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Keith Denison sortit de l’ascenseur, un peu surpris de constater que ses souvenirs de New York soient si fuligineux. Il ne se rappelait même plus son adresse : il avait dû consulter l’annuaire. Des détails. Tellement de détails... Il fallait qu’il cesse de trembler ainsi.

Il n’eut pas le temps de sonner : déjà Cynthia ouvrait la porte.

— Keith ! murmura-t-elle avec comme de la stupéfaction dans sa voix.

— Manse t’a avertie de mon retour, n’est-ce pas ? Il m’avait promis de le faire.

Ce fut tout ce qu’il trouva à dire.

— Oui... ce n’est pas cela... Je ne pensais pas que tu aurais changé à ce point. Mais cela ne fait rien. Mon chéri, oh ! mon chéri !

Elle le fit entrer et, la porte refermée, se blottit dans ses bras.

Keith contempla la pièce. Il ne se souvenait pas qu’elle était aussi encombrée. D’ailleurs, bien qu’il eût toujours gardé le silence à ce propos, il n’avait jamais apprécié les goûts de Cynthia en matière de décoration.

Il allait falloir se réhabituer à tenir compte des avis d’une femme, la consulter. Ce ne sera pas facile.

Les lèvres de Cynthia se tendirent vers son visage. Les larmes baignaient ses joues. C’était donc à cela qu’elle ressemblait ? Il l’avait oubliée. Complètement oubliée. Il se rappelait seulement qu’elle était petite et blonde. Il n’avait vécu avec elle que quelques mois à peine, tandis que Cassandane... Cassandane l’appelait son « étoile matinale », Cassandane lui avait donné trois enfants. Et quatorze ans durant, Cassandane était restée à ses côtés, attentive à ses volontés.

— Joyeux retour à la maison, Keith, fit Cynthia d’une voix mal assurée.

A la maison ! A la maison ! Oh ! bon Dieu !

ECHEC AUX MONGOLS




En dépit de son nom, John Sandoval n’avait rien d’un Anglo-Saxon. Et sa présence, en pantalon de coutil et chemisette bariolée, semblait déplacée, devant la fenêtre d’un appartement donnant sur le Manhattan du milieu du XXe siècle. Everard avait beau être habitué aux anachronismes, il avait toujours l’impression qu’il manquait à cet homme au sombre visage anguleux des tatouages de guerre, un cheval, et une carabine pointée sur quelque ennemi au visage pâle.

— Admettons, dit-il, que les Chinois aient découvert l’Amérique. C’est intéressant, mais en quoi cela nécessite-t-il mes services ?

— Du diable si je le sais ! répondit Sandoval.

Debout sur la peau d’ours blanc dont Bjarni Herjulfsson avait jadis fait cadeau à Everard, il tourna sa grande carcasse pour regarder par la fenêtre. Les gratte-ciel se découpaient sur le ciel clair ; les bruits de la circulation parvenaient assourdis à cette hauteur. Les mains de Sandoval se croisaient et se décroisaient derrière son dos.

— J’ai reçu l’ordre de contacter un Agent Non-Attaché, d’aller dans le passé avec lui et de prendre les mesures jugées nécessaires, poursuivit-il après une courte pause. C’est vous que je connaissais le mieux, alors... (Il laissa sombrer sa voix.)

— Mais pourquoi ne pas emmener plutôt un Indien comme vous ? demanda Everard. Je ne serais guère à ma place dans l’Amérique du XIIIe siècle.

— C’est ce qu’il faut. Ce n’en sera que plus saisissant, plus mystérieux... La tâche ne sera pas trop rude, d’ailleurs.

— Vraiment ? dit Everard.

Il tira de la poche de sa vieille veste d’intérieur une blague à tabac et une pipe qu’il se mit à bourrer d’un pouce nerveux. Une des leçons les plus difficiles qu’il avait dû apprendre, lors de son recrutement dans la Patrouille du Temps, était qu’aucune tâche, si importante fût-elle, n’exigeait l’organisation collective caractéristique des méthodes du XXe siècle. Les cultures anciennes, comme celle de la Grèce antique et de Kamakoura – et les civilisations postérieures aussi, à diverses époques – s’étaient attachées à développer l’excellence individuelle. Un seul diplômé de l’Académie de la Patrouille (muni, évidemment, d’outils et d’armes de l’avenir) pouvait valoir à lui seul une brigade.

C’était d’ailleurs aussi une question de nécessité. On disposait d’un nombre bien trop faible d’individus pour surveiller un nombre bien trop grand de millénaires.

— J’ai l’impression, dit lentement Everard, qu’il ne s’agit pas de la simple rectification d’une intervention extra-temporelle.

— C’est juste, dit Sandoval d’une voix âpre. Quand j’ai rapporté ce que j’ai découvert, le Bureau d’Etudes du Milieu Yuan a fait une enquête minutieuse. Il ne saurait être question de voyageurs dans le temps. Koublaï-Khan a tout conçu par lui-même. Il a pu être inspiré par les relations de voyages de Marco Polo, mais c’est de l’histoire légitime, même si le livre de Marco Polo ne mentionne rien de la sorte.

— Les Chinois avaient leur propre tradition maritime bien établie, dit Everard. Tout cela est très naturel après tout. Alors, où intervenons-nous ?

Au long des années, son âme s’était endurcie à l’instar de son corps. Néanmoins, il eut un léger frisson. L’idée qu’il s’efforçait de chasser de son esprit l’effrayait toujours. Quand, en la lointaine année 19352 après J.-C, l’homme, mortel et faillible, était devenu capable de voyager dans le temps, il l’était devenu également de changer le cours de l’histoire. Non pas aisément : la trame des événements a fortement tendance à se rectifier d’elle-même, mais il n’en existe pas moins des points décisifs. (Retournez en 1642, éternuez au visage d’un enfant malingre du nom d’Isaac Newton, communiquez-lui simplement le virus qui lui fera lâcher la faible prise qu’il avait sur la vie ; la physique continuera de se développer, mais plus lentement, et dominée pour le mieux ou pour le pire par les conceptions relativistes de Leibniz et les hypothèses de Huygens sur les ondulations lumineuses. Au bout de trois cents ans, le monde sera à peine reconnaissable. Vos propres parents ne seront jamais nés. Vous serez là dans le passé, sans ascendants, vous souvenant d’événements futurs qui – maintenant ! – n’ont jamais eu lieu. Cette notion viole la science et la logique de toute civilisation antérieure à celle, étrange, qui construisit le premier engin à explorer le temps.)

La Patrouille, rassemblement d’hommes de toutes les époques, dont les derniers dirigeants vivaient à quelques millions d’années de là, existait pour garder, guider et aider le trafic à travers le temps. Mais elle était destinée avant tout à la préservation de l’histoire établie.

Everard alluma sa pipe et en tira une longue bouffée. Comme Sandoval se taisait toujours, il lui demanda :

— Comment avez-vous fait pour déceler cette expédition ? Elle n’était pas en pays navajo, non ?

— Dites donc, je ne me contente pas d’étudier ma propre tribu, répondit Sandoval. Il y a trop peu d’Amérindiens dans la Patrouille, et il n’est pas commode de déguiser d’autres races. J’ai travaillé sur les migrations des tribus de l’Athabasca en général.

A l’inverse d’Everard, qui était un Non-Attaché – en fait, un policier itinérant  – Sandoval était un spécialiste des questions ethniques, reconstituant l’histoire des peuples qui n’en gardaient pas de trace écrite, afin que la Patrouille sût exactement quels événements elle préservait.

— Je travaillais sur le versant Est des Monts des Cascades, près du Lac du Cratère, poursuivit-il. C’est le pays Lutuami, mais j’avais des raisons de croire qu’une tribu de l’Athabasca dont j’avais perdu la trace était passée par là. Les indigènes parlaient de mystérieux étrangers venus du nord. J’allai jeter un coup d’œil et c’est alors que je découvris l’expédition : des cavaliers mongols. Je remontai leurs traces et trouvai leur camp à l’embouchure de la Columbia, où quelques autres Mongols aidaient les marins chinois à garder les vaisseaux. J’ai enfourché mon saute-temps et pris mon vol en vitesse pour faire mon rapport.

Everard s’assit et regarda longuement son interlocuteur.

— Une enquête approfondie a-t-elle été faite du côté chinois ? demanda-t-il. Etes-vous absolument sûr qu’il n’y a pas eu d’altération extra-temporelle ? Ce pourrait être une de ces bévues dont les conséquences mettent des dizaines d’années à apparaître.

— C’est ce que j’ai pensé aussi quand cette mission m’a été confiée, fit Sandoval avec un signe de tête affirmatif. Je me suis même rendu directement au Quartier Général du Milieu Yuan, à Khan Baligh... Cambaluc ou Pékin pour vous. On m’y a dit qu’une vérification avait été faite, dans le temps jusqu’à l’époque de Gengis-Khan, et dans l’espace jusqu’en Indonésie. Et tout était parfaitement régulier, comme dans le cas des Scandinaves et de leur Vinland2. Il se trouve simplement qu’ils n’ont pas bénéficié de la même publicité. Autant que la cour impériale chinoise pouvait le savoir, une expédition avait été envoyée et n’était jamais rentrée, et Koublaï avait estimé qu’il ne valait pas la peine d’en envoyer une autre. Les archives impériales en faisaient mention, mais elles furent détruites au cours de la révolte des Ming, qui chassa les Mongols. Les historiographes ont laissé cet incident de côté.

Everard gardait un air songeur. C’était un homme puissamment bâti, au visage tanné, aux yeux gris et aux cheveux bruns et raides. Normalement, il aimait son travail, mais dans ce cas particulier, quelque chose n’était pas normal.

— Il est évident que l’expédition s’est terminée par un désastre, dit-il. On voudrait en connaître la nature. Mais pourquoi avez-vous besoin d’un Agent Non-Attaché pour les espionner ?

Sandoval se détourna de la fenêtre. Everard pensa de nouveau combien le Navajo était peu à sa place ici. Il était né en 1930, avait combattu en Corée et avait eu ses études universitaires payées à titre d’ancien G.I. avant que la Patrouille l’eût pressenti, mais, pour une raison ou pour une autre, il ne s’était jamais tout à fait intégré au XXe siècle.

Mais n’en sommes-nous pas là, tous ? Quel est l’homme sensible qui pourrait supporter de connaitre le sort final de son peuple ?

— Mais mon rôle n’est pas d’espionner ! s’exclama Sandoval. Quand j’eus fait mon rapport, les ordres me sont venus directement du Quartier Général daneelien. Pas d’explications, pas d’excuses – l’ordre formel : arranger ce désastre. Modifier moi-même l’histoire !
L’an mil deux cent quatre-vingts de l’ère chrétienne :

Koublaï-Khan faisait régner sa loi sur un territoire considérable ; il rêvait d’un empire mondial et sa cour honorait tout invité apportant de nouvelles connaissances et une nouvelle philosophie. Un jeune marchand vénitien du nom de Marco Polo jouissait d’une faveur particulière. Mais tous les peuples n’admettaient pas un suzerain mongol. Des sociétés révolutionnaires secrètes florissaient dans tous ces royaumes conquis dont la masse formait le Cathay. Le Japon, où la puissante famille des Hojo épaulait le trône, avait déjà repoussé une invasion. D’autre part, les Mongols n’étaient pas unifiés, sauf en théorie. Les princes russes étaient devenus collecteurs d’impôts pour la Horde d’Or : le Grand-Khan Abaka régnait à Bagdad.

Ailleurs, un califat abbasside fantôme s’était réfugié au Caire ; Delhi était sous la dynastie slave ; Nicolas III était pape ; Guelfes et Gibelins écartelaient l’Italie ; Rodolphe de Habsbourg était empereur d’Allemagne ; Philippe III, le Hardi, Roi de France ; Edouard Ier gouvernait l’Angleterre. Au nombre des contemporains figuraient Dante, Duns Scot, Roger Bacon et Thomas le Poète3.

Et en Amérique du Nord, Manse Everard et John Sandoval venaient d’arrêter leurs chevaux pour regarder au bas d’une longue côte.

— C’est la semaine dernière que je les ai vus pour la première fois, dit le Navajo. Ils ont fait un bon bout de chemin depuis. A ce train-là, ils seront au Mexique d’ici deux mois, même si l’on tient compte des accidents de terrain qui les attendent.

— Pour des Mongols, cependant, ils progressent sans hâte, dit Everard.

Il porta ses jumelles à ses yeux. Autour de lui, avril répandait sa verdure sur la contrée. Les plus grands et les plus vieux hêtres eux-mêmes étaient couverts de tendres feuilles frémissantes. Les sapins mugissaient dans le vent qui soufflait des montagnes, froid, vif, et chargé d’un parfum de neige fondue, à travers un ciel où les oiseaux migrateurs se pressaient en troupes si nombreuses sur le chemin du retour que le soleil en était obscurci. Au loin, à l’ouest, les pics bleutés de la chaîne des Cascades flottaient dans une atmosphère irréelle. Vers l’est, le pied des collines était recouvert de forêts et de pâturages, et au-delà de l’horizon s’ouvrait l’immense prairie où les sabots des bisons résonnaient comme des grondements de tonnerre.

Everard braqua ses jumelles sur l’expédition. Elle serpentait en terrain découvert, suivant plus ou moins le cours d’une petite rivière. Soixante-dix hommes environ montaient des chevaux asiatiques au long poil fauve, aux jambes courtes et à la tête allongée. Derrière venaient des animaux de bât et de remonte. Il identifia quelques guides indigènes, reconnaissables autant par leur posture disgracieuse en selle que par leur physionomie et leurs vêtements. Mais c’étaient les nouveaux venus qui retenaient le plus son attention.

— Un lot de poulinières pleines servant de bêtes de somme, remarqua-t-il, autant pour lui-même que pour son compagnon. Je suppose qu’ils ont entassé autant de chevaux qu’ils ont pu dans leurs vaisseaux et qu’ils les ont laissés prendre de l’exercice et paître chaque fois qu’ils faisaient étape. Maintenant, ils en font naître d’autres à mesure qu’ils avancent. Cette race de petits chevaux est assez résistante pour survivre à un tel traitement.

— J’ai constaté que le détachement resté aux navires élevait aussi des chevaux, dit Sandoval.

— Que savez-vous encore au sujet de cette troupe ?

— Rien de plus que ce qui était consigné dans ces documents restés quelque temps dans les archives de Koublaï. Mais si vous vous souvenez, ceux-ci indiquaient simplement que quatre vaisseaux, sous le commandement du noyon Toktai et du savant Li Tai-Tsung, avaient été envoyés pour explorer les îles au-delà du Japon.

Everard acquiesça distraitement de la tête. Il n’y avait aucune raison de rester là à ressasser ce qu’ils avaient déjà débattu cent fois. Cela n’aboutissait qu’à retarder le moment de la décision.

Sandoval s’éclaircit la gorge.

— Je me demande s’il est sage de descendre là-bas tous les deux, dit-il. Pourquoi ne restez-vous pas ici en réserve, au cas où ils se montreraient méchants ?

— Le complexe du héros, hein ? dit Everard. Non, à nous deux, nous sommes plus forts. D’ailleurs, je ne m’attends pas à des ennuis. Pas encore. Ces gaillards-là sont bien trop intelligents pour se faire des ennemis gratuitement. Ils sont restés en bons termes avec les Indiens, vous le voyez. Et ils auront lieu de s’interroger sur notre nombre... Cependant, je boirais bien un coup avant.

— Oui. Et après aussi !

Chacun plongea la main dans la sacoche de sa selle, en sortit un bidon de deux litres et le porta à ses lèvres. Réchauffé par la gorgée de scotch, Everard stimula sa monture d’un claquement de langue et les deux Patrouilleurs descendirent la pente.

Un sifflement déchira l’air. Ils avaient été vus. Il continua de se diriger à la même allure vers la tête de la colonne mongole. Deux cavaliers d’escorte se placèrent sur les deux flancs, une flèche en position sur la corde de leur arc court et puissant, mais ils n’intervinrent pas.

Je pense que nous avons l’air inoffensif, se dit Everard. Comme Sandoval, il portait des vêtements du XXe siècle, veste de chasse pour se protéger du vent, chapeau contre la pluie. Mais son costume était beaucoup moins élégant que celui du Navajo, qui venait de chez le meilleur faiseur. Pour la forme, tous deux portaient des poignards, et pour parer à toute éventualité, des pistolets mitrailleurs Mauser et des projecteurs de rayons paralyseurs du XXXe siècle.

La troupe disciplinée s’arrêta presque comme un seul homme. Everard les examinait avec attention tout en approchant. En l’espace d’une heure ou deux, des connaissances assez complètes lui avaient été inculquées hypnotiquement, avant son départ, sur la langue, l’histoire, la technologie, les mœurs et la morale des Mongols, des Chinois, et même des Indiens de la région. Mais il n’avait encore jamais vu ces individus de si près.

Ils lui apparaissaient physiquement sans beauté : trapus, les jambes torses, le visage large et aplati encadré d’une barbe rare et luisant de graisse aux rayons du soleil. Ils étaient tous bien équipés, les pieds chaussés de bottes, le buste protégé par un pourpoint de cuir décoré à la laque, la tête coiffée d’un casque conique en acier, apparemment surmonté d’une pointe ou d’une plume. Leurs armes consistaient en un cimeterre, un couteau, une lance et un arc. Près de la tête de la colonne, un homme portait un fanion en queues de yacks orné de galons d’or. De leurs étroits yeux noirs impassibles, ils regardaient les Patrouilleurs approcher.

Le chef fut facilement identifié. Il voyageait dans le chariot, un manteau de soie en loques jeté sur les épaules. Il était un peu plus grand et avait un visage encore plus sévère que la moyenne de ses hommes, avec une barbe tirant sur le roux et un nez légèrement aquilin. Le guide indien assis près de lui ouvrit la bouche toute grande et se blottit dans un coin, mais le noyon Toktai ne broncha pas et jaugea Everard d’un regard ferme de bête de proie.

— Salut à vous, cria-t-il, quand les deux étrangers furent à même de l’entendre. Quel esprit vous amène ?

Il parlait avec un accent atroce le dialecte lutuami qui devait devenir plus tard la langue klamath.

— Salut à toi, Toktai, fils de Batu, répondit Everard dans un mongol guttural et très pur. Plaise au Tengri, nous venons dans des intentions pacifiques.

La réplique était habile. Everard vit des Mongols chercher sur eux des amulettes ou faire des signes contre le mauvais œil. Mais l’homme qui chevauchait à la gauche de Toktai ne fut pas long à se ressaisir.

— Ah ! fit-il. Les hommes des pays de l’ouest sont donc arrivés aussi sur cette terre.

Everard le regarda. Il était plus grand que les Mongols et avait la peau presque blanche, les traits fins et les mains délicates. Bien que vêtu à peu près comme les autres, il ne portait pas d’armes. Plus âgé que le noyon, il pouvait avoir dans les cinquante ans. Everard s’inclina sur sa selle et s’adressa à lui en chinois du nord :

— Très honoré Li Tai-Tsung, mon insignifiante personne répugne à te contrarier, mais nous appartenons au grand royaume situé plus au sud.

— Des rumeurs nous sont venues aux oreilles, dit le savant, qui ne parvenait pas à réprimer tout à fait son agitation. Jusque dans cette région, loin au nord, on parle d’un pays riche et splendide. Nous le cherchons afin d’apporter à votre Khan le salut du Khan des Khans, Koublaï, fils de Tuli, fils de Gengis. Le monde est aux pieds de Koublaï.

— Nous connaissons de renommée le Khan des Khans, dit Everard, comme nous connaissons le Calife, le Pape, l’Empereur et tous autres souverains de moindre importance. (Il devait louvoyer adroitement, ne pas insulter ouvertement le potentat du Cathay, tout en le maintenant à la place qui était sienne.) En revanche, nul ne connaît grand-chose de nous, car notre maître ne recherche pas le monde extérieur et n’encourage pas à le rechercher. Permettez-moi de présenter mon indigne personne. On m’appelle Everard, et je ne suis pas, comme on pourrait le croire, un Russe ni un Occidental. Je fais partie des gardes-frontière.

Il leur laissa le temps d’assimiler ce que cela signifiait.

— Tu n’es pas venu avec une forte escorte, dit Toktai d’un ton sec.

— Non, c’était inutile, dit Everard de sa voix la plus douce.

— Et tu es loin de ton pays, intervint Li.

— Pas plus loin que vous ne le seriez, honorables seigneurs, dans les marches kirghizes.

Toktai porta la main à la garde de son épée. Ses yeux étaient froids et méfiants.

— Allons, dit-il. Soyez les bienvenus comme ambassadeurs. Dressons le camp et écoutons le message de votre roi.
A l’ouest, le soleil déclinant donnait aux sommets encapuchonnés de neige une teinte d’argent bruni. Les ombres s’étiraient dans la vallée ; la forêt s’obscurcissait, mais la prairie largement déployée n’en semblait que plus lumineuse. Dans le calme du soir, les bruits se détachaient : remous et clapotis de la rivière, choc d’une hache, mouvements de chevaux en train de paître dans les hautes herbes. La fumée d’un feu de bois chargeait l’air d’une légère âcreté.

Les Mongols étaient visiblement décontenancés par leurs visiteurs et cette halte prématurée. Ils gardaient une expression figée, mais leurs yeux ne cessaient d’observer Everard et Sandoval tandis qu’ils murmuraient des formules de leurs diverses religions : incantations païennes surtout, mais aussi prières bouddhistes, musulmanes ou nestoriennes. Ce qui ne diminuait d’ailleurs en rien l’activité qu’ils déployaient pour dresser le camp, poster des sentinelles, soigner les animaux et préparer le repas. Mais Everard les trouvait plus silencieux qu’ils ne l’étaient normalement. Les notions imprimées dans son cerveau par l’hypno-éducateur lui disaient que les Mongols étaient naturellement loquaces et enjoués.

Il était assis en tailleur dans une tente. Sandoval, Toktai et Li complétaient le cercle. Des tapis les isolaient du sol et un feu de braise maintenait au chaud un récipient de thé. Seule cette tente avait été dressée. Sans doute ne transportaient-ils que celle-là et la réservaient-ils pour de telles réceptions. Toktai versa lui-même du
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