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Everard se leva à son tour et, les pouces enfoncés dans la ceinture, la tête basse, s’approcha du bord de la terrasse, contemplant fixement la dentelle de pierre de la balustrade.

— Je ne vois vraiment pas comment.

Denison frappa sa paume de son poing.

— Je l’aurais juré ! Chaque jour ma peur que la Patrouille ne puisse rien faire pour moi se faisait plus envahissante. Manse, il faut que vous fassiez quelque chose...

— C’est impossible, je vous dis. (La voix d’Everard était blanche.) Vous le savez aussi bien que moi : vous n’êtes pas un quelconque chefaillon barbare dont la carrière ne changera pas d’un iota les événements dans un siècle : vous êtes Cyrus, le fondateur de l’Empire perse, un personnage déterminant d’un milieu déterminant. Que Cyrus disparaisse, et l’avenir disparaît avec lui. Il ne restera plus qu’à faire une croix sur le XXe siècle – et sur Cynthia par la même occasion.

— En êtes-vous vraiment certain ?

— J’ai ausculté les faits à la loupe avant de faire le saut. Cessez de vous leurrer : nous avons un préjugé défavorable envers les Perses parce qu’ils étaient contre les Grecs et il se trouve que les aspects fondamentaux de notre civilisation procèdent de la culture hellénique. Mais les Perses sont au moins aussi importants que les Grecs.

« Vous les avez vus à l’œuvre. Bien sûr, de notre point de vue, ce sont des gens joliment cruels. Mais quoi... la cruauté est la règle de l’époque – et c’est également vrai en ce qui concerne la Grèce. Ce n’est pas un âge démocratique ! Pouvez-vous reprocher à ceux qui y vivent de ne pas appliquer une invention européenne totalement étrangère à leur univers intellectuel ? Ce qui compte, c’est que...

« La Perse a été la première nation conquérante a avoir fait l’effort de respecter et de concilier les peuples asservis, de prendre leurs lois en considération, de pacifier assez de territoires pour inaugurer des rapports réguliers avec l’Extrême-Orient – et elle a créé avec le Zoroastrisme les bases d’une religion universelle viable ne se limitant ni à un peuple ni à un pays. Peut-être ignorez-vous tout ce que la foi et le rite chrétiens doivent à leurs sources mithriaques ? Croyez-moi, ils lui doivent énormément. Et encore je ne parle pas du judaïsme que vous, Cyrus, le grand Cyrus, vous allez personnellement sauver. Rappelez-vous : quand vous vous emparerez de Babylone, vous permettrez aux Israélites qui s’y cachent de rentrer chez eux ; sans vous, ils auraient été engloutis, perdus dans la masse, comme les autres tribus d’Israël.

« L’Empire perse, même à l’époque de sa décadence, sera l’une des matrices de la civilisation. Qu’ont été la plupart des conquêtes d’Alexandre, sinon une mainmise sur l’espace territorial persique ? Or, ce sont ces conquêtes qui ont répandu l’hellénisme dans le monde entier. Et d’autres Etats hériteront de cet empire : le Pont, la Parthie, la Perse de Firduzi, celle d’Omar et celle d’Hafiz, l’Iran que nous connaissons et l’Iran d’un avenir bien plus lointain que le XXe siècle...

Everard pivota sur lui-même :

— Si vous laissiez tomber... tenez, je m’imagine ce que sera le futur : ils continueront à bâtir leurs ziggourats et à consulter les entrailles des victimes, à courir les bois d’Europe – d’une Europe qui n’aura pas découvert l’Amérique dans trois mille ans d’ici.

Les épaules de Denison s’affaissèrent.

— Ouais... c’est aussi la conclusion à laquelle je suis arrivé.

Il arpenta la terrasse, les mains derrière le dos, et son visage tanné paraissait vieillir de minute en minute.

— Encore treize ans, murmura-t-il et l’on eût dit qu’il s’adressait à lui-même. Dans treize ans, je tomberai au combat. Je ne sais pas exactement dans quelles conditions mais, d’une façon ou d’une autre, je serai forcé d’en passer par-là puisque les circonstances m’ont obligé à accomplir, bon gré mal gré, tout ce que j’ai déjà accompli... J’aurai beau faire l’impossible pour l’éduquer, je sais que Cambyse, mon fils, sera un individu incompétent doublé d’un sadique et qu’il faudra Darius pour sauver l’Empire. Ah ! Bon Dieu ! (Il se couvrit le visage de sa large manche flottante.) Excusez-moi. J’ai horreur des gens qui s’apitoient sur eux-mêmes, mais c’est plus fort que moi.

Everard détourna son regard mais il entendait Cyrus haleter. Le roi remplit de vin deux calices et le rejoignit sur le banc.

— Ne m’en veuillez pas, dit-il d’un ton sec. J’ai récupéré. Et je n’ai pas encore capitulé.

— Je peux transmettre votre problème au G.Q.G., répondit Everard avec une ombre d’ironie à laquelle Denison fit écho :

— Ça, c’est vraiment gentil de votre part ! Je me souviens parfaitement de leur attitude. Aucun de nous n’est à proprement parler indispensable : ils interdiront toute l’époque de Cyrus afin de m’éviter de tomber en tentation et me feront parvenir un message empreint de cordialité pour me rappeler que, monarque absolu d’un pays civilisé, je dispose de palais, d’esclaves, de vignobles, de chasses en nombre illimité. Alors, de quoi me plaindrais-je ? Non, Manse, c’est une affaire qui doit se régler entre nous.

Everard serra les poings jusqu’à sentir ses ongles s’enfoncer dans la chair.

— Vous rendez-vous compte de la situation sans issue dans laquelle vous me placez ?

— Je vous demande de réfléchir à ce problème – et, par Ahriman le Maudit, vous le ferez !

De nouveau, telles des serres, les griffes du Grand Roi fouaillèrent le bras d’Everard. Le conquérant de l’Orient avait hurlé d’une voix brutale. Jamais l’ancien Keith n’aurait employé ce ton, se dit Manse qui, frémissant de colère, se prit à songer :

Si vous ne rentrez pas et qu’on avertisse Cynthia que vous ne reviendrez jamais, elle pourra venir vous rejoindre, Keith. Une étrangère de plus dans le harem royal n’affectera l’histoire en rien. Mais si je fais mon rapport au Q.G. avant de la voir, si je signale que le problème est insoluble, ce qui est indiscutable en fait... le règne de Cyrus sera interdit et elle ne vous rejoindra jamais.

— J’ai déjà débattu de tout cela en moi-même, reprit Denison avec plus de calme. Je sais aussi bien que vous tout ce que ma situation implique. Mais si je vous indique la caverne où ma navette est restée cachée quelques heures, vous pourrez vous rematérialiser au moment de mon apparition et me mettre en garde.

— Non, en aucun cas, et pour deux raisons : d’abord, parce que nos règlements s’opposent fort légitimement à ce genre d’intervention. Dans d’autres circonstances, les autorités pourraient peut-être admettre une entorse aux statuts à titre exceptionnel. Mais il y a la seconde raison : vous êtes Cyrus. La Patrouille n’oblitérera pas tout le futur uniquement pour sauver un homme.

Le ferais-je pour une femme ? Je ne sais pas. J’espère que non... Il n’est pas nécessaire que Cynthia soit mise au courant et il serait préférable qu’elle ne le soit pas. Je pourrai user de mon autorité d’Agent Non-Attaché pour que la vérité ne soit pas révélée aux échelons subalternes : je lui dirai simplement que Keith est irrévocablement mort dans des circonstances qui nous ont contraints à interdire toute cette période à la circulation temporelle. Elle souffrira quelque temps, bien sûr, mais c’est une fille trop équilibrée pour porter le deuil éternellement... Evidemment, ce serait un sale tour à lui jouer. Mais si l’on regarde les choses de haut, ne serait-ce pas plus charitable que de la laisser venir ici où elle sera esclave, où elle sera obligée de partager l’homme qu’elle aime avec au bas mot une douzaine de femmes que la raison d’Etat exige que Cyrus ait pour épouses ? Ne vaudrait-il pas mieux trancher dans le vif afin qu’elle reparte à zéro et reste parmi les siens ?

— Ouais, grogna Denison. Je n’ai évoqué cette solution que pour l’éliminer. Mais on doit bien trouver un autre moyen. Ecoutez-moi, Manse. Il y a seize ans, il existait une situation d’où tout le reste a découlé, non par le caprice d’un homme, mais par la logique même des événements. Supposons que je ne sois pas venu : Harpage n’aurait-il pas découvert un autre pseudo-Cyrus ? L’identité véritable du roi n’a aucune importance. Cet autre Cyrus aurait agi autrement que moi dans mille et mille détails de la vie quotidienne. Mais, s’il n’était ni un indécrottable ni un fou, si c’était un individu raisonnablement capable et sensé – accordez-moi que c’est mon cas – sa carrière aurait été identique à la mienne dans ses grandes lignes, c’est-à-dire en ce qui concerne tous les événements consignés dans les livres d’histoire. Vous le savez aussi bien que moi : sauf en certains points nodaux, le temps revient toujours à son état primitif. A mesure que passent les jours et les années, les petites disparités s’estompent. C’est un feedback négatif. Ce n’est qu’aux instants cruciaux que peut s’instaurer un feedback positif dont les effets se multiplient dans le temps au lieu de disparaître. Je ne vous apprends rien.

— Bien sûr. Mais si j’en juge par votre propre récit, votre apparition dans la caverne fut précisément un événement crucial. C’est elle qui a fait germer le plan dans l’esprit de Harpage. Autrement... eh bien, j’imagine que l’Empire mède serait entré dans la voie de la décadence, se serait désagrégé, aurait été la proie des Lydiens ou des Touraniens parce que les Perses n’auraient pas eu le chef de droit divin indispensable. Non... pour que je me matérialise à cet instant critique dans la grotte, il me faudrait l’autorisation des Daneeliens, et de personne d’autre.

Denison reposa le calice qu’il levait et dévisagea Everard. Ses traits se durcirent. Enfin, il dit d’une voix doucereuse :

— Vous ne désirez pas me voir revenir, n’est-ce pas ?

Everard bondit sur ses pieds. La coupe lui échappant des mains, rebondit sur le sol avec un bruit argentin tandis que le vin se répandait par terre comme une flaque de sang.

— Taisez-vous, cria-t-il à pleins poumons.

Denison secoua la tête :

— Je suis le Roi. Je n’ai qu’à lever le petit doigt et les gardes qui nous entourent vous réduiront en pièces.

— Drôle de façon de me convaincre de vous aider, grogna Everard.

Denison eut un sursaut et conserva quelques minutes l’immobilité. Enfin, il parla :

— Pardonnez-moi, Manse. Vous ne pouvez pas comprendre quel choc... Oh ! d’accord, ce n’a pas été une existence désagréable. Elle a même été plus pittoresque que celle que mènent la plupart des gens et je pense que la quasi-divinité vous travaille son homme. Sans doute sera-ce pour cela que je marcherai contre les Scythes, dans treize ans : comment faire autrement quand les regards de tous ces jeunes lions sont braqués sur vous ? Et il se peut que je trouve que le jeu en vaille la chandelle.

Un vague sourire lui plissa le visage.

— J’ai eu des filles extraordinaires. Et j’ai encore Cassandane. J’en ai fait ma favorite parce qu’elle me rappelle un peu Cynthia... C’est difficile à définir après tout ce temps, mais le XXe siècle me paraît irréel. Un bon cheval vous donne plus de joie qu’une voiture de course. De plus, je sais que ma tâche signifie quelque chose et ce n’est pas une certitude qu’il est donné à beaucoup de posséder. Je regrette de m’être emporté : je sais que vous m’aideriez si vous l’osiez. Mais comme ce n’est pas le cas et que je ne vous en blâme pas, inutile de vous morfondre sur mon sort.

— Vous allez la boucler, dites ?

Everard avait l’impression que son cerveau était rempli d’engrenages tournant dans le vide. Au-dessus de lui, le plafond était recouvert d’une peinture représentant un adolescent en train de tuer un taureau : le Soleil et l’Homme. Par-delà les colonnades et leurs pampres, allaient et venaient des gardes farouches, sanglés dans leurs cottes de mailles, l’arc bandé ; leurs visages semblaient de bois sculpté. On apercevait là-bas le harem où une centaine de jeunes femmes, un millier peut-être, s’estimaient heureuses d’avoir à attendre l’éventuel désir du Roi. Derrière les murailles de la cité ondulaient les champs aux amples moissons où les cultivateurs offraient des sacrifices à la Terre-Mère qui était déjà une antique divinité à l’heure où, dans la nuit des temps, les Aryens étaient venus sur ce sol. Hautes se dressaient les montagnes que hantaient les loups, les lions, les sangliers et les démons.

C’en était trop. Everard avait surestimé son propre endurcissement. Soudain, il ne désirait plus qu’une chose : fuir... se cacher, retrouver son siècle familier, ses contemporains. Oublier...

— Je vais demander l’avis des collègues, fit-il prudemment ; en examinant toute cette période en détail, on peut avoir la chance de déterminer un point susceptible d’être déplacé mais je n’ai pas les compétences requises pour procéder tout seul à cette vérification. Alors, si vous voulez, je vais remonter, chercher conseil là-haut et si l’on trouve une solution, je reviendrai cette nuit même.

— Où est votre navette ?

— Là-bas, dans les collines, répondit Everard avec un geste évasif.

Denison se caressa la barbe.

— Vous vous gardez bien de m’en dire plus long, hein ? Au fond, vous avez raison. Si je savais où je pourrais me procurer un saute-temps, je me demande vraiment si je pourrais me faire moi-même confiance.

— Ce n’est pas ce que je voulais dire.

— Aucune importance ! Nous n’allons pas nous battre pour cela, soupira Denison. Soit : repartez et voyez ce que vous pouvez faire. Voulez-vous une escorte ?

— J’aime mieux pas. Ce n’est pas nécessaire, n’est-ce pas ?

— Non. Nous avons réussi à rendre ce secteur moins dangereux que Central Park.

— Si vous croyez que c’est une référence !... La seule chose que je voudrais, c’est mon cheval. Je regretterais d’avoir à l’abandonner. C’est une bête spécialement entraînée au voyage temporel. (Son regard plongea dans celui de Keith.) Je reviendrai, soyez-en sûr, quelle que soit la décision.

— Je le sais, Manse.

Les deux hommes sortirent ensemble pour accomplir les diverses formalités de rigueur auprès des postes de garde. Denison indiqua à Everard la chambre où il l’attendrait toutes les nuits une semaine durant. Enfin, Manse baisa les pieds du Roi et lorsque celui-ci se fut éclipsé, il sauta en selle et franchit la grille au pas.

Il se sentait vide. En fait, il ne pouvait rien faire.

Mais il avait promis à Keith qu’il reviendrait lui faire part du verdict.


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