Thèse présentée à la Faculté des Lettres pour le Doctorat ès-Lettres





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Voyage autour du monde du Docteur Jean François Gemelli Careri a eu plusieurs fois les honneurs de la réimpression en Italie. En Angleterre, il a été de même pour l’Amiral Anson 1 qui a été traduit et lu dans l’Europe entière. En France, Le Gentil 2 a obtenu une grande faveur auprès du public par son « Voyage ». Ces voyageurs dont la mentalité est absolument la même, ont exposé des thèses analogues. Mais pour le public c’était de la nouveauté, parce que le style en est facile, plutôt banal, une espèce de « lecture pour tous ».

Les voyageurs, fraîchement descendus dans un pays, ont recueilli de ci, de là, partout avec empressement, des récits racontés par les gens qu’ils ont rencontrés. Et leurs soi-disant « Études de mœurs » ne sont autre chose que celles qu’ils ont ramassées dans les bas-fonds. « Pour si avisés qu’ils furent, dit un auteur, les voyageurs à cette époque ne pou­vaient vraiment comprendre des gens qu’ils entrevoyaient à peine, et dont ils savaient aussi peu la langue que ceux-ci ne connaissaient la leur ». C’étaient donc là de fort mauvaises conditions pour bien observer. Il en résulte qu’ils voulaient à tout prix, donner une signification précise ou un sens spécial de leur invention à une chose ou un fait auxquels ils n’avaient rien compris. Et par dessus le marché, ils aimaient souvent se faire passer pour des savants et à saisir une scène de vie particulière pour p.36 l’appliquer à toutes les contrées d’une Chine immense qu’ils n’ont point parcourue :

« Quun vaisseau européen abordât à un port de la Chine et y passât quelques mois, aussitôt les gens de l’équipage recueillaient avec avidité et jetaient sur le papier non seulement ce qui s’offrait à leurs yeux, mais encore tout ce qu’ils pouvaient ramasser dans les entretiens qu’ils avaient avec une populace assez peu instruite. De retour dans leur patrie, ils s’ap­plaudissaient de leurs découvertes ; et c’est sur des mémoires si peu fidèles qu’ils composaient leurs relations... 1.

Evidemment, Le Gentil était un des auteurs qui avaient écrit leurs mémoires de cette façon. Les Chinois dépeints par lui sont des hommes très polis, mais très faux, qui ne songent qu’à vous tromper. Il parlait quelquefois de leurs manières ridicules et de leur lâcheté. Comme ses collègues d’autre nations, il se plaignit d’être dupe des marchands des ports maritimes de la Chine. Il leur reprochait d’être malhonnêtes et de ne penser qu’à gagner de l’argent ; alors que lui il a oublié dans quel but il s’était embarqué pour aller si loin et dans quelles conditions il était forcé d’avoir des relations avec ces gens qu’il détestait. Ces descriptions des Chi­nois peu favorablement tracées par Le Gentil ainsi que les autres voyageurs, bien qu’elles aient été corrigées par des écrivains scrupuleux, n’en cau­sèrent pas moins, chez les lecteurs une prédisposition ; même jusqu’à présent, le peuple en a conservé encore l’habitude de ridiculiser les Chinois. Ayant peu de connaissance sur la Chine, Le Gentil était vraiment auda­cieux de faire des critiques très personnelles. Il dit notamment, à propos de la langue chinoise, « qu’il n’y a aucune langue qui soit plus pauvre en expression », que la peinture est exécutée par des mains « qui ne savent point mélanger les ombres d’un tableau, ni mêler ou adoucir les couleurs », et que « la sculpture n’a ni ordre ni proportion » etc. En outre, notre voyageur juge la philosophie ainsi :

« La philosophie chinoise ne mérite point non plus, à mon avis, tous les éloges que certains auteurs lui donnent. Elle n’a rien d’extraordi­naire, et que de peuples moins policés que les Chinois n’eussent pu facilement imaginer.

A son avis, encore, il est extraordinaire que les Chinois aient préféré la mort plutôt que d’accepter de se faire couper les cheveux à la manière p.37 des Mandchous, parce qu’ils sont, dit-il, superstitieux. Alors qu’il n’avait pas compris que c’est à cause de l’amour pour la patrie et la fierté natio­nale que les Chinois n’ont pas voulu accepter de suivre la mode des Mandchous. Chose plus singulière encore, l’auteur a vu dans un temple, vingt-quatre statues de bronze doré, qui représentent d’après lui, vingt-quatre philosophes, anciens disciples de Confucius 1.

Les récits continuèrent et quelques-uns rappellent les romans feuilletons. Il habitait dans un pagode assez longtemps et était avec les prêtres boudhis­tes en bons termes. Pour récompenser cette hospitalité et cette amitié, voici ce qu’il imagine devoir s’être passé dans ce temple et comment il juge ces bonzes.

« Nous avons souvent visité les bonzes de cette pagode, et ils nous ont toujours reçu avec plaisir. On peut entrer dans leurs temples en toute liberté. Néanmoins il ne faut pas chercher à satisfaire entièrement sa curio­sité, ni entrer dans les appartements où ils ne vous introduisent pas eux-mêmes, souvent lorsqu’on est mal accompagné ; car, les bonzes, à qui le commerce des femmes est interdit sous des peines rigoureuses, et qui en gardent souvent dans des lieux secrets, pourraient, dans la crainte d’être accusés, se venger d’une curiosité trop indiscrète 2.

C’est par haine contre une religion qui n’est pas la sienne que Le Gentil ridiculise les bonzes sans preuve ni raison. Comme le goût des lectures de récits exotiques était très vif au XVIIIe siècle, le public a dû accueillir chaleureusement les livres de voyages qui les divertiraient par des racontars. Il est évident que les esprits cultivés ne crurent pas à ces choses futiles dont ils n’avaient aucun profit à tirer. Mais le peuple ne pouvait pas ne pas se laisser influencer par cette sorte de contes. C’est ainsi que se formèrent deux conceptions différentes sur la Chine dans des esprits différents ; l’une est celle de la Chine plus civilisée peut-être encore que l’Europe, dans le domaine de la philosophie ; c’est la Chine des érudits présentée par les missionnaires ; l’autre est celle de la Chine absolument barbare ou ridicule ; c’est la Chine dépeinte au public par des voyageurs laïques et commerçants.

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CHAPITRE QUATRIÈME

HISTOIRE DE LA CHINE

Les différents ouvrages parus en France sur l’Histoire de la Chine
Traductions et Compilations, et Ouvrages originaux

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p.38 Pour comprendre le sens de ce qui s’offre aux yeux, ou de ce qui se passe dans la vie quotidienne, lorsqu’on se trouve dans un pays étranger, il est indispensable d’étendre ses efforts pour connaître, tout d’abord, son histoire. En effet, l’histoire d’un pays a un lien étroit avec la vie sociale de ses habitants.

Mais pour entreprendre des études historiques, le goût du travail ne suffit pas ; la méthode et les enseignements donnés par les grands maîtres fournissent beaucoup plus de précisions à des recherches trop vastes et embrouillées. Fourmont après des années de travail et d’études chinoises a dit ceci de l’histoire de la Chine :

« Les Annales Chinoises ne sont pas de ces lambeaux d’histoires épars ça et là, et à rejoindre à la façon des histoires Latines et Grecques : c’est 150 volumes au moins qui, sans la plus petite interruption, présentent de suite 22 familles et toutes ont régné 3, 4, 8, 10 siècles, etc... » 1. Les missionnaires, comme nous l’avons dit, les uns hauts dignitaires à
la cour de Pékin, les autres présidents ou fonctionnaires dans les tribunaux de mathématiques et d’astronomie étaient bien placés pour avoir des relations avec toute l’élite de l’Empire ; entre autres, les académiciens p.39 (Han-lin) par exemple. Ils avaient donc les occasions d’enrichir leurs connaissances dans les belles-lettres si tel était leur désir.

En France, dès le début du XVIIe siècle, l’une des tendances de la littérature fut bien l’introduction de l’exotisme dans les œuvres des romanciers, des conteurs et des dramaturges. Mais malgré le nombre des ouvrages parus dans ce genre, bien peu d’écrivains avaient réellement vu les pays dont ils parlaient. Leur unique source d’information vient assurément des relations des missionnaires et des voyageurs ; relations qui n’avaient souvent aucun fondement et qui marquait une prédilection pour les sujets futiles et sans importance. Les écrivains, pour mettre de l’hyperbole dans leurs ré­cits, se contentaient d’y ajouter comme véritable ce qui pouvait sortir de leur imagination. Ce qui fait que tout les récits qu’ils ont écrit sur les pays étrangers soi-disant authentiques, portaient le caractère des fables extrava­gantes. Ainsi une petite ville de Chine, dit Michel Baudier, a « de diamètre ou de longueur ce qu’un homme à cheval peut faire en un jour et sa longueur est la moitié de cela ».

Vers la fin du XVIIe siècle, en raison du développement des relations avec l’Extrême Orient, l’esprit cultivé eut déjà son opinion faite d’après les récits des missionnaires. On se rendit compte de la fantaisie dans les ré­cits de bien des écrivains, qui décrivaient de créatures étranges qui ne sont faites ni sur leur propre modèle, ni sur celui des autres et qui ne sont que des espèces humaines conjoncturales sortant de leur esprit. Il devint tout naturel que les écrits des missionnaires sur les chinois eussent plus de succès et fussent plus lus et appréciés par les intellectuels français. Il va sans dire que ces missionnaires eurent leur méthode de travail et leur but à atteindre. Ce but fut d’obtenir la sympathie des Européens pour les Chi­nois chez qui ils comptaient répandre l’Évangile. Ainsi, ils furent obligés de dire beaucoup de bien des Chinois auprès desquels, ils avaient leurs propres intérêts à défendre. C’est d’ailleurs toujours dans cette même inten­tion qu’ils parlaient des Chinois avec admiration. Le mot de stratagème nous semble un peu fort ; mais c’est bien une bonne méthode, dans la grande collection des Lettres Édifiantes, « d’entretenir l’estime qu’on a conçue pour cette nation et d’augmenter le zèle de ceux qui s’intéressent à la conversion d’une peuple si policé et si raisonnable ».

Les Lettres Édifiantes étaient une revue encyclopédique sur la Chine ; il y avait aussi d’autres voies de publicité. Mais une civilisation tant vantée par des lettres ne suffisait pas ; elle devait avoir des preuves incontestables p.40 et des faits reconnus. Leur confirmation ne consiste pas comme le pensent certains voyageurs à répandre un tas d’anecdotes où l’on amplifie dans un sens moral selon la manière de penser d’un Européen, mais d’étaler aux yeux de ceux qui cherchent à le savoir comment et pourquoi un peuple peut acquérir réellement l’estime des missionnaires qui ont voulu opiniâ­trement qu’on partageât leur appréciation et leur admiration. Les docu­ments sont là. Ces histoires vieilles de quatre mille ans ne sont point quelque chose de fabuleux. Il s’agit de les montrer en traduction. Ces monuments inébranlables démontrent que quelque peu une étonnante civilisa­tion pour effacer les doutes et pour confirmer la vérité de leurs écrits.

L’histoire qui a été traduite fut celle du P. Martini, Supérieur de la Mission à Hang-Tcheou. Il avait fait, en se servant comme bases des ancien­nes cartes chinoises, un atlas de la Chine, et la description qui s’y trouve, suivant toute apparence fut tirée du Kouang Yu Ky. On y remarque également un opuscule de Golius sur le Catai. Ce texte a été inséré sans les cartes dans le deuxième tome de la collection de Thévenot en 1659 sur « l’Histoire de la Chine », dont la première partie a été traduite en fran­çais par l’Abbé Pelletier en 1692.

C’est un des premiers ouvrages imprimés en Europe dans lequel on ait gravé des caractères chinois, et il a été longtemps le seul ouvrage tra­duit du chinois 1. Le P. Du Halde, dans la première partie de ses fastes, n’a donné autre chose que la traduction de l’ouvrage de Martini. « Jusqu’au P. Maillac, dit un critique moderne, on n’avait rien de mieux ni même d’aussi bon que Martini ».

En outre, de l’important ouvrage du P. Martini, il faut noter la tra­duction du P. Parrenin, qui, homme de sciences, a acquis l’estime de l’empereur Kanghi.

Son « Histoire de la Chine » était loin comme tant d’autres, d’être une histoire complète. C’était un petit recueil des époques reculées. Le mot de traduction ne nous semble pas exact ; mais c’est plutôt une version p.41 littéraire en français de l’histoire depuis Fou-hi jusqu’à l’empereur Yao 1 dont Mairan a publié un fragment.

L’Histoire complète de la Chine en traduction, à proprement parler, n’existait pas à cette époque et elle n’aurait jamais existé jusqu’à nos jours, car malgré l’érudition d’un Bouvet ou d’un Gaubil, la traduction directe leur aurait paru presque impossible tant par les allusions littéraires que par la particularité du génie de la langue chinoise. Une compilation d’après les documents tirés de bonnes sources leur semblait plus facile et plus sûre du succès. Cette méthode d’adaptation était vraiment le seul moyen pour que leur écrit fut conforme à l’esprit occidental non sans y glisser quel­ques lignes qui pouvaient favoriser leur propagande de la religion.

Parmi les histoires concernant l’Empire Chinois, celles du P. Gaubil eurent plus de valeur dans le domaine documentaire. « L’histoire abrégée de l’astronomie chinoise », parue en 1732, montre bien son érudition et ses minutieuses recherches dans l’étude des livres chinois. C’est un petit résumé, comme son titre l’explique bien, et qui donne seulement quelques notions sur ses travaux de science. Les dissertations qui suivent cette his­toire composent le Tome II des « Observations » rédigées et publiées par le P. Etienne Souciet. En 1739, Gaubil publia l’« Histoire de Gentchiskan », ouvrage très important et très savant, dont les sources étaient tirées pour la plupart des anciens livres chinois. L’influence du P. Gaubil était tellement grande que de Guignes écrivait plus tard en 1757 au Journal des Savants qu’« il est le plus grand savant des mis­sionnaires ».

Les plus précieuses histoires sur la Chine ne sont, pour nous, en aucune façon ces petits recueils en traduction ou en compilation ; mais celles qui ont été composées à neuf 2 ou les petites anecdotes semées ça et là dans les lettres des missionnaires. Les documents pourraient en effet, compléter les lacunes de ce que les historiens eux-mêmes voudraient tant savoir. Ainsi p.42 dans les « Observations » de Gaubil, nous trouvons un passage curieux mais authentique puisque lui seul a eu le privilège de savoir cette histoire d’une relation diplomatique de la Chine avec le pays des Tourgouts, d’après les mémoires du seigneur de la Cour nommé Toulichen, de qui le P. Gaubil a appris les récits en personne. Cette histoire a une portée importante dans la diplomatie de K’anghi à l’égard des Petits États aux environs de Thibet. Toulichen fut au nombre des seigneurs chinois qui, sur l’ordre de K’anghi, accompagnaient Karapoutchour dans le pays des Tourgouts. Voici l’histoire.

« L’an 1703 Karapoutchour avec la princesse sa mère vint au Thibet pour rendre ses devoirs au Grand Lama. Dans le temps qu’il était au Thibet, Ayuki et le roi des Eleuths Tse Vang Raptan se brouillèrent. Karapoutchour n’osa pas s’exposer à revenir dans les États de son oncle en passant par le pays des Eleuths, il eut recours à l’empereur K’anghi. L’empereur lui donna des terres près de Kia-Yu Koan, à l’ouest du Chen­si, le déclara Pei-tse ou Régale de 4e ordre. Ce fut quelque temps après, avec permission de l’empereur, Karapoutchour revint dans son pays accom­pagné des seigneurs chinois 2.

On croit lire ici toute une méthode de colonisation du XIXe siècle : semer des discordes en de petits États, recueillir un prince pour le faire puissant, ensuite envoyer ce prince dans son pays entouré des officiers chinois qui sont réellement les résidents ou gouverneurs ayant pour mission d’exercer les droits de protectorat. Finalement c’est sous le règne de Kien­long (1736-1795) que ces petits États des Turcs de Kachgar, d’Akson, de Yerkiyang et jusqu’aux Khasaks auront définitivement passé sous la domination chinoise.

L’histoire nationale de la Chine, Ton-Hoa-lou et d’autres, souvent rédigées sur l’ordre des empereurs, est loin d’être complète et sincère à cause des censures prises contre les auteurs. Durant les règnes de Choun­tche, de K’anghi, et surtout de celui de Kien-long, les procès politiques furent assez fréquents. Nombreuses les œuvres prohibées, nombreuses les têtes tombées. Les auteurs furent condamnés cruellement parce qu’ils ont été soupçonnés de mener la campagne contre le régime mandchou. Le P. Bouvet et ses compagnons, en leur qualité d’étrangers, furent considérés p.43 sinon comme hors de contrôle, du moins comme n’étant pas classés au rang des Chinois qui attendaient, ce qui était vrai, le moment favorable pour chasser les Mandchous. De plus, un éminent missionnaire comme le P. Gerbillon, envoyé par Louis XIV, et maître des sciences de K’anghi eut non seulement plus d’occasions de se présenter dans la Cour, mais encore, il eut dans l’enceinte du Palais une résidence et une église construites par l’ordre de l’empereur, lesquelles furent achevées en 1702, il était pour ainsi dire toujours auprès de K’anghi.

Cette situation particulière lui permit, ainsi qu’à tous les missionnaires de la Cour, d’observer tout ce qui se passait dans la vie quotidienne du Palais, de suivre de près toutes les décisions prises pour les grands événe­ments de l’État, et de savoir à fond la méthode avec laquelle un souverain de l’Extrême Orient pouvait gouverner un pays dont les territoires sont si immenses : de la Corée jusqu’à l’Indo-Chine, et de Formose jusqu’au Thibet. Ainsi le « Portrait historique de l’empereur de la Chine » par le P. Bouvet, enregistra tous les détails de la vie privée de K’anghi et de sa vie politique, les histoires chinoises n’en possèdent pas autant. Et « l’État présent de la Chine » du même auteur était écrit dans le même genre. Seulement dans ce dernier livre, Bouvet, malgré sa profession de charité chrétienne, donnait raison à K’anghi pour une condamnation à mort jusqu’à la neuvième génération 1 du vice-roi Ou-San-Kouei à cause de sa révolte. Ensuite il décrit avec beaucoup de précision 2 l’exemple que l’empereur donnait à ses sujets pour la sagesse et la clairvoyance, et les audiences, et les entrevues que le souverain avait avec ses sujets : Chi­nois, mandchous et Européens. Et les voyages et les chasses, jusqu’à la forme du gouvernement, qui est, dit le P. Bouvet, parfaitement monar­chique. Il en donnait la définition :

«...Tout s’y rapporte à un seul. Les officiers inférieurs dépendent entièrement des supérieurs. Dans une ville, c’est le gouvernement qui a seul le pouvoir de décider de toutes les affaires de cette ville ; et dans une province, c’est le vice-roi ou le gouverneur de la province 3.

Notre missionnaire ne cachait point son admiration pour cette forme de gouvernement :

p.44 « Cette forme de gouvernement, qui de soi est très parfaite, demande que les gouvernements des villes et des provinces entre les mains desquelles reste toute l’autorité du Prince, soient des gens d’une grande probité et d’une intégrité à l’épreuve, pour ne pas se laisser corrompre et pour ne pas vendre la justice.... 4.

Le P. Bouvet, comme les autres missionnaires à la cour de Pékin, ne pouvait pas parler de quoi que ce fut dans les lettres comme dans les livres, sans y mentionner la faveur que l’empereur avait accordé à la religion chrétienne, protégée et approuvée même par les princes du sang et des grands fonctionnaires. Lors d’un entretien des PP. Fontaney et Visdelou avec le Prince héritier (Hoang-t’ai tze) un échange de vues les ame­nait à conclure que les doctrines confucéennes n’étaient non seulement point contraires à la religion chrétienne, mais qu’elles s’y accordaient à merveille avec ses principes 1 et « l’empereur K’anghi, dit Bouvet, est tout à fait dans ce sentiment et c’est là même ce qui a achevé de le disposer enfin à approuver, comme il a fait d’une manière si solennelle et si publique notre Sainte religion...

Ce que nous sommes persuadés qu’il n’aurait jamais fait, étant aussi politique qu’il est, s’il s’était seulement douté que les maximes fondamen­tales du Christianisme, qui est la perfection de la loi naturelle, fussent contraire à celles de la religion de son État... » N’est-ce pas ici déjà la théorie préliminaire de tous les philosophes français du XVIIe siècle ? C’est ainsi que conclut Voltaire, que la morale est la même dans toutes les nations civilisées.

Mais toutes ces histoires concernant la Chine, quelque soit le genre, traductions, compilations, ou nouvellement faites, sont des aperçus som­maires donnant des connaissances trop partielles. Il est évident que c’est en période de préparation. Quand un grand mouvement se produit, il y a toujours une série d’événements qui marquent la tendance vers le but. Ces signes précurseurs précipitent le développement du goût d’étudier l’his­toire chinoise et facilitent à d’autres écrivains d’entreprendre des travaux plus importants avec plus d’exactitude. Le P. De Maillac, confrère de Parrenin et de Bouvet, par l’ordre de l’empereur, traduit du chinois en p.45 mandchou l’Histoire de Ssema-Kouang, le T’ong-Kien-Kang Mou 2, il profite de cette circonstance favorable pour entreprendre une traduction française.

Cette histoire importante qui a été rédigée sous la dynastie des Song (960-1279 ap. J. C.) était un extrait des grandes Annales qui comprenait le temps écoulé jusqu’au commencement de cette dynastie. De Maillac avait fait un extrait et cet extrait de Sse-Ma-Koang, et l’on n’a publié qu’un extrait de son manuscrit. Mais d’un autre côté, il introduit dans son ouvrage beaucoup de choses étrangères au T’ong-Kien-Kang-Mou ; notam­ment l’histoire tout entière des dynasties des Ming et une partie des Ts’ing.

La plupart de ces missionnaires historiens sont à la fois des géographes que l’empereur a envoyé pour relever les cartes dans les provinces. Ainsi leurs écrits historiques étaient souvent une confirmation de la géographie de la Chine. Ils ont vu les différentes races dans toute la Chine, et la diversité des mœurs et des climats. Il est donc naturel que leur esprit se porte sur l’infinie variété des usages et des croyances. On trouve dans leurs écrits historiques et géographiques des réflexions de ce genre : réflexion qui font naître en France chez les philosophes l’idée sur les mœurs humaines, qui sont infiniment diverses et qu’« il y a des esprits et non pas un esprit des nations ».

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CHAPITRE CINQUIÈME

GÉOGRAPHIE DE LA CHINE

I. — Les nouvelles cartes de la Chine relevées sur l’ordre de K’anghi par les missionnaires

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p.46 Ce fut sous le règne de K’anghi que les missionnaires Jésuites Régis, Bouvet, Jartoux, Fridelli, Cardoso, de Maillac, de Tartre, Bonjour, rele­vèrent les cartes de toute la Chine d’après la méthode européenne ; c’est-à-dire l’emploi de la triangulation et des observations astronomiques, et de celles de la déclinaison de l’aiguille aimantée. Après huit ans de dur labeur, les nouvelles cartes furent achevées. Elles furent d’abord imprimées en Chinois, ensuite reproduites en lettres latines. Ce beau monument géo­graphique composé de quinze cartes particulières de chacune des provinces de la Chine, de la Corée en une feuille, de la Tartarie chinoise en douze feuilles, et du Thibet en neuf feuilles, fut gravé en France sous la direc­tion du célèbre d’Anville de 1729 à 1733. Cet illustre géographe dressa lui-même les cartes générales ; et le tout forme l’Atlas de la Chine qui accompagne le grand ouvrage de Du Halde avec des explications faites par ce dernier.

Dès lors, la Chine possède les cartes de ses provinces plus précises et plus claires qu’elle n’en avait eu. Mais il ne faut pourtant pas croire, comme certains écrivains, que les Chinois n’aient appris à connaître 1 p.47 leur pays que d’après les cartes dressées par les européens : Voilà deux siècles que la discussion dure à ce sujet. Le préjugé vient d’abord de ce qu’on ignore même que le plus vieil « Atlas Sinensis » de Martin n’est autre chose qu’une traduction et une rédaction de la grande géographie de la dynastie des Ming 2 et qu’on pousse le dédain jusqu’à l’ignorance, pour critiquer son examen, et sans savoir même que le Yu-Koung du Chou-King est la plus ancienne topographie du monde 1.

Aussi prétend-on que l’initiative de refaire les cartes de l’Empire chi­nois fut elle-même européenne. Selon certain critique, le P. Parrenin aurait suggéré cette idée à l’empereur K’anghi, qui, dans une conversation avec ce prêtre, aurait été invité à observer qu’il se trompait sur la position géographique de quelques villes de son pays. Et cet excellent prince, loin de se fâcher qu’un étranger eût la prétention de connaître mieux que lui ses propres États, chargea sur le champ le savant ecclésiastique de s’occu­per de cet important travail. Cela est fort possible, vu que K’anghi était un monarque d’esprit très large et toujours prêt à faire ce qu’on lui proposait d’utile pour administrer mieux le pays dont il était le souverain. Son idée première est venue de ce qu’il voulait s’assurer d’avoir les plans nets et précis de ses possessions : idée aussi logique que naturelle d’un prince qui, sans parler de son amour-propre, devait connaître son pays tant dans le domaine politique que dans le domaine économique. Ces plans donneraient des indications pour l’administration des districts et des provinces. Et dans la politique extérieure on en tirerait des connaissances exactes sur la situa­tion géographique des États voisins. Ce double emploi est indispensable en temps de paix comme en temps de guerre. Mais le vrai but de l’Empe­reur, en faisant faire entièrement à nouveau la carte de tout l’Empire, était plutôt de se donner un moyen sûr pour contrôler où pourrait germer la révolution, car les révoltes éclatèrent trop souvent pour qu’il ignorât p.48 que les complots organisés par les partisans de la dernière dynastie contre sa couronne étaient toujours menaçants. Avec ces cartes, il saurait renfor­cer les points de défenses dans le cas où un trouble se serait produit éven­tuellement, ce serait donc une garantie pour la sécurité et le bon ordre du pays 2.

Mais avant de mettre à exécution les projets de relever les cartes, déjà les missionnaires n’avaient pas moins fait des descriptions topographiques sur les pays où il avaient séjourné. Entre autres le P. Gerbillon en 1696, fut témoin de la guerre dans laquelle K’anghi vainquit les Eleuthes, et au mois d’août de la même année, il partit avec trois grands de l’empire char­gés de présider aux assemblées qui devaient se tenir dans les États des Tartares K’alkas nouvellement soumis à la Chine, pour régler les affaires publiques. Gerbillon profita de ce séjour pour déterminer les latitudes de plusieurs lieux de la grande Tartarie. Les voyages soit avec les ambassa­deurs, soit avec l’empereur lui-même dans la Tartarie, lui permirent d’of­frir au public français des renseignements très détaillés sur la nature du pays, sur les mœurs et sur les choses de la Cour impériale. On trouve ces diffé­rentes sortes de descriptions dans les livres de Du Halde et dans les Lettres Édifiantes.

C’est en 1708 que les grands travaux furent commencés. Ce fut par la grande muraille et les pays situés aux environs que les Jésuites débu­tèrent dans cet immense ouvrage. D’abord les PP. Bouvet, Régis, Jartoux, se chargèrent d’en déterminer la situation générale.

Deux mois après, le P. Bouvet, tombé malade, ne pouvait plus suivre ses confrères. Alors Régis et Jartoux continuèrent leur opération qui dura toute l’année 1708. Ces premières esquisses furent présentées au commencement de l’année 1709 à l’empereur, qui ne manqua pas de leur adresser des compliments et manifesta son désir de voir au plus tôt l’achèvement de celles de toutes les provinces. De là la division du travail pour une entreprise pareille s’était imposée. La même année les PP. Régis, Jartoux et Fredelli allèrent en Mandchourie depuis la province du Tché-Ji jusqu’au Fleuve du Dragon Noir (Hei-long-Kiang).

Ce travail les occupa pendant l’année 1710, et l’année suivante, la p.49 carte de Chantong fut achevée par un travail acharné des P. Régis et Cardoso. Pendant ce temps, les autres missionnaires se dirigèrent vers le sud. De Maillac et Henderer dans la province de Ho-Nan, du Nan-King (Kiang-sou actuelle) du Tche-Kiang et du Fou-Kien ; Fridelli au Koei-Tchéou et au Hou-Kouang (Hou-Nan, Hou-Pé). Le directeur géné­ral de tous ces travaux fut le P. Régis. Il fut tantôt dans le Nord, tantôt dans le Sud, et même envoyé au Yun-Nan après la mort du P. Bonjour. C’est lui qui a fixé la manière dont fut conduite cette belle et importante opération, dont la description en détail a été recueillie par le P. Du Halde.

II. — Le grand topographe français, le P. Gaubil 1

A part ces cartes, il y eut un savant français qui consacrait son temps à faire la partie descriptive de l’histoire comme de la géographie. C’était le P. Gaubil. Dans ses « Observations » publiées par le P. Souciet, on trouve bien des remarques instructives. En qualité d’astronome et de topographe il était le seul qui eût bien compris que dans un pays aussi vieux que la Chine, rien n’est nouveau. N’est-il pas mieux de ramasser les docu­ments afin de les mettre en traduction d’après la conception et la méthode européenne que de prétendre qu’avant l’arrivée des missionnaires, rien n’a existé ? Gaubil est le seul missionnaire qui n’ait pas la prétention de connaître la Chine mieux que les Chinois ; c’était peut-être la profonde connaissance de la langue chinoise qui l’a rendu modeste et l’a affranchi de cet orgueil aveugle. Dans ses écrits géographiques comme dans les autres écrits, Gaubil a pris soin d’ajouter toujours des « remarques marginales » qui ont rendu à ses traductions et ses rédactions plus de précision et de clarté.

Voici ce qu’en dit le P. Souciet 1 :

p.50 « La remarque du P. Gaubil sur la difficulté de reconnaître les noms propres d’hommes, de peuples, etc..., quand ils sont travestis à la chinoise, est très judicieuse, et montre que pour ne point s’y tromper, il faut : 1° beaucoup d’attention, 2° beaucoup de connaissance d’histoire et de géo­graphie. Avec ces secours, malgré la difficulté et la bigarrure des noms étrangers exprimés en Chinois, il n’est pas impossible de rencontrer juste ou de se tromper peu en traduisant l’histoire et la géographie chinoises. C’est ce qui résulte de la « remarque du P. Gaubil » 2.

En effet, la « remarque » accompagnant les écrits du P. Gaubil est en quelque sorte un petit lexique franco-chinois des noms propres auxquels il ajoute son opinion personnelle. On conçoit aisément avec quelle minu­tieuse recherche l’auteur a pu établir l’équivalence de ces noms dans les deux langues, surtout franciser les noms qu’il a trouvés dans les vieux livres chinois. A cet effet, il serait peut-être le premier étranger qui, grâce à ses connaissances étendues sur le chinois comme sur le mandchou, a eu la juste audace d’entreprendre cette sorte de travail difficile lequel a rendu un service mémorable à ceux qui s’occupent de l’histoire et de la géo­graphie de la Chine.

Dans la partie d’observations géographiques de son livre, quand il s’agit du nom d’une montagne, d’une rivière ou d’une ville, Gaubil a pris tou­jours le soin de donner latitude et longitude. Et en cas de nécessité, il ajoute à ses propres observations les points de vue de ses collègues. Ainsi :

« La rivière Toula, c’est la source du Kérolen ou de la rivière Kerlon, est dans une fameuse montagne appelée Keulé-Han. L’an 1711 le P. Jartoux fait plusieurs observations près de cette montagne et trouva la latitude 48° 33’ et la longitude 7°3’ ouest de Péking » 1.

Enfin le P. Gaubil paraît être le seul missionnaire qui ait tiré parti de la connaissance du chinois pour acquérir des lumières sur l’histoire et la géographie de la Tartarie et des autres pays situés aux environs de la Chine. Avec un travail assidu et une intelligence hors de pair, le traduc­teur de Chou-King rassembla les vieux textes parsemés dans des livres classiques pour faire des livres d’après ses méthodes, c’est-à-dire montrer beaucoup de faits et très peu de conjectures. Son mérite est d’avoir rendu beaucoup de services dans les sciences chinoises par les sciences chinoises p.51 elles-mêmes. C’est justement cette méthode que les érudits chinois et étran­gers devront adopter pour mettre un arrangement dans les livres chinois immenses et confus s’ils veulent connaître vraiment la valeur de la civili­sation chinoise.

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Il nous reste à ajouter que Song-Kiun-Yong (le P. Gaubil), à cause de ses travaux importants en Chine, est considéré comme un grand lettré chi­nois. Quant aux cartes des missionnaires, elles servent toujours de base à l’étude géographique de la Chine pour les géographes modernes. Même de nos jours, nos géographes chinois, dans les préfaces de leurs atlas, men­tionnent dans les premières lignes les sources où ils puisèrent pour leurs travaux, et ils témoignent toute leur reconnaissance aux anciens géographes dans les Palais de l’Empereur K’anghi ; c’est-à-dire aux missionnaires.


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CHAPITRE SIXIÈME

ETHNOLOGIE DE LA CHINE


I. — Les différents peuples de la Chine et leur situation morale

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p.52 Les missionnaires avant de s’embarquer pour la Chine n’auraient jamais songé à la complexité que pouvait avoir l’étude des races chinoises. Car ils ne connaissaient ce pays que sur les récits des marchands qui n’avaient jamais visité l’intérieur de ce pays. Mais lorsqu’ils y sont arrivés, et à force de voyager dans les différentes provinces de l’Empire, ils avaient été frappés, non sans stupeur, par l’immensité de ses territoires, et surtout par la diversité des races qui y habitent. Au sud, dans le Yu-Nan et les pro­vinces qui l’environnent ils ont vu les Miao-tseu et les Lolos ; à l’Ouest et dans les pays septentrionaux, les Tartares. Cependant le mot « Tar­tare » est un terme conventionnel appliqué aux différents peuples qui habi­tent à l’Occident de la Chine. Ainsi ceux du Thibet sont pour les Chinois les Si-fan ou Si-Tsang et ceux de Koukounor (les Eleuths pour ainsi dire) sont appelés Hoei-Hoei, c’est-à-dire les Mahométans. Ces peuples, depuis le temps de Genghiskan, habitent le long de la province de Sse-tchouen entre cette province et le Thibet, tout près d’un grand lac que les géo­graphes chinois nomment Ts’ing-hai (mer bleue) et qu’ils appellent en leur langue Koukounor. Quant aux Mongoux et aux Mandchoux, lorsque l’oc­casion permit aux Jésuites d’aller dans la Grande Tartarie et toutes les étendues de la Mongolie et de la Mandchourie, ils auront sûrement eu une singulière surprise de voir la différence bien prononcée dans les langages aussi bien que dans les mœurs. Et, s’ils avaient fait un peu d’attention, p.53 ils auraient distingué assez facilement, par les signes particuliers, dans la mentalité et dans la vie quotidienne, qu’il y a toujours une homogénéité très accusée de chaque peuple même à l’intérieur de la Chine et que, malgré le temps, les débris de l’originalité de la race subsistent encore.

Alors, les rapports étroits que les missionnaires ont eus avec ces peuples, les plongeaient dans un mystère et réveillaient leur curiosité. Il va donc de soi qu’ils s’efforçaient de chercher, avec intérêt, à savoir quel est l’état social où ces peuples se trouvent. A plus forte raison, ces peuples, pour la plupart avaient été assimilés quelquefois par des combats sanglants avec les Chinois ; même si peu que soit la valeur de la civilisation des Lolos et celle des Miao-tseu, un peuple conquis est toujours digne de la pitié humaine. Le P. Régis avec ses compagnons, séjournaient longtemps aux confins de Kouéi-Tcheou et des régions à la ronde de cette province à l’occasion de l’établissement des nouvelles cartes de la Chine et restaient même dans les tribus sur lesquelles les Chinois ont souvent une mau­vaise opinion aveugle 1 qui vient de la haine et du mépris : « Ce sont des sauvages qui ne valent rien » disaient-ils. Pourtant les missionnaires avaient donné souvent la preuve, en engageant à leur service ces « sau­vages » soit comme guides, soit comme coolies, qu’ils n’étaient pas plus sauvages qu’ils n’avaient cru tout d’abord. Ces relations directes avec eux changeaient complètement leurs préjugés formés par les Chinois. Dès lors, ils ont compris qu’un peuple chassé de sa terre, réduit à l’esclavage par un autre peuple, moins intelligent peut-être, n’a pas moins de qualités propres ; les vainqueurs méprisent toujours les vaincus. Il faut avoir recours à des étrangers sans parti-pris pour en entendre une opinion juste : ils ont trouvé chez ces peuples de la bonté, de la fidélité et de l’amabilité. Bien qu’ils fussent longtemps restés et mélangés avec les Chinois, ils conser­vaient jalousement leur langue, leurs mœurs particulières. Bref, les mis­sionnaires ont tout à fait raison d’avoir eu sympathie et pitié pour ces races dégénérées et aujourd’hui presque éteintes.

Il est à remarquer que ce ne fut pas encore l’époque où les mission­naires eurent beaucoup de temps pour entreprendre une étude ethnolo­gique d’une manière sérieuse sur les peuples chinois, non plus le moment où ils osaient proclamer à haute voix leur charité chrétienne en disant que : p.54 « si les Lolos avaient à faire à une nation sympathique, douce et juste, ils s’allieraient très volontiers avec elle » 1. C’était le temps où les mission­naires français, s’ils faisaient des descriptions sur les peuples de la Chine, n’avaient d’autre intention que de signaler leur existence, et que ces peuples, tout en étant chinois de nationalité, gardent néanmoins quelques caractères qui leur sont propres. Quelques descriptions impartiales sur leur vie en s’appuyant textuellement sur l’histoire chinoise pour en tirer la preuve de ce qu’ils racontent : voilà avec quoi ils informaient le public européen que les Chinois actuels ne sont pas indigènes sur le sol de la Chine. Ils y sont arrivés du Nord-Ouest et ils ont été obligés d’en chasser, pour y trouver place, des peuplades moins civilisées. En effet, les Chinois d’aujourd’hui ne sont pas plus indigènes en Chine que les Français ne le sont sur le sol de la France. Si l’on prenait un nom collectif « Chinois », cela ne veut pas dire que les Chinois sont tous descendants des mêmes ancêtres. Depuis la plus haute antiquité jusqu’à l’époque de Kien-long encore, tant de combats sanglants ont été engagés ! Sous la dynastie des Tcheou (1134-256 av. J. C.) il y eut la guerre avec les Joung-ti, Ts’in-che­-hoang-ti (264-210 av. J. C.) a construit la grande muraille contre l’in­vasion des Tartares. Et sous la dynastie des Han, l’empereur Wou-ti (140-88) a organisé plusieurs expéditions militaires contre les Hiong-Nou et les États occidentaux (Si-Yu) La dynastie des Kin (1123-1260) et surtout celle des Yuen (1260-1311) où le fameux Genghiskan a conquis non seulement tout le grand continent de l’Asie mais même une partie de l’Europe, n’étaient autre chose que des races mongoles et tartares.

La vieille Chine, vaincue plusieurs fois, a réduit ses vainqueurs en les assujettissant à ses usages, et les a tellement changés qu’en peu de temps, on ne les reconnaissait plus au premier abord.

« C’est une mer (la Chine) qui sale tous les fleuves qui s’y préci­pitent » 2.

Les conquérants de la Chine ont été obligés de la gouverner selon ses lois, ses maximes et ses coutumes sans pouvoir changer ni la langue p.55 chinoise, ni le caractère national. Ils n’ont pas pu même introduire celle qui leur était propre dans les villes où ils tenaient leur cour. En un mot, leurs descendants sont devenus Chinois.

Ceci est d’autant plus frappant lorsque les Jésuites constataient que les Tartares Mandchoux, « en tendant leurs efforts à obliger les peuples à se couper les cheveux et à changer la forme des habits, étaient devenus Chi­nois de mœurs à leur tour pour la période où ils sont devenus maîtres » 1 et quant à la langue, sur dix mille personnes, à peine en trouva-t-on une qui pusse s’exprimer médiocrement en Mandchou.

II. — Le P. Parrenin, précurseur en France de la doctrine philosophique de : « L’influence des circonstances géographiques et climatériques sur l’homme ».

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L’étude ethnologique sur les peuples chinois par les missionnaires, comme les autres branches d’études faites par eux dans ce pays, avait également son écho en France. Elle avait préoccupé beaucoup l’esprit de quelques savants français qui entreprenaient des études assez sérieuses à ce sujet. Ainsi « L’origine des Chinois » avait été fort en discussion parmi eux. Mairan 2 trouve des ressemblances entre les Chinois et les Égyp­tiens. Fourmont de son côté, reconnaît que l’Empire Chaldéen a été porté dans l’Inde et jusque vers la Chine 3. Il s’appuyait sur le fait que même aujourd’hui les Indiens et les Chinois conservent encore les idées, la reli­gion, les mœurs, les manières de l’Égypte, telles qu’Hérodote nous les a décrites.

Si nos deux savants français ont pu se mettre d’accord sur leur thèse, le P. Parrenin, cette fois-ci n’a pas voulu l’accepter. Dans une lettre adressée à Mairan, il dit :

« Je vous avouerai franchement, Monsieur, que toutes vos ressem­blances me portent seulement à juger que ces deux anciens peuples (Égyptiens et Chinois) ont puisé dans la même source leurs coutumes, leurs sciences et leurs arts sans que l’un soit un détachement ou une colo­nie de l’autre 1.

L’étude des missionnaires sur l’antiquité de la race chinoise, pousse encore plus loin, avec d’autres documents et démontrée par les faits. Il est bien entendu que l’exposé de cette sorte d’étude devait confirmer mira­culeusement ce qu’a enregistré la Bible. Toutefois, ils n’ont pas pu indi­quer des points précis ni des documents solides. D’après eux, l’humanité dès le début sort de la même origine. Les Chinois ne pouvaient donc être autrement, voilà pourquoi « ils sont des descendants de Sem ». Le P. Par­renin a même fait allusion à ce que dit un de ses collègues que les Chi­nois auraient été les descendants de Jectan, cadet de Phaleg ; l’un et l’autre fils de Heber. Cette hypothèse ne déplut pas au savant missionnaire, car il s’agit d’une conjecture sur l’origine des Chinois de la même nature que la sienne, et on y a aussi parlé de la Bible. Enfin cette hypothèse vient de ce que l’Empereur Yao (2357-2358
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