Origines des spécificités du financement des arts La comparaison française





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Origines des spécificités du financement des arts

La comparaison française


Contrairement à la France, il n’y a jamais eu de politique publique de la culture aux Etats-Unis, pas plus que de ministère de la culture. Pouvait-il en être autrement ? On trouve déjà un début d’explication dans l’observation de la géographie et de l’histoire des Etats-Unis.

Les Etats-Unis sont un pays jeune, d’une grande diversité géographique et sociale, avec plus de 300 millions d’habitants1 répartis sur un territoire de presque 10 millions de kilomètres carrés2 (soit 18 fois la France), et une capitale très éloignée, géographiquement et politiquement, des Etats de l’ouest, du midwest et du sud.

Pays immense, donc avec des problématiques sociales, économiques et culturelles, une conception de l’espace et du pouvoir central forcément différentes. Jeune, avec une histoire donc radicalement différente de celle des pays européens et un regard sur l’histoire qui lui aussi se distingue du nôtre.

Jacques Rigaud explique que la langue française et la culture ont permis aux rois de France d’unifier le pays, et sont devenues, au fil des siècles, le ciment de la nation. Ainsi s’explique, selon lui, la tradition multiséculaire de soutien de l’Etat aux arts3.

L’intérêt général relevant en France de la responsabilité publique et la culture étant considérée comme d’intérêt général, le réflexe systématique de recours à l’Etat pour financer les arts n’a, jusqu’à ces dernières années, que rarement été remis en question. On considère que l’Etat est en quelque sorte propriétaire de l’intérêt général, juge ultime et exclusif du bien-fondé des initiatives et des projets artistiques et culturels. C’est pourquoi, comme l’écrit Françoise Benhamou, « la politique culturelle s’est fondée en France sur la double dimension d’un mécène et d’une opposition de nature entre le marché et la culture, entre financements publics et deniers privés. »4

L’histoire des Etats-Unis, elle, n’a pas suivi la même trajectoire et n’a pas conduit aux mêmes conclusions. Jonathan Katz, président de la National Assembly of State Arts Agency (NASAA), donne ainsi son point de vue sur la place de l’Etat dans l’épanouissement des arts. A ses yeux, l’Amérique n’aura pas, dans son histoire, affirmé son identité nationale à travers la culture institutionnelle et la langue, comme en France, mais plutôt à travers la diversité culturelle issue de l’immigration. Alors que dans d’autres pays on affirme l’identité de la nation en protégeant sa langue et en favorisant ses arts à travers une politique culturelle définie par un pouvoir central, ici on aura laissé au contraire la diversité culturelle s’épanouir librement et c’est l’amalgame des influences et des cultures hétérogènes réunies sur un même sol qui aura formé le tout. Progressivement, le concept de « mosaïque » a laissé place à celui de « melting pot ». C’est la raison pour laquelle le développement des arts repose avant tout sur les individus, par opposition au gouvernement, à un niveau local, par opposition au niveau fédéral, et dans la sphère privée, par opposition à la sphère du secteur public. Ces trois valeurs sont essentielles pour comprendre le système culturel actuel aux Etats-Unis.5

Pour cette raison, le patriotisme américain ne s’est donc pas construit à travers les arts, comme en France, où le soutien à la culture a aussi une valeur symbolique et les subventions gouvernementales aux arts contribuent à l’aura des hommes politiques : « on aime voir l’Etat s’occuper d’une chose noble » 6. Il s’est construit au contraire sur d’autres valeurs que nous serons amenés à identifier progressivement au cours de cette étude.

Le contexte historique


Les premiers pères de l’Amérique, remarquait Alexis de Tocqueville, ont laissé des traces très profondes dans les esprits de leurs descendants, qui expliquent ce qu’elle est devenue aujourd’hui, son système d’organisation sociale et politique, ses traditions et les prises de position de ses dirigeants sur les arts.

a - Les pères fondateurs et les arts


L’Amérique que l’on connaît aujourd’hui, c’est d’abord celle des colons, ceux qui ont fui la persécution religieuse et ensuite coupé les ponts avec l’Angleterre pour échapper à ses impôts. Elle s’est construite après cela non pas à partir d’un pouvoir royal, mais par la base, avec une méfiance constante vis-à-vis d’un gouvernement central comme celui du parlement britannique ; méfiance également de l’impôt, comme ceux créés par le Sugar Act (1765), les Townshend Acts (1767) et le Tea Act (1773), qui conduisirent à la guerre d’indépendance. Ce scepticisme vis-à-vis du pouvoir central et de l’impôt perdure aujourd’hui.

Contrairement à ce que l’on croit, les Puritains n’étaient pas résolument contre les arts. Leur pratique était autorisée si elle s’effectuait dans un contexte sacré. Selon Howard Levy, « les Puritains étaient intéressés par l’esthétique et très sensibles à la beauté. Mais elles ne devaient pas être des fins en soi. Il fallait les rechercher dans un souci théologique (...). La beauté devait avoir une signification morale ».7

Ils aimaient la chanson, par exemple, mais ils évitaient les airs trop mélodieux, suivant la consigne suivante : « Make a joyful noise unto the Lord. Enter his gates singing with praise. »8 . Ce qui explique la cacophonie qu’on entendait dans les églises à cette époque.

C’est lorsque les arts étaient source de plaisirs inacceptables, ou lorsqu’ils faisaient référence au sexe ou, de manière critique ou inutile, à la religion, que les « Pilgrims » les considéraient alors comme dangereux .

L’austérité puritaine et la morale protestante des colons n’auront donc pas officiellement interdit les arts au XVIIème siècle, mais dès les débuts de l’Amérique, on remarque qu’ils sont loin d’être une priorité et de contribuer à l’identité d’une nouvelle société.

On ne se soucie pas de leur développement et ils restent utilitaires. George Washington savait exprimer son goût pour les arts et Jefferson n’en manifestait pas moins d’enthousiasme à son égard9. Mais la constitution américaine, dont Jefferson est l’auteur, n’en parlera qu’une seule fois en ne mentionnant justement que cette dimension utilitaire. L’article I donne en effet au Congrès le pouvoir de « promouvoir les progrès de la science et des arts utiles en sécurisant pendant des durées limitées aux auteurs et aux inventeurs le droit exclusif de leurs écrits et leurs découvertes respectives. »10 C’est très court ; les pères fondateurs connaissant parfaitement l’implication des Etats dans la culture en Europe, ils prennent le parti de ne pas reproduire le même schéma en Amérique. Encore une fois, les priorités sont ailleurs.

Benjamin Franklin, autre père fondateur, allait plus loin en affirmant, quant à lui, qu’un « maître d’école vaut mieux qu’une douzaine de poètes et que l’invention d’une machine ou son amélioration est de beaucoup plus grande importance qu’un chef d’œuvre de Raphaël. ».11

Le sixième président des Etats-Unis, John Quincy Adams, lui, exprimera le premier une véritable sensibilité artistique en souhaitant, en vain, que Washington devienne une autre Paris, et « que l’Amérique suive les modèles européens en matière de gouvernement et de culture. »12 Entre le cœur et la raison, toutefois, cette dernière l’emporte, peut-être pour des raisons politiques. Il considère ainsi que, malheureusement, « depuis l’aube de l’histoire les arts ont été le produit du despotisme et de la superstition »13, ce qui expliquera son inaction totale dans ce domaine.

b - Les pionniers


L’Amérique que l’on connait aujourd’hui, c’est ensuite celle des pionniers et des cow-boys, ces aventuriers partis à la conquête de l’ouest. A la différence des Puritains, rien ne les oppose plus aux arts dans leur ensemble, sacrés ou non. Mais leurs préoccupations sont pragmatiques, et la culture n’a pas sa place dans cette société. Certes, la musique, la danse et le théâtre seront bien présents dans leurs traditions, mais ils seront avant tout considérés comme des loisirs et un moyen de se divertir pour échapper à la dureté du quotidien.

Il faudra attendre encore longtemps avant que ce domaine ne devienne autre chose qu’une « frivolité ». C’est le contraire de ce qui se passe dans la France jacobine où l’Etat contrôle, à cette même période, ce qui est de l’ « intérêt général », dont fait partie la culture, et où, comme l’écrit le compositeur de la fin du XVIIIème siècle François Gossec, « tout ce qui intéresse la gloire d’une Nation, ou ce qui peut augmenter la splendeur d’une capitale, tout ce qui tient à la culture et au progrès des Arts, tout cela est digne des regards du Gouvernement, de ses encouragements et de sa protection. »14

En Amérique, au contraire, le pouvoir émane du peuple et il reflète les aspirations du peuple. L’absence de politique culturelle au niveau fédéral n’est pas stratégique, le résultat d’un combat violent entre les « pros » et les « cons », ceux qui sont « pour » l’intervention de l’Etat, ou « contre ». Pas de débat sur cette question ni de lutte acharnée contre l’établissement d’un pouvoir central en matière de culture. Cette absence découle simplement d’une évolution historique dont les étapes marquantes n’auront tout simplement jamais inclus de dimension artistique. On s’est parfois posé quelques questions, restées sans impact. Si les arts doivent fleurir, c’est sans intervention du pouvoir central, ce que résumera avec fatalisme un membre du Congrès en 1928 : « « Si les beaux-arts ne peuvent pas prospérer dans ce pays sans l’aide du gouvernement, laissez-les échouer.»15

C’est vers la fin du XIXème siècle, après quelques exceptions que nous énumèrerons dans la partie suivante, que des voix mentionnant un possible soutien du gouvernement aux arts commenceront à se faire entendre « sous la justification que l’art pouvait être anoblissant d’un point de vue éducatif et moral »16, et ensuite imaginer, puis faire accepter que l’argent du contribuable puisse être dépensé dans le domaine culturel. La même logique fera accepter que l’Etat fédéral puisse prendre des décisions dans le cadre d’une action artistique centralisée.

Cette évolution s’est faite progressivement. L’Etat, après l’ère des colons et des pionniers, s’est lentement impliqué dans les arts et a « osé » ébaucher une « politique culturelle ». Progressivement, s’est ainsi bâti un système où secteurs public et privé ont trouvé chacun leur place dans un mode de financement des arts si différent du nôtre.




1 US Census Bureau, 2007, Table 1, Population Estimates (10)

2 CIA, The World Factbook, Geography, [02.08.08] https://www.cia.gov/library/publications/the-world-factbook/geos/us.html#Geo

3 Entretien du 3 juillet 2009

4 BENHAMOU Françoise, Les dérèglements de l’exception culturelle, Plaidoyer pour une perspective européenne, Paris, Seuil, 2006, p. 17

5 Symposium Cultural Policy: A Reflection of Values à American University, Washington, DC le 6 novembre 2008

6 COWEN Tyler, Good & Plenty, The Creative Successes of American Arts Funding, Princeton, New Jersey, USA, Princeton University Press, 2006, p. 25

7 LEVY Alan Howard, op. cit., p.1

8 Ibid., p. 2. « Fais un bruit joyeux jusqu’au Seigneur. Entre dans son royaume en chantant sa gloire. »

9 The National Endowment for the Arts 1965 - 2000: A Brief Chronology of Federal Support for the Arts, Office of Communications National Endowment for the Arts, Washington, DC 2000, p. 6

10 WYSZOMIRISKI Margaret Jane et MULCAHY Kevin V., America’s Commitment to Culture, Government and the Arts, Boulder, San Francisco, Oxford, Westview Press, 1995, p. 121

11 CONSIGNY Pierre, L’entreprise et les arts – Une analyse de l’expérience américaine, Rapport à Monsieur Jack Lang, Ministre délégué à la Culture, Paris, Inspection générale des Finances, 1984, p. 30

12 LEVY Alan Howard, Government and the Arts: Debates over Federal Support of the Arts in America from George Washington to Jesse Helms, Lanham, MD, University Press of America, Inc, 1997, p. 6

13 CONSIGNY Pierre, op. cit., p. 30

14 AGID Philippe, TARONDEAU Jean-Claude, L’Opéra de Paris, Gouverner une grande institution culturelle, Paris, Vuibert, 2006, p. 16

15 Financement et gestion de la culture aux Etats-Unis et en France, Nouvelles synergies et interdépendances des sources privées et publiques, actes du colloque tenu en mars 2003, Paris, Editions de Bercy, 2004, p. 34

16 Préface de MINTCHEVA Svetlana in Free Expression in Arts Funding: A Public Policy Report, New York, NY, Brennan Center for Justice, Free Expression Policy Project, 2003, p. 4

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