Résumé : Un retour sur l’histoire de l’Action sociale permet de montrer que le traitement de la souffrance sociale a progressivement était confie à des administrations





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Version numérique de l'article paru dans la revue « Soins » en octobre 1999



L’histoire du secteur social et son rapport contradictoire avec la souffrance sociale
Jean-Marie Gourvil1

Directeur des formations

IRTS de Basse Normandie
Résumé : Un retour sur l’histoire de l’Action sociale permet de montrer que le traitement de la souffrance sociale a progressivement était confie à des administrations d’Etat et à des professionnels qui ont individualisé et psychologisé l’aide aux personnes souffrant d’une rupture du lien social. Cette prise de conscience permet de cibler les pratiques et les expériences qui tentent d’inventer un nouveau lien social.

Parmi les enjeux qui traversent l’Action sociale aujourd’hui la question de la souffrance sociale est probablement avec celle du développement social local qui lui est liée, la question la plus importante. Les travailleurs sociaux anglo-saxons, moins marqués par la psychanalyse que leurs collègues français, ont depuis de nombreuses années développé une réflexion sur la souffrance sociale. Le rapport entre exclusion et souffrance sociale a été dans ces pays l’objet de réflexions et de publications qui ont favorisé l’émergence de pratiques sociales «alternatives »2. L’absence aussi dans ces pays, de courants idéologiques de gauche annonçant le « grand soir » a permis, paradoxalement, une réflexion plus concrète et une meilleure prise en compte de la souffrance sociale par les intervenants sociaux. La chute du mur de Berlin nous autorise aujourd’hui, en France, à penser et à trouver des voies nouvelles.
Nous présenterons dans les lignes qui suivent tout d’abord une lecture globale de l’évolution de notre humanité. Survol global et partiel qui permet cependant de mieux comprendre pourquoi le thème de la souffrance sociale revient seulement aujourd’hui alors qu’un sociologue comme Emile Durkheim avait déjà il y a un siècle bien situé cette question3. Nous présenterons ensuite une réflexion sur les enjeux actuels de nos pratiques sociales

L’individualisation de la souffrance sociale : une histoire en cinq temps




1er temps : la communauté primitive
Les sociologues, les économistes, les historiens du 19ème siècle et du début du 20ème se sont beaucoup intéressés aux origines de l'humanité. Ces chercheurs espéraient qu’une meilleure connaissance de l’apparition des classes sociales, du pouvoir d'Etat et des modèles culturels, permettrait de mieux comprendre le monde contemporain. La naissances des recherches historiques, de la paléontologie et de l'ethnologie sont liées à cette soif de saisir l'origine de notre société pour en découvrir le sens.
La question de la solidarité, mot très fort chez les penseurs du 19ème, apparaît à cette époque. Bourgeois et révolutionnaires revendiquent ce mot puis est abandonné pour ressurgir un siècle plus tard4.
Tous les auteurs avec quelques nuances entre eux, présentent la communautés primitive, la « horde primitive » dit Marx, comme des communautés relativement fermées sur elles-mêmes, les échanges se limitant à la recherche du sel, du feu et des femmes que les hommes doivent aller chercher, exogamie oblige, dans l'autre communauté.
Dans cette communauté le découpage des besoins sociaux et l'organisation fonctionnelle des services n'existent pas. Tous les membres occupent toutes les fonctions : la cueillette, la chasse, la nourriture, la prise en charge des vieux et des orphelins.
Après la lente errance de ces hordes qui a durée de nombreux siècle les communautés semblent ce sédentariser. Peu à peu les divisions du travail vont apparaître mais les solidarités communautaires, héritées de la période de grands mouvement, restent fortes. Les grandes cases dans les tribus d’Amérique latine, la vie collectives des esquimaux du Groenland que l'on a découverts au 20ème siècles sont la traces de cette solidarité de proximité.
L'histoire du monde rural est l'histoire de cette lente décomposition mais aussi de cette lente résistance du système communautaire à la pression d'un système fonctionnaliste et spécialisé découpé en besoins, en fonction, en métiers.
2ème temps : la naissance des professions et des solidarités verticales
Progressivement les métiers : les maçons, les charrons, les apothicaires… vont apparaître et se constituer en corporations.

Ce phénomène arrive très tôt dans l’histoire de notre humanité. Dès l'antiquité pour les égyptiens, les grecs et les romains. L’existence de corporations sera le principe d'organisation de la société byzantine du 3ème au 15ème siècle. Les métiers existaient en France durant la période gallo-romaine mais se sont évanouis durant la grande débâcle correspondant aux huit siècles des grandes invasions. Après la tourmente les métiers se restructurent à partir du 11 et 12ème siècle.
Alors qu’ en Orient, au début de notre second millénaire, les sociétés byzantines et arabes sont prospères, l’Occident amorce une lente remontée. La solidarité se structure alors dans les villes sur la base des corporations. Ces corporations assurent l'éducation des jeunes, la prise en charge des risques du métier, le soins de la veuve et de l'orphelin.

Phénomène important, la solidarité des corporations se fait certes à l'intérieur de la corporation, dans la ville mais aussi dans la même corporation à travers toutes les villes. L'apprenti est accueilli pour sa formation chez un maître puis parcours sa région ou la France, voir l'Europe pour apprendre son métier. Il passe de ville en ville mais reste toujours pris en charge par la même corporation . Le constructeur de cathédrale est plus solidaire des autres membres de la même corporation à 50, 100, 200 km que de son voisin. Cette solidarité « verticale », disent certains auteurs, fera disparaître la solidarité de proximité au profit d'une solidarité qui sera « horizontale » mais aussi plus lointaine.
Notre système de sécurité sociale et de caisses de retraite n'est que l'héritier de cette tradition. La prise en charge des risques professionnels et de la vieillesse se font encore sur la base des branches professionnelles. Vieille existence des corporations qui déjoue les tentative de système universelle de sécurité sociale.
Progressivement on assiste à la fin de la solidarité communautaire. Les nouvelles formes de solidarité intègrent dans la même solidarité le maître, le compagnon et l'ouvrier mais excluent le voisin.
Ceux qui nombreux sont hors de cette solidarité, souvent sans toit et sans feu, sont l'objet de la sollicitude de l'Eglise et de la charité.
Durant cette période la souffrance sociale est l'objet de deux attitudes. On ne parle pas encore de fou mais de pauvres, on y mélange toutes sortes de catégories de souffrances.

Le pauvre est rejeté parce qu'il peut être pécheur, coupable de sa faute. Celui que l'on présente aujourd'hui comme fou est considéré comme celui qui ayant quitté le chemin de la vertu s'est laissé entraîné par des idées passionnées dans la déraison, forme perverse d'un plaisir coupable. Toute la littérature édifiante de l’Eglise se placera sur ce registre. Michel Foucault et d’autres auteurs ont longuement démontré ce phénomène.
Mais par ailleurs le pauvre est en même temps objet de la sollicitude de chacun. Qui peut dire qu'il ne sombrera pas dans la déraison ? La perspective du salut où au paradis « Dieu reconnaîtra les siens », provoque une humilité de tous face à la pauvreté et à la folie. L'amour du pauvre est une garantie de son propre salut. La compassion est à cette époque l’étrange soeur jumelle de la condamnation et du reproche.
Combien de « mauvais riches », de mauvais Seigneur ont choisi la compassion et ont donné toute leur fortune aux pauvres pour échapper à la condamnation? Cette tradition était très forte à Byzance, elle survivait encore en Russie au 19ème. En Occident la coutume se limitait aux dons pour la construction d’églises ou encore à la pratique des pélerins payés que ceux qui se pensaient coupables rémunéraient pour accomplir à leur place le voyage de Compostelle ou de Jérusalem.
3ème temps : la montée de l'Eglise et de l'Etat
Progressivement avec la Renaissance et l'apparition de ce que Michel Foucault appelle "l'âge classique" on va assister à la lente monté de services de solidarité organisés, gérés par l'Eglise puis par l'Etat.

Ce phénomène est occidental, il est latin on ne verra pas cette évolution culturelle et sociale dans les zones culturelles qui ne sont pas marqués par le catholicisme romain ou son miroir réformé : le protestantisme. Max Weber, avant Foucault, fournit, dans ses ouvrages, l'explication de ce phénomène.
Si l'on prend l'histoire de l'Ecole, de la santé et de l'assistance aux enfants par exemple, on assiste à l'apparition d'initiatives liées souvent à l'Eglise puis repris ensuite par l'Etat au 19ème ou au 20ème.
L'école moderne est une initiative des jésuites et des jansénistes qui ont voulu retirer à leurs familles les jeunes de la bourgeoisie pour les former dans des lieux spécifiques, avec un personnel dévoué et consacré à cette tâche. Jean-Baptiste de la Salle transférera le modèle à l’Ecole populaire et inventera la pédagogie moderne. L'Etat a pris ensuite le relais en créant les écoles et les lycées, en instituant un corps de professionnels ayant le monopole de l'instruction. Les lois de Guizot et de Ferry qui instituent l’Ecole au 19ème reste marqué par le modèle imaginé par les clercs. L’architecture des Ecoles normales, par exemple, est copiée sur le modèle conventuel. Le dévouement républicain des instituteurs reste dans la continuité de celui de leurs prédécesseurs cléricaux. L’Etat impose une monopole de l’Education et confie aux enseignants la mission capitale de guider les masses vers la connaissance et le progrès.
Pour le social la même progression existe l'Eglise met en place des innovations puis peu à peu l'Etat prend le relais en instituant les corps professionnels et des institutions qui ont le monopole de l'aide.
Pour les services sociaux, les initiatives partent, à la fin du 19ème de femmes catholiques très militantes qui créent les « maisons sociales » dans des quartiers pauvres. Ces maisons seront fermées, la bourgeoisie ne supportant pas que ces femmes se commettent avec le peuple sous le seul prétexte de tenter de résoudre ce que l’on appellait « la question ouvrière ». Après la guerre de 14-18 pour résoudre les problèmes d’hygiène et faciliter les naissances le maire de Suresnes crée les infirmières visiteuses. Il sera largement imité. L’Etat crée le diplôme d’assistant social dans les années trente. Après la guerre de 1945 les DDASS et la Sécurité Sociale embauchent les assistantes sociales qui sont intégrées dans les services de l'Etat5. Elles sont chargées de l'aide aux personnes en difficultés.
Après la période d’après guerre qui a été centrée sur la reconstruction et l’aide matérielle, les services sociaux se sont centrés sur la lutte contre les problèmes de santé mentale. Le Cas Work, forme individualisante et psychologisante de l’aide d’origine américaine, a occupé une place envahissante durant cette période.6

Dans la progression que nous avons décrite on constate toujours un même mouvement  qui commence par des initiatives « communautaires » et se termine par :

- la création d'administrations spécifiques

- la création d'un corps de professionnels ayant un monopole de l'aide

- l’apparition d'un vocabulaire médico-social pour désigner les problèmes avec une forte psychologisation et individualisation des problèmes7.

- enfermement de la personne aidée dans une relation de dépendance vis à vis d'un professionnel

Personnalisation des problèmes sociaux, médicalisation et psychiatrisation du vocabulaire accompagne donc cette montée de l'Etat.
Ce modèle de service est bâti sur le modèle de l’ administrations de puissance publiques armées, police et justice. L’organisation est centralisée et gérée sans participation des usagers. La seule liberté donnée aux acteurs est le respect du lien entre le professionnel et son client dans la seule mesure où le professionnel continue bien à désigner son client non comme sujet d'un problème « social » mais comme victime d'un problème de santé mentale.
4ème temps : la crise de l'Etat providence
Au cours des années 1970 les sociologues français ont fortement critiqué l'Etat en le désignant comme appareil de domination .
Cinq courants vont passer l'Etat et le social au crible de la critique. Ces critiques ont été excessives mais ont touché du doigt des points forts de dysfonctionnement. Les réformes en cours sont la réponse à ces critiques.
Ces cinq courants sont :

- la critique marxiste qui dénonce les faux- semblants de la lutte contre les inégalités à travers l’action des appareils d’Etat ainsi que le « matraquage » idéologique produit par les professionnels de ces appareils. Ils dénoncent la transformation en problèmes individuels des mécanismes de domination et de reproduction.8

- la critique de Michel Foucault qui dénonce les stratégies de psychiatrisation, d'enfermement et de contrôle social9

- Michel Crozier qui dénonce le fonctionnement de l'administration plus au service des fonctionnaires que des usagers. Il dénonce aussi les mécanismes non participatif des décisions.10

- le néo-libéralisme qui dénonce le coût des services publics et le non respect de l'usager qui n'a même pas le respect que l'on donne au client dans le secteur marchand11

- enfin la critique de l'Etat providence et de l'Etat « dévoreur » de la société civile qui démontre que lorsque les services mis en œuvre par l'appareil d'Etat progressent trop, ceux-ci détruisent les solidarités spontanées et la société civile12.

5ème temps : le retour aux solidarités de proximité
A la fin des années 1970 l'Etat ne sort pas indemne de ces critiques. Les politiques sociales mises en œuvres sont des réponses en miroir à ces critiques. On peut les présenter de façon schématique :
- retour au territoire et à la proximité comme lieu du social

- appel à l'engagement des responsables locaux et des professionnels pour trouver des réponses adaptées

- désinstitutionnalisation et dépsychiâtrisation des problèmes sociaux qui sont dits sociaux et non plus psychiatriques

- volonté de redonner aux usagers non plus la place d’assujettis du travail social mais celle de sujet et de citoyen

- mise en place de politiques sociales favorisant l'intégration et le développement social local

La socialisation de la souffrance sociale : les enjeux des pratiques



A la fin de ce long parcours historique et théorique on peut tenter de clarifier les enjeux auxquels s’affrontent les intervenant sociaux. Comment créer des interventions qui inversent la logique de l’Etat-Providence et apportent une aide aux personnes qui souffrent sans réduire leur souffrance sociale à une dimension individuelle ? 

1) Continuer le travail de désignation de la souffrance comme sociale et non comme psychiatrique
Durkheim avait montré que 80 % des suicides étaient d’origine sociale et non pas psychiatrique. Il instaurait par son travail une réflexion sur la souffrance sociale. L’acteur « anomique » qui perd le sens symbolique de sa position sociale connaît une souffrance qui n’est pas liée forcément à son parcours personnel mais à celui de son groupe social. L’exclusion ou les accidents de la vie peuvent déstabiliser un individu dans son fonctionnement symbolique et dans l’image de soi. Cette souffrance relève de l’intériorisation de la rupture du lien social et de la non-reconnaissance par autrui, mais elle ne relève pas forcément de la pathologie mentale. Le champ nécessaire du travail sur soi est à situer alors dans le registre de la communication, de la culture collective, de l’objectivation des mécanismes d’exclusion et de la restauration du lien social. Cette problématique nous entraîne sur les rivages de la sagesse et de philosophie personnelle. L’évolution, par exemple, du mot « honte » qui devient un concept professionnel illustre bien cette nécessité de trouver un vocabulaire spécifique pour désigner la souffrance sociale.

Le vocabulaire de l’insertion reste aujourd’hui encore très individualisant et psychologisant alors que l’on sait que les discours des exclus manifestent à travers des souffrances personnelles le destin de groupes sociaux victimes de phénomènes macro-sociaux.
2) Revenir à un vocabulaire philosophique pour échapper à celui de la psycho-psychiatrie
Les intervenants sociaux n’ont aujourd’hui dans leur langue professionnelle, dans leur jargon, que le choix entre un vocabulaire empruntée à la santé mentale et à la psychothérapie d’une part et d’autre part un vocabulaire sociologique surtout liée à la sociologie des classes sociales (Bourdieu…). Ils n’ont pas de vocabulaire « social » pour parler de la souffrance sociale des personnes exclues.
Le vocabulaire reste ici à inventer, comment nommer cette souffrance et ces comportements, comment nommer l’attitude des aidants qui ne sont pas thérapeutes au sens où on entend ce mot en Franc ?. Nous n’éviterons pas un travail de dépoussiérage de notre jargon et une volonté de revenir à une vocabulaire plus simple. Au risque de choquer, on doit admettre que le registre de notre nouveau vocabulaire sera peut-être celui des valeurs, de l’éthique, de la philosophie. Les mots : compassion, sympathie, courage, volonté, patience, espoir, humilité, entraide, solidarité, fraternité… que nous avons évacué pour nous libérer d’une morale religieuse et quelque peu «  droite charitable » peuvent sans doute redevenir des mots utiles maintenant que nous sommes dans une société laïque.

Si l’on veut désigner le travail sur soi que chacun doit faire pour devenir acteur de son histoire sociale et acteur dans « sa » société tout en échappant à l’envahissement du vocabulaire psycho-psychiatrique, il nous faudra sans doute puiser dans le vocabulaire existentiel de la philosophie. Notons cependant que la philosophie moderne, de la Renaissance à aujourd’hui s’est plus intéressée à la connaissance (Descartes ou Hegel…) et à l’ontologie (néo-aritotélisme et existentialisme) qu’à la recherche « d’un amour de la sagesse ». Le débat sur la vertu qui avait envahi l’antiquité greco-romaine et l’antiquité tardive semble aujourd’hui revenir au devant de notre scène culturelle. Le livre de Conte Sponville : «  Petit traité des grandes vertus »13 est un signe de ce tournant que des auteurs comme Bergson et Jankelevitch avait déjà initié il y a fort longtemps. Mounier et surtout son maître russe, Nicolas Berdiaeff, avaient déjà, posé ce débat entre les deux guerre avec une perspective plus vaste et plus créatrice que Conte Sponville.

Les débats menés par E.Zarifian autour de la surconsommation des psychothropes nous poussent également vers la philosophie.
L’interrogation philosophique la plus fondamentale sur la souffrance nous contraint à questionner notre culture occidentale. Dans les modèles culturels qui sont les nôtres la réussite sociale est le facteur clef de la structuration de notre personnalité.

Comment permettre à une personne qui a « raté » sa vie de ne pas sombrer dans la honte et le désespoir. Qu'elle place dans notre monde pour ceux qui ont raté leur stratégie de distinction sociale?. Le suicide est un problème occidental lié à notre culture distinctionniste. Le suicide est un révélateur de notre culture où l'orgueil de la distinction est le fondement et de chaque personnalité et du système social global. Dans de nombreuses autres cultures le taux de suicides est extrêmement faible, voir inexistant. Quel dynamique culturelle pourra guérir notre souffrance? De quel courant cultuel souffrons-nous ? Nous touchons ici le fond de notre interrogation sur la souffrance sociale. Les travaux philosophiques de Bertrand Vergely sur la souffrance, ouvrent des portes inédites qui interrogent notre civilisation fondée sur la philosophie des lumières.14
3) multiplier les innovations sociales et les actions collectives
Quelles pratiques peuvent êtres jugées innovantes ?15 Les courants de l’anti-psychiatrie et de la psychiatrie alternative avaient tenté des « percées » en inventant des formes de prise en charge nouvelles. Le débat était cependant beaucoup plus centré sur l’interrogation des professionnels autour des rôles soignants / soignés que sur une alternatives à la psychologisation. Le débat sur l’anti-psychiatrie est resté dans l’univers culturel de la psychanalyse et de la santé mentale et a peu dérangé, en France, les pratiques des intervenants sociaux ne travaillant pas dans ce secteur.
Les québecois et les anglais ont essayé à travers les groupes d’écriture et les groupes de paroles (sel help groups), les groupes de projet et les cliniques alternatives de socialiser la souffrance individuelle autour de problèmes sociaux à forte résonnance personnelle.

En France « le travail social de groupe » développé par l’institut de Montrouge et les expériences de théâtre des opprimés par exemple vont dans le même sens que les expériences anglo-saxonnes. Aujourd’hui de nombreuses expériences intéressantes « d’actions collectives » procédant de la même dynamique, se multiplient dans les services sociaux territoriaux .
Par ailleurs les luttes contre le chômage ou le travail sur des micro-projets d’économie solidaire, constituent des formes d’action sociale allant dans le sens de la problèmatique indiquée. Ces actions ne se présentent pas comme des projets d’alternative à la psychiatrie mais permettent à des personnes en souffrance de ce situer comme acteurs et de trouver un sens à leur vie. Les animateurs de ces projets savent qu’ils ont à mener des actions mais aussi à intégrer des personnes qui au départ manifestent des comportements que l’on qualifieraient facilement de pathologiques.

Dans ces actions collectives entrant dans une perspective de développement social local, on constate que le « développement des personnes » trouvent des voies nouvelles.

Les réflexions en cours sur les services de proximité, sur les réseaux d’échange de savoir participent aussi de cette dynamique.

Nous n’avons pas aujourd’hui une connaissance précise de ces actions multiples. Elles sont toutes de petite envergure et peu médiatiques mais l’intérêt est leur maillage et leur effet de cumul sur un même territoire. Dans les années 70 la revue Autrement avait tenté de constituer un fichier national des innovations sociales. La tentative a échoué en raison de la lourdeur du dispositif de recueil d’expériences mis en oeuvre.

L’ODAS (Observatoire nationale de l’action sociale décentralisée) va tenter en 1999 de monter un réseau national d’information sur le développement social qui sera accessible sur Inter Net. La perspective plus souple est encourageante.

4) Fédérer les actions collectives dans une organisation communautaire 1617
Les responsables des politiques sociales et les professionnels peuvent s’accorder sur l’importance la nécessité de traiter la question de la souffrance sociale par des actions prenant en compte la capacité des personnes à devenir acteur de la vie collective. Mais il demeure encore quelques ambiguïtés qu’il faut traiter.

Nous avons mentionné ci-dessus le cloisonnement pour les professionnels entre un vocabulaire psychologique et un vocabulaire sociologique. On constate sur le terrain également un second découpage entre les acteurs favorisant les initiatives de groupes, le montage d’actions collectives extrêmement importantes mais peu médiatique et ceux favorisant des opérations de développement local à partir de contrats de ville, des missions locales, d’opération d’aménagement du territoire dont les élus locaux et les collectivités locales sont les acteurs principaux.

Pour les uns le travail modeste auprès des citoyens, pour les autres le politique et les opérations qui semblent prestigieuses. Il faut sortir de cette dichotomie apparente. Le développement social local reste encore l’affaire des « aménageurs sociaux » et pas celle des citoyens et des professionnels.
Les pratiques de développement social local expérimentées depuis de nombreuses années dans de nombreux pays commencent à être bien utilisées également en France depuis quelques années18 Il serait intéressant aujourd’hui d’introduire la notion d’organisation communautaire.

Le développement local vise la redynamisation d’un territoire par la mise en œuvre de projets proposés dans le cadre des dispositifs de politiques publiques, de contrat de développement. Les élus locaux sont les « garants démocratiques et républicains » de ces opérations de développement. Les contrat de pays, missions locales, contrat local de sécurité, contrat de ville illustrent bien cette perspective. On tente de croiser dans ces opérations à la fois une dynamique endogène ascendante et une dynamique exogène descendante.
Mais le développement social passe aussi par « l’organisation communautaire » que l’on a plus de mal à promouvoir en France. Le développement social se travaille dans les pays en voie de développement et dans les quartiers difficiles des pays anglo-saxons19 sur la base de micro-projets de proximité comparables aux actions collectives françaises. Mais ces projets sont ensuite fédérés progressivement dans un « inter-group » puis une « organisation communautaire » qui donne place aux militants et aux leaders de ces projets. La « communauté », on dirait en France la population du quartier ou du canton, voit progressivement apparaître un lieu structurellement médiateur de ses préoccupations et de ses initiatives et dont il a la responsabilité « stratégique ». La population sort de son isolement, de son anomie, pour ce vivre comme acteur social. Cette organisation communautaire n’est pas de nature politique, municipale. Elle est plus associative. La régulation qui se joue est une régulation communautaire, citoyenne sur laquelle le politique pourra s’appuyer ou avec laquelle il pourra négocier. Dans certains cantons ruraux des associations familiales faisant essentiellement du maintien à domicile (Familles rurales ou ADMR) jouent le rôle d’organisations communautaires. Dans certains quartiers les centres sociaux ont cette philosophie et cette fonction. Les « maisons des associations » où les « maisons de pays » misent en place dans certaines régions remplissent aussi quelque fois cette fonction. Les hommes politiques ont bien consciences que les actions collectives menées dans un cadre associatif ou professionnel sont essentielles mais ils n’ont pas encore pris conscience de la nécessité de promouvoir à côté du jeu politique républicain normal, une organisation communautaire dont l’objectif est de renforcer la citoyenneté à travers la résolution collective des problèmes sociaux locaux.
Dans la perspectives évoquée les intervenants sociaux sont les catalyseurs favorisant l’émergences des actions collectives et la structuration de ces formes d’organisation communautaire.

Sans « organisation communautaire » fondée sur la capitalisation, la mutualisation locales des expériences et des actions collectives il ne peut pas y avoir de développement social local.

Sans émergence dans une collectivité locale d’un pôle communautaire et de leaders de la citoyenneté on risque de demeurer dans une dichotomie sans fin entre d’une part un « aménagement du territoire » ou des « projets d’animation » à la recherche incantatoire de la participation des usagers et un traitement individualisée d’une souffrance qui manifeste une anomie et la disparition de liens sociaux.

Cette réflexion sur les enjeux des pratiques demeurent rapide mais permet d’entrevoir que l’action sur la souffrance sociale est liée à l’action de restructuration du lien communautaire. Notre histoire a été celle de la décomposition du lien communautaire et l’émergence d’une expression individuelle de la souffrance dans un système de services géré de façon étatique ou paritaire (la Sécurité Sociale) qui mobilise assez peu le citoyen et le renvoie dans la solitude de sa souffrance.


1Assistant social, titulaire d’une maîtrise en travail social communautaire de l’Université de Montréal et d’un DEA de Sciences Politiques, fondateur avec D. Le Gall du DESS ingéniérie et expertise des politiques sociales locales des l’Université de CAEN



2 Voir notamment Jeffry H. Galper, The politics of social services, Prentice-Hall, inc, Englewoods Cliffs, New Jersey,1975 , H. Wyckoff, Love therapy and politics, issues in radical therapy, Grove Press, inc, NY. ; Liberman, Self-help groups for coping with crisis, Jossey-Bass Publishers, 1979

3 les sociologues et les travailleurs sociaux anglo-saxons ont lu et relu durant les trente glorieuses le « Suicide » de Durkheim, alors que les français « boudaient » cet ouvrage.

4 Voir les travaux de Colette Bec professeur à l’IUT : carrières sociales, de la Porte de Versailles

5 Les services de la sécurité sociale sont de statut privé mais leur fonctionnement est bien un fonctionnement d’Etat.

6 Le livre de Myriam David,L’aide psycho-sociale, ainsi les travaux publiés par l’OSE qui a beaucoup œuvrer pour diffuser le Cas Work en France, illustrent bien cette focalisation sur la lutte contre les problèmes de santé mentale. Il faut attendre les ouvrages de Cristina de Robertis pour que la méthodologie d’aide psycho-sociale soit moins psychologisante et plus orientée vers le développement des personnes.

7 L’analyse de Louis Althusser dans son article célèbre : « les appareils idéologiques d’Etat », La Pensée 1971, sur l’individualisation des problèmatiques collectives restent très pertinente. Pierre Bourdieu, sur ce point, est une bonne référence. Le concept hégélien d’aliéation repris par A. Touraine dans de nombreux textes donne aussi une bonne piste de réflexion pour les professionnels.

8 Voir Beaudelot et Establet, l’Ecole capitaliste en France, Maspéro.

9 Voir « l’Histoire de la folie à l’âge classique » et surtout « Surveiller et punir »

10 voir « La société bloquée » et « le phénomène bureaucratique »

11 voir Michel Massenet, Pour un Etat sans bureaucratie ».

12 voir Pierre Rosanvallon, « la crise de l’Etat providence »

13 Conte Sponville, Petit traité des grandes vertus, PUF, 1998

14 Bertrand Vergely, La souffrance, Follio, 1997

15 Voir Jean-Marie Gourvil, Revue française de service social, Pour des pratiques inventives. 1984

16 Jean-Marie Gourvil, Article Développement dans le dictionnaire critique de l’action sociale, Bayard/ENSP,1995

17 Jean-Marie Gourvil, Développement social et service social en France, actes du colloque international sur le développement local, Université Laval, Québec, 1992

18 voir la collection de chez Syros, développement local, animée par G. Gontcharoff et P. Coulmin

19 Thomas et Henderson, Savoir faire en développement social local, Bayard/ENSP, 1992




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