Thèse présentée à la Faculté des Lettres pour le Doctorat ès-Lettres





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, dans son fameux discours fait p.94 pour l’académie de Dijon : « Le rétablissement des sciences et des arts a-t-il contribué à épurer les mœurs ? », a dit de la Chine :

« Il est en Asie une contrée immense où les lettres honorées conduisent aux premières dignités de l’État.

Et dans le Discours sur l’Economie politique il fera encore une fois un bel éloge de l’Administration et de la justice chinoise :

« A la Chine, le Prince a pour maxime constante de donner le tort à ses officiers dans toutes les altérations qui s’élèvent entre eux et le peuple. Le pain est-il cher dans une province, l’intendant est mis en prison. Se fait-il dans une autre une émeute, le gouverneur est cassé et chaque man­darin répond sur sa tête de tout le mal qui arrive dans son département. Ce n’est pas qu’on examine ensuite l’affaire dans un procès régulier ; mais une longue expérience en a fait prévenir ainsi le jugement. L’on a rarement en cela quelque injustice à réparer et l’Empereur persuadé que la clameur publique ne s’élève jamais sans sujet, démêle toujours, au travers des cris séditieux qu’il punit, de justes griefs qu’il redresse.

*

Montesquieu de son côté, ayant passé sa vie à lire et à réfléchir, a bien connu comme Voltaire et Rousseau tous les livres concernant les Chinois. Avec son esprit scientifique, il a pu recueillir les documents né­cessaires, pour confirmer ses théories politiques dans « l’Esprit des Lois » 2. Il n’est pourtant pas un admirateur de parti-pris des pays étrangers. Il a lu aussi bien les « Voyages d’Anson » que les traductions des livres classi­ques chinois des missionnaires. Voici ce qu’il dit de la Chine parmi de nom­breux chapitres concernant ce pays :

« Bonne coutume de la Chine

Les relations de la Chine nous parlent de la cérémonie d’ouvrir les terres que l’Empereur fait tous les ans. On a voulu exciter les peuples au labourage par cet acte public et solennel.

De plus l’Empereur est informé chaque année du laboureur qui s’est le plus distingué dans sa profession ; il le fait mandarin du huitième or­dre... 1.

p.95 Dans le livre septième, chapitre VI du même ouvrage, il a parlé « Du luxe de la Chine » en mentionnant la belle ordonnance de Kia-Wen-ti 2 de la dynastie des Han, qui ne voulait pas fatiguer son peuple à travailler pour le luxe qui ne pouvait ni le nourrir ni le vêtir : « Notre luxe est si grand que le peuple orne de broderies les souliers des jeunes garçons et des filles, etc... ». Ce texte a été publié en entier, dans l’ouvrage du P. du Halde, t. II, p. 497. C’est une des preuves que Montesquieu n’a basé son admiration de la morale chinoise que sur la lecture des œuvres des missionnaires.

Helvétius fait aussi quelques allusions aux Chinois. Dans son livre : « De l’homme » il écrit quelques remarques sur les mœurs, sur le despo­tisme (section V, note 14), mais assez insignifiantes, il semble qu’il n’ait pas eu, comme ses confrères, la compréhension de la valeur de la Chine.

Ce que nous avons rapporté ci-dessus, ce ne sont que des thèses sur la Chine des philosophes et des écrivains. Si l’on voulait en chercher de pareilles dans le domaine de la science et de l’art, on n’y trouverait pas moins d’interprétation et de renseignements nombreux qui nous autorise­ront à prononcer que l’influence de la Chine ne fut pas partielle, mais générale. Bien que l’esprit français au XVIIIe siècle considère encore la science, à tort ou à raison, comme une forme de pensée qui n’existe qu’en Europe, les multiples publications des missionnaires sur la science chinoise leur montrèrent petit à petit que ce genre d’étude ne fut point exclusif, bien au contraire. Il était fort ancien en Chine tout comme son histoire. « Le Secret de la Médecine des Chinois » parut en 1671. Le « Sinarum Scientia » rédigé par les missionnaires eut sa première édition en 1672. Un certain Pierre Petit, médecin parisien, travailla à propager les mérites d’une boisson qu’un admirateur appela l’« Ambrosia Asiatica » (1672), propre à guérir la migraine, grand remède contre la goutte. Puis un des Jésuites de Pékin, Intercotta, publia en 1673 « La Science des Chinois ».

Les travaux les plus intéressants parmi les missionnaires s’occupant de la science, furent sûrement ceux du P. Parrenin, qui, correspondant fidèle de M. Mairan, directeur de l’Académie des Sciences, lui envoya successivement ses nouvelles et les résultats de ses recherches. Il lui expédie non seulement des lettres toutes pleines de noms des plantes et de ceux p.96 des animaux de l’Asie, mais encore des collections de ces plantes et de ces animaux rares recueillis lors de ses voyages dans la Mongolie et la Tartarie avec l’Empereur ; et il ne manqua pas non plus de signaler le Pen-ts’ao qui est la plus ancienne histoire naturelle de la Chine — son étude préférée. Voici une lettre de M. Mairan datée du 14 Octobre 1728 pour remercier de son envoi important, notre savant missionnaire ; elle se termine en ces termes :

«... Agréez s’il vous plaît, que je vous marque une reconnaissance particulière pour tout ce que vous avez envoyé de curieux et de rare à l’Académie des sciences et surtout de l’instruction que j’ai reçue à la lec­ture des Lettres que vous lui adressez. Le P. du Halde à qui je remettrai celle-ci, m’encourage à quelque chose de plus : il m’assure que vous ne trouverez pas mauvais que j’y ajoute quelques questions sur un pays et sur les mœurs d’un peuple que vous connaissez si bien. Il vous fera tenir en même temps les remerciements que la Compagnie vous fait par la main de M. Fontenelle, son secrétaire et ses Mémoires qu’elle vous envoie, etc... 1.

Puisque l’auteur a mentionné Fontenelle, qui fut le Secrétaire de l’Aca­démie des Sciences et en même temps entra en relations avec la Compagnie des Jésuites dont le P. Du Halde fut chargé de transmettre les correspon­dances des missionnaires de Pékin avec leurs amis, il est probable que Fontenelle était très au courant de ce qui concerne les Chinois. Il est encore une fois évident que les Membres de l’Académie ont étudié avec intérêt tout ce qu’envoya le P. Parrenin sur la science chinoise.

*

Avec la science, la connaissance de l’art chinois en France fut très ancienne, bien avant la fondation des Compagnies françaises des Indes (1660). La France inaugura son commerce avec la Chine en 1697. Dès lors l’art chinois pénétra plus aisément qu’auparavant. Au Louvre, nous avons, dans la collection de M. Ernest Grandidier, un brûle-parfums chinois ayant appartenu, prétend-on, au célèbre voyageur vénitien Marco-Polo. Dans les Musées de Cluny, Vincennes, Chantilly, partout on trouve des porcelaines, des meubles, des peintures et des bibelots chinois.

p.97 L’art architectural de la Chine a depuis longtemps exercé une grande influence sur l’art français. On a aujourd’hui oublié que le « Trianon » au Palais de Versailles fut le remplacement du « Trianon de Porcelaine » construit vers 1670. Félibien dans la « Description du Palais de Versailles » (1671) a dit que :

« Ce Palais n’a qu’un seul étage, et lorsqu’on a monté sept marches pour entrer dans le vestibule, l’on trouve un salon dont toutes les murailles sont revêtues d’un stuc très blanc et très poli, avec des ornements d’azur. La corniche qui règne autour et le plafond sont aussi ornés de diverses figures d’azur sur un fond blanc, le tout travaillé à la manière des ouvrages qui viennent de la Chine, à quoi les pavés et les lambris se rapportent, étant faits de carreaux de porcelaines.

Nombreux sont les artistes qui ont pris le goût de l’art chinois. Antoine Watteau, décorateur du cabinet du garde des sceaux Chauvelin et de celui du Duc de Cossé, exécuta diverses figures chinoises pour le cabinet du Roi au Château de la Muette. Christophe Huet a exécuté une foule de décora­tions au Château des Champs et peignit au rez-de-chaussée un salon chinois 1. Vers 1745, le même artiste exécuta des arabesques et les figures chinoises du cabinet de l’ancien Hôtel de Rohan, construit au commencement du XVIIIe siècle, et au Château de Chantilly, on trouve de lui « La grande Singerie » peinture pittoresque faite probablement vers 1735 2. Les frè­res Martin en travaillant à l’imitation de laque et de bois vernis (façon de Chine) ont obtenu plusieurs fois leurs privilèges (1730-1748) Voltaire admirait beaucoup à Lunéville un salon :

« Moitié Turc et moitié Chinois » 3

Toutes ces citations sur la science, l’architecture et l’art chinois en France sont un peu hors de notre sujet. Mais nous voulons montrer par ces documents, comment s’était créé l’état d’esprit favorable à la Chine. Les relations entre la France et la Chine furent d’abord entretenues par les prê­tres ensuite par le commerce maritime, il y eut un moment où les renseigne­ments sur la philosophie, la morale et la science furent au moins aussi nom­breux que ceux sur la friponnerie des petits marchands chinois sur la côte. L’importation des meubles de bibelots, dont les personnages décoratifs ne p.98 sont pas pour les chinois pas autre chose que des caricatures, donnèrent aux Chinois l’idée de juger les Chinois d’après ces images. C’est justement ce sentiment peu sérieux qui rendit la Chine populaire. On pourrait très bien prétendre qu’aucun pays d’Asie n’a fourni à la France tant de connaissances sur sa civilisation, et tant d’objets d’art « populaires » qui suffisent à rendre la Chine glorieuse dans tous les salons de la bonne société. Par exemple ceux de Madame de Pompadour furent non seulement pleins de meubles chinois, mais on y trouvait des bassins où nageaient des petits poissons rouges aux écailles d’or, apportés pour la première fois en France pour elle. Ainsi n’est-ce pas une date historique que l’introduction de ce genre de poissons chinois en Europe qui s’y sont multipliés depuis ? Enfin, le XVIIIe siècle fut l’époque où l’on s’est le plus interessé à la Chine. Cette tendance est plus marquée chez les encyclopédistes qui, ayant vu l’abus et la corruption dans la politique et la religion, ont voulu les attaquer indirectement en s’ar­mant de ce qu’ils avaient trouvé de meilleur dans les autres pays. C’est avec cette intention que Montesquieu a écrit ses Lettres persanes et plus tard Madame de Staël De l’Allemagne.

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CHAPITRE DOUZIÈME

IDÉALISATION DE LA CHINE

Crise morale et politique de la France.

Idées nouvelles s’appuyant sur l’exemple chinois

et inspirées par la Chine.

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p.99 On ne tente pas d’attaquer vaguement une religion quand elle est encore capable d’être en harmonie avec l’esprit du temps. Toutes les réactions, qui s’élèvent contre elle, ont pour cause le fait qu’on a depuis longtemps perdu confiance. Ce détachement progressif des esprits à l’égard de l’Église au début du XVIIIe siècle se prépare d’une façon tout d’abord invisible, secondé par l’introduction des nouvelles théories de la Chine sur l’indépen­dance de la morale relativement à la religion. Les idées des philosophes, le soutien une fois trouvé s’affermirent, et ces philosophes ne furent plus de simples déistes, mais formèrent « une secte » et « un parti » franchement hos­tiles à la religion. Mais dès que les hommes ont tourné des regards mena­çants contre la majesté du Ciel qui gouverne nos âmes, il ne tarderont pas à les diriger contre la souveraineté de la terre qui gouverne nos corps. Il est dans la nature des choses que presque toujours l’autorité de l’Église soit alliée avec celle de la politique, qui tenait en réserve des armes redouta­bles contre les réactions éventuelles. Mais les philosophes ont tout prévu, et ne tomberont pas trop facilement dans le piège. Ils jugeront prudent de ne porter atteinte à la religion et à la politique qu’avec des coups souvent p.100 indirects. Au lieu de dire du mal de leur pays, ils vantèrent tout simplement la sagesse et la tolérance de l’Empereur de Chine, ou d’autres princes de l’Orient. Confucius devient leur idole, parce que sa morale « est simple et n’est jamais troublée par les querelles du sacerdoce et de l’empire » pour ne pas dire que la religion chrétienne a tous ces défauts.

Cependant, si l’on cherchait l’origine de cette réaction contre l’autorité de l’Église et de la politique, on remarquerait qu’elle est souvent provoquée par leur propre faute. Les querelles des Jésuites et des Jansénistes s’accentuent d’une manière analogue à celle des missionnaires de Pékin 1. C’est par ces disputes théologiques que les théologiens avaient depuis le XVIIIe siècle, entamé peu à peu l’autorité ecclésiastique. Les philosophes suivaient ces querelles avec un vif intérêt, et finissaient par découvrir la raison laïque. Dans ce cas, on pourrait très bien dire que ce sont des cro­yants qui travaillèrent d’abord à la défaite de leur Église. C’est la même cause qui explique l’affaiblissement de l’autorité publique. Louis XIV a commis des fautes assez graves qui auront pour résultat une réaction fatale : abus du pouvoir, dépenses excessives pour le luxe de la Cour, enfin la famine, les lourds impôts et les vexations financières inspirèrent petit à petit au peuple la haine profonde pour le despotisme. Ce qui fait que les philo­sophes se dressèrent contre son autorité. Mais ni la religion ni le despotisme ne sont établis pour être discutés ; parce que discuter veut dire qu’on doute.

En dehors de toutes ces causes, il y en a encore d’autres qui, quoique discrètes, mais très caractéristiques, dérivaient de la psychologie et du sen­timent de la dignité de la carrière même des hommes de lettres. La situation morale et 2 philosophes au XVIIIe siècle est beaucoup plus importante que celle du XVIIe siècle. En effet, ils sont partout admis dans le monde, et ce sont eux qui trônent dans les salons et souvent chez les souverains. La considération ainsi accordée réveillait en leur personne le sentiment de dignité et l’esprit de l’importance de leur rôle dans la vie sociale, et leur donnait l’envie du respect et de l’honneur qu’on a rendu en Chine, à Con­fucius, qui n’est ni un démon, ni un Dieu, mais simplement comme eux, un p.101 philosophe, un fondateur d’une doctrine philosophique rationaliste, et un grand législateur dont les principes, au dire d’un certain Jésuite :

« Ne sont pas seulement bons pour les gens de la Chine, mais je (le Jé­suite) suis persuadé qu’il y a peu de Français qui ne s’estimeraient fort sages et fort heureux s’ils pouvaient les réduire en pratique 1.

Ensuite, à travers l’histoire de la Chine, la plupart des empereurs ont toujours l’amour et le respect pour les arts et les belles lettres en ne choi­sissant les fonctionnaires d’État qu’après l’examen par les académiciens. N’est-ce pas une preuve éclatante que K’anghi, monarque tout puissant est avant tout, un lettré qui se distingue parmi ses œuvres politiques et littéraires par un dictionnaire 2 considéré comme le meilleur qui n’ait jamais existé ?

Yong-Tcheng 3 bien que inférieur en talent en comparaison avec celui de son père, est pourtant connu comme un prince sage et clairvoyant. Puis Kien-long s’est illustré en poète que tout l’univers admire. Bref Confucius, K’anghi, Yong-Tcheng, Kienlong et les mandarins chinois sont tous hommes de lettres ; ils sont donc les confrères des philosophes français. Alors là-bas en Chine, leurs confrères sont tous à la fois grands philosophes, empereurs, et hauts dignitaires ; ici en France, malgré les honneurs qu’ils ont obtenus dans la société et malgré qu’ils soient parfois choisis auprès des souverains leur situation morale proprement dite n’est pas meilleure que celle des cour­tisans dans les palais impériaux. Ces regrets furent naturels et expliquent pourquoi la Chine est devenue le pays de leur rêve. Par conséquent, faire éloge de ces grands Chinois, c’est parler en quelque sorte, un peu d’eux-mêmes, et propager l’idée laïque de l’école confucéenne, c’est pour mon­trer leurs propres idées coïncidant avec celle d’un ancien confrère nommé Confucius.

Cette vision d’une Chine idéale et philosophique s’est généralisée dans toute l’Europe. Partout on faisait l’éloge de Confucius, le premier philoso­phe qui mettait en pratique des maximes opposées à celles de Rome. Ainsi vers 1725 le mathématicien allemand Wolf fut condamné pour avoir, dans p.102 une cérémonie académique à Hall, prononcé l’éloge de la morale laïque confucéenne. L’affaire fut retentissante 1.

Ce fait porte à croire que depuis longtemps l’autorité eut conscience du danger provenant des philosophes qui ne cessaient d’occuper l’esprit par la propagande des idées laïques de différentes manières ingénieuses. Cette tentative d’« intellectualiser » la Chine ou d’autres pays d’Orient 2 ne fut plus pour elle une simple nouveauté littéraire, mais chaque récit ou éloge relativement à la morale chinoise qu’on voulait retourner aimablement contre l’autorité du pays dont l’auteur était originaire. C’est pourquoi un auteur français prudent publia anonymement un livre peu volumineux, en 1729, qu’il intitula « Idée générale du gouvernement et de la morale des Chinois tirée particulièrement des ouvrages de Confucius », ouvrage sim­plement laïque et si bien ordonné que l’auteur n’y mentionne même pas l’exaltation et les préoccupations intéressées des missionnaires pour la Chine. La morale chinoise y était présentée de la même manière mais plus claire et précise que dans la « Lettre sur la morale de Confucius » par les Jésuites. « C’est une morale puisée dans les plus pures sources de la raison naturelle » 3.

Les philosophes observent toujours ce procédé de dire des plaisanteries en y insinuant des tentatives de réformes éparses. Ces écrivains connus ou obscurs n’avaient plus les préoccupations de ceux du XVIIIe siècle qui avaient été des psychologues et des moralistes, ils vont être plutôt des sociologues, ayant en vue la rénovation de la société. Le changement moral entraîne le changement de la littérature. Même les gazetiers, les nou­vellistes et les romanciers se groupèrent pour l’étude de la sociologie. En 1745 Victor de la Cassagne, connu sous le nom de Dubourg, publia son livre : « L’espion chinois en Europe » pour critiquer la société du point de vue d’un espion étranger. Et en 1739-1746, les « Lettres Chinoises » du Marquis J.-B. De Boyer d’Argens 1 ont paru sous la forme d’une revue, le lundi et le jeudi de chaque semaine, où l’auteur en se déguisant en chinois qui adressait à son correspondant lointain des nouvelles de la p.103 dernière mode et du dernier scandale, y glissait, bien entendu, ses propositions de réformes sociales. Cet ouvrage serait peut-être un des meilleurs exemples du dessein que les philosophes formèrent et accomplirent vers 1750 et qui devint la grande pensée du temps.

Ce genre d’ouvrages anonymes ou dissimulés dans des critiques sati­riques pouvait très bien échapper à des condamnations mais les œuvres les plus sérieuses n’ont pas été épargnées. Ces « beaux esprits » ayant gardé l’intention de porter tôt ou tard le coup à l’autorité furent toujours inquiétés. La condamnation contre les Lettres philosophiques de Voltaire et les « Pensées philosophiques » de Diderot sont des affaires connues. On a presque oublié que vers 1743, les philosophes manifestèrent leurs points de vue sur la religion en jetant leurs masques de ne savoir composer que des œuvres satiriques indirectement contre l’autorité. Ils publièrent tout fran­chement un livre en y réclamant le droit de garder ce qu’ils appelèrent : « le célibat philosophique » 2. L’ouvrage fut, bien entendu, condamné par le Parlement. Ceci prouve que les philosophes eurent conscience de leur force pour entreprendre une lutte acharnée et sans fléchir. Une reli­gion qui « gêne la nature » telle que le christianisme est l’ennemi com­mun pour eux. La Chine fut désormais leur inspiratrice des idées nouvelles qui ressuscitèrent la tradition épicurienne, d’ailleurs toujours vivante à tra­vers le XVIIIe siècle. Finalement il se forma une philosophie matérialiste pratique et rationnelle bien française, qui remplaça cette morale des prê­tres, despotique, scholastique et contraire à la raison. Voilà le résultat éclatant de l’admiration pour la civilisation d’une autre nation. Comme nous avons dit, la Chine ne prit qu’une part de ce mouvement. Dans ce cas, il serait plus juste de dire que cette « idéalisation de la Chine » et des pays orientaux fut un moyen d’atteindre la religion avec une ironie inof­fensive et une critique fantaisiste qui font réfléchir où il n’y a vraiment rien de bien méchant par apparence comme dans les Lettres personnes.

Enfin, cette « étrangéromanie » des écrivains français montrait combien leur esprit était large qui sut assimiler les meilleurs éléments des anciennes civilisations. Les autres pays de l’Europe avaient pourtant connu aussi la Chine et la morale chinoise, ils l’estimaient moins à sa juste valeur. Certains critiques ont dit que la Chine n’exerçait pas une grande p.104 influence sur la pensée française, d’autres prétendaient que l’influence avait été si grande que la révolution française résultant de ce que l’esprit laïque de la Chine pénétrait en France. Nous ne devons admettre ces deux thèses dont l’une fut manifestement orgueilleuse et l’autre fut trop exagérée. La vérité est que dans ce monde « rien n’est nouveau » et que dans toutes les vieilles civilisations, il existe des sentiments semblables. C’est quelque chose d’analogue à ce que nous trouvons dans des magasins où l’on met en bonne place des objets que la saison rend indispensables. La France au temps de Louis XIV avait besoin des idées laïques tant pour la politique que pour la morale. Les missionnaires par les querelles et leurs politiques, introduisirent tout miraculeusement la morale de Confucius qui affirmait les idées longtemps conçues des philosophes. Et à travers des années de recherches, ces philosophes trouvèrent enfin une définition d’une morale propre aux Français. Quest-ce que la vertu ? C’est « la fidélité constante à remplir les obligations que la raison nous dicte, et cette raison là n’est pas du tout la religion 1 », tout comme la morale de Confucius est conforme aux Chinois : « Ne faites pas aux autres ce que vous ne vou­driez pas qu’on vous fît ». Les termes sont différents, mais le fond reste le même, car la raison humaine est partout la même !

Il nous reste à ajouter que l’idéalisation de la Chine fut finalement même approuvée plus tard par le roi de France. Grimm, dans sa « Corres­pondance » (1778) rapporte qu’un jour où Louis XV se plaignait des nombreux abus qui régnaient en France, son Ministre, Bertin, lui proposa comme remède « d’inoculer aux Français l’esprit chinois », et le roi approuva cette lumineuse suggestion. C’est une preuve de plus que le rôle de la Chine était toujours grand au XVIIIe siècle en France.


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BIBLIOGRAPHIE
PRINCIPAUX OUVRAGES SUR LA CHINE

PUBLIÉS ENTRE 1650 ET 1750


Date

Noms d’auteurs

Noms d’ouvrages

1653

A. de RHODES


Sommaire de divers voyages et missions apostoliques du R. P. A. de Rhodes, à la Chine et aux autres royaumes d’Orient avec son retour de Chine à Rome, depuis l’année 1618 jusqu’à l’année 1633. (Paris, Lambert).

1658

Alphonse NAVARETTE

Voyage de Navarette au travers de la Chine en 1658. (V. Histoire générale des Voyages). Paris 1748.

1662

Michel BAUDIER

Histoire de la Cour du Roi de la Chine.

1666

NIEUHOFF

Ambassade des Hollandais en Chine. (Paris).

1667

Alvarez SEMEDO

Histoire universelle de la Chine par A. Se­medo, avec l’histoire des Tartares, par M. Martini. (Lyon).

1670

DAPPER

Faits remarquables de la Compagnie hol­landaise des Indes orientales, sur les côtes et dans l’empire de la Chine, contenant la deuxième ambassade dans ce pays, par I. V. Campen et C. Nobel, et la troisième sous les ordres du P. van Horn.

1670

BAUDIER

Histoire de la conquête de la Chine.

1671

FELIBIEN

Description du Palais de Versailles. On y trouve l’influence de l’art Chinois dans l’architecture française).

1673

INTORCETTA

La Science des Chinois.

1678

P. MAGALHENS

Nouvelles relations de la Chine.

1682

F. VERBIEST

Lettre écrite de la Chine, où l’on voit l’état présent du christianisme dans cet empire et le bien qu’on y peut faire pour le salut des âmes. (Paris).

1682

F. VERBIEST

Lettre écrite de Pékin à tous les Jésuites de l’Europe le 15 août 1678. (Paris).

1682

A. de RHODES

Divers voyages de la Chine et autre royau­me de l’Orient.

1683

F. VERBIEST

Relation d’un voyage de l’empereur de la Chine dans la Tartarie. (Paris).

1684

Le P. COUPLET

« Galanterie d’un jeune Chinois arrivé à Paris » (Mercure Galant, Octobre 1684).

1684

F. VERBIEST

Lettre écrite par le P. F. Verbiest de la cour de Pékin, sur un voyage que l’Em­pereur de la Chine a fait l’an 1623 dans la Tartarie Orientale (Paris).

1686

G. BLAGAILLANS

Nouvelle Histoire de la Chine.

Date

Noms d’auteurs

Noms d’ouvrages

1687

Le P. LETELLIER

Défense des nouveaux chrétiens et des missionnaires de la Chine du Japon et des Indes, contre la morale pratique des Jé­suites et l’esprit de M. Arnaud.

1687

ARNAUD

Lettre d’un théologien contre la défense des nouveaux chrétiens.

1688

BARBIN

Nouvelle relation de la Chine.

1688

LES JESUITES

Lettre sur la morale de Confucius, philosophe de la Chine.

1688

Le P. D’ORLÉANS

La morale de Confucius.

1688

MAGAILLANS

Nouvelle description de la Chine contenant la description des particularités les plus considérables de ce grand empire, com­posée en l’année 1668, (Paris).

1688

Le P. D’ORLÉANS

Histoire des conquêtes Tartares qui ont subjugué la Chine.

Histoire des différends entre les mission­naires Jésuites, d’une part, et ceux de l’ordre de St-Dominique et de St-Fran­çois de l’autre, touchant le culte que les Chinois rendent à leur Maître Confucius et à l’idole Chinghoang.

1692

REGNARD

Les Chinois, comédie en cinq actes, mise en théâtre par MM. Regnard et Dufresny et représentée pour la première fois par les comédiens Italiens du Roi dans leur Hôtel de Bourgogne, le 15 décembre 1692.

1692

Le P. MARTIN

Histoire de la Chine.

1692

Philippe AVRIL

Voyage en divers Etats d’Europe et d’Asie.

1694

GALLAND

Paroles remarquables des Orientaux.

1696

P. Louis LECOMTE

Nouveaux mémoires sur l’état présent de la Chine.

1697

BOUVET

L’état présent de la Chine. E. F. IV. XI.

1697

P. LE GOBIEN

Lettres sur les progrès de la religion à la Chine.

1697

BOUVET

Portrait historique de l’Empereur de Chine.

1698

P. LE GOBIEN

Histoire de l’Edit de l’Empereur de la Chine.

1698

LE GOBIEN Charles

Eclaircissement sur les honneurs que les Chinois rendent à Confucius et aux morts.

1699

Evert ISBRAND

Relation du voyage de M. Evert Isbrand, envoyé de S. M. Czarienne à l’Empereur de la Chine.

1700

G. GHIRARDIN

Relation du voyage fait à la Chine en 1698, sur le vaisseau. « l’Amphitrite ». (Paris). — Anciens mémoires de la Chine, touchant les honneurs que les Chinois rendent à Confucius et aux morts. — Histoire apologétique de la conduite des Jésuites. — Relation de ce qui s’est passé à la Chine en 1697-1698 et 1699, à l’occasion d’un éta­blissement que M. l’Abbé de Lionne a fait à Nien-Tchéou, ville de la province de Tché-Kiang. — Conformité des cérémonies chinoises avec l’idolâtrie grecque et romaine (Cologne).

Date

Noms d’auteurs

Noms d’ouvrages

1700

P. Louis LECOMTE

Des cérémonies de la Chine.

Lettre à Monseigneur le duc du Maine sur les cérémonies de la Chine.

1700

GHERARDINI

Relation du voyage fait à la Chine.

1701

R.P. LONGOBARDI

Traité sur quelques points de la religion des Chinois.

1702

LE GOBIEN Charles

Lettres de quelques missionnaires de la Compagnie de Jésus, écrite de la Chine et des Indes Orientales.

Remarque : l’accueil favorable que reçut ce premier recueil engagea bientôt Le Go­bien à le faire suivre d’un second sous ce titre : « Lettres édifiantes et curieuses écrites des missions étrangères par quel­ques missionnaires de la compagnie de Jésus 2e recueil ».

1711

DE LA CROIX

Histoire de Gengiskhan.

1705

CATROU

Histoire générale de l’Empire du Mongol.

1717

SENECÉ

Epigrammes et autres pièces de M. de Se­necé (Paris).

1718

E. RENAUDOT

Anciennes relations des Indes et de la Chine, de deux voyageurs mahométans qui y allèrent dans le IXe siècle de notre ère.

1722

DE LA CROIX

Histoire de Tamerlan.

1723

SAVARY DES BRUSLONS

Dictionnaire universel du Commerce. Au mot : Commerce de l’Asie.

Dictionnaire universel du Commerce (le thé).

Les aventures merveilleuses du mandarin Fum-Hoan (contes chinois).

1723

F. BERNIER

Voyages de F. Bernier, contenant la des­cription des États du Grand Mogol.

1726

LANGE

Journal de la Résidence du Sieur Lange, Agent de sa Majesté impériale de la grande Russie a la Cour de la Chine dans années 1721 et 1722).

1728




Cérémonies et coutumes religieuses des peuples idolâtres. t. VII. (Amsterdam).

1729

P. Etienne LOUCIET

Observations mathématiques géographiques et physiques, tirées des anciens Livres Chinois, ou faites nouvellement aux Indes et à la Chine par les Pères de la Com­pagnie de Jésus. Paris, Rollin

1729

Etienne de SILHOUETTE

Idée générale du gouvernement et de la morale des Chinois, tirée particulièrement des ouvrages de Confucius.

1731

LE GENTIL

Nouveau voyage autour du monde.

1732

DE GUIGNES

Planisphère céleste chinoise avec des expli­cations, le catalogue alphabétique des étoiles et la suite de toutes les comètes observées à la Chine depuis l’an 613 avant J. C. jusqu’à l’an 1222 de l’Ere chrétienne, tirées des livres chinois. (Paris).

Date

Noms d’auteurs

Noms d’ouvrages

1734




Les Princesse malabares ou le Célibat phi­losophique.

1735

DU HALDE

Description géographique de l’Empire Chi­nois.

1735

FOURMONT

Réflexions critiques sur les histoires des anciens peuples, etc.

1735

Jean-Antoine FRAISSE

Il grava en taille-douce en 1734 pour Chan­tilly 53 planches sous le titre de : Livre de dessins chinois, tirés d’après des ori­ginaux de Perse, des Indes, de la Chine et du Japon. (Paris, 1735).

1737

M. D’ANVILLE

Nouvel Atlas de la Chine, de la Tartarie chinoise et du Thibet, etc... (42 cartes).

1739

ARGENS

Lettres chinoises.

1739

Le P. GAUBIL

Histoire de Gentchishkan et de toute la dynastie des Mongous, ses successeurs, conquérants de la Chine, tirée de l’histoire chinoise et traduite par le R. P. Gaubil, de la Compagnie de Jésus, mis­sionnaire à Pékin, (Paris).

1749

L’Abbé PREVOST

Histoire générale des voyages.

1749

ANSON

Voyage autour du monde (traduit de l’an­glais).







L’État présent de l’Église de la Chine. Par les Missionnaires.
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