Table des matières





titreTable des matières
page18/22
date de publication19.05.2017
taille0.7 Mb.
typeDocumentos
h.20-bal.com > histoire > Documentos
1   ...   14   15   16   17   18   19   20   21   22

L’AUTRE UNIVERS




Dans l’Europe d’il y a quarante mille ans, la chasse est bonne, et en ce qui concerne les sports d’hiver, on n’a jamais trouvé mieux comme époque. C’est pourquoi la Patrouille du Temps, toujours pleine de sollicitude envers son personnel hautement spécialisé, entretient en permanence un chalet dans les Pyrénées du Pléistocène.

L’Agent Non-Attaché Manse Everard (Américain, milieu du XXe siècle après J.-C), debout sous la véranda vitrée, contemplait les lointains d’un bleu glacial, vers les pentes septentrionales où les monts se perdaient dans les bois, les marais et la toundra. C’était un homme de haute taille, assez jeune, les traits burinés, les cheveux bruns coupés en brosse. Son pantalon vert très ample et sa tunique étaient en insulsynthe du XXIIIe siècle, ses bottes avaient été fabriquées par un Canadien Français du XIXe siècle, et il fumait une détestable pipe en bruyère d’origine indéterminée. Il avait l’air vaguement agité et il ne prêtait pas attention au bruit que faisaient à l’intérieur une demi-douzaine d’agents qui buvaient, bavardaient et jouaient du piano.

Un guide Cro-Magnon traversa la cour couverte de neige ; c’était un grand gaillard vêtu à peu près comme un Esquimau (comment n’a-t-on jamais pensé que l’homme paléolithique était assez intelligent pour porter une veste, un pantalon et des bottes en une époque glaciaire ?), le visage peint, avec, à la ceinture, un des couteaux d’acier au moyen desquels on l’avait enrôlé. La Patrouille pouvait agir à sa guise en cette période reculée, sans danger de bouleverser le passé ; le métal serait vite rouillé et le passage des étrangers oublié en quelques siècles. Le gros point noir, c’étaient les agents féminins des époques libertines qui n’arrêtaient pas d’avoir des liaisons avec les chasseurs indigènes.

Piet Van Sarawak (Hollando-Indonésien-Vénusien, début du XXIVe siècle après J.-C), jeune, mince, peau foncée, physique agréable, assez adroit pour soumettre les guides à rude concurrence, vint rejoindre Everard. Ils observèrent un moment d’amical silence. Piet était également « non-attaché », prêt à répondre à tout appel pour n’importe quelle période et en n’importe quel lieu ; il avait déjà travaillé de concert avec l’Américain. Ils prenaient aussi leurs vacances ensemble.

Il parla le premier, en temporel, ce langage synthétique en usage dans la Patrouille :

— Il paraît qu’ils ont repéré quelques mammouths du côté de Toulouse.

(La ville ne serait pas construite avant bien longtemps, mais grande est la force de l’habitude.)

— J’en ai déjà eu un, fit Everard d’un ton impatient. Et j’ai fait du ski et de l’escalade, et j’ai vu les danses indigènes.

Van Sarawak fit un signe de tête et alluma une cigarette. Les os de son visage brun et maigre devinrent plus visibles quand il aspira la fumée.

— Un intermède agréable, convint-il, mais, au bout d’un moment, la vie au grand air devient fastidieuse.

Ils avaient encore deux semaines de vacances. En théorie, du fait qu’il pouvait rentrer pratiquement au moment même de son départ, un Patrouilleur pouvait s’octroyer des vacances à peu près indéfinies ; mais, en fait, il devait consacrer à sa tâche un certain pourcentage de son temps de vie réel. (On ne lui disait jamais à quelle date il mourrait – de toute façon cela n’aurait eu rien d’assuré, le temps étant susceptible de subir des altérations. Un des avantages de la condition de Patrouilleur était de pouvoir bénéficier du traitement de longévité instauré par les Daneeliens d’un million d’années après J.-C, ces surhommes qui étaient les chefs secrets de la Patrouille.)

— Ce qui me plairait, reprit Van Sarawak, ce serait de voir des lumières, de la musique, des filles qui n’aient jamais entendu parler de voyages dans le temps...

— Pourquoi pas ? fit Everard.

— La Rome impériale ? demanda l’autre avec vivacité. Je n’y ai jamais mis les pieds. Je pourrais me faire inculquer la langue et les coutumes par hypno.

— Non, c’est très surfait. Mais, à moins de vouloir aller très avant dans le temps, la décadence la plus magnifique à notre disposition, c’est celle de ma propre époque, à New York. A condition de connaître les bonnes adresses... et je les connais.

Van Sarawak éclata de rire.

— Je connais aussi quelques coins dans mon propre secteur, répliqua-t-il, mais, dans l’ensemble, une société de pionniers n’a que faire des amusements raffinés. Très bien, filons à New York, en... quelle date ?

— 1955. C’est là qu’est établie ma personne publique.

Ils se sourirent, puis allèrent faire leurs bagages. Everard avait heureusement emporté quelques vêtements du XXe siècle qui pouvaient aller à son ami.

Tout en jetant ses vêtements et son rasoir dans une petite valise, l’Américain se demandait s’il pourrait se mettre au niveau de Van Sarawak. Il n’avait jamais mené la vie à grandes guides et aurait eu du mal à le faire en n’importe quel point de l’espace-temps. Un bon livre, une réunion de copains, une caisse de bière, telles étaient à peu près ses limites. Mais l’homme le plus sobre doit de temps à autre ruer dans les brancards.

Il réfléchit brièvement à tout ce qu’il avait vu et fait. Il lui en restait parfois une impression de rêve – qu’une pareille chose eût pu lui arriver, à lui, Manse Everard, individu tout ordinaire, ingénieur, ex-soldat ; que ses quelques mois de travail au grand jour à la Société d’Entreprises Mécaniques n’eussent été qu’une couverture pour des années de vagabondage à travers le temps.

Le fait de voyager dans le passé supposait la discontinuité infinie du cours des choses ; c’était la découverte de ce principe qui avait permis d’entreprendre de tels voyages en 19352 après J.C. Mais cette même discontinuité dans la loi de conservation de l’énergie permettait également de modifier l’Histoire. Pas très aisément ; trop de facteurs intervenaient et le plenum tendait à « revenir » à sa forme « originelle ». Toutefois, ce n’était pas impossible, et l’homme qui aurait changé le passé dont il était le produit aurait effacé du même coup – sans en être affecté lui-même – tout le futur correspondant. Ce futur n’aurait jamais existé ; il y aurait eu autre chose, un cours différent d’événements. En vue de se protéger contre un tel risque, les Daneeliens de l’extrême futur avaient recruté la Patrouille, dans toutes les époques, afin d’en faire une gigantesque organisation secrète chargée de la police des routes du temps. Elle apportait son assistance aux commerçants honorables, aux savants, aux touristes. En principe, c’était son rôle essentiel ; mais il fallait aussi rester toujours aux aguets d’indices qui voudraient dire qu’un voyageur négligent, insensé ou ambitieux tentait de modifier un événement-clef dans l’espace-temps.

Si cela se produisait jamais, si quelqu’un y parvenait malgré les précautions... En dépit de la température de la pièce, Everard eut un frisson. Lui-même et tout son monde disparaîtraient et n’auraient seulement jamais existé. Le langage et la logique demeuraient sans force devant un tel paradoxe.

Il chassa ces pensées et alla rejoindre Van Sarawak.
Leur petit saute-temps biplace les attendait au garage.

Il ressemblait vaguement à une moto montée sur skis ; un système antigravité lui permettait de voler. On pouvait régler les commandes pour n’importe quel endroit de la Terre et pour n’importe quelle période.

Van Sarawak chantait à tue-tête Auprès de ma blonde, et son haleine se condensait dans l’air glacé, quand il enfourcha le siège arrière. Everard eut un rire :

— En route !

— Oh ! chantonna son compagnon, le continuum est beau, le cosmos est merveilleux ! Allons-y !

Everard n’en était pas si sûr ; il avait vu suffisamment de misère humaine à travers tous les âges. On s’endurcit au bout d’un temps, mais quelque chose continue à pleurer en vous quand un paysan vous fixe d’un regard de chien malade, qu’un soldat hurle, le corps percé d’une lance, ou qu’une ville disparaît dans un tourbillon de flammes radioactives. Il comprenait les fanatiques qui avaient tenté d’écrire une Histoire nouvelle, mais il y avait si peu de chances que leurs efforts aboutissent à quelque chose de mieux...

Il régla les commandes pour arriver au dépôt de la Société d’Entreprises Mécaniques, un bon endroit pour effectuer une entrée discrète. Ils se rendraient ensuite dans son appartement et les festivités pourraient commencer.

— J’espère que vous avez fait vos adieux à toutes vos belles amies d’ici, murmura-t-il.

— Oh ! le plus galamment du monde, je vous l’assure, répondit Van Sarawak. Dépêchez-vous. Vous êtes aussi paresseux que de la mélasse à la surface de Pluton. A titre d’indication, ce véhicule ne se manie pas à l’aviron.

Everard haussa les épaules et mit le contact principal.

Le garage disparut.

Mais le dépôt n’apparut pas autour d’eux.
Un instant, ils restèrent figés sous le choc.

Ce ne fut que par bribes qu’ils virent où ils étaient. Ils s’étaient matérialisés à une dizaine de centimètres au-dessus du sol – Everard songea plus tard à ce qui serait arrivé s’ils s’étaient retrouvés au sein d’un objet massif – et étaient tombés sur la chaussée avec un choc à leur déplanter les dents. Ils se trouvaient dans une sorte de square, avec un jet d’eau non loin d’eux. Autour de cette place irradiaient des rues, flanquées d’immeubles de six à dix étages, en ciment, affreusement bariolés et décorés. Il y avait des automobiles, énormes et maladroites, qui ne ressemblaient à rien, et toute une foule de gens.

Avec un juron, Everard consulta les cadrans : d’après leurs indications, le saute-temps avait atterri dans le bas de Manhattan, le 23 octobre 1955, à 11 heures 30 du matin. Un vent violent faisait voler de la poussière et de la suie, apportant une odeur de cheminées et...

Le paralyseur sonique de Van Sarawak se montra dans sa main. La foule s’écartait d’eux en désordre, en vociférant dans un jargon qu’ils ne comprenaient pas. Il y avait des individus de toutes les espèces : de grands blonds à tête ronde, beaucoup tirant sur le roux ; une quantité d’Amérindiens ; des métis provenus de tous les croisements possibles. Les hommes portaient d’amples tuniques de couleurs vives, des kilts, un genre de béret écossais, des chaussures et des bas montants. Ils avaient les cheveux longs et des moustaches à la Gauloise. Les femmes portaient des jupes en forme jusqu’aux chevilles et leurs cheveux étaient roulés sous les capuchons de leurs capes. Les deux sexes aimaient vraiment les bijoux : bracelets et colliers massifs.

— Que se passe-t-il ? Où sommes-nous ? murmura le Vénusien.

Everard ne bougeait pas. Son esprit s’activait, passant en revue toutes les époques qu’il avait visitées, les livres qu’il avait lus. Civilisation industrielle... les voitures devaient être à vapeur (mais pourquoi les orner de proues pointues et de figures de proue ?), elles brûlaient du charbon... L’ère de la Reconstruction, après la guerre atomique ? Non, ils ne portaient pas de kilts à cette époque et ils parlaient encore l’anglais...

Cela ne collait pas. Aucune époque de ce genre n’était enregistrée.

— On file d’ici.

Il avait déjà les mains sur les commandes quand un homme de haute taille bondit sur lui. Ils tombèrent sur le sol, poings et pieds mêlés. Van Sarawak tira et envoya au pays des rêves une tierce personne, puis on l’empoigna par-derrière. La foule s’abattit sur eux et tout devint confus.

Everard eut une vague vision d’hommes en cuirasses de cuivre et casqués qui se frayaient un chemin à coups de matraque à travers la cohue. On le repêcha et on le soutint pendant qu’on lui bouclait des menottes autour des poignets. Puis on les fouilla tous les deux et on les emmena jusqu’à un grand véhicule. Le panier à salade est pareil partout.

Ils n’en ressortirent que pour se trouver dans une cellule humide et froide à la porte bardée de fer.
— Sacré tonnerre !

Le Vénusien se laissa tomber sur le bat-flanc de bois et se prit la tête entre les mains.

Everard resta debout près de la porte, regardant à travers les barreaux. Il ne voyait guère qu’une portion de couloir en ciment et la cellule en face de la sienne. Une figure d’Irlandais joyeux le regardait à travers ces autres barreaux et lui criait quelque chose d’incompréhensible.

— Que s’est-il passé ? demanda Van Sarawak en tremblant de tout son corps mince.

— Je n’en sais rien, dit lentement Everard. Je ne sais pas. La machine est censée ne jamais faire d’erreurs, mais nous sommes peut-être plus bêtes qu’il n’est permis.

— Un patelin comme celui-ci, ça n’existe pas, fit Van Sarawak d’un ton désespéré. Serait-ce un rêve ? (Il réussit à esquisser un pâle sourire. Il avait la lèvre fendue et enflée et un œil au beurre noir.)

Everard saisit les barreaux et la chaîne unissant ses poignets tinta.

— Est-ce que malgré tout les commandes n’auraient pas été dérangées ? Existe-t-il une ville quelconque, n’importe quand, sur la Terre – au moins je suis sûr qu’il s’agit bien de la Terre – une ville si peu connue soit-elle qui ait jamais ressemblé à ceci ?

— Pas à ma connaissance.

Everard se cramponna à son bon sens et fit appel à tout le bagage mental que lui avait inculqué la Patrouille. Cela signifiait la mémoire totale de l’Histoire, même de celle des époques qu’il n’avait jamais visitées.

— Non, finit-il par déclarer, des Blancs brachycéphales portant le kilt, mélangés à des Indiens et utilisant des automobiles à vapeur, cela ne s’est jamais vu.

— Le XXXVIIIe siècle, fit Van Sarawak, d’une voix étouffée. Les colonies reproduisant des sociétés des temps passés...

— Aucune ne ressemble à celle-ci.

La vérité naissait en lui comme un cancer. Il lui fallait toute sa volonté pour se retenir de hurler.

— Il faudra voir, dit-il d’une voix atone.
Un policier – Everard pensait qu’ils étaient entre les mains de la police – leur apporta leur repas et tenta de leur parler. Van Sarawak déclara que sa langue rappelait les dialectes celtes, mais ne put saisir que quelques mots. Le repas n’était pas mauvais.

Dans la soirée, on les emmena aux lavabos où ils purent faire leur toilette sous les canons des armes officielles. Everard les examina ; des revolvers à huit coups et des fusils à canon long. Les installations et l’allure générale suggéraient une technique assez analogue à celle du XIXe siècle. Il y avait des becs de gaz et Everard remarqua que les appliques affectaient un dessin de feuilles et de serpents entrelacés de façon compliquée.

A leur retour, il vit quelques écriteaux sur les murs. L’écriture était visiblement sémitique, mais Van Sarawak, malgré une connaissance relative de l’hébreu acquise pendant ses démêlés avec les colonies juives, ne put la déchiffrer.

Une fois renfermés, ils virent qu’on conduisait les autres prisonniers faire également leur toilette – une foule étonnamment gaie de clochards, de durs et d’ivrognes.

— On dirait qu’on nous a accordé un traitement de faveur, observa Van Sarawak.

— Guère surprenant. Comment agiriez-vous vous-même vis-à-vis d’étrangers apparus mystérieusement de nulle part et brandissant des armes inconnues ?

Van Sarawak tourna vers lui un visage assombri et insolite.

— Avez-vous la même idée que moi ?

— Probablement.

La bouche du Vénusien se tordit et sa voix se chargea d’horreur :

— Une autre trame temporelle. Quelqu’un a donc réussi à changer le cours de l’Histoire !...

Everard hocha la tête. Il n’y avait rien d’autre à dire.

Ils passèrent une nuit pénible. Cela leur aurait fait du bien de dormir, mais les autres cellules étaient trop bruyantes. La discipline paraissait assez lâche. En outre, il y avait des punaises.

Après un petit déjeuner sinistre, on leur permit de nouveau de faire leur toilette et de se raser. Puis une escorte de dix hommes les entraîna dans un bureau et se planta solidement contre les murs.

Ils s’assirent devant une table et attendirent l’arrivée des autorités. Celles-ci parurent : un homme aux cheveux blancs et au teint coloré, vêtu d’une tunique verte et d’une cuirasse – sans doute le chef de la police ; et un métis maigre, au visage dur, aux cheveux gris, à la moustache noire, portant une tunique bleue, un béret et les insignes de son rang : une tête de taureau dorée. Il aurait eu une certaine dignité d’oiseau de proie sans ses jambes maigres et poilues visibles sous son kilt. Il était suivi d’hommes plus jeunes, en uniforme et en armes, qui prirent place derrière lui quand il se fut assis.

Everard se pencha et murmura :

— Je parie que ce sont les chefs militaires. Nous semblons avoir de l’importance pour eux.

Van Sarawak fit un signe de tête, l’air malheureux.

Le chef de la police toussota d’un air important et dit quelques mots au... général ? Ce dernier se détourna avec impatience et s’adressa aux prisonniers. Il aboyait ses paroles avec une netteté qui aidait Everard à en saisir les phonèmes, mais sur un ton assez peu rassurant.

Il faudrait bien finir par entrer en communication. Everard se désigna et dit : « Manse Everard. » Van Sarawak se présenta de même.

Le général sursauta et entra en consultation avec le chef. Puis il fit sèchement :

— Yrn Cirherland ?

— Pas comprendre, fit Everard.

— Gothland ? Svea ? Nairoin Teutonach ?

— Ces noms-là, s’il s’agit bien de noms, ont une consonance un peu germanique, n’est-ce pas ? murmura Van Sarawak.

— Les nôtres aussi, en y réfléchissant, dit Everard d’une voix tendue. Peut-être qu’ils nous prennent pour des Allemands ? (Il s’adressa au général :) Sprechen Sie Deutsch ? (Il n’obtint pas de réponse.) Do you speak English ? Talar ni svenska ? Spreekt u nederlands ? Dönsk tunga ? Enfin, Bon Dieu ! Habla usted español ?

Le chef de la police toussa de nouveau et se désigna :

— Cadwallader Mac Braca, dit-il.

Quant au général, il s’appelait Cynyth ap Ceorn.

— C’est bien celtique, fit Everard. (La sueur lui coulait sous les aisselles.) Mais, rien que pour nous en assurer... (Il désigna plusieurs autres hommes d’un air interrogateur et entendit des noms tels que : Hamilcar ap Angus, Asshur yr Cathlann, Finn O’Carthia.) Non... il y a clairement aussi un élément sémite. Cela concorde avec leur alphabet...

Van Sarawak avait la gorge sèche.

— Essayez les langues classiques, suggéra-t-il brusquement. Peut-être pourrons-nous apprendre à partir d’où ce temps s’est détraqué.

— Loquerisne latine ? Pas de réponse. Έλληνίξειζ ?

Le général ap Ceorn tressauta, souffla dans sa moustache et ferma à demi les paupières :

— Hellenach ? Yrn Parthia ? aboya-t-il.

Everard hocha la tête.

— En tout cas, ils savent que le grec existe, dit-il.

Il essaya encore quelques mots, mais personne ne connaissait la langue. Ap Ceorn grogna quelque chose à un de ses hommes qui s’inclina et sortit. Il y eut un long silence.

Everard s’aperçut qu’il n’éprouvait plus de craintes pour lui-même. Il était dans une mauvaise passe, il pouvait n’avoir plus longtemps à vivre, mais tout ce qui pouvait lui arriver était ridiculement insignifiant en regard de ce qui était arrivé au monde entier.

Ciel ! A tout l’Univers !

Il ne comprenait pas. Bien clairement dans sa mémoire se dessinèrent les vastes plaines, les hautes montagnes et les orgueilleuses cités du pays qu’il connaissait. Il y avait l’image grave de son père et le temps de son enfance quand il le levait dans ses bras vers le ciel, en riant. Et sa mère... ils avaient eu une vie agréable ensemble, eux deux.

La jeune fille qu’il avait aimée à l’université, la fille la plus jolie qu’homme ait pu promener ; et Bernie Aaronson, les longues nuits passées à boire de la bière, à fumer en bavardant ; Phil Braxkey, qui l’avait ramassé dans la boue en France sous les rafales de mitrailleuses qui balayaient un champ ravagé ; Charlie et Mary Whitcomb, le thé au coin du feu en Angleterre victorienne ; le chien qu’il avait eu un jour ; les chants austères de Dante et le tonnerre de Shakespeare ; la splendeur de York Minster et le Pont de la Porte d’Or... Dieu, toute une vie humaine, et les vies de milliards de milliards de créatures, peinant et souffrant, riant et tombant en poussière pour que vivent leurs fils... tout cela n’avait jamais été !

Il hocha la tête, abruti de chagrin, et resta privé de compréhension.

Le soldat revint avec une carte qu’il étala sur le bureau. Ap Ceorn fit un geste brusque, Everard et Van Sarawak se penchèrent.

Oui... c’était la Terre, projection de Mercator, bien que la carte fût assez grossière. Les continents et les îles y figuraient en couleurs vives. Mais pour les nations, c’était autre chose !

— Pouvez-vous déchiffrer ces noms, Van ?

— Je peux essayer en me fondant sur l’alphabet hébraïque.

Il lut les mots étranges, comblant les lacunes par la logique.

L’Amérique du Nord jusqu’aux environs de la Colombie s’appelait Ynys yr Afallon et semblait être un vaste pays divisé en Etats. L’Amérique du Sud était un grand royaume, Huy Braseal, avec quelques pays plus petits dont les noms semblaient indiens. L’Australasie, l’Indonésie, Bornéo, la Birmanie, l’Inde orientale et une bonne part du Pacifique appartenaient à l’Hinduraj. L’Afghanistan et le reste de l’Inde constituaient le Pundjab. Le Han comprenait la Chine, la Corée, le Japon, et la Sibérie orientale. Le Littorn possédait le reste de la Russie et s’avançait loin en Europe. Les Iles britanniques s’appelaient Brittys. La France et les Pays-Bas, Gallis. La péninsule ibérique, Celtan. L’Europe centrale et les Balkans étaient divisés en de nombreux petits pays dont certains portaient des noms huns. La Suisse et l’Autriche composaient l’Helveti. L’Italie était le Cimberland. La péninsule Scandinave était partagée par le milieu et s’appelait Svea au nord et Gothland au sud. L’Afrique du Nord paraissait former une confédération du Sénégal à Suez et presque jusqu’à l’Equateur, sous le nom de Carthagalann ; le sud du continent était divisé en petits pays qui portaient pour la plupart des noms purement africains. Le Proche-Orient comprenait Parthia et Arabia.

Van Sarawak releva la tête, les yeux remplis de larmes.

Ap Ceorn grogna une question et agita l’index. Il voulait savoir d’où ils venaient.

Everard haussa les épaules et montra le ciel. La seule chose qu’il ne pouvait avouer, c’était la vérité. Lui et Van Sarawak s’étaient engagés à dire qu’ils venaient d’une autre planète, puisque ce monde-ci ignorait visiblement les voyages dans l’espace.

Ap Ceorn parla au chef qui acquiesça et répondit. On reconduisit les prisonniers dans leur cellule.
— Et maintenant ?

Van Sarawak se laissa choir sur sa couchette et contempla le plancher.

— On joue le jeu, fit Everard. On fait tout ce qu’on peut pour récupérer le saute-temps et vider les lieux. Une fois libres, nous réfléchirons.

— Mais que s’est-il passé ?

— Je vous dis que je n’en sais rien ! A première vue, on dirait que quelque chose a renversé l’Empire romain et que les Celtes ont pris le dessus, mais je ne saurais dire de quoi il s’agit.

Everard se mit à arpenter la pièce. Une décision amère s’imposait à lui.

— Rappelez-vous notre théorie de base, reprit-il. Les événements résultent d’un complexe. C’est pourquoi il est si difficile de changer l’Histoire. Si je retournais au Moyen Age, par exemple, et que je tuasse l’un des ancêtres hollandais de Franklin Roosevelt, il n’en naîtrait pas moins au XXe siècle, parce que lui-même et ses gènes sont issus de la somme totale de ses ancêtres et qu’il y aurait eu compensation. La première affaire dont je me sois occupé, c’était une tentative d’altération au Ve siècle ; nous en avons repéré des indices au XXe siècle, nous sommes donc retournés en arrière et nous avons mis fin au plan
1   ...   14   15   16   17   18   19   20   21   22

similaire:

Table des matières iconTable des matières

Table des matières iconTable des matières

Table des matières iconTable des matières

Table des matières iconTable des matières

Table des matières iconTable des matières

Table des matières iconTable des matières

Table des matières iconTable des matières

Table des matières iconTable des matières

Table des matières iconTable des matières

Table des matières iconRapports annuels 2012-2013 table des matières






Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
h.20-bal.com