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Pax Mongolica s’étend actuellement à une région plus grande et réunit en un contact stimulant plus de peuples différents que ne l’eût imaginé ce mesquin Empire romain.

« Quant aux Indiens, souvenez-vous que les Mongols sont des pasteurs. Il n’y aura rien de comparable au conflit insoluble entre chasseur et cultivateur qui a causé la destruction de l’Indien par l’homme blanc. Le Mongol, d’ailleurs, n’a pas de préjugés raciaux et, après avoir lutté un temps très court, le Navajo, le Cherokee, le Séminole, l’Algonquin, le Chippewa, le Dakota, seront heureux de se soumettre et de s’allier. Pourquoi ne le feraient-ils pas ? Ils obtiendront des chevaux, des moutons, des bêtes à cornes, des textiles, des produits métalliques. Ils l’emporteront en nombre sur les envahisseurs et seront beaucoup plus près de traiter d’égal à égal avec eux qu’avec les fermiers blancs et leur industrie de l’ère mécanique. Et puis, il y aura les Chinois, comme je l’ai déjà dit, servant de levain à tout mélange, enseignant la civilisation et aiguisant les esprits...

« Sapristi, Manse ! Quand Christophe Colomb arrivera ici, il y trouvera son Grand Mogol ! Le Sachem-Khan de la plus forte nation du monde !

Sandoval s’interrompit. Everard écoutait les branches craquer dans le vent comme des bois de potence. Il demeura longtemps à scruter l’obscurité avant de dire :

— C’est possible. Naturellement, il nous faudrait rester dans ce siècle jusqu’à ce que le point décisif soit passé. Notre propre monde n’existerait pas. N’aurait jamais existé.

— Ce n’était pas un monde tellement épatant tout compte fait, dit Sandoval comme dans un rêve.

— Vous pourriez penser à vos... euh... vos parents. Ils n’auraient jamais vu le jour non plus.

— Ils vivaient dans une hutte misérable. J’ai vu mon père pleurer parce qu’il ne pouvait nous acheter des chaussures pour l’hiver. Ma mère est morte tuberculeuse.

Everard restait assis immobile. Ce fut Sandoval qui bougea le premier et se dressa sur ses pieds avec un rire grinçant.

— Mais je radote. Couchons-nous. Dois-je prendre la garde le premier ?

Everard le laissa prendre la garde, mais resta longtemps éveillé.

La machine avait sauté de deux jours en avant et planait maintenant très haut, invisible à l’œil nu. Autour d’elle, l’air était léger et vif. Everard frissonna en ajustant son télescope électronique. Même à la puissance de grossissement maxima, la caravane n’apparaissait guère plus que comme des taches minuscules peinant à travers l’immensité verte. Mais aucune autre troupe dans l’hémisphère occidental n’aurait pu voyager à cheval.

Il se tourna sur la selle de l’engin pour faire face à son compagnon.

— Que fait-on maintenant ?

Le large visage de Sandoval était impénétrable.

— Ma foi, si notre démonstration n’a pas fait d’effet...

— Bien sûr que non qu’elle n’en a pas fait ! Je jurerais qu’ils se dirigent vers le sud deux fois plus vite qu’avant. Pourquoi ?

— Il faudrait que je les connaisse tous beaucoup mieux que je ne les connais, en tant qu’individus, pour vous donner une réponse valable, Manse. Mais, dans le fond, ce doit être parce que nous avons lancé un défi à leur courage. Une culture guerrière, le cran et la témérité comptant comme seules vertus absolues... que pourraient-ils faire sinon continuer ? S’ils battaient en retraite devant une simple menace, jamais ils ne se le pardonneraient.

— Mais les Mongols ne sont pas des idiots ! Ils n’ont pas réalisé toutes leurs conquêtes par la force brutale, mais en comprenant autrement mieux que leurs adversaires les principes militaires. Toktai devrait faire demi-tour, rapporter ce qu’il a vu à l’Empereur, et organiser une expédition plus importante.

— Les hommes restés aux navires peuvent le faire, rappela Sandoval. Maintenant que j’y réfléchis, je me rends compte combien nous avons grossièrement sous-estimé Toktai. Il a dû fixer un délai, probablement l’année prochaine, pour le retour des navires en Chine s’il ne reparaît pas. Quand il trouve quelque chose d’intéressant en route, comme nous par exemple, il peut dépêcher au camp de base un Indien avec un message.

Everard approuva de la tête. Il lui vint à l’esprit qu’on l’avait entraîné dans cette entreprise sans lui donner, à aucun moment, le temps de la préparer. D’où ce résultat navrant. Mais dans quelle mesure le manque d’empressement inconscient de Sandoval en était-il la cause ? Au bout d’un moment, Everard dit :

— Ils ont même pu trouver quelque chose de louche en nous. Les Mongols ont toujours été doués pour la guerre psychologique.

— Possible. Mais que faisons-nous maintenant ?

Leur fondre dessus de cette hauteur, tirer quelques rafales du canon à énergie du XLIe siècle monté sur ce cyclo-temps, et c’est fini... Non, je le jure, on peut m’envoyer sur la planète de bannissement, jamais je ne ferai une chose semblable. Il y a des limites à ne pas franchir.

— Nous allons organiser une démonstration plus puissante, dit Everard.

— Et si elle fait fiasco pareillement ?

— Taisez-vous ! Donnez-lui une chance de réussir !

— Je me posais une question. (Le vent hachait les paroles de Sandoval.) Pourquoi ne pas annuler plutôt l’expédition ? Remonter dans le temps à deux années d’ici et persuader Koublaï-Khan qu’il ne vaut pas la peine d’envoyer des explorateurs vers l’est ? Alors tout ceci ne serait jamais arrivé.

— Vous savez que les règlements de la Patrouille nous interdisent de faire des changements historiques.

— Qu’appelez-vous donc ce que nous faisons ?

— Quelque chose de spécialement prescrit par le Grand Quartier général. Peut-être pour rectifier quelque intervention quelque part, en un autre moment. Qu’en sais-je ? Je ne suis qu’un degré sur l’échelle de l’évolution. A un million d’années d’ici, ces hommes ont des pouvoirs dont je n’ai pas la moindre idée.

— Ni moi non plus, murmura Sandoval.

Everard serra les mâchoires.

— Le fait demeure, dit-il, que la cour de Koublaï, l’homme le plus puissant de la Terre, est plus importante et déterminante que tout ce qui existe ici en Amérique. Non, vous m’avez embarqué dans cette tâche misérable et maintenant je vais vous montrer que c’est moi qui commande s’il le faut. Nous avons l’ordre de faire renoncer ces hommes à leur exploration. Ce qui se passera après ne nous regarde pas. Supposons qu’ils ne regagnent jamais leur pays. Nous n’en serons pas la cause immédiate. Pas plus qu’on n’est un assassin si l’on invite un homme à dîner et qu’il ait un accident mortel en route.

— Cessez de grogner et mettons-nous au travail, coupa Sandoval.

Everard fit glisser la machine en avant.

— Vous voyez cette colline ? demanda-t-il bientôt avec un geste du doigt. Elle est sur le chemin suivi par Toktai, mais je pense qu’il va camper quelques kilomètres avant de l’atteindre, là-bas dans cette petite prairie près de la rivière. Il aura la colline bien en vue. Nous allons nous y installer.

— Et tirer des feux d’artifice ? Il faudra qu’ils sortent terriblement de l’ordinaire. Ces Cathayens s’y connaissent sur le chapitre de la poudre à canon. Ils ont même des fusées à usage militaire.

— De petites fusées, je le sais. Mais quand j’ai rassemblé mon matériel pour cette expédition, j’ai pris des appareils capables de servir à des tours variés, au cas où ma première tentative échouerait.

La colline était coiffée d’un bouquet de pins clairsemés. Everard posa la machine au milieu de ceux-ci et se mit à décharger les caisses qui se trouvaient dans ses vastes compartiments à bagages. Sandoval l’aidait sans souffler mot. Les chevaux, dressés pour le travail de la Patrouille, sortirent calmement des boxes à claire-voie qui les avaient transportés et se mirent à paître l’herbe de la pente.

Au bout d’un moment, l’Indien mit fin à son silence.

— Je ne connais rien à tout cela. Que préparez-vous ?

Everard tapota le petit appareil qu’il avait à moitié assemblé.

— C’est une adaptation d’un système de commande des conditions météorologiques utilisé à l’être des Siècles de Glace, loin dans notre avenir. C’est un distributeur de potentiel. Il peut produire les éclairs les plus terrifiants que vous ayez jamais vus, et les coups de tonnerre pour aller avec.

— Ah !... le point faible des Mongols, dit Sandoval. C’est gagné d’avance. Remettons-nous de nos fatigues en goûtant ce spectacle.

— Préparez-nous à dîner, voulez-vous, pendant que je finis de monter ce bazar ? Pas de feu, naturellement. Il ne faut pas de fumée normalement explicable... Ah ! oui, j’ai aussi un projecteur de mirages. Si vous voulez bien vous changer et mettre un capuchon ou quelque chose de ce genre au moment voulu, afin qu’on ne vous reconnaisse pas, je projetterai de vous une image d’un kilomètre de haut presque aussi laide que la réalité.

— Que diriez-vous d’un système de sonorisation ? Les chants navajos peuvent être assez inquiétants, quand on ne sait pas s’il s’agit de cris de triomphe ou de carnage.

— Les voilà !

Le jour déclinait. L’obscurité s’infiltrait sous les pins ; l’air était frais et chargé d’une odeur acre. Tout en dévorant un sandwich, Everard observait à la jumelle l’avant-garde mongole qui se disposait à choisir pour bivouaquer le terrain qu’il avait prédit. D’autres arrivaient avec le gibier abattu au cours de la journée et se mettaient à préparer le repas. Le gros de la troupe fit son apparition au coucher du soleil, se posta selon un plan établi et se mit à manger. Toktai avançait à marches forcées, sans perdre une minute de jour. Tandis que le crépuscule tombait, Everard observait les sentinelles avancées, montées sur leurs chevaux, l’arc au poing. Malgré tous ses efforts, il avait du mal à entretenir son courage. Il s’opposait à des hommes qui avaient secoué le monde.

Les premières étoiles scintillèrent au-dessus des crêtes neigeuses. Il était temps de commencer.

— Vous avez attaché les chevaux, John ? Ils pourraient prendre peur. Je suis à peu près certain que c’est ce que feront les chevaux mongols. Parfait, allons-y !

Everard manœuvra un commutateur et s’accroupit près des cadrans faiblement éclairés de son appareil.

Une petite lueur bleue tremblotante s’alluma d’abord entre le ciel et la terre. Puis les éclairs commencèrent, langues de feu fourchues se succédant sans interruption, arbres fracassés d’un seul coup, flancs de la montagne ébranlés par le bruit. Everard lança des boules de feu, des sphères enflammées qui tourbillonnaient et pirouettaient, laissant derrière elles une traînée d’étincelles. Elles traversaient l’espace comme des météores et explosaient au-dessus du camp, si bien que le ciel en semblait chauffé à blanc.

Assourdi et à demi aveuglé, Everard réussit à projeter un écran d’ionisation fluorescente. Comme des aurores boréales, les grandes draperies ondulèrent, rouge sang et blanches, sifflant sous les coups de tonnerre répétés. Sandoval s’avança. Il n’avait gardé que son pantalon et, à l’aide d’argile, s’était couvert le corps de dessins archaïques. Il ne s’était pas masqué le visage, mais il se l’était enduit de terre et le contorsionnait en une grimace qui l’eût rendu méconnaissable à Everard lui-même. La machine analysa son image et en modifia les éléments. La projection obtenue en relief sur le fond de l’aurore boréale était plus haute qu’une montagne. Elle exécutait une sorte de danse grotesque, se déplaçant d’un bout à l’autre de l’horizon, puis remontant dans le ciel tout en gémissant et aboyant d’une voix de fausset plus forte que le tonnerre.

Everard se tenait ramassé sur lui-même sous la lumière blafarde, les doigts crispés sur le tableau de commande. Il ressentait personnellement une peur primitive ; la danse évoquait en lui des émotions oubliées.

Seigneur ! Si ça ne suffit pas à les faire renoncer...

Il reprit ses esprits et consulta sa montre. Une demi-heure... Donnons-leur encore un quart d’heure de spectacle en diminuant graduellement les effets... Ils resteront sûrement au camp jusqu’à l’aube plutôt que de s’élancer au hasard dans l’obscurité ; ils sont suffisamment disciplinés pour cela. Gardons donc tout caché pendant quelques heures encore, puis portons le dernier coup à leurs nerfs en lançant un éclair qui pulvérisera un arbre tout près d’eux. Everard fit signe à Sandoval de se reculer. L’Indien s’assit sur le sol, le souffle plus court que ses efforts ne le justifiaient.

— Une fameuse représentation, John, dit Everard quand le bruit eut cessé. (Sa voix rendait un son métallique étrange à ses propres oreilles.)

— Il y a des années que je n’avais fait une telle exhibition, murmura Sandoval.

Il frotta une allumette dont le crachotement rompit le silence. La flamme fugitive éclaira ses lèvres contractées. Puis il secoua l’allumette et seule l’extrémité de sa cigarette resta à rougeoyer dans la nuit.

— Personne de ma connaissance, dans la réserve, ne prenait ces danses au sérieux, reprit-il après un moment. Quelques vieillards voulaient que nous les apprenions, nous les jeunes, afin que la coutume se perpétue. Afin de nous rappeler que nous formions toujours un même peuple. Mais notre but était surtout de nous faire un peu d’argent en dansant pour les touristes.

Il y eut un temps d’arrêt plus long. Everard éteignit tout à fait le projecteur et, dans l’obscurité complète, la lueur de la cigarette de Sandoval se mit à croître et décroître.

« Pour les touristes ! répéta-t-il enfin. (Puis, après un temps assez long :) Ce soir, ma danse avait un but. Elle signifiait quelque chose. Je n’ai jamais ressenti ce que je ressens actuellement.

Everard gardait le silence.

Il le garda jusqu’à ce qu’un des chevaux, qui avait tiré sur son licou pendant le tintamarre et qui était encore nerveux, se mît à hennir.

Everard leva la tête, mais ses yeux scrutèrent en vain les ténèbres.

— Avez-vous entendu quelque chose, John ?

Le pinceau lumineux de la torche électrique tomba sur lui.

Un instant, il écarquilla les yeux, aveuglé. Puis il se dressa sur ses pieds et porta la main à son paralyseur tout en poussant un juron. Une ombre bondit de derrière un arbre. Elle le heurta en plein dans les côtes. Il recula en chancelant et déchargea son pistolet au jugé.

La lampe électrique décrivit un arc de cercle. Everard aperçut Sandoval. Le Navajo n’avait pas repris ses armes sur lui. Les mains nues, il esquiva le coup d’une épée mongole. Celui qui la maniait s’élança après lui. Sandoval appliqua les leçons de judo apprises à la Patrouille. Il mit un genou en terre ; le Mongol fit tournoyer son épée, manqua son coup et, déséquilibré, alla donner du ventre contre l’épaule massive de Sandoval. Celui-ci se remit debout sous l’effet du choc. Son poing atteignit le Mongol au menton. La tête casquée fut rejetée en arrière. Du tranchant de la main, Sandoval frappa à la pomme d’Adam, arracha l’épée de la main de son possesseur, et se retourna juste à temps pour parer un coup venu de derrière.

Au-dessus du Mongol, une voix s’éleva, glapissant des ordres. Everard recula. Il avait abattu un assaillant d’une décharge de son pistolet paralyseur, mais d’autres s’interposaient entre lui et la machine. Il se tourna pour leur faire face. Une lanière lui encercla les épaules et se serra, tirée par une main experte. Il s’écroula. Quatre hommes lui tombèrent dessus. Il vit une demi-douzaine de talons de lances s’abattre sur le crâne de Sandoval, puis il ne chercha plus qu’à se débattre. Deux fois, il se remit sur pied, mais son paralyseur lui avait échappé au cours de la lutte. Son Mauser fut arraché de l’étui ; les petits hommes jaunes étaient passés maîtres dans l’art du combat de style yawara eux aussi. Ils le jetèrent au sol et le frappèrent de leurs poings, de leurs pieds bottés et du manche de leurs poignards. Il ne perdit pas tout à fait connaissance, mais finit par ne plus se soucier de ce qui lui arrivait.
Toktai leva le camp avant l’aube. Les premiers rayons du soleil virent sa troupe serpenter entre les taillis clairsemés d’une large vallée. Le terrain devenait plat et aride, les montagnes s’éloignaient de plus en plus sur la droite et les quelques pics neigeux restant visibles s’élevaient comme des fantômes dans un ciel pâle.

Les robustes petits chevaux mongols trottaient bon train : bruit mat de sabots, grincements et cliquetis des harnachements. En se retournant, Everard voyait la colonne comme une masse compacte ; les lances se soulevaient et s’abaissaient, les oriflammes, les panaches et les manteaux flottaient en dessous et, encore un peu plus bas, brillaient les casques, coiffant des têtes à la large face brune et aux yeux bridés. Çà et là, apparaissait une cuirasse grotesquement peinte. Personne ne parlait et Everard ne pouvait lire aucune de ces expressions.

Il lui semblait que son cerveau était ensablé. On lui avait laissé les mains libres, mais on avait attaché ses chevilles aux étriers et la corde lui sciait la peau. On l’avait déshabillé – utile précaution, car qui aurait pu dire quels instruments pouvaient être cousus dans ses vêtements ? – et le costume mongol qu’on lui avait donné en échange du sien était si étriqué qu’on avait dû défaire les coutures de la tunique avant qu’il pût la passer.

Le projecteur et le saute-temps étaient restés sur la colline. Toktai n’avait pas voulu se risquer à emporter ces engins redoutables. Il avait dû hurler des menaces à plusieurs de ses guerriers effrayés pour les contraindre à amener les chevaux étrangers, avec leur selle et leur couverture, mais sans leur cavalier, parmi les juments de bât.

Le martèlement des sabots s’accélérait. Un des archers flanquant Everard poussa un grognement et s’écarta légèrement avec son cheval. Li Tai-Tsung vint se placer entre eux deux.

— Alors ? fit le Patrouilleur en jetant au Chinois un regard lourd.

— Je crains que ton ami ne se réveille pas, annonça celui-ci. Je l’ai installé un peu plus confortablement.

Mais attaché sur une litière improvisée entre deux chevaux, et sans connaissance... Oui, une commotion, quand ils l’ont frappé hier soir. Un hôpital de la Patrouille pourrait le remettre d’aplomb assez vite, mais le plus proche bureau de la Patrouille est à Cambaluc, et je ne vois pas Toktai me laissant retourner à ma machine et me servir de la radio de bord. John Sandoval va mourir ici, six cent cinquante ans avant d’avoir vu le jour.

Everard plongea son regard dans les yeux bruns à l’éclat froid, des yeux intéressés, dépourvus d’hostilité, mais étrangers à son sort. Ses efforts seraient vains, il le savait ; des arguments logiques dans sa civilisation étaient vides de sens à cette époque, mais il fallait pourtant essayer.

— Ne pourrais-tu au moins faire comprendre à Toktai quel désastre il va attirer sur lui-même, sur son peuple tout entier, en s’obstinant ainsi ? demanda-t-il.

Li caressa sa barbe en pointe.

— Il est clair, honorable étranger, que ton pays pratique des arts qui nous sont inconnus, dit-il. Mais après ? Les barbares... (Il jeta un coup d’œil aux gardes mongols d’Everard, mais ceux-ci ne concevaient évidemment pas que des royaumes pussent être supérieurs au leur, autrement que par la force des armes.) Nous savons déjà que tu as... altéré la vérité en parlant d’un empire hostile proche de ces territoires. Pourquoi faut-il que ton roi cherche à nous faire fuir avec un mensonge s’il n’a pas de raisons de nous craindre ?

Everard répondit avec circonspection :

— Notre glorieux empereur déteste répandre le sang. Mais si vous l’y contraignez...

— Je t’en prie. (Li parut affligé. Il fit, d’une main maigre, un geste comme pour chasser un insecte.) Dis à Toktai ce que tu voudras et je n’interviendrai pas. Je ne serais pas fâché de rentrer dans mon pays ; je ne suis venu que sur ordre de l’Empereur. Mais en nous parlant ainsi en confidence, tous les deux, ne faisons pas mutuellement injure à notre intelligence. Ne vois-tu pas, éminent seigneur, qu’il n’est aucun mal dont tu puisses menacer ces hommes ? La mort, ils la méprisent. La torture la plus raffinée n’aboutira jamais qu’à leur mort. La mutilation la plus affreuse peut être sans effet sur un homme décidé à mourir sans desserrer les dents. Toktai entrevoit une honte éternelle s’il rebrousse chemin parvenu à ce point, et une bonne chance d’acquérir gloire et fortune s’il poursuit.

Everard soupira. Sa capture humiliante avait été vraiment le tournant de l’affaire. Les Mongols avaient été bien près de fuir devant les éclairs et le tonnerre déchaînés sur eux. Beaucoup s’étaient traînés sur le sol en poussant des gémissements (et ils allaient être maintenant d’autant plus agressifs pour effacer ce souvenir). Toktai avait attaqué la source de feu autant par horreur que par bravade ; quelques hommes et quelques chevaux avaient pu surmonter leur frayeur et le suivre. Li en était partiellement responsable : érudit, sceptique, familiarisé avec les tours de passe-passe et les spectacles pyrotechniques, le Chinois avait poussé Toktai à attaquer avant qu’un de ces éclairs ne fît des victimes dans leurs rangs.

La vérité c’est que nous avons fait une erreur de jugement sur ces gens. Nous aurions dû amener avec nous un Spécialiste, qui aurait eu le sentiment intuitif des nuances de leur culture. Mais au lieu de cela, nous avons pensé qu’un cerveau bourré de faits serait suffisant. Et maintenant ? Une expédition de secours envoyée par la Patrouille finira peut-être par arriver, mais John sera mort d’ici un jour ou deux... Everard regarda le visage de marbre du guerrier qui chevauchait à sa gauche. Et moi aussi, fort probablement. Tout ce à quoi je puis m’attendre, c’est qu’ils me pendent.

Et même si (chance plus que problématique !) il devait survivre et être tiré de cette situation par une autre unité de la Patrouille, il lui serait dur de se trouver en face de ses camarades. Avec tous les privilèges spéciaux de son rang, un Agent Non-Attaché était supposé capable de se sortir de n’importe quel mauvais pas sans aide supplémentaire. Sans mettre en danger d’autres précieuses vies.

— Je te conseille donc très vivement de ne pas tenter d’autres ruses.

— Quoi ? s’exclama Everard en se tournant vers Li.

— Nos guides indigènes se sont enfuis, tu dois le comprendre, dit le Chinois. Et tu as maintenant pris leur place. Mais nous espérons rencontrer d’autres tribus avant longtemps, établir des communications...

Everard hocha la tête. Les tempes lui battaient. Le soleil lui blessait la vue. Il ne s’étonnait pas de l’avance rapide des Mongols à travers des régions aux idiomes les plus divers. Si l’on n’est pas trop exigeant en grammaire, quelques heures suffisent pour s’assimiler quelques mots essentiels et, ensuite, on peut passer des jours ou des semaines à apprendre effectivement à parler avec l’escorte dont on a loué les services.

— ... et obtenir des guides d’étape en étape comme nous l’avons fait jusqu’ici, poursuivit Li. Toute fausse indication que tu pourrais nous donner serait bientôt découverte. Toktai la punirait de la façon la plus farouche. En revanche, des services loyaux seront récompensés. Tu peux espérer obtenir une place élevée à la cour provinciale après la conquête.

Everard restait impassible. Cette vantardise exprimée d’un ton calme faisait dans son esprit l’effet d’une explosion.

Il avait compté que la Patrouille enverrait un autre détachement. Evidemment, quelque chose allait empêcher le retour de Toktai. Mais était-ce si évident ? Pourquoi cette intervention avait-elle été ordonnée, s’il n’y avait pas – de quelque manière paradoxale que sa logique du XXe siècle ne parvenait pas à saisir – une incertitude, une faiblesse dans le continuum en ce point précis ?

Sacrebleu ! Peut-être l’expédition mongole allait-elle réussir ! Peut-être tout cet avenir d’un khanat américain auquel Sandoval n’avait pas tout à fait osé songer... était-il l’avenir réel.

Il existe, dans l’espace-temps, des nœuds et des discontinuités. Les lignes de l’univers peuvent faire des retours sur elles-mêmes et se sectionner comme d’un coup de dents, en sorte que les choses et les événements apparaissent sans cause, comme des trémoussements insignifiants vite perdus et oubliés. Tels que Manse Everard, abandonné dans le passé avec un John Sandoval mort, après être venu d’un avenir inexistant en tant qu’agent d’une Patrouille du Temps pareillement inexistante.
Au coucher du soleil, l’allure inhumaine à laquelle elle progressait avait amené l’expédition dans un pays couvert d’armoises et de cactées. Les collines étaient hautes et brunes ; une poussière fine s’élevait comme de la fumée sous les pas des chevaux ; les buissons d’un vert argenté, de plus en plus rares, embaumaient l’air lorsqu’on les écrasait au passage, mais n’avaient rien d’autre à offrir.

Everard aida à allonger Sandoval à terre. Les yeux du Navajo étaient clos, son visage émacié et brûlant. De temps à autre, il s’agitait et murmurait quelques paroles. Everard passa un chiffon humide sur ses lèvres craquelées, mais ne put rien faire d’autre pour le soulager.

Les Mongols dressèrent leur camp avec plus d’entrain que les autres fois. Ils étaient venus à bout de deux grands sorciers et n’avaient pas subi d’autres attaques. Ils commençaient à mesurer la portée de leur victoire. Ils faisaient leurs corvées en bavardant et, après un repas frugal, ils entamèrent leurs gourdes de cuir pleines de kumiss.

Everard resta auprès de Sandoval, vers le milieu du camp. Deux gardes le surveillaient, assis à quelques mètres, silencieux, leur arc à la main. Parfois, l’un d’eux se levait pour aller activer un petit feu. Bientôt, le silence se fit chez leurs camarades également. Pour résistante que fût cette horde, elle ressentait la fatigue ; les hommes se roulèrent dans leurs couvertures et s’endormirent, les sentinelles poursuivirent leurs rondes les yeux emplis de sommeil, les feux de bivouac commencèrent à décliner tandis que les étoiles brillaient au ciel d’un éclat de plus en plus vif. A des kilomètres de là, un coyote lança son jappement. Everard couvrit Sandoval pour le protéger du froid qui tombait ; les flammes de son petit feu faisaient scintiller le givre sur les feuilles d’armoises. Il se pelotonna dans son manteau en souhaitant qu’on lui rendît au moins sa pipe.

Des pas crissèrent sur le sol dur. Les gardes d’Everard saisirent une flèche pour leur arc. Toktai s’avança dans la lumière, en manteau et nu-tête. Les gardes s’inclinèrent profondément.

Toktai s’immobilisa. Everard leva les yeux sur lui et les rabaissa. Le noyon regarda longuement Sandoval. Finalement, presque avec douceur, il dit :

— Je ne crois pas que ton ami verra le soleil se coucher demain.

Everard répondit par un grognement.

— As-tu des médicaments qui pourraient le soulager ? demanda Toktai. Il y a des choses curieuses dans vos sacoches.

— J’ai un remède contre la contagion et un autre contre la douleur, répondit machinalement Everard. Mais pour une fracture du crâne, il faut qu’il soit confié à d’habiles médecins.

Toktai s’assit et tendit ses mains vers le feu.

— Je regrette que nous n’ayons pas de chirurgien avec nous.

— Tu pourrais nous laisser partir, dit Everard sans espoir. Mon chariot, resté au dernier campement, pourrait le transporter en temps voulu où on lui donnerait des soins.

— Tu sais bien que je ne puis te le permettre, dit Toktai avec un rire étouffé. (Sa pitié pour le moribond était épuisée.) Après tout, Everard, c’est toi qui es cause de tout cela.

C’était la stricte vérité et le Patrouilleur ne répliqua rien.

— Je ne t’en tiens pas rigueur, poursuivit Toktai. En fait, je tiens toujours à être ton ami. Sinon, je m’arrêterais pendant quelques jours et te ferais sortir de la gorge tout ce que tu sais.

Everard s’enflamma :

— Tu pourrais essayer !

— Et je réussirais, je crois, avec un homme qui est obligé d’emporter des médicaments contre la douleur, dit Toktai avec un rire cruel. Cependant, tu peux être utile comme otage. Et j’apprécie ton courage. Je vais même te faire part d’une idée qui m’est venue. Je pense que tu n’es peut-être pas de ce riche pays méridional. Je pense que tu es un aventurier, que tu fais partie d’une petite bande de chamans. Vous tenez le roi des pays du sud sous votre pouvoir magique, ou vous espérez le tenir, et vous ne voulez pas que des étrangers s’interposent. (Toktai cracha dans le feu.) On a déjà vu cela, et finalement un héros a culbuté le sorcier. Pourquoi pas moi ?

Everard soupira.

— Tu apprendras pourquoi non, noyon. (Il se demandait jusqu’à quel point cette affirmation était justifiée.)

— Oh ! ne peux-tu m’apprendre ne serait-ce que peu de chose, maintenant ? dit Toktai en lui donnant une tape dans le dos. Il n’y a pas de sang entre nous. Soyons amis.

Everard secoua le pouce pour désigner Sandoval.

— Cela est malheureux, dit Toktai, mais il s’est obstiné à résister à un officier du Khan des Khans. Allons, buvons ensemble, Everard. Je vais envoyer un homme chercher une gourde.

Le Patrouilleur fit la grimace.

— Ne comptez pas m’amadouer de cette façon !

— Oh ! ton peuple n’aime pas le kumiss ? Je regrette, niais c’est tout ce que nous avons. Il y a longtemps que nous avons fini avec notre vin.

— Tu pourrais me rendre mon whisky ! (Everard regarda de nouveau Sandoval, puis scruta l’obscurité et sentit le froid l’envahir sournoisement.) Bon Dieu ! Ça ne serait pas du superflu !

— Hein ?

— C’est une boisson de notre pays. Nous en avions un peu dans nos sacoches.

— Eh bien... (Toktai hésita.) C’est bon, viens, nous allons le chercher.

Les gardes suivirent leur chef et leur prisonnier à travers les buissons et les corps allongés des guerriers endormis, jusqu’à un tas de matériel divers également gardé. Une des sentinelles postées là alluma une torche à son feu pour permettre à Everard d’y voir clair. Dans son dos, Everard sentit ses muscles se crisper – des flèches le visaient maintenant, la corde des arcs tendue à se rompre – mais il s’accroupit et fourragea dans ses affaires, en évitant soigneusement tout mouvement précipité. Quand il eut trouvé les deux bidons de scotch, il revint à sa place.

Toktai s’assit en face de lui, de l’autre côté du feu, et le regarda verser une quantité de liquide dans la capsule du bidon et se la jeter dans la gorge.

— Drôle d’odeur, dit-il.

— Essaye, dit le Patrouilleur en lui tendant le bidon.

C’était, de la part d’Everard, une simple réaction contre la solitude. Toktai n’était pas foncièrement mauvais. Pas selon son propre critère de jugement. Et quand on se trouve près d’un compagnon en train de mourir, on boirait avec le diable en personne pour s’empêcher de penser. Le Mongol renifla avec suspicion, regarda Everard, hésita, puis porta le bidon à ses lèvres avec un geste bravache.

— Ou-ou-ouh !

Everard se précipita pour saisir le récipient avant qu’une trop grande quantité de son contenu eût été répandue. Toktai toussait et crachait. Un garde banda son arc, l’autre s’élança pour empoigner Everard par l’épaule tout en brandissant une épée.

— Ce n’est pas du poison ! s’écria le Patrouilleur. C’est trop fort pour lui, voilà tout. Tenez, je vais en boire encore moi-même.

Toktai fit reculer les gardes d’un geste et roula des yeux emplis de larmes.

— Avec quoi est-ce fait ? demanda-t-il en suffoquant. Du sang de dragon ?

— Avec de l’orge. (Everard ne se sentait pas en humeur d’expliquer la distillation. Il se versa une autre rasade d’alcool.) Vas-y, bois ton lait de jument.

Toktai fit claquer sa langue.

— Ça réchauffe n’est-ce pas ? Comme du poivre. (Il allongea une main crasseuse.) Donne-m’en encore un peu.

Everard resta immobile quelques secondes.

— Eh bien ! grogna Toktai.

Le Patrouilleur secoua la tête.

— Je t’ai dit que c’est trop fort pour des Mongols.

— Quoi ? Ecoute un peu, fils de Turc au visage de lait caillé...

— Tu l’auras voulu. Je t’aurai averti charitablement, tes hommes ici en sont témoins, demain tu seras malade comme un chien.

Toktai ingurgita l’alcool, éructa, et rendit le bidon.

— Balivernes ! C’est simplement que je n’y étais pas préparé la première fois. Bois !

Everard prenait son temps et Toktai s’impatientait.

— Dépêche-toi. Non, donne-moi l’autre gourde.

— C’est bon. C’est toi qui commandes. Mais je te préviens, n’essaye pas de me tenir tête, gorgée par gorgée. Tu n’en es pas capable.

— Que veux-tu dire, je n’en suis pas capable ? J’ai laissé vingt hommes ivres morts au cours d’une beuverie dans le Karakoroum. Et pas de ces Chinois pareils à des femmelettes, rien que des Mongols.

Toktai se versa encore un bon demi-décilitre d’alcool.

Everard buvait à petits coups. Mais c’était à peine s’il ressentait l’effet de l’alcool autrement que comme une brûlure dans le gosier. Il avait les nerfs trop tendus. Soudain, il entrevit une façon de s’en sortir.

— Tiens, la nuit est froide, dit-il en offrant son bidon au garde le plus proche de lui. Buvez un coup pour vous réchauffer, les amis.

Toktai leva la tête, l’esprit embué.

— C’est bon ça, objecta-t-il. Trop bon pour...

Il réfléchit et n’acheva pas sa phrase. Si cruel et absolu que fût l’empire mongol, les officiers partageaient équitablement avec les plus humbles de leurs hommes.

Tout en jetant un regard rancunier à son chef, le guerrier se saisit du bidon et le porta à ses lèvres.

— Doucement, dis donc ! s’écria Everard. Ça monte à la tête.

— Moi, rien ne me monte à la tête, dit Toktai en lampant une nouvelle dose du breuvage. Pas plus ivre qu’un bonze. (Il secoua l’index en l’air.) Voilà ce que c’est que d’être Mongol. On est trop dur pour se saouler.

— Est-ce une vantardise ou un regret ? demanda Everard.

Le premier guerrier claqua la langue, rectifia la position, et passa la bouteille à son compagnon. Toktai porta l’autre bidon à ses lèvres.

— Ahhh ! (Il ouvrit des yeux ronds.) C’était fameux. Allons, il vaut mieux aller dormir maintenant. Rendez-lui son alcool, mes amis.

La gorge d’Everard se serra, mais il parvint à faire un sourire en coin.

— Oui, merci, j’en veux encore un peu, dit-il. Je suis heureux que tu aies compris que tu ne le supportais pas.

— Que veux-tu dire ? fit Toktai en le fusillant du regard. Un Mongol n’en a jamais trop !

Il ingurgita une nouvelle gorgée. Le premier garde reçut l’autre bidon et sirota hâtivement une quantité de liquide pendant qu’il était encore temps.

Everard retint son souffle. La ruse allait peut-être réussir.

Toktai était habitué aux libations. Lui ou ses hommes pouvaient sans aucun doute supporter le kumiss, le vin, l’hydromel, le kvass, cette bière légère dénommée à tort vin de riz, toute boisson de cette époque. Ils savaient quand ils en avaient absorbé assez, se souhaitaient le bonsoir et allaient se coucher sans zigzaguer. Cependant, aucune substance ne peut, par simple fermentation, dépasser vingt-quatre degrés – le processus est stoppé par les déchets produits – et la plupart des boissons fabriquées au XIIIe siècle étaient loin de titrer cinq pour cent d’alcool pur et restaient d’une consistance pâteuse.

Le scotch, c’est tout autre chose. Qu’on essaie d’en boire comme de la bière, ou seulement comme du vin, et on est mal parti. Le jugement s’envole avant qu’on ait constaté sa défaillance, et on perd rapidement conscience des choses.

Everard tendit la main pour prendre le bidon à l’un des gardes.

— Donne-moi ça, dit-il. Tu le finirais, ma parole !

Le guerrier ricana et but une longue gorgée avant de passer le récipient à son camarade. Everard se leva et chercha désespérément à s’emparer du bidon. Un garde le repoussa d’un coup à l’estomac. Il tomba sur le dos et les Mongols éclatèrent d’un rire bruyant tout en se soutenant les uns les autres. Une si bonne plaisanterie demandait une autre rasade.

Quand Toktai s’affaissa, Everard seul le remarqua. Le noyon, qui s’était tenu assis jusque-là en tailleur, tomba sur le côté. Le feu était encore assez vif pour révéler le sourire béat qui se peignait sur son visage. Everard restait assis, tous ses sens en éveil.

Quelques minutes plus tard, ce fut le tour d’une sentinelle. L’homme chancela, tomba à quatre pattes, et s’allégea de son dîner. L’autre se retourna, clignant des yeux et cherchant maladroitement à se saisir d’une épée.

— Qu’est-ce qu’il y a ? grogna-t-il. Qu’est-ce que tu as fait ? Du poison  ?

Everard sortit de son immobilité.

Il avait sauté par-dessus le feu et était tombé sur Toktai avant que le dernier garde eût compris ce qui se passait. Le Mongol s’élança gauchement en avant en poussant un cri. Everard trouva l’épée de Toktai et la tira du fourreau en se relevant d’un bond. Le guerrier brandissait son arme. Everard répugnait à tuer un homme à peu près incapable de se défendre. Il marcha sur lui, écarta l’épée de son adversaire et porta à celui-ci un coup de poing qui rendit un son mat. Le Mongol s’affaissa sur les genoux, fut pris de haut-le-cœur et s’endormit, ivre mort.

Everard prit la fuite. Des hommes s’agitaient en poussant des cris dans l’obscurité. Il entendit approcher un cheval ; une des sentinelles montées se précipitait pour voir ce qui se passait. Quelqu’un prit un brandon dans un feu presque éteint et l’agita jusqu’à ce qu’il émît une lueur assez vive. Everard se jeta à plat ventre sur le sol. Un guerrier passa près de lui en courant sans le voir dans la broussaille. Il se glissa vers une zone d’obscurité plus dense. Derrière lui, un hurlement et une bordée d’injures l’avertirent que quelqu’un avait trouvé le noyon.

Everard se releva et se mit à courir.

Les chevaux avaient été entravés et laissés comme de coutume sous la surveillance d’un garde. Ils se détachaient en noir sur la plaine qui s’étendait, grise, sous un ciel semé d’étoiles à l’éclat pénétrant. Everard vit l’un des gardes mongols s’élancer vers lui au galop. Une voix aboya :

— Qu’y a-t-il ?

— Le camp est attaqué ! hurla Everard de toute sa force.

Il ne visait qu’à gagner du temps, de peur que le cavalier le reconnût et lui décochât une flèche. Il s’accroupit, visible seulement comme une forme ramassée aux contours indécis. Le Mongol arrêta sa monture dans un nuage de poussière. Everard bondit.

Il avait saisi le cheval à la bride avant d’être reconnu. Alors le guerrier poussa un cri et tira son épée qu’il abattit de toute sa force de haut en bas. Mais Everard se trouvait à sa gauche. Le coup venu d’en haut, mal dirigé, fut aisément paré. Everard riposta et sentit le tranchant de son épée s’enfoncer dans de la chair. Le cheval se cabra, affolé. Son cavalier vida les arçons. Il roula sur le sol, se releva en chancelant et se mit à hurler. Everard avait déjà passé un pied dans le large étrier. Le Mongol fit un pas vers lui ; le sang qui coulait abondamment de sa blessure à la cuisse semblait noir sous cette clarté. Everard se mit en selle et posa le plat de son épée sur la croupe du cheval.

Il se dirigea vers la troupe de chevaux. Un autre cavalier s’élança pour l’intercepter. Everard se coucha sur l’encolure. Une flèche passa en sifflant à l’endroit où il aurait dû se tenir normalement. Le cheval volé baissait la tête et ployait sur ses membres antérieurs pour se défaire de cette charge inhabituelle. Everard mit quelques secondes à le reprendre en main. L’archer aurait pu s’emparer de lui alors, en s’approchant et en le saisissant à bras-le-corps. Mais l’habitude fit que l’homme passa près de lui au galop en tirant une nouvelle flèche. Il manqua son coup dans l’obscurité. Avant qu’il eût pu faire volte-face, Everard s’était perdu dans la nuit.

Le Patrouilleur déroula une lanière attachée à la selle et pénétra dans le troupeau affolé. Il attacha l’animal le plus proche, lequel, par bonheur, se laissa faire avec docilité. Puis il se pencha, coupa les entraves avec son épée et s’éloigna avec sa prise. Il émergea de l’autre côté du groupe de chevaux et se dirigea vers le nord.

La poursuite sera rude, se dit Everard. Mais, à moins de perdre ma piste, ils me rattraperont inévitablement. Voyons, si je me souviens de ma géographie, les champs de lave sont au nord-ouest d’ici.

Il jeta un coup d’œil derrière lui. Personne ne le poursuivait encore. Il leur faudrait un moment pour s’organiser. Cependant...

De minces éclairs clignotaient derrière eux. Il fut parcouru d’un frisson qui n’était pas causé par le froid de la nuit. Mais il ralentit l’allure. Il n’avait plus de raison de se hâter. Ce devait être Manse Everard...

... Qui était retourné au véhicule de la Patrouille et l’avait conduit vers le sud dans l’espace et en arrière dans le temps jusqu’à cet instant précis.

C’était s’en tirer de justesse, pensa-t-il. Il était contraire au règlement de la Patrouille de recourir à un tel biais. Trop de danger de refermer une boucle de causalité, ou d’enchevêtrer le passé et l’avenir.

Mais dans ce cas, on ne m’en tiendra pas rigueur. Pas même de réprimande. Parce que c’est pour sauver John Sandoval, et non pas moi-même. Je me suis déjà libéré. Je pourrais semer mes poursuivants dans les montagnes que je connais, dors que les Mongols ne les connaissent pas. Le saut à travers le temps n’a d’autre but que de sauver la vie de mon ami.

D’ailleurs (avec une bouffée d’amertume) à quoi a abouti cette mission, sinon à faire revenir l’avenir sur lui-même pour créer son propre passé ? Sans nous les Mongols auraient fort bien pu conquérir l’Amérique, et alors nous n’aurions jamais existé.

Le ciel immense, d’un noir limpide, avait rarement été plus étoilé. La Grande Ourse étincelait au dessus de la terre givrée ; les pas des deux chevaux résonnaient dans le silence. Everard ne s’était jamais senti si solitaire.

— Et que fais-je là-bas en arrière ? se demanda-t-il tout haut.

La réponse lui vint et, légèrement soulagé, il se laissa aller au rythme de ses chevaux et se mit à absorber les kilomètres. Il voulait en finir. Mais ce qu’il avait à faire se révéla moins pénible qu’il ne l’avait craint. Car c’est ainsi que les choses devaient tourner :

Toktai et Li Tai-Tsung ne regagnèrent jamais leur pays. Non pas parce qu’ils périrent en mer, mais parce qu’un sorcier descendit du ciel et, déchaînant la foudre, tua tous leurs chevaux et fracassa et incendia leurs navires à l’embouchure du fleuve. Aucun marin chinois ne voulut se risquer sur ces mers perfides dans aucun vaisseau pouvant être construit sur place ; aucun Mongol ne crut possible de regagner son pays à pied. En fait, ce ne l’était sans doute pas. L’expédition resterait, épouserait des Indiennes, adopterait la vie des Indiens. Et les Chinooks, les Tlingits, les Nootkas, toutes les tribus de la côte du nord-ouest, avec leurs grands canoës pouvant tenir la mer, leurs tentes, leur travail du cuivre, leurs fourrures et leurs tissus, et leur air de supériorité, dériveraient d’eux. Un noyon mongol, et même un érudit confucianiste, auraient pu avoir un sort moins heureux et moins utile que de créer une telle vie pour une telle race.

Everard s’approuva mentalement. Bon, voilà qui était classé. Il y avait plus difficile que de contrarier les ambitions sanguinaires de Toktai : c’était de faire face à la vérité sur son monde à soi. Sur sa propre famille, son pays, sa raison de vivre. Les lointains surhommes n’étaient pas tellement idéalistes après tout. Ils ne faisaient pas que sauvegarder une histoire peut-être divinement ordonnée menant jusqu’à eux. Çà et là, ils intervenaient eux aussi pour créer leur propre passé... Ne nous demandons pas s’il y eut jamais un plan « original » des choses. Gardons notre esprit fermé. Considérons la route pleine d’ornières offerte à l’humanité et disons-nous qu’elle pourrait être meilleure en certains endroits, mais qu’en d’autres elle pourrait être pire.

— C’est peut-être un jeu aux dés pipés, dit Everard, mais c’est le seul à jouer.

Sa voix lui parut si forte, dans cet immense pays couvert de givre, qu’il ne parla plus. Stimulant son cheval d’un claquement de langue, il força légèrement l’allure en direction du nord.

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