteur vétérinaire de l’UPC concernée. Dans ce contrat, il désigne un vétérinaire d’exploitation qui sera chargé des prises de sang pour l’analyse et le contrôle de l’inventaire. L’éleveur s’engage à respecter tous les contrôles administratifs et sérologiques prescrits. Les animaux faisant l’objet du statut doivent impérativement être identifiés et enregistrés dans SANITEL. Dès que le contrat entre en vigueur, l’éleveur est soumis à trois obligations : 1) un inventaire doit être tenu reprenant les mouvements du troupeau et toutes les informations sanitaires concernant les animaux. Cet inventaire peut servir d’inventaire sanitaire pour la fin de l’année ; 2) seuls des animaux indemnes peuvent être introduit dans l’exploitation ; 3) aucun animal ne peut participer à un rassemblement avant que le statut ne soit obtenu et l’éleveur ayant obtenu son statut doit tenir un tableau (à télécharger sur le site de l’ARSIA) reprenant les rassemblements auxquels il a participé et avec quels animaux. Les examens sérologiques vérifiant si l’animal a été en contact avec le virus sont effectués dans les laboratoires de l’ARSIA. L’exploitation qui introduit pour la première fois un contrat de participation doit faire un contrôle sérologique complet du troupeau. Ce contrôle consiste en deux examens dans un intervalle de 6 à 12 mois de tous les animaux âgés d’un an et de plus. En cas de résultat favorable, le statut peut être délivré. En cas de résultat défavorable, l’éleveur doit prévenir l’Inspecteur vétérinaire de l’UPC. Celui-ci vient et marque à l’oreille droite par une incision tous les animaux testés positifs et éventuellement leur descendance. Ces animaux doivent être isolés et éliminés de l’exploitation dans les 4 semaines (vente et abattage). Un nouvel examen sérologique complet est effectué au plus tôt 6 mois plus tard. Lorsque tous les examens sérologiques ont été effectués, si les résultats sont négatifs, l’éleveur peut faire sa demande de statut ; l’attestation est valable un an. Une prolongation pour deux ans peut être obtenue après un examen sérologique unique qui consiste en un prélèvement de sang à tous les animaux âgés d’un an et plus18.

Le statut est intéressant dans la mesure où les animaux reconnus indemnes peuvent participer aux concours, aux foires, aux expositions…Les éleveurs professionnels, qui possèdent de grands troupeaux, ne cherchent guère à obtenir ce statut qui leur coûterait trop cher. Seuls certains éleveurs sélectionneurs passionnés de sélection et de concours cherchent à obtenir ce statut particulier. Il s’agit, dans la très grande majorité des cas, d’éleveurs ayant élevé ou élevant toujours parallèlement à leurs moutons ardennais, d’autres races ovines et participant depuis de longues années aux concours. Souvent, ils sont investis dans ce qu’ils appellent « le monde du mouton ». Le statut MAEDI leur pose certains problèmes concernant la consanguinité des animaux car ils ne peuvent introduire dans leurs élevages que des béliers indemnes également. Or, le choix est restreint puisque ces éleveurs se comptent, en Wallonie, sur les doigts de la main. Ils pestent et jurent donc fréquemment lorsqu’un mâle sort du circuit comme ce fut le cas cette année avec Istambul, fils de Fagnard ; ce bélier à la crinière majestueuse a effectivement quitté le réseau MAEDI pour entrer dans l’exploitation d’un professionnel non indemne. A moins de le faire passer par un « élevage tampon », ils ne peuvent le récupérer. A ma connaissance, si certains d’entre eux ont pratiqué ce type d’astuce administrative pour introduire de nouveaux animaux dans leurs élevages par le passé, aujourd’hui, seul le nouveau président de la commission raciale, Eric Bodeux, en possède un.

L’ARSIA participe également au statut indemne de scrapie. La scrapie, c’est l’EST du mouton (l’encéphalite spongiforme transmissible), communément appelée ‘’la tremblante’’. C’est l’équivalent ovin de la ‘‘vache folle’’. Les statuts peuvent être de niveau 1 et de niveau 2 ; ils sont délivrés par l’AFSCA. Le statut de niveau 1 indique que tous les ovins du troupeau ont le génotype ARR/ARR (soit sur base d’analyse du génotype, soit sur base de l’ascendance) ; le statut de niveau 2 indique que tous les agneaux descendent de béliers génotypés ARR/ARR. Les génotypages qui permettent d’indiquer les animaux ‘‘double ARR’’ ne peuvent être effectués que dans certains laboratoires agréés par l’AFSCA. Les prélèvements du matériel biologique (le sang ovin) peut se faire soit par un vétérinaire, soit pas une personne spécialement désignée à cette fin par les associations d’élevage. Ainsi, une personne peut être chargée par l’AWEOC d’effectuer les prélèvements sanguins. Seul un éleveur wallon inscrit à la commission raciale possède pour son élevage d’ardennais un statut de niveau 1.

Au sujet de ce statut, les éleveurs ont des opinions qui divergent ; comme nous le verrons tout à l’heure lorsqu’il sera question des pratiques de sélection, ils semblent de plus en plus nombreux à se méfier de ce type de statut. La sélection orientée sur le génotype ARR/ARR, répandue dans certains élevages il y a encore quelques années, semble fortement régresser.
1   2   3   4   5   6   7   8

similaire:

Grille d’analyse socio-technique de la race ardenais roux iconAnnexe 1 : Grille d’analyse des films

Grille d’analyse socio-technique de la race ardenais roux iconRecherche du laboratoire umr stef de l’ens cachan «Analyse des articles...
«Analyse des articles publiés dans la revue Technique Art Science (T. A. S.) (1946-1977)»

Grille d’analyse socio-technique de la race ardenais roux iconNotre grille de lecture européenne serait fausse, on ne doit pas...
«chrétiens» comme eux. (Philippe Hitti, Histoire des Arabes – grille de lecture arabe et non musulmane)

Grille d’analyse socio-technique de la race ardenais roux iconQuand un premier ouvrage est paru en mai 1987 pour retracer l’histoire de
«développement durable». La relecture des événements prend ainsi un sens tout à fait stimulant puisqu’il faut les soupeser à l’aune...

Grille d’analyse socio-technique de la race ardenais roux iconAnalyse critique du champ socio-politique des risques techniques et sociaux
«comportemental» du risque a évolué. IL a été repris en tant que tel dans le vaste secteur des idéologies de masse pour situer moralement...

Grille d’analyse socio-technique de la race ardenais roux iconEmergence, succès et limites de la thématique de l’exclusion
«un Français sur dix». Cette même année 1974 un autre haut fonctionnaire, Lionel Stoléru, informé des analyses et initiatives américaines...

Grille d’analyse socio-technique de la race ardenais roux iconLa race bovine Rouge des Prés a 100 ans
«La Rouge des prés – Maine-Anjou, une terre, une race, un produit» Editions France Agricole (2005)

Grille d’analyse socio-technique de la race ardenais roux iconRepenser les rapports sociaux de sexe, de classe et de “race” dans la mondialisation néolibérale
«travail considéré comme féminin», qui modifie simultanément les rapports sociaux de sexe, de “race” et de classe

Grille d’analyse socio-technique de la race ardenais roux iconLitterature : analyse et pistes didactiques pour les chemins de la memoire 2009
Arts. Succession de dessins, avec ou sans texte, destinés à former un récit. Arts. Technique de narration utilisant une succession...

Grille d’analyse socio-technique de la race ardenais roux iconConseil écoles-collège Grille de préparation






Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
h.20-bal.com