Littérature québécoise





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Pamphile Le May

Fêtes et corvées



BeQ

Pamphile Le May

(1837-1918)

Fêtes et corvées

La Bibliothèque électronique du Québec

Collection Littérature québécoise

Volume 63 : version 1.0

Du même auteur, à la Bibliothèque :

Les gouttelettes

Reflets d’antan

Contes vrais

Fêtes et corvées

Édition de référence :

Lévis, Pierre-Georges Roy, Éditeur, 1898.

Fêtes et corvées


Dans un moment d’enthousiasme comme en ont quelquefois les poètes, j’ai vu se dérouler devant mes yeux la file joyeuse et bruyante de nos fêtes, mais de nos fêtes de jadis surtout, et j’ai cru que le passé n’était pas tout à fait disparu, et que les folles mascarades du carnaval, le pétillement des feux de la Saint-Joseph et de la Saint-Jean, les chansons et les danses autour de la grosse gerbe, et les éclats de rire de la braierie, n’étaient pas les échos d’un temps qui n’est plus, mais les préludes toujours agréables de fêtes qui recommencent toujours. Et j’ai voulu parler de ces fêtes comme si elles étaient encore dans toute leur splendeur.

N’importe, parlons-en ! qu’elles soient ou non disparues, puisque c’est faire l’histoire du peuple – histoire intime et vraie, que nul motif d’intérêt n’embellit injustement, que nulle passion ne travestit avec malice. Les récits des combats ou des luttes politiques sont souvent entachés d’erreurs ou de préjugés ; et puis, ils ne montrent une nation que revêtue en quelque sorte des costumes d’emprunt qui sont nécessaires aux comédiens qui paraissent sur la scène.

L’histoire des grandes actions d’un peuple n’est pas toute l’histoire de ce peuple et ne le fait pas connaître entièrement ; de même que la nomenclature des œuvres d’un homme ne suffit pas pour nous éclairer sur le caractère, les manière, les passions et les vertus de cet homme. Dans l’intimité l’homme et le peuple se révèlent tels qu’ils sont ; et c’est par le choix de leurs amusements, surtout, qu’ils laissent véritablement deviner la force ou la mollesse de leurs caractères, la rudesse ou la douceur de leur esprit.

Mais, je ne m’arrêterai pas trop sur des considérations que chacun peut faire aussi bien que moi. Et, comme j’ai à parler des fêtes religieuses, la morale se glissera dans mon humble travail sans que j’aie l’air d’y toucher.

Commençons avec l’année, nous finirons avec elle. Commençons dans la joie, l’espoir et l’amour, et ne nous inquiétons point comment nous finirons. À chaque jour suffit sa peine, a dit un sage ; moi qui ne suis pas sage pourtant, j’ajouterai : À chaque jour aussi doit suffire sa joie, et ne désirons pas plus de bonheur que nous pouvons en porter.

La première fête, et l’une des plus belles pour tous, parce qu’elle apporte à tous sans exception une satisfaction profonde et une grande espérance – la satisfaction d’avoir vécu une année encore, et l’espérance d’arriver sans encombre à l’année suivante – c’est le jour de l’an. On ne songe pas même à dire le premier jour de l’an, mais le jour de l’an, parce que ce jour à lui seul vaut toute l’année. De là, en effet, on embrasse, d’un coup d’œil, une longue prospective, et l’on goûte, par avance, une foule de plaisir qui se tromperont probablement d’adresse et n’arriveront pas jusqu’à nous. Peut-être encore l’appelle-t-on ainsi parce que les autres jours n’en sont qu’une répétition, et que ce que l’on fait ce jour-là, on le fait tout le long de l’année.

Aussi, comme on a soin de dire aux enfants de ne pas pleurer, de ne pas être maussades, de ne point se quereller, mais d’être bons et obéissants. Malheur à ceux qui pleurent le jour de l’an, ils auront encore les yeux rouges à Noël ! disait un vieux de mon village.

Ce jour-là, l’enfant l’attend avec impatience ; il le voit dans ses rêves ; il l’appelle de toutes les forces de sa jeune âme. Il ne sait pourquoi, mais il sait bien que les bonbons pleuvent dans ses mains, comme les baisers sur son front ; il sait bien que l’indulgence des parents est plus grande, l’amitié des petits frères et des petites sœurs, plus douce que jamais. Ce jour est un événement heureux dans sa jeune existence, et, le soir, quand le charme se dissipe avec la nuit qui vient, sa naïve imagination cherche déjà, dans les brumes de l’avenir, l’autre jour de l’an.

Pour nous qui ne sommes plus, depuis tant d’années, des enfants, ou, du moins, des petits enfants, le jour de l’an est aussi un jour de réjouissance. Nous serrons alors avec plus de chaleur la main aux amis ; les sentiments généreux débordent de nos âmes, et – pour que nul nuage ne projette son ombre sur la sérénité des heures nouvelles – la haine ou le ressentiment se taisent.

Nous mesurons le chemin parcouru, et, tout en éprouvant une véritable satisfaction, nous sentons peut-être une larme à notre paupière, à la vue des lieux ensoleillés que nous avons laissés derrière nous. Les vieillards, – plus tristes, parce qu’ils ont plus vécu, plus sensibles, parce qu’ils ont aimé davantage, plus sages, parce qu’ils ont éprouvé plus de déceptions, – versent, en ce jour, comme une rosée, la bénédiction sur la tête de leurs fils. Ils disent : « c’est le dernier jour de l’an que nous voyons ! » mais ils n’en croient rien, car, au fond du cœur, il y a toujours cette voix mystérieuse qui murmure : Espère ! Et puis, quand on a vécu quatre-vingts ans, on peut bien – ce me semble – vivre encore un peu. La grande affaire, c’est d’arriver à quatre-vingts.

Le jour de l’an n’est pas une de ces fêtes qui marquent, d’un trait distinctif, le peuple qui la chôme. C’est une réjouissance universelle, et qui est ancienne comme le premier calendrier – pas le Grégorien ! Il n’a que trois siècles, celui-là ! – Tout le monde est content et se réjouit de commencer une année ; quelques-uns, pour s’amender, beaucoup, pour faire comme auparavant ; les uns pour apprendre, les autres, pour oublier ; celui-ci, pour atteindre la fortune qui s’envole toujours, celui-là, pour arriver à la gloire qui lui sourit, et tous pour assouvir cette soif mystérieuse de félicité que Dieu a mise en nous, tout en plaçant dans son éternité la fontaine merveilleuse qui seul peut l’apaiser.

Autrefois la veille du jour de l’an dans toutes les paroisses, dans tous les villages, on chantait la Ignolée. Ceux qui la chantaient s’appelaient les Ignoleux, et ils le méritaient bien. Armés de longs bâtons et de sacs profonds, ils allaient de porte en porte, chantant sur le seuil, plus soucieux du bon sens que de la rime :

Bonjour le maître et la maîtresse

Et tous les gens de la maison,

Nous avons fait une promesse

De venir vous voir une fois l’an...

Ils battaient la mesure avec leurs bâtons, et, avec leurs sacs ils recueillaient la chignée. On les recevait avec plaisir, et on leur donnait abondamment, car la chignée – c’est-à-dire l’échine d’un porc frais, je suppose – était destinée aux pauvres de l’endroit. L’égoïsme qui se glisse partout, se glissa jusque dans les cœurs des Ignoleux – Auri sacra fames ! – et les Ignoleux finiront par n’avoir plus de cœurs et par garder pour eux-mêmes ce qu’ils recevaient pour d’autres. De ce moment l’antique institution de la guignolée fut condamnée.

Le jour de l’an est une fête essentiellement religieuse pour les chrétiens. On laisse alors les travaux et les affaires, pour venir, au pied des autels, remercier le Seigneur des années que l’on a vues, et le supplier de ne pas nous rayer trop tôt du nombre des vivants – l’éternité est si longue !

*

Afin de sauvegarder ma réputation d’homme sérieux, j’ai voulu commencer par jeter devant vous quelques idées graves ; je finirai de même, car, soyez-en sûr, je tiens à bien finir.

Maintenant que vous êtes rassurés sur ma fin, je pars : suivez-moi si le cœur vous en dit.

Le temps du carnaval est passé, c’est vrai ; nous sommes en plein carême, c’est aussi vrai... mais rendons, pour un instant, la liberté à nos esprits, tout en réduisant nos corps en servitude, et retournons aux jours gras !

Le carnaval, ici, n’est réellement plus qu’un souvenir. De fait, il n’existe plus guère. Il nous est venu d’Europe avec nos aïeux, comme la fête de la grosse gerbe, et nos aïeux l’ont reçu de Rome ancienne, c’est-à-dire du Paganisme. Les anciens avaient, en effet, des mascarades, particulièrement aux Saturnales ou fêtes de Bacchus, aux Lupercales, et à la fête de la mère des dieux qu’on appelait Megalesia.

Si l’on en croit Ovide, la première mascarade remonte au temps d’Hercule, et c’est ce monsieur lui-même qui en a fait tous les frais. Voici à quelle occasion : Faune, un autre monsieur de l’antiquité, avait une maîtresse, la belle Lyda ; et cette maîtresse, un peu négligente peut-être, laissait traîner, – passez-moi l’expression – ses vêtements. Hercule les prit un jour, s’en revêtit et se rendit dans une grotte sombre, obscure même, où il donna à Faune, de la part de Lyda, un rendez-vous pressant. Faune accourut tout palpitant... et n’en retourna tout penaud. Il venait de voir la première mascarade.

Le carnaval, parmi nous, en est à son dernier jour, puisqu’il naît véritablement et meurt avec les jours gras. Mais, comme tout ce qui va s’éteindre, il brille d’un éclat plus vif, et paraît se réveiller avec une vigueur que l’on ne suppose qu’à la jeunesse.

Le carême, voyez-vous, arrive pâle et décharné : on ferme les yeux pour ne pas le voir. Et pourtant notre carême à nous, quel bonhomme de carême en comparaison de celui de nos pères ! Mais pardon ! j’oublie que le carême n’est pas une fête populaire.

Nous sommes donc aux jours gras. Entendez-vous le trot mesuré des chevaux, les vibrations argentines des sonnettes, les silements des lisses d’acier sur la neige ? Entendez-vous les rires à demi-étouffés sous les robes de carrioles ? Tout le jour et dans toutes les routes, les voitures circulent. Ce sont les amis qui vont souper chez les amis, les parents qui visitent les parents. Tout le monde sort ou reçoit. Comme ce diable d’Asmodée, enlevons les toits et laissons pénétrer nos regards dans l’une de nos maisons ; par celle que nous verrons, jugeons les autres. C’est fait. La maison que nous avons décalottée est celle d’un bon habitant. Elle est grande et arbore deux pignons rouges. Notre habitant aime le plaisir et le petit coup ; il est généreux, honnête, hospitalier, et – par-dessus tout – marguillier en charge. Les invités arrivent : Ils sont quarante de leur bande. Vieux et jeunes, hommes et femmes, veufs ou non, le nombre pas plus que le genre, rien n’y fait. Les femmes se déshabillent, les hommes se décapotent et les chevaux se détellent. Il fait froid et l’on prend un verre de gin pour se réchauffer ; s’il ne faisait pas froid, on en prendrait quand même. Les hommes s’assoient et causent de mille choses : des chevaux et de la récolte, des promesses du gouvernement, des taxes et des prochaines élections. Les femmes ne jasent pas moins, et, si les dernières nouvelles ne suffisent pas, elles rééditent les premières, soigneusement revues, corrigées et augmentées. Les jeunes filles ne font qu’un rond dans la place ; les pieds leurs brûlent de l’envie de danser. Voici le joueur de violon. Il porte gravement sous le bras, et précieusement enveloppé dans un mouchoir de poche, l’instrument désiré : un stradivarius de fabrique canadienne. On verse à boire pour lui donner du bras, et, soudain, – sous le doigt exercé qui les met d’accord, – tour à tour les cordes vibrent et sonnent, pendant que les clefs tournent en criant dans la tête gracieusement cambrée du violon.

Ces préludes font courir une effluve de volupté dans la salle ; les cœurs tressautent et les visages s’illuminent. L’archet, – que la résine a rendu agaçant – commence à se promener légèrement de la chanterelle à la grosse corde, en caressant la seconde et la troisième, comme pour essayer ses forces, puis, tout à coup, il entame le reel à quatre vif et entraînant. Alors galants et amoureux se cherchent et se trouvent. On danse pour le plaisir de danser, mais que la danse est agréable avec ceux que l’on aime !

Aux reels succède la gigue, la plus difficile, la plus belle, et la plus honnête des danses, à mon avis. Puis viennent les cotillons alertes avec leurs chaînes capricieuses, les oiseaux, les Sir Roger – qu’on appelait tout bonnement de mon temps et dans mon village – rénegeurs ! Et puis encore, les quadrilles gracieux avec leurs marches et leurs contremarches mesurées, les lanciers compliqués et brillants et les calodonias tapageurs. Et puis encore quelquefois, pour les vieillards qui aiment à nous donner une leçon de grâces... corporelles, le menuet précieux et mignard, avec ses salutations incessantes et ses gestes doucereux. Et toujours l’instrument résonne ! et toujours les danseurs tourbillonnent ! et le violoneux, en bras de chemises, ne se rendra qu’avec le dernier crin de son archet ou la dernière corde de son violon.

Cependant tout le monde n’aime pas la danse, et il en est pour qui une partie de quatre-sept vaut tous les autres amusements réunis. Il ne faut pas en vouloir à ces gens-là, de crainte que l’âge qui éteint d’ordinaire les autres passions, ne nous apporte la passion du quatre-sept. Ces courtisans des cartes, qui valent bien après tout les autres courtisans, se sont depuis longtemps attablés. Ils luttent deux contre deux ; l’enjeu, c’est l’honneur ; et, à les voir attentifs à leur main ou aux cartes qui passent, on dirait qu’ils jouent les destinées des candidats conservateurs ou libéraux. Quels cris et quels éclats de rires s’élèvent tout à coup ! Comme ces joueurs sont honteux ! comme ces autres sont glorieux !... Ah ! c’est un capot ou une vilaine qui vient d’être servi !...

– Retirez-vous d’ici, joueurs maladroits, allez apprendre à jouer ! disent les uns.

– C’est la faute à ma compagnie, répliquent les autres.

Oui, quoiqu’il arrive, au jeu de cartes comme aux autres jeux, quand deux personnes sont coupables, c’est toujours la faute de l’autre.

Mais voici que sur des chevalets on couche des planches, et que sur ces planches on étend des nappes, et que sur ces nappes on place des assiettes et des plats, des verres et des carafes !... Et la senteur du ragoût monte jusqu’au plafond ; et le fumet des pâtés à la viande et aux pommes fait passer des frissons dans l’estomac des gourmands ; et les volailles rôties qui dorment – richement dorées par la braise – leur dernier sommeil, dans les plats de faïence bleue, attirent fatalement plus d’un œil de convoitise ! Les soupers sont joyeux à la campagne, car il n’y a pas de gêne – et là ou il y a de la gêne, il n’y a pas de plaisir, vous le savez. – Les soupers du mardi gras surtout sont joyeux et longs. On voudrait voler quelque chose au carême. Puis quand l’appétit est un peu plus que satisfait, et la soif, joliment plus qu’assouvie, on chante au lieu de faire des discours. À mon avis c’est bien plus gai, et bien plus raisonnable aussi, parce que cela aide la digestion ; seulement il se trouve des gaillards qui chantent un peu trop fort et un peu trop souvent. Ils croient que l’on chante d’autant mieux que l’on chante haut, et, comme ils supposent qu’on aime à les entendre, ils n’aiment pas à nous lâcher. Mais enfin les voix se fatiguent, les refrains deviennent plus courts ou plus rares, et, finalement, il arrive un moment où le dernier chorus est bien le dernier. Alors on se disperse pour se réunir de nouveau autour des tables à cartes ou au son du violon. Et jusqu’à minuit sonnant, c’est un entraînement irrésistible, une véritable fureur de plaisirs.

Mais le trait caractéristique du carnaval c’est la mascarade. Et pourtant la mascarade elle-même tombe en désuétude. Elle ne se fait plus que le mardi gras.

Autrefois un homme sérieux et une femme non moins sérieuse s’affublaient d’un masque aussi grotesque que possible et de vêtements bizarres. L’homme s’enveloppait de jupes, la femme enfourchait la culotte – et, conduits par un cocher à l’air mystérieux, ils allaient, de porte en porte, buvant, mangeant et dansant mieux que les autres, au grand plaisir de la foule. Souvent, des curieux parvenaient à soulever un masque, et alors, derrière la vilaine grimace en carton peinturluré, ils apercevaient parfois un adorable minois. Aujourd’hui, dans la plupart des paroisses, quelques jeunes gens et les enfants seuls se donnent la peine de se farder avec de la suie pour effrayer d’autres enfants. Mais en revanche ils se sont identifiés avec le jour même de la fête, et on les appelle les Mardi-gras !

Et voilà comme s’en va le carnaval sous notre ciel rigoureux. À ces fêtes excentriques où tout le monde est convié, où les fantaisies courent la rue, où la gaieté, l’entrain et la folie se donnent la main et dansent leurs rondes vertigineuses, il faut du soleil et de la lumière, il faut des hommes un peu efféminés par la douceur du climat et la poésie de l’existence, il faut des femmes brûlées par les rayons du jour et les rêves de la nuit...

Il ne sera pas sans intérêt de jeter un coup d’œil sur quelqu’autre peuple, tout en restant dans les limites que nous prescrit une simple étude, pour comparer nos fêtes respectives et constater leur commune origine. En Italie, par exemple, le carnaval est encore dans toute sa splendeur ou, si vous l’aimez mieux, dans toute sa folie ; et, dans la Ville Sainte, – pendant les onze jours qui précèdent le carême, – la population toute entière, affublée d’oripeaux étranges, vêtue de costumes pittoresques, travestie et masquée, inonde les rues et les places, crie, chante, pérore, danse, court, se promène, s’agite, comme une mer secouée par une commotion souterraine. Mais, le mercredi des cendres, toute cette foule joyeuse et bruyante encombre les églises et se prosterne dans la poussière.

Venise, autrefois, est montée jusqu’à la gloire, grâce à ses grands citoyens et à ses vaillants soldats ; Venise, aujourd’hui, est descendue jusqu’à l’immortalité – grâce à son carnaval. Car on descend à l’immortalité de chute en chute, comme on y monte degré par degré.

Ici le carnaval se termine par l’enterrement du mardi gras. Dans plusieurs localités de France et des autres pays d’Europe, il se termine par l’enterrement du mercredi des cendres. Le mardi gras d’ici et le mercredi des cendres de là-bas, sont figurés par un bonhomme – quelquefois même une bonne femme de linge ou de paille. Le mannequin, homme ou femme, est enterré ou brûlé avec tous les honneurs dus, sinon à son rang, du moins à l’idée qu’il représente.

Sans aucun doute, il y a là une superstition religieuse, et ce sacrifice du mannequin doit représenter le sacrifice des plaisirs et des amusements. On veut faire comprendre que le temps de pénitence est arrivé, et qu’il faut chasser le souvenir des distractions mondaines. Il faut dépouiller le vieil homme.

Les paysans de Bohême sacrifient, eux, un instrument de musique. Cela, en effet, parle éloquemment à l’esprit. Ils brisent, d’ordinaire, une vieille basse, l’enveloppent dans un drap blanc et la portent en terre en s’éclairant de lanternes et en chantant des chants funèbres.

On trouve encore dans la Normandie, bien des personnes qui croient que le diable a le pouvoir et la permission d’enlever ceux qui se déguisent et se masquent, même en temps de carnaval, et ces naïfs paysans se donnent bien garde de faire la mascarade.

Ici, dans certains villages éloignés, on retrouve aussi la même croyance. Rien d’étonnant en cela, puisque nous descendons, pour un grand nombre, de ces rusés Normands. Quand j’étais jeune je me déguisais quelquefois et me couvrais d’un masque – chose que je ne fais pas maintenant, mais que bien des hommes pratiquent – et notre vieille voisine la mère Catoche, m’avertissait de prendre garde, que le mauvais esprit m’emporterait...

Je vois maintenant que la mère prenait le change sur le déguisement, et qu’il n’y a réellement de danger que pour ceux qui s’affublent du masque moral de l’hypocrisie.

*

Le carnaval est fini, le mardi gras est enterré ; poursuivons notre course à travers l’année, mais secouons la poussière de nos semelles, et n’emportons rien de profane, car, pour un moment, nous allons nous occuper d’une fête religieuse, c’est-à-dire, d’une fête populaire convertie au Seigneur. Je veux parler de la Saint-Joseph.

« Saint Joseph fut choisi pour le patron du pays en 1624, – dit LaRue – et le père Le Caron, récollet, nous fait connaître à quelle occasion, dans un mémoire adressé au Provincial de son ordre, à Paris. »

« Nous avons fait, dit ce père, une grande solennité où tous les habitants se sont trouvés et plusieurs sauvages, par un vœu que nous avons fait à saint Joseph, que nous avons choisi pour le patron du pays et le protecteur de cette église naissante. »

Cependant, ce n’est qu’en 1638 qu’il est question pour la première fois d’honorer saint Joseph par des coups de canon et des feux d’artifice. Le père Lejeune dit en effet : « La fête du glorieux Patriarche Saint Joseph, Père, Patron et Protecteur de la Nouvelle-France, est l’une des grandes solennités de ce pays ; la veille de ce jour, qui nous est si cher, on arbora le drapeau, et fit-on jouer le canon, Monsieur le gouverneur fit faire des feux de réjouissances aussi pleins d’artifices que j’en aie guère vus en France. »

Cependant dix ans plus tard – en 1648 – le zèle diminue et le feu s’éteint.

« À la Saint Joseph, on ne fit point de feu de joie, la veille comme de coutume », écrit encore le père Lejeune, j’en fus une partie cause, comme ne goûtant guère cette cérémonie qui n’avait aucune dévotion qui l’accompagnait.

La Saint-Joseph est condamnée, ou du moins, comme une vierge qui entre en religion, elle se dépouille de toute parure, et renonce à toute pensée mondaine. Pendant quelques années encore elle a des retours plus ou moins dangereux (la fête) mais petit à petit le bruit du canon diminue, le feu perd de sa chaleur, il devient fort froid même – suivant l’expression du père Lejeune – les artifices sont détrônés par la simplicité, et les fusées, sans élan, ne font plus concurrence aux comètes chevelues. Pour la dernière fois, en 1661, il est fait mention de la Saint-Joseph, comme fête populaire profane ; mais on sait à quel éclat et quelle grandeur la fête religieuse en est arrivée aujourd’hui parmi nous.

Le peuple a besoin de jours de récréation pour se reposer de ses labeurs et dérider son front. Les réjouissances publiques sont les fêtes de famille d’une nation. Elle resserrent ou multiplient les liens entre les maisons, comme les fêtes de famille resserrent et multiplient les liens d’amitié entre les individus. Les peuples les plus doux et les plus poétiques, comme ceux du midi, se livrent plus volontiers à ces amusements que les hommes froids et sombres du nord ; la nature, le climat, le ciel les y invitant et les façonnent en quelque sorte pour la jouissance, et, en retour, ces peuples charmants et légers manifestent leur reconnaissance à la nature prodigue en l’exaltant dans des fêtes publiques.

Nos pères étaient friands de réjouissances : ils étaient encore Français. Nous, nous avons pris des idées sérieuses et un brin de flegme dans l’air que nous respirons, dans la nature sévère qui s’étend sous nos yeux, dans le froid qui nous engourdit et dans la fréquentation des Anglais qui nous entourent. Nos pères ne trouvaient pas suffisant d’allumer des feux en l’honneur de saint Joseph, et ils crurent faire plaisir à saint Jean en lui brûlant aussi, la veille de sa fête, des sapins entiers, desséchés d’avance. Je ne saurais préciser la date du premier feu de la Saint-Jean sur nos bords ; mais je vois qu’on 1636 on chômait la Saint-Jean aux Trois-Rivières, et l’on tirait du canon, et l’on se livrait à toutes sortes d’innocentes jouissances le soir de la veille. Les Sauvages croyaient que les visages pâles faisaient cette fête pour chasser le manitou, et, à leur tour, ils prenaient tambours et autres instruments de tapage, et – faisaient un tintamarre épouvantable – ils couraient de ci, de là, pour effrayer le diable.

Cependant le feu de la Saint-Jean ne s’alluma point à toutes les portes, pas même dans toutes les paroisses, et, pendant près de deux cent ans, les chants de la joyeuse fête ne sortirent point des paroisses désignées sous le vocable de Saint-Jean. Voici – d’après le docteur LaRue – comment cette cérémonie se passait à Saint-Jean, Île d’Orléans : « Sur l’ordre du seigneur, un des habitants transportait sur la grève, en face de l’église, le bois nécessaire au feu : c’était du bois de cèdre invariablement. Après avoir chanté un salut, le curé, revêtu de l’étole, se rendait au bûcher. Il le bénissait, et ensuite faisait sortir du feu nouveau, en frappant un caillou avec le briquet. Avec l’amadou aussi enflammé, le curé mettait le feu au bûcher, et une compagnie de miliciens faisaient une décharge de fusils, au milieu des cris de joie de toute la foule. Presque toute la population de l’île se donnait rendez-vous à Saint-Jean pour cette solennité. La coutume était de s’y rendre à cheval, les femmes en croupe derrière leurs maris. »

J’emprunte à divers ouvrages certains détails curieux sur la manière dont se fête la Saint-Jean, en quelques endroits :

« L’origine des feux de la Saint-Jean remonte à la plus haute antiquité. Dans le même mois où nous les allumons, les Grecs célébraient, en l’honneur de Diane, une fête qu’ils appelaient les
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