Thèse présentée à la Faculté des Lettres pour le Doctorat ès-Lettres





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Les cérémonies reli­gieuses 1.

« On veut que par le Saint qui se trouve en Occident, Confucius ait prédit Jésus-Christ. Il semble, ajoute le P. Martini dans son « Histoire de la Chine » qu’il avait prévu le mystère de l’Incarnation, et même marqué l’année dans laquelle il devait s’accomplir. On le lui fait prédire à l’oc­casion d’un petit animal tué à la chasse et qui, selon les Chinois, ne devait paraître que quand il viendrait un personnage d’une singulière sainteté, qui annoncerait un bonheur promis depuis plusieurs siècles à toute la terre. Confucius apprenant la mort de cet animal, s’écria deux fois en soupirant : « Oh ! Kilin, (licorne) qui t’a donné l’ordre de paraître ? Ma doctrine est sur son déclin et ton avènement rend toutes mes leçons inutiles ». Enfin, continue-t-on, comme ce mot Kilin signifie un animal très doux, on pouvait en faire allusion à l’Agneau de Dieu, d’autant plus que l’année de sa mort avait du rapport à celle de la naissance du Sauveur, quoi qu’elle eût précédé celle-ci de 478 ans » 2.

Cette parenté du Confucianisme avec le Christianisme ainsi artificiellement établie par le P. Martini ne déplaît pas aux Jésuites. Malheureusement, en réalité, ce philosophe n’a jamais prédit la naissance de Jésus Christ. L’abbé Renaudot, connu pour n’avoir pas de sympathie pour la civi­lisation chinoise, a rejeté non sans raison, cette thèse comme absurde 3. Seulement, sa protestation ne se basait que sur le mépris pour la civilisation chinoise, de même que Martini affichait son admiration pour les Chinois par mesure de prudence nécessaire à la bonne marche de la propagande religieuse. Pour les chinois, la mort du Kilin regrettée par Confucius, n’est autre chose qu’un symbole. La tradition veut que cet animal possède une vertu surnaturelle ; il est dans la société des animaux comme leur sage, de même, que le lion est leur roi. Confucius, malgré ses connaissances et ses p.78 qualités ne parvenait pas à faire comprendre et appliquer ses doctrines aux princes. La licorne est le sage des animaux, il est le sage des hommes, on n’apprécie point leur venue, et on les mésestime. C’est bien triste de voir le sort de cet animal qui sera probablement le sien. C’est un sentiment analogue qui inspire à Alfred de Vigny sa Mort du loup.

Gémir, pleurer, prier est également lâche.

Fais énergiquement ta longue et lourde tâche

Dans la voie où le sort a voulu t’appeler,

Puis, après, comme moi, souffre et meurs sans parler.

A travers les siècles, il y a, dans la littérature chinoise, bien des œuvres consacrées à la licorne, sujet littéraire et poétique courant dont on a tiré tant de jolies pièces. La plus connue est certainement celle de Han Yu, qui, grand écrivain et moraliste de la dynastie des T’ang, se plaint comme Confucius de ce qu’il n’y a pas de sage capable de recon­naître sa juste valeur. L’explication donnée par lui sur la licorne est très importante, nous en reproduisons ici le texte entier.

Explication sur l’apparition de la licorne.

« Il est universellement connu que les licornes ont une vertu surnatu­relle. On le chante dans le Che-king, c’est noté dans le Tch’ouen-Ts’iou, cela apparaît dans plusieurs endroits des biographies, des histoires et dans les livres de cent auteurs. Il n’est pas jusqu’aux femmes et petits enfants qui tous ne sachent que c’est un augure faste.

« Mais pour ce qui est de l’être même de la licorne, ce n’est pas un animal domestique qu’on a à la maison, on ne la trouve pas d’une manière constante dans le monde, l’aspect qu’elle présente n’entre dans aucune caté­gorie. Elle n’est pas du genre du cheval, du bœuf, du chien, du porc, du loup ou du cerf.

« Mais alors, même s’il y a une licorne, on ne peut pas savoir si c’est bien une licorne. Ceux qui ont des cornes, nous savons que ce sont des bœufs ; ceux qui ont des crinières, nous savons que ce sont des chevaux. Pour le chien, le porc, le loup ou le cerf, nous savons que c’est un chien, un porc, un loup, un cerf. Il n’y a que la licorne que nous ne pouvons connaître. Mais si nous ne pouvons la connaître, il serait bien possible aussi que nous l’appelions néfaste ?

« Mais c’est que, à l’apparition de la licorne, il y a toujours un sage qui est au pouvoir et la licorne apparaît pour le sage. Celui qui est un sage p.79 connaît certainement la licorne et sait que la licorne effectivement n’est pas néfaste.

« Je dis encore : ce qui fait que la licorne est licorne, c’est sa vertu et non pas son aspect. Si la licorne n’attend pas un sage pour se mani­fester, il peut bien arriver qu’on la qualifie de néfaste.

Ceci montre, d’une façon suffisamment claire, le symbole que repré­sente aux yeux des Chinois la licorne. Son apparition n’offre aucune ana­logie avec l’Agneau chrétien qui porte un sens de sacrifice. Le P. Martini n’ignorait pas la distinction entre ces deux faits, mais il suivait de son mieux la ligne de conduite tracée par ses confrères qui ont voulu expressé­ment déformer le Confucianisme afin de pouvoir établir un trait d’union avec leur propre religion. L’origine des querelles religieuses venait de là ; les Dominicains, les Franciscains, à cause de la jalousie comme nous l’avons dit, les attaquaient énergiquement en s’appuyant sur la thèse de laïcité 1 que comporte la doctrine confucienne. Pour répondre aux demandes des missionnaires du Tonkin touchant les honneurs qu’on rend en Chine à Confucius, voici l’extrait d’une lettre du P. Jean de Paz de l’ordre de St-Dominique :

« On trouve dans ces relations de nos religieux de la Chine, qu’un néophyte ayant un jour protesté en présence de plusieurs infidèles qu’il ne prétendait rendre à Confucius que ce qu’un disciple rendait à son maître, et non pas l’honneur comme si c’était un Dieu, ou qu’il pût quelque chose : à ce discours les Chinois éclatant de rire : — Pensez-vous donc, lui dirent-ils qu’aucun de nous ait attribué rien de tout cela à Confucius ? Nous savons assez que c’était un homme comme nous ; et si nous lui rendons nos respects, c’est simplement comme des disciples à leur maître, en vue de la doctrine excellente qu’il nous a laissée.

Enfin, les mêmes religieux rap­portent que si quelque chrétien du nombre des gens de lettres ne se trouve pas selon la coutume pour faire ces inclinations profondes devant le nom de Confucius, les Gentils, à la vérité, l’accusent d’être ingrat envers leur maître ; mais non pas d’avoir peu de religion, ni d’être infidèle selon les principes de leur secte.

« A quoi il faut ajouter que les savants de la Chine infidèle font p.80 ordinairement profession d’athéisme, ne reconnaissant aucune substance ni aucune vertu de celles qui tombent sous les sens : de même que les Saducéens qui niaient la résurrection, et qui n’admettaient ni anges ni Esprits 1. Or il n’est pas possible qu’étant dans cette persuasion, ils croient que Confu­cius, qui est mort depuis longtemps, ou que son âme soit en état de leur faire du bien, ni qu’ils espèrent de lui quelque chose 2.

On voit ici la vraie figure du Confucianisme, et comment les Chi­nois le comprennent et le pratiquent. Voici un autre thème des Jésuites :

« Il (Confucius) exhortait ses disciples à obéir au Ciel, à le craindre, à le servir, à aimer son prochain comme soi-même, à se vaincre, à soumettre ses passions à la raison, à ne rien faire, à ne rien dire, à ne rien penser qui lui fût contraire 1. Et ce qu’il y avait de plus remarquable, il ne recommandait rien aux autres ou par écrits ou de vive voix, qu’il ne prati­quât premièrement lui-même 2.

Ce passage a été cité également dans la « Disertation sur la religion des Chinois » 3 et l’auteur ajoute :

« qui ne croirait en lisant le récit d’une si belle morale, et d’une pratique si excellente de ses devoirs, que Confucius était chrétien et qu’il avait été instruit dans l’École de Jésus-Christ ? Remarquez surtout cette intégrité, qui était un présent du Ciel, et de laquelle l’homme était déchu. Certainement un chrétien ne s’exprimerait pas mieux.

Après lecture de tous ces documents, on voit que les missionnaires se sont mis d’accord sur la morale de Confucius en tant que morale. Mais la conception des missionnaires du temps voulait que la morale dépendît de la religion. Les Dominicains montraient que la morale en Chine est indé­pendante de la religion. Et cette accusation bien fondée des Dominicains contre la conception des Jésuites de cette époque leur porte un coup for­midable. Les penseurs français, enclins à la morale civique, qui plus tard, p.81 devait former l’esprit des encyclopédistes, accueillaient avec enchantement leurs renseignements. Chose curieuse ! Le Confucianisme faussé par l’admi­ration des Jésuites est révélé par leurs adversaires, les Dominicains et les Franciscains, qui ont remporté la victoire finale. Et les Jésuites, malgré la protestation de leur foi purement chrétienne, et malgré leurs intrigues ingénieuses, furent considérés comme convertis au Confucianisme qui est une doctrine des athées. Aussi furent-ils condamnés non seulement par leurs confrères, mais encore par le Pape lui-même en 1742.

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CHAPITRE DIXIÈME

PHILOSOPHIE


Les philosophes des autres écoles peu connus en France :
Causes et conséquences

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p.82 Il est assez étonnant de constater qu’au début du XVIIIe siècle, Con­fucius fut le seul philosophe chinois connu en France. Les missionnaires ont bien parlé quelquefois de Mencius, d’une manière d’ailleurs tout à fait superficielle ; mais c’était toujours la même pensée confucéenne orthodoxe. Les gens d’esprit cultivé de même que les esprits simplistes auraient dû être étonnés de la carence de la Chine dans le domaine de la pensée. Mais la Chine comme les anciennes civilisations, comme la Grèce et l’Inde, possède des philosophes nombreux et variés qui, par la valeur de leurs doctrines, auraient bien mérité d’être au moins signalés par les mis­sionnaires, d’autant plus que la plupart furent contemporains et souvent rivaux de Confucius. En réalité la fin de la dynastie des Tcheou fut une époque florissante, connue par un déploiement prodigieux de théories et d’idées ; c’est alors que se formèrent les différentes écoles ayant groupé chacune des disciples nombreux commentant et développant les doctrines de leurs maîtres, tels que Lao-tseu, Mo-tseu, Yang-tseu, Siun-tseu, Han fei tseu, etc., penseurs dont l’influence sur l’esprit chinois a été forte et constante. De plus, il y eut également un tel enchevêtrement de courants philosophiques que l’on ne peut pas parler indépendamment d’une école sans mentionner les autres. Et cependant de tous ces noms, les mission­naires ne mentionnaient quelquefois que Lao-tseu, mais encore comme p.83 fondateur de la religion Taoïste et non comme un pur philosophe 1. Or ce Taoïsme populaire déformé, mêlé de croyances mythologiques et boud­dhiques saugrenues, n’a rien de commun avec la philosophie de Lao-tseu, au point qu’on pourrait très bien affirmer que ce sont deux choses de tout point distinctes que les Chinois, du reste, ne confondent jamais. N’existerait-il pas quelque raison occulte pour que les missionnaires aient feint d’ignorer l’importance de la philosophie de Lao-tseu, de Mo-tseu, et des autres philosophes de l’antiquité, qui, d’après les intellectuels chinois, ont parfois plus de mérite que Confucius lui-même ? C’est la question que nous tâchons d’étudier.

1. Faveur accordée à Confucius par les Empereurs

Les missionnaires étaient venus à une époque où le Confucianisme avait reçu les plus grands honneurs. La Chine, nouvellement soumise aux Mandchous, frémissait encore à l’idée que ces barbares allaient détruire toutes ces traditions du passé. L’empereur K’anghi, très habile dans la politique, comprit le danger qu’il courait et qui pourrait amener la chute de son empire, s’il n’avait pas la prudence de respecter les coutumes des Chinois. Ainsi K’anghi, n’avait jamais manqué l’occasion de montrer les qualités d’un monarque sage et d’encourager tout ce qui concernait l’éta­blissement de l’ordre social. Aux lois comme aux institutions, il n’apportait aucune modification qui pût être jugée susceptible de porter atteinte à la tradition chinoise, si ce n’est la manière de s’habiller à la mode mand­choue, en portant une natte dans le dos. Le Confucianisme, en raison du respect qu’il enseigne au peuple à l’égard du Prince, se conformait bien à l’état d’esprit de l’empereur. Aussi ce dernier s’armait-il des leçons de Confucius en manifestant le plus profond respect pour le sage chinois et annonçant qu’il punirait quiconque manquerait aux devoirs envers le gou­vernement, tracés par ce philosophe. Du reste, cet appui donné par le pouvoir aux doctrines confucéïstes, cette vogue de l’école n’étaient pas p.84 introduits par les Mandchous, mais encore par la dynastie déclinante des Song, dont les derniers souverains pensaient relever par ce moyen leur pouvoir fléchissant. Depuis, les Mongols avaient continué ce mouvement par des considérations analogues à celles des Mandchous, et les Ming avaient encore suivi la même politique.

Cet aménagement ingénieux gagna vite les suffrages de la classe intel­lectuelle, ce qui avait toujours été le premier souci des souverains chinois clairvoyants. On voit par là l’avantage que pouvait tirer le Prince Mand­chou pour avoir accordé des honneurs tout particuliers à Confucius, dont l’autorité morale, beaucoup plus puissante que celle du pouvoir politique, s’était fortement établie depuis plusieurs siècles.

Les Jésuites de la Cour de Pékin, pour les intérêts de leur propa­gande, observaient de leur mieux les prescriptions de l’empereur, et n’osaient interpréter rien en dehors du courant d’idées officiel. Le Confu­cianisme et le christianisme avaient, entr’autres, le même principe d’en­seigner aux hommes à être bons ; voilà un argument utile pour flatter l’amour propre de l’empereur. Grâce à cela la religion chrétienne était tolérée en Chine. Les missionnaires ont produit quantité de documents pour solliciter de l’empereur la faveur d’être traités simplement sur le pied d’égalité avec les prêtres de la religion bouddhique 1. Si la reli­gion chrétienne se trouvait avoir des points de contact avec le Confucianisme favorisé par Kanghi et placé par lui au-dessus de toutes les autres doctrines, c’était vraiment un coup de chance pour les missionnaires. D’un autre point de vue, ils savaient également fort bien profiter de ces considérations pour les besoins politiques de la propagande chrétienne. C’était, en effet, la seule méthode intelligente et réfléchie avec laquelle ils pouvaient espérer gagner la sympathie des Chinois ; aussi bien du souverain que de son peuple. p.85
2. Idées démocratiques et socialistes des philosophes chinois que les missionnaires n’ont pas voulu importer en France

Il est certain que l’époque de laquelle nous parlons ne voyait que le commencement de la pénétration de l’orientalisme en France ; la connais­sance de la philosophie chinoise y était encore très sommaire. Mais en dehors de ces considérations, des raisons de carrière empêchaient les missionnaires de travailler avec impartialité, et sans idées préconçues, con­ditions indispensables pour quiconque voudrait vraiment, en étudiant la civilisation d’un autre pays, obtenir des résultats probants. En effet, les missionnaires manquaient de cette indépendance d’esprit nécessaire pour pouvoir pénétrer la pensée chinoise dans toute son ampleur. Ils se condam­nent presque toujours à n’en avoir qu’une conception tronquée et peu exacte. Ainsi Lao-tseu, contemporain de Confucius, à cause de ses idées socialistes, d’une violence extrême à l’égard du régime politique de son temps, a été écarté par les missionnaires. Ils n’ont pas voulu avoir pour lui la considération qu’ils ont accordée à Confucius ; et son fameux livre Tao-te-King ne fut pas traduit. Le fait est que Lao-tseu a des idées qui ne pouvaient plaire aux prêtres. Ce philosophe trouvait que les machina­tions politiques formaient une plaie sociale, il décrivait les misères du peuple causées par les luttes incessantes des Princes contre eux. Ayant vécu, comme Confucius, à une époque où la féodalité avait fait des ravages dans toute la Chine disloquée, Lao-tseu a voulu y apporter un remède. Pour diminuer les souffrances causées par des guerres il a prêché des théo­ries de socialisme primitif ou plutôt d’anarchisme intégral, alors que les mêmes faits inspiraient à Confucius le désir d’un gouvernement stable, fort, et sage. D’après Lao-tseu, seul le retour à la simplicité des mœurs primitive pourrait donner le bonheur à l’humanité. Il préconisait le retour au naturel inculté mais vertueux de l’homme bon par sa nature. On voit par cette curieuse coïncidence d’idées qu’on pourrait à ce point de vue nommer Lao-tseu le Rousseau chinois. Ses plaintes à ce sujet sont si vives qu’il maudit la civilisation et toutes les organisations sociales comme artificielles et fausses, créées par l’égoïsme des prétendus « sages », et les troubles sociaux ne sont à ses yeux que des résultats fatals de leurs œuvres.

« Si le peuple souffre de la faim, c’est que de trop grands impôts p.86 pèsent sur lui ; voilà la cause de sa misère. Si le peuple est difficile à gouverner, c’est qu’il est surchargé de trop grands travaux ; voilà la cause de son insubordination. Si le peuple voit arriver la mort avec insouciance, c’est qu’il a trop de peine à vivre ; voilà pourquoi il meurt avec si peu de regrets » 1.

Dans la question de la religion, Lao-Tseu est encore plus matéria­liste que Confucius qui la concevait comme une des institutions sociales indispensables. En effet Lao-tseu doute qu’il y ait un lien quelconque entre le Ciel et les êtres. Il est le premier philosophe chinois opposé aux théories anthropomorphistes. Il ne sent aucune reconnaissance envers le Ciel incorporel et immuable. Sa théorie se fonde sur le fait que tous les êtres apparaissent dans la vie et accomplissent leurs destinées d’après les exi­gences de leurs besoins. Ils se manifestent sous les formes extérieures plus diverses pour retourner ensuite chacun à son origine, à son repos, à son immortalité.

« Le Ciel n’a rien de commun avec les êtres, nous ne lui devons aucune reconnaissance. Ainsi les herbes n’ont pas poussé pour les animaux, mais les animaux les mangent quand même. Les chiens ne sont pas nés pour les hommes, mais les hommes les apprivoisent » 2.

Comme ce sont toujours les circonstances sociales qui font naître les théories philosophiques, après Confucius et Lao-tseu vient Mo-tseu qui, bien qu’il ne soit pas tout à fait contemporain de nos deux grands philosophes, a vu également des troubles et des souffrances de l’époque « des royaumes combattants ». Lui aussi, témoin douloureux de ces désordres et de cette corruption morale, il cherchait la cause du mal et voulait y apporter son remède. S’opposant aux rites des formalistes de l’école confucéenne comme ridicules, ne donnant pas non plus son adhésion à l’anarchisme de Lao-tseu, il établissait une nouvelle doctrine sociale. Les guerres dont la Chine a tant souffert faisaient de lui un ardent antimilitariste, il prêchait l’utilitarisme et l’altruisme, et créait une méthode scientifique et expérimentale pour l’organisation de la vie courante. On pourrait résumer ses théories en trois catégories : l’amour universel comme principe, l’ordre politique et social p.87 comme base, et l’intérêt de tous comme but. Son livre formule bien des idées qui furent reprises par les socialistes modernes.

« La préoccupation des sages est d’améliorer le monde, s’ils savent où les troubles prennent racines, ils pourront remédier heureusement, sinon ils ne peuvent rien faire. Pour remédier au triste état de la société, il faut, comme le font les bons médecins, trouver l’origine du mal. Or, cette origine de tous les maux actuels, c’est que les hommes ne s’aiment plus les uns les autres.

Son principe de l’utilitarisme est poussé jusqu’à un tel point qu’il considérait les croyances religieuses comme un moyen nécessaire pour inspirer au peuple la crainte en cas de besoin et non comme une règle intransigeante qu’on doit pratiquer constamment ; il n’est même pas ques­tion de les envisager du point de vue de la foi. Voici un passage du chapitre de Lou-Wen, qui montre comment et dans quel sens ses doctrines devraient être appliquées 1 :

« Quand vous vous occupez de la direction d’un État il faut choisir, selon les circonstances, ce qu’il faut pour ce pays. Dans un pays où les désordres et les troubles font des ravages, parlez de l’emploi de « l’élite dans la politique », et de « l’unification du souverain avec son peuple ». Dans un pays pauvre parlez de « l’économie dans la vie courante », et de « l’économie des rites funéraires ». Dans un pays où l’on s’abandonne trop à la musique et aux vins, parlez de la doctrine contre « la musique » et de celle contre « la prédestination ». Dans un pays où les mœurs sont légères et corrompues, parlez du « respect du Ciel » et du « culte des Divi­nités ». Dans un pays où l’on entreprend la guerre et opprime les autres nations, parlez de « l’amour universel » et de la « condamnation de la guerre ». Tout ceci s’appelle « choisir ce qui est nécessaire selon les cir­constances » 1.

Cette étude comparative des idées de Lao-tseu et de Mo-tseu suffit pour justifier notre jugement. Si les missionnaires n’ont pas traduit les ou­vrages de tous les anciens philosophes chinois autres que Confucius, c’est qu’il est le seul conforme à leur goût et aux besoins de leur propagande. De plus, chez Confucius on trouve des idées moins révolutionnaires et p.88 plus faciles à appliquer sans trop changer le cours des choses. Les « Pei-­tseu » (cent philosophes chinois) n’ont jamais été bien connus au temps de Louis XIV, ni même longtemps après. Teng-Si, contemporain de Lao-tseu, considéré comme un grand révolutionnaire par les chinois, est ignoré même aujourd’hui en France, et certes, sa doctrine ne ferait sûrement pas plaisir à ceux qui ont des idées religieuses et politiques tant soit peu conser­vatrices.

« Le Ciel n’est pas le bienfaiteur de l’homme. Le Prince ne l’est pas non plus envers le peuple... Pourquoi ? Parce que le Ciel n’est pas capable de supprimer le destin apportant aux hommes la mort prématurée et les faire revivre, et il ne donne pas aux bons une vie longue, voilà pourquoi il n’est pas le bienfaiteur de l’homme. Et si parmi le peuple il y a des voleurs et des fraudeurs qui conspirent pour tromper les gens, ceci vient de ce qu’ils n’ont pas assez pour vivre, de la misère. Et cependant les Princes veulent absolument les condamner à mort d’après la loi ; voilà pourquoi le Prince n’est pas le bienfaiteur envers le peuple » 2.

Certes, ces idées qui développent avec plus de netteté et de violence des principes donnés déjà par Lao-tseu, mériteraient au moins qu’on en fît mention. Nous pensons que ces exemples, qu’il serait facile de multi­plier, suffisent pour montrer que Confucius ne représente qu’un seul des multiples courants de la pensée chinoise.

3. La profession même des Missionnaires ne leur permettait pas
de fréquenter les milieux intellectuels

Les missionnaires furent et sont en Chine une classe à part. Sauf les empereurs, leurs maîtres et protecteurs, ils n’ont eu de relations qu’avec les fonctionnaires dans les Palais. Mais en Chine comme dans tous les pays, les intellectuels forment une classe nombreuse et importante qui garde toujours son esprit indépendant, et ne manifeste guère de préférence dans le choix des doctrines de la philosophie pure. Ces érudits sont bien p.89 souvent des éclectiques. Pour eux, les doctrines de Confucius, de Lao tseu et Mo-tseu ont chacune des défauts et des avantages. On ne doit pas s’at­tacher aveuglément à une seule école. Cette liberté scientifique est toujours maintenue par les Chinois, et reste intacte jusqu’à maintenant. Il est donc naturel qu’ils se soient aussi bien refusé à admettre la suprématie absolue et exclusive de la religion chrétienne. Cet esprit est non seulement répandu dans les milieux des lettrés, mais on le trouve aussi bien chez des princes les plus despotiques qui, accordant manifestement tant de faveurs à l’école confucéenne n’ont cependant pas osé attaquer ou proscrire les doctrines de Lao-tseu ou de Mo-tseu. L’esprit exclusif de la religion chrétienne ne pouvait que déplaire à la mentalité chinoise. C’est pourquoi relativement peu de gens l’embrassent surtout dans les classes intellectuelles. En effet, le christianisme, comme la plupart des autres religions formalistes n’admet pas de vérité contraire à sa doctrine, et se base sur la foi et non sur la raison, condition qui explique les attaques violentes des philosophes fran­çais au XVIIIe siècle et son peu de succès en Chine.

C’est pour cette raison que les missionnaires en Chine n’ont guère pos­sédé la confiance de la classe intellectuelle. Du reste, de part et d’autre, ce sont peut-être les hommes les moins faits pour s’entendre. Avec leur vocation religieuse et leurs jugements choquant les habitudes chinoises, les missionnaires, bien qu’ils aient beaucoup écrit sur la philosophie de la Chine, se condamnaient volontairement à ne jamais bien la comprendre. Cela vient, comme nous l’avons dit, de leur profession qui leur défend de chercher la vérité en dehors du cadre de leur dogme.

Les bonnes familles chinoises, dont la fréquentation est interdite à tous les prêtres de toutes les religions, représentent la vraie civilisation chinoise, qui tient toujours à séparer la religion de la morale. En effet, en Chine, la morale est indépendante de la religion. Confucius refusa de par­ler sur la vie future. Lao-tseu, quand il arrive à cette question ne se prononce pas davantage, Mo-tseu nous conseille de ne parler des Dieux et des esprits que lorsque qu’on se trouve dans un pays où la religion est nécessaire pour corriger les « mœurs corrompues ». Les missionnaires conservaient leur mentalité européenne en confondant toujours la religion avec la morale. Pour eux, sans la religion, la morale n’aurait plus de raison d’être. Cette conception n’est, à nos yeux, ni une erreur ni une vérité. Entre l’Asie et l’Europe, il y a différence de conception ; l’esprit diffère suivant l’espace, le climat, et les races.

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p.90 Les trois raisons que nous venons d’esquisser montrent les causes du maigre résultat obtenu par les missionnaires du XVIIe et XVIIIe siècles dans l’étude de la philosophie chinoise, malgré tous leurs efforts. Prétendre que les premiers sinologues, n’ayant en réalité jamais pu pénétrer la profon­deur de cette branche d’étude, peuvent être fidèles dans leurs interprétations des livres chinois et que leurs écrits méritent foi, serait peut-être abusif. D’ailleurs tout ce qu’ils ont transcrit à cet époque en français a été plutôt des morceaux choisis mélangés d’impressions personnelles, de notes de voyages, de descriptions les plus diverses. Finalement ils ont formé en France une tradition du type chinois à la manière imaginaire de Confucius : mou, poli, qui marche en mesurant d’avance la longueur de ses pas, les inclinations de sa tête, les battements de ses paupières ; en un mot, l’exagération de politesse poussée jusqu’au ridicule. Telle est l’image des Chinois formée par les écrits des missionnaires.

On peut ainsi conclure que les missionnaires ont tenté vraiment des efforts pour propager en France la philosophie chinoise ; la preuve en est qu’ils ont beaucoup écrit sur ce sujet depuis les dernières années du XVIIe siècle jusqu’à la première moitié du XVIIIe siècle et même après. S’ils ne sont pas arrivés à la comprendre telle qu’elle est en Chine, ce n’est pas leur faute, car il y a deux genres littéraires qu’ils ont exclus de leurs études : d’abord les romans 1 où se renferment l’amour et le sentiment poétique, ensuite la philosophie où règnent la vérité et la raison laïque. Ce sont des choses que les prêtres ne peuvent posséder. C’est ainsi qu’ils n’ont jamais parlé des romans chinois, par contre, ils ont beaucoup parlé de la philo­sophie chinoise. Le résultat est presque le même ; ils n’ont compris ni l’un ni l’autre.

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CHAPITRE ONZIÈME

LA CHINE EN FRANCE AUX XVIIe-XVIIIe SIECLE

Connaissances à peu près complètes sur l’Empire Chinois

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p.91 Après tant d’années de propagande pour la Chine par des mission­naires, dont les écrits furent cependant souvent en contradiction avec ceux des voyageurs, on se demande si cette propagande n’avait pas produit quel­ques effets sur l’esprit français ; d’autant plus que le XVIIe siècle est ca­ractérisé dans l’histoire de la France par l’introduction des idées étran­gères. En effet, les récits des missionnaires et ceux des voyageurs avaient, dans toute l’Europe, leur écho. Dans les œuvres de Montesquieu, de Di­derot, comme dans celles de Rousseau et d’Helvétius, particulièrement de Voltaire, on trouve beaucoup de passages concernant les Chinois. Ici, une question se pose. Quelles sont les raisons qui poussaient les écrivains et les philosophes à parler d’un pays qu’ils n’étudiaient que par l’intermé­diaire des missionnaires et des voyageurs ? En examinant ce que ces au­teurs ont écrit sur ce pays, on y voit non seulement leurs témoignages de sympathies, mais encore un enthousiasme exagéré et souvent des éloges sans borne. Quel profit pourront-ils tirer de ces descriptions si vivantes consacrées aux Chinois ? On doit en faire la recherche dans leurs œuvres même, afin de pouvoir comprendre l’importance de l’introduction des idées chinoises en France.

Ce mouvement ne peut s’être formé autrement que les autres mouve­ments littéraires ou politiques. Il ne peut s’être manifesté subitement. Une préparation à longue échéance finit par réveiller l’intérêt plus ou moins vif de tous pour cet objet commun.

p.92 Les connaissances de la Chine en France furent très anciennes. Ce fut vers la première moitié du XVIIIe siècle qu’elles prirent beaucoup d’inten­sité. De 1650 à 1750, les livres parus successivement sur la Chine étaient innombrables ; entr’autres, les « Lettres Édifiantes » et la « Description de la Chine » sont considérés comme les meilleures sources. Les livres de Bouvet et ceux de Le Comte et ceux de tant d’autres missionnaires sont dans les mains de tous. Ainsi l’influence de la Chine en France fut certaine, même incontestable du fait que déjà, vers la fin du XVIIe siècle on peut trouver dans les œuvres des grands écrivains des traces qui pourraient con­solider cette opinion. Saint-Simon, dans ses « Mémoires » parlait des que­relles religieuses des Jésuites de Pékin avec les missionnaires de différents ordres. Pascal dans ses « Pensées » n’avait pas manqué de mentionner ce qu’il jugea de l’ancienneté de l’Histoire de la Chine, mais avec beaucoup de réserves. Il avait sûrement lu le livre du P. Martini 1 qui aurait dû attirer vivement l’attention des esprits critiques sur cette antiquité antédi­luvienne :

« Histoire de la Chine — Je ne crois que les histoires dont les témoins se feraient égorger.

« Il n’est pas question de voir cela en gros. Je vous dit qu’il y a de quoi aveugler et de quoi éclairer. Par ce mot seul, je ruine tous vos raisonne­ments. Mais la Chine obscurcit dites-vous ; et je réponds : La Chine obs­curcit, mais il y a clarté à trouver ; cherchez-la. Ainsi tout ce que vous dites fait à un des desseins, et rien contre l’autre. Ainsi cela sert et ne nuit pas. Il faut donc voir cela en détail, il faut donc mettre papier sur table. 2.

*

Mais les vieux documents sur la Chine, à parler en général, sont encore loin d’être complets et parfaits. D’après le résultat de nos examens dans leur ensemble, ils laissent encore beaucoup à désirer. D’ailleurs nous avons déjà exposé notre opinion sur certains points avec leurs preuves dans les p.93 chapitres précédents de ce livre. Ce qui est intéressant, ce sont les jugements des grands écrivains à l’égard de la Chine. Ils possèdent un esprit d’analyse dont la lumière éclaircit les choses en écartant, d’une manière générale, les histoires trop fantaisistes et incroyables. Ils ramassent seulement des éléments précieux dans la civilisation chinoise. Pourtant ce sont des gens qui n’ont jamais mis les pieds sur le sol chinois, et ils compren­nent ce pays infiniment mieux que quiconque. C’est l’effet du discernement qui les distingue des intelligences vulgaires. Voltaire, grand admirateur de la Chine, ne fait dans tous ses récits, que des éloges des Chinois : dans l’« Essai sur les Mœurs » comme dans « Le Siècle de Louis XIV ». Il se signale enfin entre tous les écrivains de son temps comme défenseur et disciple de la morale de Confucius. La Chine lui plaît, parce qu’elle n’est pas une nation chrétienne. La morale de Confucius sans merveilleux, cons­titue pour lui une espèce de religion rationaliste dont il juge par les tra­ductions des livres canoniques, publiées dans l’œuvre de Du Halde et par les descriptions de la morale chinoise dans les « Lettres Édifiantes », les œuvres de Gaubil, les lettres de Parrenin et d’autres.

« Jamais la religion des Empereurs et des Tribunaux ne fut déshonorée par des impostures, jamais troublée par les querelles du sacerdoce et de l’empire, jamais chargée d’innovations absurdes, qui se combattent les unes les autres avec des arguments aussi absurdes qu’elles et dont la dé­mence a mis à la fin le poignard aux mains des fanatiques, conduits par des factieux. C’est par là surtout que les Chinois l’emportent sur toutes les Nations de l’Univers 1.

Diderot, dans son Dictionnaire encyclopédique, a considéré les Chinois comme

« peuples supérieurs à toutes les nations de l’Asie, par leur an­cienneté, leur esprit, leurs progrès dans les arts, leur sagesse, leur politique, leur goût pour la philosophie...

et dit de Confucius :

« La morale de Confucius est bien supérieure à sa métaphysique et à sa physique.

Jean-Jacques Rousseau 1, en 1750
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