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aucune époque » !

— Personne ne prend note des déplacements incessants des agents dans le temps et dans l’espace, à part peut-être les Danelliens.

— Demandez-leur !

— Vous croyez qu’ils répondraient ?» rétorqua Everard. Il crispa un énorme poing sur son genou en songeant aux surhommes de l’avenir éloigné, fondateurs et maîtres absolus de la Patrouille. « Et ne venez pas me dire que le commun des mortels que nous sommes pourrait mieux les surveiller s’il le voulait bien. Vous connaissez votre avenir, fiston ? Personne ne le désire, un point c’est tout. »

Son ton se radoucit. Il fit tourner sa pipe dans sa main et dit, calmement : « Si on vit assez longtemps, on survit à ceux qu’on a aimés. C’est le lot de tous. Notre Patrouille n’y échappe pas. Cependant, je suis navré que vous ayez dû en prendre conscience si tôt.

— Ma personne m’importe peu ! s’exclama Nomura. Parlons plutôt d’elle.

— Oui. J’ai réfléchi. D’après votre rapport, les phénomènes aérodynamiques sont extrêmement complexes dans la zone des chutes, ce qui n’a d’ailleurs rien de surprenant. Surchargé, son véhicule était encore plus difficile à contrôler que d’habitude. Un trou d’air, une turbulence, bref, quelque chose de ce genre a dû l’aspirer soudainement et la projeter dans le courant. »

Nomura se tordit les mains. « Et j’étais chargé de la protéger. »

Everard secoua la tête. « Inutile de vous culpabiliser. Vous n’étiez que son assistant. Elle aurait dû se montrer plus prudente.

— Mais, bon sang, on peut encore la sauver. Pourquoi me refusez-vous votre autorisation ? s’écria Nomura.

— Assez, ordonna Everard. Plus un mot. »

Il obéit. Ne lui dis pas que plusieurs Patrouilleurs pourraient remonter le temps, la capturer à l’aide de rayons tracteurs et la tirer hors de l’abîme ; ou que je pourrais les mettre en garde, elle et mon moi d’alors. Ça n’est pas arrivé, donc ça n’arrivera pas.

Ça ne doit pas arriver.

Car le passé devient ductile dès que, juchés sur nos machines, on le vit au présent. Or, si un mortel acquiert ce pouvoir, ou le changement s’arrêtera-t-il ? On commence par sauver une jeune fille heureuse ; on continue en sauvant Lincoln, mais quelqu’un d’autre essaie de sauver les Etats Confédérés. Non, en ce qui concerne le temps, on ne peut se fier à nul autre qu’à Dieu. La Patrouille existe afin de préserver le réel. Ses hommes ne peuvent pas plus violer cette foi qu’ils ne peuvent violer leur propre mère.

« Je regrette, marmonna-t-il.

— Ce n’est rien, Tom.

— Non, je... je pensais... quand je l’ai vue disparaître, ma première idée a été de constituer une équipe pour remonter jusqu’à l’instant fatal et la récupérer.

— Une idée bien légitime pour une nouvelle recrue. Les vieilles habitudes de pensée persistent. Reste qu’on ne l’a pas fait. De toute façon, je doute qu’on nous y aurait autorisés. Trop dangereux. On ne peut pas se permettre de perdre plus de monde. Surtout quand les archives montrent qu’une telle expédition de sauvetage serait perdue d’avance.

— Il n’y a donc aucun recours ? »

Everard soupira. « Je n’en vois pas. Faites la paix avec le destin, Tom. » Il hésita. « Est-ce que je peux... est-ce qu’on peut faire quelque chose pour vous ?

— Non. » Nomura avait parlé plus sèchement qu’il ne s’y attendait. « Sinon me laisser seul un moment.

— Bien sûr. » Everard se leva. « Vous n’étiez pas le seul à l’apprécier », lui rappela-t-il avant de sortir.

Lorsque la porte se fut refermée derrière lui, le bruit des chutes parut croître, comme si la meule s’emballait. Nomura fixait le vide. Le soleil atteignit le zénith et commença à décliner très lentement vers le crépuscule.

J’aurais dû tout de suite lui porter secours. Et risquer ma vie.

Pourquoi ne pas la suivre dans la mort, alors ?

Non. C’est insensé. Deux morts ne font pas une vie. Je n’aurais pas été en mesure de la sauver ; je n’avais pas le matériel pour... la meilleure solution était de chercher du secours.

Mais toute aide m’a été refusée... l’aide des hommes ou du destin, quelle différence cela fait-il ?... et elle a été engloutie. Le courant Va entraînée au fond du gouffre. Elle a connu un instant de terreur avant l’inconscience. Puis il l’a broyée, écartelée, brisée, et il a répandu ses fragments d’os au fond d’une mer sur laquelle moi, jeune homme, je naviguerai pendant les vacances sans savoir qu’il existe une Patrouille du temps, ni qu’il y a jamais eu une Feliz. Seigneur ! Je veux que mes restes rejoignent les siens dans cinq millions et demi d’années !

Une lointaine canonnade agita l’air, pareille à une trépidation qui secoua la terre et le plancher. Sans doute un banc de roches venait-il de s’écrouler dans le torrent. C’était le genre de scène qu’elle aurait aimé enregistrer.

« Aurait aimé ? » s’écria Nomura en bondissant de sa chaise. Le sol vibrait encore sous lui. « Elle l’enregistrera ! »

Il aurait dû consulter Everard, mais il craignait – peut-être à tort, dans son chagrin et son manque d’expérience – de se voir refuser l’autorisation. Et de se voir aussi renvoyer là-haut.

Il aurait dû se reposer plusieurs jours, mais redoutait que son comportement ne le trahisse. Une pilule stimulante remplacerait la nature !

Il aurait dû contrôler l’unité de traction au lieu de la fourrer en cachette dans le coffre de son véhicule.

Lorsqu’il démarra le sauteur, un Patrouilleur l’avisa et lui demanda où il allait. « En promenade », dit Tom. L’autre acquiesça, d’un air de sympathie. Il ignorait sans doute qu’un amour s’était perdu, mais la perte d’un camarade était bien assez triste. Nomura prit garde de disparaître vers le nord avant de virer en direction des chutes.

Elles se perdaient de droite et de gauche. Ici, à mi-hauteur de cette falaise de verre émeraude, la courbe même de la planète dissimulait leurs extrémités. Ensuite, lorsqu’il s’enfonça dans les nuages d’écume, la blancheur l’enveloppa, tourbillonnante et piquante.

Si sa visière demeurait nette, sa vue se troublait. Le casque lui protégeait les oreilles, mais il était impuissant à l’isoler de cet orage qui lui malmenait les dents, le cœur et le squelette. Les vents tournoyaient et frappaient, son sauteur tressautait au point qu’il devait lutter pied à pied pour le maîtriser.

Il fallait saisir l’instant exact...

En arrière, en avant, il sautait dans le temps, réglait les verniers, effleurait l’interrupteur principal, s’entrevoyait vaguement dans la brume et scrutait celle-ci en direction du ciel. Et il recommençait, jusqu’à atteindre le moment précis.

Deux lueurs jumelles, loin au-dessus... Il en vit une crever le brouillard et s’engloutir, tandis que la seconde filait de-ci de-là avant de s’éloigner. Le pilote de ce dernier sauteur ne l’avait pas vu ; il n’avait pas vu qu’il se cachait dans les brumes glacées et salées. Donc, sa présence ne figurait pas dans les archives.

Il avança, armé de patience. Il pouvait consacrer une bonne partie de sa vie à retrouver Feliz, si nécessaire. La crainte de la mort et le fait de savoir qu’elle serait peut-être morte lorsqu’il la retrouverait n’étaient que de vagues souvenirs, aussi flous que des rêves. Il était devenu la proie des puissances élémentaires. Il était une volonté qui volait.

Il se positionna en vol stationnaire à un mètre du mur liquide. Des rafales tentaient de l’aspirer, tout comme elles avaient entraîné Feliz. Mais, paré à les affronter, il les évitait d’une pirouette et revenait scruter le lieu de l’accident – il revenait dans le temps aussi bien que dans l’espace, de sorte qu’ils étaient une vingtaine à chercher, le long des chutes, durant les rares secondes cruciales.

Il ne prêtait aucune attention aux autres aspects de sa personne. Elles ne représentaient que des étapes par lesquelles il était passé ou devait encore passer.

Là !

La forme sombre culbuta près de lui, sous les flots, sur le chemin de la destruction. Il tourna un volant. Son rayon tracteur accrocha l’autre véhicule. Il tâcha de le ramener à lui, mais son propre sauteur se trouva entraîné, incapable de résister à la puissance du courant.

Celui-ci allait l’engloutir quand les secours arrivèrent. À deux véhicules, trois, quatre, tous dardant leurs rayons tracteurs, ils halèrent Feliz à l’écart de la chute d’eau, hors de danger. La jeune femme bringuebalait sur sa selle, comme morte. Il ne la rejoignit pas aussitôt. D’abord, il remonta de quelques fractions de seconde, une fois, deux fois, trois, afin d’être tous ceux qui les sauveraient, elle et lui.

Lorsqu’ils se retrouvèrent seuls, enfin seuls, au milieu des brouillards et des tempêtes, elle se laissa aller dans ses bras ; il aurait voulu brûler un trou à travers le ciel pour trouver un rivage où il aurait pu prendre soin d’elle. Mais alors elle frémit, ses yeux cillèrent, puis s’ouvrirent ; l’instant d’après, elle lui souriait. Il fondit en larmes.

Près d’eux, l’océan continuait à rugir dans sa dégringolade.

Le coucher de soleil que Nomura avait atteint d’un saut ne figurait, lui non plus, dans aucune archive. Il donnait un aspect doré à la terre, et devait embraser les cataractes. Leur chanson résonnait sous l’étoile du soir.

Feliz dressa ses oreillers contre la tête du lit, se redressa sur son séant pour s’y adosser et dit à Everard : « Si vous portez plainte contre lui parce qu’il a enfreint le règlement, ou autre idiotie de mâle dans ce genre-là, je démissionne moi aussi de votre Patrouille !

— Oh, non ! » Le colosse leva la main pour parer à toute attaque. « Je vous en prie, vous vous méprenez. Je voulais juste vous faire comprendre que nous voici dans une position délicate.

— Comment ça ? » demanda Tom de la chaise où il avait pris place. Il tenait Feliz de la main. « On ne m’a signifié aucun ordre à l’encontre de cette tentative de sauvetage. Je vous accorde que les agents doivent se préserver dans la mesure du possible, car ils sont utiles à la Patrouille. Mais, dans cette optique, on peut considérer qu’il est tout aussi précieux de sauver un autre agent !

— Oui. Bien sûr. » Everard arpentait la pièce. Le sol résonnait sous ses bottes, au-dessus du tonnerre des flots. « Personne ne conteste le succès, même dans une organisation plus stricte que la nôtre. Au contraire, Tom, l’initiative que vous avez prise aujourd’hui permet de penser que vous avez un brillant avenir devant vous, croyez-moi. » Il esquissa un sourire, la pipe entre les dents. « D’autre part, on pardonnera à un vieux soldat comme moi d’avoir accepté trop vite la défaite. » Son visage s’assombrit. « J’ai vu tant de causes perdues... »

Il interrompit ses va-et-vient pour considérer les deux jeunes gens, puis il déclara : « Mais on ne peut pas tolérer les fils qui pendouillent. Le fait demeure que sa propre unité n’a jamais enregistré la réapparition de Feliz a Rach. »

Leurs mains s’étreignirent plus fortement.

Everard sourit – c’était un sourire hanté, mais un sourire tout de même – avant de poursuivre : « Ne vous inquiétez pas. Tom, un peu plus tôt, vous vous demandiez pourquoi nous, le commun des mortels, ne surveillons pas mieux les faits et gestes de nos semblables. Vous comprenez, à présent ?

 » Feliz a Rach n’a plus jamais signalé sa présence à sa base d’origine. Elle est peut-être retournée dans ses foyers, d’accord... mais on ne demande jamais officiellement à nos agents à quoi ils occupent leurs permissions. » Il prit une profonde inspiration. « Quant à la suite de sa carrière... si ladite jeune femme jugeait bon de changer de nom et de demander sa mutation vers un autre quartier général, n’importe quel officier d’un grade suffisant pourrait l’y autoriser. Moi le premier.

 » On se laisse du mou, dans la Patrouille. Impossible de faire autrement. »

Nomura comprit et frissonna.

Feliz le rappela à la réalité. « Qui pourrais-je devenir ? » demanda-t-elle.

Il sauta sur l’occasion. « Ma foi, répondit-il sur un ton à la fois grave et enjoué, pourquoi pas Mme Thomas Nomura ? »



1 Le portrait de Jennie, roman de Robert Nathau, traduit chez Stock en 1947 et adapté au cinéma en 1950. C'est le drame, dans un contexte fantastique, de deux êtres qui s'aiment tout en vivant selon des temps différents.

2 Vinland : Région de l'Amérique du Nord découverte au XIe siècle par Leif Ericsson, qui lui donna ce nom parce qu'il y avait trouvé de la vigne. Plusieurs expéditions essayèrent vainement de retrouver ce pays. Il s'agirait, selon l'hypothèse la plus généralement admise, de la côte sud de la Nouvelle-Angleterre.

3 Thomas d'Erceldoune, ou Thomas the Rhymer, poète écossais (1220-1297) occupe dans le folklore écossais une position analogue à celle de Merlin dans le folklore anglais.

4 Voir : La Patrouille du Temps.

5 N.D.L.R. Nous déclinons notre responsabilité quant à la similitude suggérée par l'auteur entre Afallon et notre pays...


6 On sait que « dans l'univers d'Everard » – le nôtre – il y a eu trois guerres puniques, qui se sont terminées par la prise et la destruction de Carthage. Rappelons que les Carthaginois étaient des Phéniciens, donc des Sémites.

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