Morts dans l’après-midi, La corrida du côté des animaux





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Morts dans l’après-midi, La corrida du côté des animaux

Eric BARATAY

Professeur d'histoire contemporaine,

Université Jean Moulin de Lyon


Publié en 1932, Mort dans l'après-midi, d'Hemingway, est vite devenu l'un des livres de référence de la littérature tauromachique ; toutefois, contrairement à ce que le public croit trop souvent, il ne traite pas de la mort du torero, un risque que toute une littérature a grossi à l'excès plus tard, dans les années 1950-1970, pour justifier la corrida, comme la biographie d'El Cordobes, Où tu porteras mon deuil (1967)1, mais de la mort préparée, codifiée, inévitable du taureau. Et, en réalité, cette mort est à peine traitée, mais noyée, évacuée dans la présentation des gestes humains, des codes, des discours, comme toute la production des aficionados, qui ressassent les mêmes figures2.
Il faut écarter ces discours pour atteindre les vécus, celui des toreros, souvent noyé dans une hagiographie, celui des taureaux, évacué ou nié, parce que la bête est réduite à l'état d'ennemi à vaincre ou d'objet à façonner. Il existe en fait une grande différence entre la corrida proclamée des aficionados, qui veulent et racontent un spectacle codifié, ritualisé3, avec le respect de règles qu'ils édifient, modifient, annulent au fil du temps, la corrida pratiquée des toreros, qui usent de leur métier pour répondre aux attentes sans trop risquer, et la corrida subie des taureaux4.
Si l'on s'intéresse au point de vue animal dans les relations que les animaux tissent avec les hommes depuis longtemps5, pour voir comment les bêtes vivent ces relations et pour voir comment cela rejaillit du côté des hommes6, il est possible d'écrire une histoire de la corrida du côté des animaux : les taureaux ainsi que les chevaux qui mouraient fréquemment aux arènes jusqu'aux années 1920, qui sont protégés depuis mais dont on suppose trop vite que leur corrida est devenue sans histoire. Pourtant, je laisse leur cas de côté car aucune étude sérieuse n'a encore été entreprise à leur propos, d'autant qu'il faudrait contourner le silence de la littérature tauromachique pour explorer minutieusement d'autres sources, comme les peintures, les photographies, les films, les reportages télévisés.
Du côté des taureaux, la quête de leurs vécus pose aussi une question de sources. Ce sont les aficionados qui nous informent en dénonçant des aspects qu'ils estiment contraires à leur conception de la pratique, ou en en évoquant d'autres qu'ils jugent anodins. En même temps, ils cachent ou nient les aspects qui les dérangent, comme le caractère domestique du taureau, son tempérament pacifique d'herbivore, non de tueur, sa souffrance qu'ils assurent minime, comme celle du cheval du picador autrefois, dont Hemingway jugeait l'éventration moins douloureuse qu'une entorse humaine au pied7. Il faut donc trier, lire entre les lignes, analyser les faits vérifiés à la lumière de la physiologie et de l'éthologie bovines qui, en cherchant à comprendre cette espèce pour pouvoir améliorer les rendements en élevage, ont intégré les notions de comportement cognitif, de peur, de stress, de douleur physique, de souffrance psychique. D'ailleurs, des aficionados commencent à le faire, reconnaissant du coup bien des aspects niés par les autres ; car l'écart entre le portrait proclamé du taureau (une brute féroce, insensible, un combattant inné qui ne serait pas un bovin comme les autres, qui porterait même un gène de tueur) et celui établi par la science8 devient si important que le discours tauromachique s'engage dans l'inaudible.
Les taureaux de corrida importés en France à partir de 1853 appartiennent à des races créées par croisements depuis le xviiie siècle et même à des lignées tant la consanguinité est grande dans chaque élevage. S'ajoute une sélection individuelle des femelles les plus réactives, pour porter, et des mâles les plus fougueux pour combattre, c'est-à-dire des bêtes aux tempéraments les plus adaptés. Mais les tentatives pour dénicher une différence biologique majeure avec les autres bovins, pour les mettre à part et justifier leur image de dangereux sauvages, s'avèrent vaines, même avec des études fines sur les taux de testostérone, la concentration de neurotransmetteurs, les variables hématologiques de la série rouge... Et il en est de même entre les lignées, souvent nommées castes. Tout au plus doit-on parler de différences de tempérament individuel, mais statistiquement, pas par nature, entre ces taureaux et les autres, mais aussi entre les taureaux des castes, qui présentent de fortes différences de comportement dans l'arène, comme le montrent des études récentes sur les chutes ou les réactions aux piques9.
La bovinité normale des taureaux de corrida est confirmée par le fait que leur proportion dans leurs élevages, pourtant spécialisés, est faible, et de plus en plus faible, les taureaux non sélectionnés pour le combat étant voués à la boucherie comme de simples bovins à viande, tandis que les alimentations sont les mêmes, notamment avec le remplacement partiel de l'herbe par des grains au xxe siècle, et que les pâturages ont été, pour tous, peu à peu réduits à des champs clos. Les toreros savent depuis longtemps que le taureau de corrida n'est qu'un bovin, qu'un herbivore, pas agressif par nature : Belmonte reconnaissait qu'il est très difficile de provoquer un taureau au champ, qu'il le faut assez fatigué pour ne plus fuir et convaincu que l'attaque est la seule issue, ce qui est presque impossible à obtenir par un homme seul. Simplement peut-on parler pour ces taureaux d'une réactivité plus forte, obtenue par la sélection. Mais on ne peut soutenir que le taureau de corrida serait passé du camp des herbivores, par nature fuyants, à celui des attaquants, par nature carnivores !
I. Le stress aux arènes
D'ailleurs, pour se rendre aux arènes, ces taureaux vivent la même histoire que les autres bovins allant aux abattoirs, en passant de la marche au train puis au camion, avec les mêmes effets, entrevus depuis peu par quelques aficionados : perte de poids, fatigue, crampes, état de faim, déclenchant des phases tétaniques, du fait du traumatisme, des coups de chaleur, de la diète, de l'immobilité dans des caisses secouées. Beaucoup n'arrivant que la veille, ils ne récupèrent pas toutes leurs forces, d'autant qu'ils sont perturbés par l'étroitesse des clos, qui les faisait s'affronter jusqu'à peu, par les sols durs, par la chaleur de la ville, par ses bruits puis ceux du public attendant le spectacle, et par les préparations frauduleuses.
Les taureaux semblent subir celles-ci depuis longtemps. Déjà, des romantiques affirmaient qu'ils étaient frottés à l'acide nitrique pour devenir furieux. Mais elles semblent se développer à partir du torero Guerrita, à la fin du xixe siècle, qui veut ainsi compenser l'instauration du tirage au sort des taureaux, puis à l'époque des Belmonte et Manolete qui imposent une corrida artistique, impossible avec des bêtes difficiles. Des taureaux purgés, ou recevant des coups de sac de sable sur la colonne, ou drogués, pour être affaiblis, sont signalés par des aficionados dans les années 1950-1980, mais ces cas sont contestés ou étouffés par manque de preuve10.
En revanche, des taureaux afeités, c'est-à-dire aux cornes sciées, sont mentionnés dès la fin du xixe siècle et de plus en plus à partir des années 1930 jusqu'à susciter des scandales publics dans les années 1950 puis 1970-1980, où certains avancent des taux de 80 % de taureaux afeités. L'usage a été emprunté aux maquignons, qui raccourcissaient les cornes des vaches à vendre pour les rajeunir, leur donner un plus bel aspect. Le traumatisme est énorme pour l'animal, ce que concèdent les aficionados opposés à la pratique parce qu'elle contredit les justifications de la corrida. Le taureau est placé dans une caisse, sa tête est hissée avec une corde pour le priver d'appui au sol et l'empêcher de s'agiter, ses cornes sont immobilisées. Cette position peut durer plus d'une heure tandis que l'animal fait de violents efforts pour se libérer, en se créant des entorses cervicales, des foulures à la colonne, des déchirures musculaires. Puis, il se contracte, mugit, halète, sue, déforme son faciès sous la souffrance quand ses cornes sont longuement sectionnées puis épointées à la scie, polies avec un abrasif, sur 3-4 cm pour de jeunes taureaux afeités à l'avance à l'élevage et jusqu'à 10 cm pour des bêtes de quatre ans, rectifiées aux arènes. La douleur est intense car la zone irriguée et innervée des cornes est vite atteinte. L'animal tombe ensuite dans un état de contre-choc, prostré, épuisé, qui s'ajoute à la perturbation de l'arrivée si l'afeitade a lieu juste avant la corrida. Du coup, il répugne à utiliser ses cornes lors de celle-ci, perd le sens des distances, tarde à frapper ou frappe dans le vide, ce qui permet au torero de faire plus de passes, plus proches, en réduisant le risque, voire de s'amuser à toucher l'animal11.

Les taureaux voient leur stress augmenter en devant entrer dans le toril, un couloir obscur qui les isole les uns des autres, où ils attendent près des clameurs et des odeurs de cadavres ramenés. Ils se précipitent dès que les portes s'ouvrent, pour aller à la lumière plus rassurante. Certains s'arrêtent aussitôt, suffisamment informés et surpris ; les autres poursuivent un temps leur course pour compléter leur découverte ; tous perçoivent les mouvements et les clameurs du public, les présences des hommes et des chevaux, leurs odeurs et celle du sang, les phéromones de stress des taureaux précédents, l'absence de congénère et d'endroit pour se réfugier ou se cacher, donc tout ce qui effraie des herbivores grégaires dans un milieu inconnu, trop ouvert. Ils réagissent différemment, selon leur tempérament. Beaucoup tentent de regagner le toril, où sont restés les congénères qui rassurent ; ils cherchent la porte par des va-et-vient, ou la gardent à l'œil tout en observant les hommes, ou se tiennent voire se couchent à côté, attiré par l'odeur de l'étable. D'autres se réfugient près des palissades, meuglent, grattent le sol, pour dire leur crainte. D'autres encore foncent sur tout ce qui leur apparaît comme des dangers menaçants, pour les repousser. En fait, lorsqu'ils comprennent qu'ils sont cernés par la foule criante et les équipes autour des barrières, ils choisissent un terrain de repli, le plus souvent le centre de la piste, mais aussi les portes du toril, les palissades, voire les endroits d'agonie des prédécesseurs pour se croire plus proches des congénères. S'ils s'avancent pour repousser un danger, ils reviennent et chargent automatiquement dès qu'un obstacle apparaît sur leur trajectoire de repli vers ce lieu, ce qui oblige les hommes à se tenir hors de cette zone s'ils ne veulent faire charger qu'à leur appel, et juste à sa limite pour faire les passes sans danger, en envoyant toujours la cape sur l'œil du côté de ce terrain et en restant de l'autre côté.
Y a-t-il eu évolution, avec plus de taureaux attaquant autrefois et de fuyants de nos jours, comme le croient des aficionados ? Il est impossible de trancher. Les fuyants, qualifiés de lâches par le public, sont nombreux aux xviiie-xixe siècles puisque, en Espagne, leur cas est prévu et qu'ils sont livrés à des supplices. Depuis, ces taureaux hésitants sont incités à attaquer par des excitations de plus en plus rapprochées. Car, c'est bien la crainte du danger qui suscite l'attaque, et c'est un stress extrême, alimenté par l'enfermement, les provocations et les coups à cadence soutenue (d'où la succession rapide des épisodes pour alimenter le combat), qui entretient l'agressivité et non des valeurs chevaleresques, telle la bravoure, que les aficionados plaquent sur l'animal pour croire ou faire croire à sa volonté d'en découdre.
Comme beaucoup d'herbivores, les taureaux portent la tête haute afin de déceler les prédateurs. Ils bénéficient d'un large champ panoramique (330-360°) grâce à leurs yeux écartés sur les côtés, qui leur donnent une ample vision monoculaire pour surveiller autour sans bouger la tête ; en revanche, ils ont une vue binoculaire réduite à l'avant (50-80°), fournie par les portions périphériques des rétines, qui ne leur procurent que des images assez floues, peu détaillées, et une médiocre évaluation des distances. Car leur appareil oculaire n'est pas fait pour concentrer l'attention sur un objet précis, le voir nettement, en détail, comme les carnivores aux yeux rapprochés sur le front, mais pour bien discerner les formes et surtout leurs mouvements gestuels et lumineux, même les plus imperceptibles pour l'homme, décortiqués et analysés comme le signe d'un danger alors que l'immobilité rassure. Ce qu'ils doivent voir dans les arènes, c'est donc des quantités de formes planes, étagées, bougeant sans cesse de manière saccadée, scintillant comme des signaux désordonnés. Lorsqu'il charge, le taureau baisse la tête pour placer ses cornes en avant, puis il la relève vite pour observer la situation après avoir écarté ou fait fuir le danger. A cette fin, il dispose d'un avant-train massif et d'une encolure puissante où résident des muscles dorsaux servant à porter en suspension le cou, la tête, les cornes, et des muscles longs surdéveloppés pour les mouvoir et les étendre.
En tenant compte de ces aspects qu'il connaît, le torero a pour but de jouer avec l'animal tout en le tuant lentement selon des procédés issus des abattoirs où la corrida a été inventée au xviiie siècle12. Aussi, le déroulé vise à faire maintenir la tête baissée non pas en l'attachant à un anneau mais en sectionnant les muscles dorsaux à coups de pique, à affaiblir, pour limiter les ripostes au moment de tuer, non pas avec une masse mais avec une cape, à saigner en coupant les gros vaisseaux du cou non pas au couteau par dessous mais à l'épée, noble et militaire, par dessus13.
II. L'épreuve des piques et des banderilles
Au début du premier tercio, le taureau est donc incité à charger les capes des peones, qui les agitent devant lui pour le faire venir mais en les tenant sur un côté pour l'éviter, l'animal attaquant ce qui est en mouvement, qui lui semble le danger imminent, et pas ce qui est immobile ou lent. Il est peu à peu amené au picador à cheval et leur rencontre, dérivée des courses nobiliaires abandonnées au xviiie siècle, constitue une mêlée sanglante à l'époque de l'introduction de la corrida en France. Lorsque le taureau arrive contre l'ensemble cheval-picador, il ressent l'énorme douleur de la perforation de la pique et de son enfoncement, entre les 4e et 6e vertèbres cervicales pour lui rompre le ligament nucal soutenant la tête, ce qui l'incite à vite dégager sur un côté. Et il charge à nouveau des capes agitées autour de lui pour l'emmener plus loin puis le ramener à l'un des picadors. Il s'en prend violemment aux chevaux, qu'il juge responsables de sa douleur. A l'époque, ce sont de vieilles rosses achetées à vil prix, trop lentes pour éviter les coups. Un œil bandé pour ne pas voir arriver le taureau et les oreilles remplies d'étoupe mouillée pour ne pas entendre ses meuglements de douleur et de fureur qui les effraieraient, ces chevaux non protégés sont encornés, soulevés, éventrés, précipités à terre dans les hennissements de douleur, les jets de sang, le débordement des entrailles. Ils agonisent au sol, le taureau s'acharnant sur eux, ou bien sont évacués, aussitôt garnis de paille à la place des boyaux manquants, recousus à la hâte et ramenés dans l'arène pour servir encore quelques instants. Excréments, intestins, cadavres jonchent la piste, dégageant une odeur de charnier. Chaque taureau tue un à deux chevaux en moyenne (deux à Saint-Esprit des Landes en 1853, un à Mont-de-Marsan de 1892 à 1928), mais certains entre trois et cinq et quelques-uns entre huit et quinze ! Les chevaux seulement blessés sont abattus après le spectacle, les organisateurs ne voulant pas dépenser pour les soigner puis les entretenir entre deux corridas souvent espacées, alors que le réapprovisionnement est facile. De leur côté, chaque taureau endure un grand nombre de perforations, par exemple entre 6 et 18 aux premières corridas françaises à Saint-Esprit des Landes en 1853, qu'il sent douloureusement profondes car les picadors poussent pour résister, ne pas être désarçonnés, écrasés, encornés, n'hésitant pas à raboter le bourrelet de corde situé sous le fer, censé empêcher l'enfoncement, ou à le faire remplacer par un cylindre, en 1906, qui ne fait guère obstacle14.
D'abord peu organisé en France, en raison de l'interdiction des violences publiques sur les animaux domestiques (ici les chevaux) depuis 1850, puis vulgarisé à partir des années 1890, lorsque les aficionados imposent les corridas intégrales, ce premier tercio est ensuite profondément transformé. A partir de 1928, les vieilles rosses sont remplacées par de lourds percherons protégés par un caparaçon de 25 kg, entourant le ventre et le poitrail, puis étendu à l'arrière-train et renforcé pour atteindre 70 kg dans la seconde moitié du xxe siècle. D'autre part, la corrida connaissant une multiplication des passes lors du troisième tercio et l'adoption d'une estocade sur l'animal immobile, pour symboliser un homme entreprenant, maîtrisant la nature, l'affaiblissement accru du taureau, pour ne pas être dangereux, est confié au premier tercio qui perd son caractère de joute indépendante.

Du coup, le taureau n'est plus maintes fois repoussé puis ramené, mais coincé et gardé contre les chevaux protégés pour être travaillé au fer. Au fil du siècle, il se retrouve de plus en plus souvent en position inversée et cela devient une règle officieuse de nos jours : 50 % des piques et même 75 % des premières piques sont ainsi données à la feria 1999 de Béziers. Au lieu de charger le cheval et de repartir ou d'être renvoyé dans son refuge, il est forcé de pivoter, sous la pression de la lance et d'une rotation progressive du cheval. Il se retrouve entre celui-ci et la palissade, avec la retraite coupée et donc l'obligation de pousser pour espérer s'enfuir et se réfugier sur son terrain. Initiée à la fin du xixe siècle pour obliger les taureaux fuyants à charger, cette inversion est très vite utilisée pour châtier longuement les vigoureux, trop dangereux. Le taureau s'épuise à pousser, tête baissée, les cornes empêtrées dans le caparaçon du cheval, sans pouvoir se dégager par l'impossibilité de soulever le lourd assemblage, de plus de 600 kg dans la seconde moitié du xxe siècle, tout en vivant la panique de l'herbivore coincé, pris au piège, la fureur d'éliminer l'obstacle et de se libérer, la douleur croissante de la perforation.
Comme le taureau pousse plus longtemps, il essuie de moins en moins de piques : par exemple, à Mont-de-Marsan, précisément étudié, 5,4 en moyenne entre 1892 et 1928 puis une baisse jusqu'à une ou deux à partir de 1965. Mais l'animal endure des perforations de plus en plus profondes, sans qu'on sache, en l'absence de données continues, si profondeur et durée ont progressivement ou brutalement augmenté à partir de la première moitié du xxe siècle. Dès cette époque, des mesures ponctuelles après corrida montrent que des taureaux subissent des perforations allant jusqu'à 30 cm. Des études récentes et systématiques, lors de ferias en France et en Espagne, indiquent que les bêtes endurent en moyenne des perforations de 15 à 20 cm pendant 10 à 15 secondes, mais de 30 cm, voire jusqu'à 40-50 cm, pendant 20 à 30 secondes pour la première pique. Le taureau sent son cuir déchiré par la pointe et une arête acérée du fer arrivant en biais, puis ses chairs perforées par ce fer, broyées par les cordes du cylindre de butée, voire par la rondelle d'acier rajoutée en 1917, ou par la croix métallique qui la remplace en 1962, que le picador fait vriller, enfin élargies par la sortie de l'arme puis son retour dans la même plaie, lors d'une autre pique, mais souvent avec une trajectoire différente.
Car l'animal les reçoit très fréquemment sur les épaules, ou entre celles-ci, jusqu'aux os des articulations ou des vertèbres si elles sont profondes, ce qui le fait chuter, boiter, marcher et respirer difficilement, ou encore sur le dos, en lui occasionnant des lésions importantes de la colonne, des fractures de côtes, des percements des poumons, l'air remontant en glouglous avec le sang, et finalement très peu sur le cou, l'endroit officiellement désigné. Là encore, on ne sait pas si ce glissement vers l'arrière est brutal ou progressif dans la première moitié du xxe siècle, mais il est déjà courant dans les années 1950. Il est favorisé par le fait que le taureau est ainsi mieux coincé contre le cheval et qu'il peut recevoir des blessures plus profondes, subir d'importantes hémorragies, donc bien s'affaiblir. D'ailleurs, les bêtes endurent des piques très différentes selon leur attitude initiale ou supposée. Les taureaux faibles des lignées réputées faciles reçoivent moins de piques, moins profondes, moins inversées que les robustes des lignées combatives. Et parmi celles-ci, les différences sont sensibles entre individus, tels ces deux Miura à Béziers en 1999, l'un endurant trois piques dont la première de plus d'une minute, l'autre six piques de une à trois secondes, mais dans les deux cas les premières piques s'enfoncent de 28 cm, fourrageant longtemps l'un, perforant brutalement l'autre, le but étant de livrer des bêtes d'état physique à peu près égal pour les passes et l'estocade15.
Auparavant, le taureau doit participer au second tercio qui évolue peu du xixe siècle à nos jours. L'animal s'évertue à repousser les banderilleros qui jouent avec sa fatigue et sa vue car il les voit mal, flous, à distance incertaine, en arrivant par devant lui, et il est leurré par l'agitation des banderilles, par les feintes et les brusques évitements des corps, qui font qu'il voit arriver quelque chose par la vision monoculaire, nette, de l'œil opposé au côté choisi par l'homme pour s'esquiver, de manière à être attiré ou maintenu sur cette trajectoire inverse. Il s'alourdit un peu plus avec ses mouvements forcés, ses vaines ripostes, le choc des perforations dans au moins 5 cm des chairs du dos, les incessants tiraillements des banderilles « clouées » avec un harpon pour qu'il ne les fasse pas tomber au sol ou rebondir sur les hommes, enfin l'hémorragie augmentée. Et, s'il est fuyant dès le début de la corrida ou après le « châtiment » de la pique, la douleur supplémentaire est censée le forcer à réagir suffisamment pour la suite. Au xixe siècle, il reçoit normalement six paires de banderilles, mais ce nombre est tombé à trois dans la seconde moitié du xxe siècle car l'animal est assez fatigué par les longues piques, et il n’est nul besoin de prolonger cette partie au risque de le rendre inapte pour le troisième tercio, devenu l'élément central de la corrida « artistique ».
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