Grille d’analyse socio-technique de la race ardenais roux





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Les « manipulations » des animaux



      1. Conduire et se laisser conduire : « Se mettre à la hauteur des animaux »

La vie des animaux est rythmée par diverses « manipulations » : les déplacements de prairies en prairies, le soin des pattes et des ongles, la tonte, le bouclage des agneaux, les expertises…Ces événements qui structurent la vie des animaux tout au long de l’année sont l’occasion d’une rencontre plus ou moins rapprochée entre les animaux et leurs éleveurs. Comment se déroulent ces rencontres ? Comment les éleveurs et les animaux les mènent-ils ?

A cet égard, le terme générique de « manipulation » employé par les éleveurs pour définir ces différents moments qui les rapprochent des animaux parfois dans un contact physique très resserré, est intéressant. En effet, à suivre Raphaël Larrère, il faut distinguer la « manipulation » de la nature de son « artificialisation ». Si la « manipulation » s’accorde avec le modèle technologique du « pilotage » du vivant, l’ « artificialisation » correspond à celui du « démiurge ». A l’inverse du pilote qui manipule la nature en s’inscrivant dans des processus qu’il essaie d’orienter à son avantage, mais dont il sait qu’il ne peut les maîtriser intégralement, le démiurge tâche de construire et de fabriquer la nature en exerçant sur elle un contrôle et une maîtrise achevée. Ne n’y trompons-nous pas cependant : le modèle du pilotage implique bel et bien une forme de maîtrise et de contrôle de la nature ; simplement, cette maîtrise s’effectue en s’inscrivant dans les processus naturels en vue de les orienter et non en essayant de les fabriquer de toute pièce. Le contrôle s’effectue depuis l’intérieur de la nature, à partir de ses processus et de son activité propre que l’homme essaie de guider à son avantage, mais qu’il ne fabrique et ne contrôle donc jamais définitivement. La maîtrise est toujours partielle puisqu’elle s’établit dans la reconnaissance de la dynamique propre de la nature qu’elle essaie simplement d’orienter.

Les diverses « manipulations » que j’ai pu observer s’ajustent à ces réflexions de R. Larrère et s’inscrivent indéniablement majoritairement dans le modèle du pilotage du vivant. En effet, lorsqu’il doit opérer une manœuvre avec ses animaux, l’éleveur ne maîtrise et ne contrôle jamais l’opération de manière absolue et définitive : au contraire, il semble s’inscrire, s’appuyer et utiliser les mouvements des animaux pour les guider à son avantage, pour les orienter. La maîtrise qu’il exerce sur eux s’inscrit dans leur dynamique de mouvement propre. L’éleveur se présente comme un « pilote » et non comme un « démiurge ».

Pour le dire autrement et dans les termes de Jocelyne Porcher et de Vincianne Despret, les manipulations des animaux sont l’occasion d’une véritable « collaboration » dans le travail et de multiples « négociations » entre les hommes et les bêtes. D’après elles, c’est précisément cette « collaboration » qui a disparu dans les « productions industrielles » pour laisser place au seul modèle démiurgique de la machine ; or, on ne collabore pas avec une machine, on la commande. Se faisant, le rapport à l’animal devient éminemment brutal et problématique car les dynamiques vitales des animaux se retournent contre l’éleveur dans une forme de résistance : les animaux ne veulent plus collaborer au travail. C’est l’attitude inverse – une sorte d’accompagnement – que nous avons pu quant à nous observer le plus souvent.

C’est sans doute chez Marc Morren, le berger des Hautes-Fagnes, que cette attitude s’observe le plus clairement ; c’est à travers une formule qui ponctue régulièrement son discours qu’il exprime ce rapport singulier avec ses animaux lorsqu’il doit les « manipuler ». D’après Marc Morenn, être un bon éleveur – et cette idée est revenue à plusieurs reprises dans d’autres entretiens – réclame diverses qualités : aimer ses animaux, être calme, être patient. Ces qualités permettent alors à l’éleveur de :

« Se mettre à la hauteur des animaux ».

Se « mettre à la hauteur des animaux », c’est accompagner le mouvement des brebis et non pas le contraindre. Il décrit cette attitude en détail lors d’une manipulation précise. Cette année m’explique-t-il, le troupeau souffre beaucoup de l’humidité des prairies ; résultat : les animaux, dont les pieds sont attaqués par le piétin, ne parviennent plus à s’appuyer posément dans le sol et boitent. Afin de lutter contre l’infection, les pieds doivent être désinfectés, traités. Par conséquent, dans les « prairies parking » qui bordent la bergerie à l’orée de la Fagne, il rassemble la moitié de son immense troupeau dans un parc mobile dont les brebis ne peuvent s’extraire qu’en franchissant un pédiluve dans lequel se trouve, mélangé à l’eau, une solution désinfectante. Les brebis sont donc amassées et relativement serrées dans le parc mobile et elles doivent pour s’en sortir, une par une, traverser le pédiluve. C’est ce moment-là que Marc Morren choisit pour m’expliquer qu’une telle manipulation se déroule au mieux si on se met « à la hauteur des animaux ». Se mettre à la hauteur des animaux, c’est en fait adopter le point de vue de la brebis : si un individu refuse de franchir le pédiluve, « il y a toujours une bonne raison » me dit-il. Du coup, il ne faut certainement pas brusquer la bête et la forcer à traverser. Cette attitude – l’attitude d’une maîtrise extérieure – ne fait que stresser les animaux : apeurés, ils résisteront à la manœuvre. Il faut non par les contraindre, mais comprendre de l’intérieur leurs résistances et travailler à partir d’elles en les levant une à une afin qu’ils traversent lentement le pédiluve. L’adoption de cette attitude comporte en effet une conséquence frappante concernant la temporalité : dans le pédiluve, le temps s’écoule au rythme des animaux et non des hommes, ou plutôt dans un rythme de travail commun. D’où, selon Marc Morren, l’importance de la patience dans le métier d’éleveur.

Michelle Salmona considère avec beaucoup de soin ces activités où l’initiative est partagée, négociée entre les éleveurs et leurs animaux. D’après elle, « les éleveurs font sans cesse référence à ce double mouvement des hommes avec leurs bêtes, de guidage et d’attention à l’initiative de la bête et de respect de ces initiatives ». Il s’agit de situations de « renversement, d’alternance des pouvoirs et des demandes » au cours desquelles l’éleveur accepte « d’être médiateur, support » et non pas « acteur, initiateur ou maître du phénomène ». Elle compare ce mode de la relation à celui que le potier entretient avec le feu et sa cuisson : « Le potier sait que c’est le feu, sa qualité, son intensité qui permettront la transformation de ses poteries. Il n’est qu’un médiateur, le travail de transformation se fait sans lui, hors de lui, à partir de phénomènes dont il n’a pas toutes les données et qu’il ne contrôle qu’en partie, conception proche de celle que Jean-Pierre Vernant décrit chez les artisans grecs : l’art du renoncement à la compréhension et à la maîtrise du phénomène auquel on participe » (M. Salmona, p. 160).

Par ailleurs, elle consacre tout un paragraphe à cette question de la patience – de ce qu’elle appelle « la lenteur » – ; il s’agit là d’un savoir-faire qui, intimement lié à un savoir affectif, ne peut s’apprendre que partiellement. D’après elle, « le travail avec le vivant induit, exige des comportements qui sont dévalorisés dans l’univers industriel et dans la pensée dominante : la lenteur, notamment. En effet, tant avec le petit enfant, le malade ou l’enfant, pour réussir certaines tâches, il faut savoir respecter le rythme du vivant et soi-même être capable d’agir avec lenteur. […]. L’acception de l’inactivité, de ne rien faire, attendre, patienter. Cette ‘‘habileté’’ très importante dans des séquences précises de la chaîne d’activités propres à l’élevage (par exemple, le vêlage, la reconnaissance des agneaux par la mère) est capitale. Tous les éleveurs insistent sur le fait que ‘‘faire’’ dans certaines situations de travail, diminue l’efficacité, introduit du désordre (reconnaissance difficile des agneaux si on agit) et fait prendre des risques à la vache (vêlage à la machine, qui risque de déchirer la vache car trop précipité). En effet, avec le vivant, le phénomène trouve sa résolution non par une action, mais par un effacement de la scène de l’action (se taire, ne pas bouger, faire le mort, se dérober, se retirer), par un non-agir ». (Salmona, Les paysans français, p. 134)

Ces négociations apparaissent aussi de manière frappante dans tous les déplacements des animaux orchestrés par l’éleveur. Ces déplacements concernent alors le corps de l’éleveur et celui de ses brebis. Les déplacements d’animaux – par exemple, le transfert d’un lot de brebis d’une loge à l’autre dans la bergerie en vue de leur expertise ou de la tonte de leur toison – peuvent effectivement être décrits comme une forme de danse entre l'éleveur et ses bêtes puisqu’ils réajustent en permanence leurs mouvements, s’ajustent et s’accordent les uns et les autres. Le corps de l’éleveur et celui des brebis ne cessent de se répondre et c’est depuis cette dynamique que l’éleveur oriente et conduit les mouvements de ses animaux. A nouveau, il s’agit bien de s’appuyer sur la dynamique corporelle propre des brebis et du troupeau afin de l’orienter, de la piloter.

Marc Morren explique les ressorts de cette dynamique corporelle lorsqu’il décrit les déplacements du troupeau. A observer le mouvement des brebis, il s’est souvent demandé si elles ne pouvaient pas lire dans son esprit…en effet, elles semblent parfois pré-voir et devancer ses intentions. Elles se comportent en fonction de la décision qu’il vient d’adopter mais qu’il n’a encore manifesté d’aucune manière…Néanmoins, constate-t-il, ce n’est pas d’une telle communication qu’il s’agit : les animaux sont à l’écoute des mouvements imperceptibles du corps de l’éleveur et y répondent en permanence. C’est la raison pour laquelle il faut adopter des gestes calmes, posés, clairs et retenir sa nervosité et son agacement. Il décrit donc une subtile négociation corporelle qui permet aux brebis et à l’éleveur de fonctionner et de se déplacer ensemble.
Conduire et se laisser conduire, collaborer, négocier…des expressions qui toutes permettent de décrire le subtil rapport de « maîtrise dans la déprise » ou de « prise dans le lâcher prise » que l’éleveur entretient quotidiennement avec ses animaux. D’ailleurs, d’après Mélanie sa compagne, c’est là une règle qui ne s’applique pas strictement aux déplacements et aux manipulations, mais à l’élevage d’une manière plus générale. Etre éleveur, c’est observer et écouter les animaux – autrement dit, adopter leur point de vue et traduire leur comportement – afin de pouvoir répondre à leurs besoins. Ainsi renchérit Marc Morren, les brebis qui sautent l’enclos régulièrement peuvent signaler que la nourriture commence à manquer et qu’elles ne trouvent plus ce dont elles ont besoin. Il s’agit alors de les transférer dans un autre parc. De même, lorsqu’elles mangent parfois certaines herbes, certaines plantes, cela peut être l’indication d’une carence alimentaire à laquelle il faut remédier. Dans ce même esprit, Christian et Fabienne Mulders ont remarqué que leurs brebis léchaient parfois le sol, les pierres où se mangeaient la toison l’une l’autre : c’est le signe pour eux qu’elles manquent de sels minéraux et qu’il faut intervenir. Dans le même esprit, ils savent que si les brebis accourent à l’entrée de la réserve pour les accueillir, c’est qu’elles meurent de faim.
« Etre éleveur, c’est cela, c’est suivre les indications que les animaux te donnent » explique Mélanie.
Comment illustrer mieux que par ces explications ce que disent Jocelyne Porcher et Vincianne Despret, à savoir que les éleveurs sont des traducteurs ?
« Traduire les habitudes, les préférences ou les volontés des animaux fait partie des compétences de certains éleveurs. Leur travail peut d’ailleurs être décrit comme un jeu subtil de négociations des volontés avec les animaux dont ils ont la charge. Ce phénomène est particulièrement visible si on observe la manière dont les éleveurs conduisent et se laissent conduire par les brebis lors des pâturages, c’est-à-dire la manière dont le trajet se décide. On remarque que si le berger a bien une idée précise de celui qu’il veut emprunter, la décision semble en fait beaucoup plus flexible. Le berger, en effet, peut aussi faire confiance à ses brebis les plus anciennes, qui choisissent des lieux qu’elles reconnaissent. On peut penser qu’elles savent y trouver telle plante particulière ou telle herbe aux vertus médicinales dont leur organisme peut avoir besoin, ce que le berger ne perçoit pas nécessairement ».
Marc Morren semble incarner de manière paradigmatique cette posture de négociations, de collaboration D’après lui, si les négociations et les collaborations sont possibles, c’est que ses moutons sont particulièrement apprivoisés et ne craignent nullement leur éleveur. C’est une idée qui semble partagée par Bernard Convié : le caractère sauvage et farouche des animaux ne permet pas de mettre en place des rapports négociés et une vraie collaboration dans le travail. Le tempérament sauvage de l’ardennais déconstruit parfois la relation avec l’éleveur. Ainsi, il ne peut penser une seconde déplacer les ardennais d’une réserve à une autre sur les chemins avec son chien : il doit systématiquement avoir recours à la bétaillère ce qu’il déplore et regrette. Il préfère le contact qu’il entretient avec les moutons mergelland, plus calmes et plus paisibles avec lesquels des rapports négociés sont plus évidents. Lorsqu’il faut changer les moutons de pâture, il peut le faire à pied, avec son chien : les moutons le suivent en troupeau. Il marche devant et il sent et entend le troupeau qui marche derrière lui et qui répond à ses gestes.
Dans cette collaboration avec le troupeau tout entier durant les déplacements, comme Jocelyne Porcher et Vincianne Despret l’on souligné, le rôle de « la meneuse » est très souvent mis en avant.
« Si on devait dessiner les caractéristiques de celle qui se produira comme meneuse, généralement différente de la dominante, on pourra remarquer que ce sont souvent des vaches plus téméraires, intelligentes et dégourdies qui se révèlent particulièrement douées pour entretenir des relations de confiance avec l’humain. La meneuse, alors reconnue comme telle par les autres vaches et par l’éleveur, se propose en prenant systématiquement la première place dans le troupeau. Si l’éleveur veut changer de pâturage, c’est avec elle qu’il négocie : le troupeau suivra. Mais c’est aussi elle qui dictera le bon rythme de la marche et c’est à ce rythme que l’éleveur laissera conduire le troupeau. L’éleveur a appris à faire vouloir certaines choses à la meneuse, qui fera vouloir à ses congénères ; le faire-vouloir s’inverse quand il s’agit du rythme ».
De la même manière, la brebis « meneuse » est décrite par les éleveurs comme une brebis plus curieuse, plus intéressée par l’homme et qui « communique mieux avec lui ». D’après certains il s’agit souvent d’une agnelle biberonnée qui conserverait toujours une attache particulière avec les humains, mais il n’en va pas toujours ainsi. Un éleveur, particulièrement attentif aux relations que nouent les animaux à l’intérieur du troupeau, nous indique que s’il vend sa meneuse, une autre émerge du groupe : d’après lui, il existe des positions dans le troupeau qui doivent être investies par l’une ou l’autre brebis. Quoi qu’il en soit, dans un troupeau, on trouve toujours une « meneuse » qui va établir un contact plus franc avec l’homme et entraînera ses congénères à la suivre. Tous les éleveurs remarquent que c’est une grande aide dans leur travail de manipulation des animaux : ils négocient avec la meneuse et, le plus souvent, le reste du troupeau suit le mouvement. C’est d’ailleurs une brebis dont ils ne se débarrassent pas aussi facilement. Ainsi, dans le troupeau de Jules Lucy et pour une raison qu’il ignore, la brebis 36 74 est particulièrement « familière » avec les hommes et recherche toujours leur contact et même…leurs caresses. « Comme un chien ! » s’exclame parfois Jules Lucy. C’est une brebis qu’il ne réformera pas de sitôt car elle lui est d’une grande aide et permet de faciliter le contact et le déplacement du troupeau tout entier. Sans l’appui d’une meneuse, déplacer un troupeau de mouton relève de la gageure.


      1. Tactiques et stratégies diverses : la disparition, la ruse, la violence, la douceur


On trouve d’autres types de rencontres avec l’animal. Certaines activités réclament une forme de disparition et de quasi-absence de l’éleveur. Par exemple, lorsque l’éleveur souhaite identifier les agneaux d’une brebis afin de compléter ses registres et procéder au bouclage, il doit s’absenter de la scène et observer simplement les interactions entre les animaux. A nouveau, ce sont les animaux qui ont l’initiative et qui sont maîtres de l’action. L’éleveur s’assied simplement dans un coin de la bergerie et observe le manège des animaux afin de détecter quel agneau appartient à quelle brebis. Différents signes peuvent mettre l’éleveur sur la voie (par exemple, le fait que certains agneaux s’endorment près de brebis durant la sieste) ; cependant, le seul signe vraiment décisif est l’allaitement de l’agneau (en éliminant systématiquement les « agneaux tricheurs » qui tètent plusieurs brebis : on les reconnaît car ils leurrent la brebis en attrapant ses mamelles par l’arrière et non par le côté). C’est à ce moment seulement que l’éleveur intervient – rapidement alors – afin de boucler l’agneau et de noter le numéro d’identification de sa mère. L’assistance à l’agnelage est aussi une opération où l’éleveur n’a pas l’initiative : l’initiative revient d’abord à la brebis. Il observe simplement si l’agnelage se déroule sans difficultés. Ce n’est que s’il identifie un problème qu’il interviendra. Il s’agit à chaque fois de situations au cours desquelles l’éleveur doit apprivoiser la « lenteur », « l’art de ne rien faire » et accepter que les choses lui échappent en grande partie.
Les tactiques de leurre et de ruse sont très présentes également. Ainsi, j’ai assisté à diverses manipulations où le rôle de la « meneuse » était détourné par les éleveurs à leur profit : une brebis choisie au hasard par l’éleveur est ostensiblement entraînée dans le nouvel enclos où ses congénères doivent se rendre également. De la sorte, l’éleveur, en usant d’un leurre, essaye de détourner à son avantage les règles du troupeau d’après lesquelles « il suffit d’une seule » pour que l’ensemble du troupeau se mette en branle dans la même direction. Lorsque les éleveurs expliquent ce genre de stratégie, ils relatent souvent l’histoire des « moutons de Panurge ».
Les tactiques de contention et de violence sont aussi fréquentes. Par exemple, lorsqu’une brebis refuse d’adopter son ou ses agneaux (le phénomène se produit plus souvent lorsqu’elle en a plusieurs), l’éleveur peut provoquer ou forcer l’adoption en installant dans une loge étroite et fermée la brebis avec ses jeunes. De la sorte, l’adoption est en partie contrainte. Cette technique est usitée par plusieurs éleveurs. Thierry Mulders, dont les vieilles brebis sont encore fertiles mais incapables d’élever un jeune, contraint les antenaises plus fortes à adopter ces agneaux qui ne sont pas d’elles. Jusqu’à leur mort, les brebis portent encore des agneaux mais dont elles sont immédiatement séparées et qui sont adoptés par les antenaises. Christian et Fabienne Mulders sont de cette manière parvenus à faire adopter un petit agneau roux par une laitière belge ! Dans un registre un peu différent, Mélanie m’explique que les chiens doivent être dressés pour mordiller les brebis : les brebis doivent avoir peur du chien. C’est essentiel car, lorsqu’elles élèvent leurs jeunes, si elles ne craignent pas le chien, elles peuvent lui faire face et charger.
Si les techniques de contention des animaux (dans des parcs, dans des cages et des couloirs de contention) sont fréquentes, les éleveurs semblent répugner à la violence ; ils ne l’emploient que lorsqu’ils sont forcés ou si leur personnalité les y incitent. Par exemple, le tondeur Sébastien y recourait aisément : le contact, rapproché et physique lors de la tonte, était brutal, ponctué de coups et d’injures. Le contraste était frappant avec le second tondeur que je pouvais entendre parler doucement aux brebis pour les calmer. Souvent, les éleveurs considèrent en effet qu’une qualité fondamentale du métier est la douceur avec les animaux. Quand ils déplacent les bêtes, les tondent, les pèsent, il n’est pas rare que les éleveurs leur parlent et les caressent. Néanmoins, entre la violence nue et la douceur, l’attitude que les éleveurs m’ont semblé adopter le plus souvent est celle d’une sorte de « rudesse amicale » ; ce que Michelle Salmona a qualifié quant à elle de « violence bienveillante ». Le contact à l’animal peut alors se dérouler, non pas d’une manière simplement brutale ou violente, mais d’une façon plus « musclée ». Le rapport à l’animal d’élevage est doux, tendre et inquiet du bien-être de l’animal, mais c’est un rapport qui existe aussi sur fond d’une certaine « brutalité ». Les animaux sont alors poussés, tirés, retournés, jetés…
Ce rapport « musclé » à l’animal témoigne en même temps de la dextérité et de l’adresse des éleveurs dans la manipulation de leurs animaux qu’ils ne blessent que rarement. Ces joutes avec l’animal sont aussi parfois le moment d’une forme de jubilation du corps de l’éleveur qui se plaît, un peu comme le toréro, à prendre certains risques.
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