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C’était une impression bizarre que de lire les titres et de savoir dans une certaine mesure ce qui allait suivre. Cela supprimait la tension nerveuse, mais cela causait de la tristesse, car c’était là une ère tragique et il savait ce que les hommes devraient endurer. Il comprenait le désir de Whitcomb de revenir en arrière et de transformer l’Histoire.

Malheureusement, un homme seul était, bien entendu, trop limité dans ses possibilités. Il ne pouvait pas changer favorablement le monde, sauf par un hasard extraordinaire – et, plus vraisemblablement, il ne réussirait qu’à tout gâcher. Retourner en arrière pour tuer Hitler et les chefs japonais et soviétiques... pour que quelqu’un de plus rusé prenne leur place ! Peut-être l’énergie atomique resterait-elle dans l’ombre, et la floraison merveilleuse de la Renaissance vénusienne n’aurait-elle jamais lieu. Du diable si l’on savait...

Il regarda par la fenêtre. Les lumières flamboyaient devant un ciel agité ; la rue fourmillait d’autos et d’une foule pressée et anonyme ; il ne pouvait pas voir les gratte-ciel de Manhattan, de ce point, mais il savait qu’ils dressaient orgueilleusement leurs fronts vers les nuées. Et tout cela n’était qu’un simple remous de cet immense fleuve au courant irrésistible, qui se précipitait, dans un bruit de tonnerre, depuis le paisible paysage pré-humain où lui-même s’était trouvé jusqu’à l’inconcevable futur daneelien. Combien de milliards et de trillions d’êtres humains devaient vivre, rire, pleurer, peiner, espérer et mourir dans ce courant bondissant !

Il soupira, bourra sa pipe et se retourna vers la pièce. Une longue marche n’avait pas suffi à le calmer ; il avait l’esprit et le corps impatients de se mettre à l’œuvre. Mais il était tard et... Il s’approcha du rayon de livres, prit un volume plus ou moins au hasard et se mit à lire. C’était un recueil de récits des époques victorienne et édouardienne.

Une mention au passage le frappa. Il y était question d’une tragédie survenue à Addleton et de l’étrange contenu d’un ancien tumulus breton. Rien de plus. Voyage dans le temps ? Il sourit intérieurement.

Pourtant...

« Non, songea-t-il, c’est insensé. »

Cela ne ferait cependant aucun mal de vérifier. L’incident était daté de 1894, en Angleterre. Il pouvait consulter les archives du Times de Londres. Rien d’autre à faire... Probablement était-ce pour cette raison même qu’on lui avait donné ce morne travail de lecture des journaux ; pour que son esprit, irrité à force d’ennui, s’aventure dans tous les coins imaginables.

Il se trouvait sur le perron de la bibliothèque publique au moment où elle ouvrit ses portes.

Le compte rendu se trouvait là, daté du 25 juin 1894, et les articles continuaient pendant les jours suivants. Addleton était un village du Kent, remarquable principalement par son château du XVIIe siècle, appartenant à Lord Wyndham, et par un tumulus d’âge indéterminé. Le lord, archéologue amateur mais enthousiaste, y avait procédé à des fouilles, en compagnie d’un certain James Rotherhithe, spécialiste du British Museum, qui se trouvait être son parent. Ils avaient mis au jour une chambre funéraire saxonne, sans grand intérêt : quelques objets artisanaux, presque entièrement pourris de rouille, des ossements d’hommes et de chevaux. Il y avait également un coffre dans un état de conservation surprenant, renfermant des lingots d’un métal inconnu, qu’on présumait être un alliage de plomb ou d’argent. Mais Lord Wyndham était tombé gravement malade, présentant les symptômes d’un empoisonnement mortel ; Rotherhithe, qui avait à peine jeté un coup d’œil dans le coffre, ne s’était trouvé nullement affecté, et les circonstances avaient suggéré qu’il avait fait prendre à son compagnon une dose dangereuse d’un poison oriental mystérieux. Scotland Yard l’avait arrêté à la mort de Lord Wyndham, survenue le 25. La famille de Rotherhithe s’était adressée à un détective-conseil bien connu qui était parvenu à démontrer, par un raisonnement très astucieux suivi d’expériences sur des animaux, que l’accusé était innocent et que l’agent de la mort était une « émanation nocive » provenue du coffre. On avait jeté la boîte et son contenu dans la Manche. Félicitations mutuelles. Et, en fondu, une fin satisfaisante.

Everard restait tranquillement assis dans la longue et silencieuse salle. Le récit n’était pas assez explicite. Mais il était extrêmement suggestif, à tout le moins.

Cependant, pourquoi le bureau victorien de la Patrouille n’avait-il pas enquêté ? Ou bien l’avait-il fait ? Sans doute. Naturellement, il n’avait pas publié ses découvertes.

En tout cas, il valait mieux envoyer une note.

De retour en son appartement, il prit l’une des petites navettes messagères qu’on lui avait remises, y déposa un rapport et régla les commandes pour le bureau de Londres au 25 juin 1894, jour du premier compte rendu dans le Times. Quand il eut pressé le dernier bouton, la boîte disparut, dans un souffle d’air qui vint combler l’espace qu’elle avait occupé.

Elle revint presque instantanément. Everard l’ouvrit et en tira une feuille de papier mince couverte de caractères de machine, bien lisibles – oui, bien sûr, la machine à écrire était déjà inventée à cette époque. Il la parcourut avec la promptitude qu’on lui avait enseignée.
Cher Monsieur,

En réponse à votre lettre du 6 septembre 1954, nous tenons à vous en accuser réception et à vous féliciter de votre diligence. Cette affaire vient juste de commencer ici, mais nous sommes actuellement fort occupés à prévenir l’assassinat de Sa Majesté, ainsi que concernés par la question des Balkans, le commerce de l’opium avec la Chine, etc. Bien que nous puissions évidemment conclure les affaires courantes juste avant de revenir à celle-ci, il est bon d’éviter les faits étranges, comme de se trouver en deux endroits presque en même temps, ce qui pourrait se remarquer. Nous serions donc très heureux si vous-même, ainsi qu’un agent britannique qualifié, pouviez nous venir en aide. Sauf contrordre, nous vous attendons, 14 B, Old Osborne Road, le 26 juin 1894, à minuit.

Veuillez croire, Monsieur, à nos sentiments les plus dévoués.

J. Mainwethering.
Suivait un tableau de coordonnées spatio-temporelles, d’un effet inattendu, après ce style fleuri.

Everard téléphona à Gordon, obtint son accord et passa commande d’un saute-temps au magasin de la « Société ». Il envoya ensuite une note à Charles Whitcomb, en 1947, et reçut un unique mot en réponse : « Entendu. » Il alla prendre livraison de l’engin.

Cela rappelait une moto, sans roues et sans guidon. Il y avait trois selles et un élément propulseur antigravité.

Everard régla les commandes sur l’époque de Whitcomb, effleura le bouton principal et se trouva dans un autre entrepôt.

Londres, 1947. Il resta assis un moment, songeant qu’à ce même moment, il se trouvait lui-même, de sept ans plus jeune, à l’université, aux Etats-Unis. Puis Whitcomb apparut et lui serra la main.

— Content de vous revoir, mon vieux. Son visage hagard s’illumina de cet étrange et attirant sourire qu’Everard avait appris à connaître. Donc... chez Victoria, hein ?

— Exact. Embarquez.

Everard procéda à un nouveau réglage. Cette fois, il arriverait dans un bureau. Un bureau intérieur, tout à fait privé.

Le bureau jaillit autour de lui. Le mobilier de chêne avait une lourdeur inattendue, ainsi que l’épais tapis et les manchons incandescents au gaz. Les lampes électriques existaient déjà, mais Dalhousie Roberts était une firme réputée pour sa solidité et son esprit conservateur.

Mainwethering lui-même se leva de son fauteuil pour les accueillir. C’était un homme corpulent, d’aspect pompeux, avec des favoris en broussaille et un monocle. Toutefois, il se déplaçait en donnant une impression de puissance. Son accent d’Oxford était si poussé qu’Everard le comprenait difficilement.

— Bonsoir, messieurs. J’espère que vous avez fait bon voyage ? Oh ! oui... pardon... vous êtes nouveaux dans le métier, n’est-ce pas ? C’est toujours un peu déconcertant au début. Je me rappelle ma surprise lors d’une visite au XXIe siècle. Si peu anglais... C’est tout naturel, cependant, ce n’est qu’un autre aspect d’un univers sans cesse étonnant. Vous excuserez la brièveté de mon hospitalité, mais nous sommes vraiment très occupés. En 1917, un Allemand fanatique a découvert le secret du voyage dans le temps, près d’un de nos agents imprudents ; il a volé une machine et est venu à Londres pour assassiner Sa Majesté. Nous avons un mal du diable à le retrouver.

— Y parviendrez-vous ? demanda Whitcomb.

— Oui, certes. Mais c’est un fichu labeur, messieurs, surtout lorsqu’on est tenu d’opérer en secret. J’aimerais engager un enquêteur privé, mais le seul qui vaille la peine est vraiment trop intelligent et risquerait de découvrir la vérité par déduction. Il opère selon le principe que lorsqu’on a éliminé l’impossible, tout ce qui reste, si improbable que ce soit, doit être la vérité absolue – et je crains qu’il n’ait des vues très larges sur ce qui constitue l’improbable mais possible.

— Je parie que c’est le même homme qui s’occupe de l’affaire d’Addleton... ou qui s’en occupera bientôt, fit Everard. C’est sans importance ; nous savons qu’il prouvera l’innocence de Rotherhithe. Ce qui compte, c’est que, selon de fortes probabilités, nous avons là une trace d’un voyage temporel non réglementaire à l’époque saxonne.

— Oui... oui... hum ! Voici des vêtements, messieurs, et de l’argent, et des papiers, tout prêts à votre intention. Je pense parfois que vous autres, les agents mobiles, vous n’appréciez pas tout ce que les bureaux ont à fournir de travail pour l’opération même la plus infime. Hum ! Pardon. Avez-vous un plan de campagne ?

— Oui. (Everard quittait ses vêtements du XXe siècle.) Je le crois. Nous en savons tous les deux suffisamment sur l’époque victorienne pour commencer. Il faudra cependant que je reste Américain... oui, je vois que vous en avez tenu compte pour mes papiers.
Mainwethering prit un air pitoyable.

— Si l’incident du tumulus a trouvé place dans un ouvrage littéraire important, comme vous le dites, nous allons recevoir des centaines de notes à ce sujet, maintenant que nous entrons dans la période où il se déroule. Il s’est trouvé que la vôtre est arrivée la première. Il m’en est arrivé deux autres depuis, une de 1923 et une de 1960. Mon Dieu ! comme je voudrais qu’on m’autorise à avoir un secrétaire-robot !

Everard se débattait avec son costume inaccoutumé. Celui-ci lui allait assez bien, ses mesures étant déposées à ce bureau, mais il n’avait jamais encore apprécié à sa juste valeur le confort de la mode de son temps. Au diable ce gilet !

— Ecoutez, reprit-il, il se peut que l’affaire soit sans danger de conséquences. En fait, puisque nous sommes tous ici, elle a être sans suite. Hein ?

— Pour le moment, précisa Mainwethering. Mais réfléchissez. Vous retournez tous les deux à l’époque saxonne et vous découvrez le maraudeur. Mais vous échouez. Peut-être vous tue-t-il avant que vous ayez eu le temps de tirer vous-mêmes. Peut-être attire-t-il dans une embuscade ceux que nous envoyons pour vous succéder. Ensuite il entreprend sa révolution industrielle ou tout autre projet qu’il a en tête. L’Histoire est transformée. Vous, vous trouvant là-bas avant le point de changement, vous existez encore... même si ce n’est qu’à l’état de cadavres... mais nous, ici, nous n’avons jamais existé. Cette conversation n’a jamais eu lieu. Comme dit Horace...

— Peu importe ! fit Whitcomb en riant. Nous allons d’abord examiner le tumulus dans l’année présente, puis revenir ici pour décider de la suite.

Il se pencha pour transférer le contenu d’une valise XXe siècle dans une monstruosité faite d’étoffe à fleurs, à la Gladstone. Deux armes à mains, quelques appareils physiques et chimiques non encore inventés en son propre temps, une radio minuscule pour appeler le bureau en cas d’ennuis.

Mainwethering consulta son indicateur des chemins de fer.

Vous pouvez prendre le train de 8 heures 23, à Charing Cross, demain matin. Comptez une demi-heure pour vous rendre d’ici à la gare.

— Okay.

Everard et Whitcomb enfourchèrent de nouveau leur machine pour sauter jusqu’au lendemain et disparurent. Mainwethering soupira, bâilla, laissa ses instructions à son employé et rentra chez lui. L’employé était présent quand le saute-temps se matérialisa, à 7 heures 45 du matin.

Ce fut la première fois qu’Everard prit conscience de la réalité des voyages dans le temps. Il le savait auparavant, naturellement, il en avait été frappé, comme il se doit, mais du point de vue émotif, ce lui était resté en quelque sorte étranger. Maintenant, à parcourir au trot d’un cheval un Londres qu’il ignorait, dans un véritable hansom (pas une curiosité pour touristes, mais une voiture poussiéreuse, abîmée, qui faisait son travail), à respirer un air qui renfermait davantage de fumée que celui du XXe siècle, mais pas de vapeurs d’essence, à voir les foules qui passaient – des hommes en melon et en haut de forme, des marins couverts de suie, des femmes en jupe longue : non pas des figurants mais des êtres humains bien réels qui parlaient, transpiraient, riaient, avaient la mine sombre, vaquaient à leurs affaires – il avait le sentiment brutal et violent d’être bien .

En ce moment, sa mère n’était pas encore née, ses grands-parents étaient deux jeunes couples se préparant à leur union, Grover Cleveland était président des Etats-Unis et Victoria, reine d’Angleterre, Kipling écrivait, et les derniers soulèvements des Indiens d’Amérique n’avaient pas encore eu lieu... C’était comme un coup de massue sur la tête.

Whitcomb acceptait le fait avec plus de calme, mais ses yeux étaient sans cesse en mouvement, comme pour absorber ce jour de la gloire de l’Angleterre.

Je commence à comprendre, dit-il à voix basse. On ne s’est jamais mis d’accord sur le point de savoir si cette période marque le triomphe des conventions rigides et sans naturel, ou si elle est la dernière fleur de la civilisation occidentale avant le début de sa flétrissure. Rien que de voir ces gens, cela me fait comprendre : c’était à la fois tout ce qu’on en a dit, le bon et le mauvais, car ce n’était pas une simple chose qui arrivait à chacun, mais bien le produit de millions de vies individuelles.

— Naturellement, cela doit être vrai de tous les âges.

Le train n’était guère surprenant, pas tellement différent des voitures de chemins de fer anglais de l’an 1954, ce qui fournit à Whitcomb l’occasion de placer quelques observations sarcastiques sur les inviolables traditions. Au bout de deux heures, le train les déposa dans une gare de village endormie, parmi des jardins de fleurs amoureusement soignés, où ils louèrent une voiture pour les conduire au château de Wyndham.

Un constable poli les fit entrer après leur avoir posé quelques questions. Ils se faisaient passer pour des archéologues

— Everard un Américain, et Whitcomb un Australien – qui avaient été fort désireux de rencontrer Lord Wyndham, et durement éprouvés de sa fin tragique. Mainwethering, qui semblait avoir des accointances dans tous les domaines, leur avait remis des lettres d’introduction signées d’une personnalité bien connue du British Muséum. L’inspecteur de Scotland Yard consentit à leur laisser examiner le tumulus.

— L’affaire est close, messieurs, il n’y a plus d’indices, même si mon collègue n’est pas d’accord, ha, ha !

L’enquêteur privé eut un sourire acide et les observa avec soin tandis qu’ils approchaient du monticule ; il était grand, mince, le visage aigu, et accompagné d’un individu trapu, à moustaches, boiteux, qui paraissait jouer le rôle d’acolyte.

Le tumulus était long et élevé, couvert d’herbe, sauf à l’endroit où une entaille à vif marquait l’entrée des fouilles jusqu’à la chambre funéraire. Celle-ci avait été étayée de poteaux mal équarris, depuis longtemps écroulés ; il y avait encore dans la poussière, des fragments de ce qui avait été autrefois du bois.

— Les journaux ont parlé d’un coffre de métal, dit Everard. Je me demande si nous pourrions y jeter un coup d’œil ?

L’inspecteur acquiesça du geste et les emmena dans une bâtisse extérieure où étaient exposées les principales trouvailles. A part la boîte, il n’y avait que des morceaux de métal corrodé et des ossements écrasés.

Le regard de Whitcomb était pensif en se posant sur la surface polie et nue du petit coffre. Celui-ci brillait d’un éclat bleuté – fait de quelque alliage à l’épreuve du temps, non encore inventé.

— Tout à fait inusité, dit-il. Rien de primitif. On penserait presque que cela a été usiné, n’est-ce pas ?

Everard s’approcha prudemment. Il avait une idée assez juste de ce qui se trouvait à l’intérieur, et faisait montre de la circonspection naturelle en pareil cas chez un citoyen de l’Ere atomique. Il tira un compteur de son sac et le braqua sur la boîte. L’aiguille oscilla, pas beaucoup, mais...

— Un appareil curieux, dit l’inspecteur. Puis-je vous demander ce que c’est ?

— Un électroscope expérimental, mentit Everard. Délicatement, il releva le couvercle et tint le compteur au-dessus de la boîte.

Grand Dieu ! La radio-activité de l’intérieur était suffisante pour tuer un homme en une seule journée. Il entrevit à peine de lourds lingots à l’éclat sourd, avant de rabattre brutalement le couvercle.

— Faites attention à ce truc, dit-il en chevrotant.

Grâce au Ciel, l’individu qui avait transporté ce fardeau mortel était venu d’une époque où l’on savait comment se protéger des radiations !
Le détective privé s’était approché, derrière eux, sans bruit. Son visage perspicace avait une expression de chasseur sur la piste.

— Vous en identifiez donc le contenu, monsieur ? demanda-t-il d’une voix calme.

— Oui... je le crois. (Everard se rappela que Becquerel ne découvrirait pas la radio-activité avant deux ans ; même les rayons X ne verraient le jour que dans un an. Il lui fallait se montrer prudent.) C’est-à-dire... en pays indien, j’ai entendu parler d’un minerai qui serait un poison...

Le compagnon du détective s’éclaircit la gorge.

— Indien, hé ? Curieux pays, l’Inde. Quand j’étais à...

— Ridicule, mon cher, fit le détective, impatienté. Il est sûrement évident, d’après l’accent de ce monsieur, que les Indiens dont il parle sont des Peaux-Rouges... Très intéressant. (Il se mit à bourrer une pipe en terre bien culottée.) Comme les vapeurs de mercure, non ?

— Alors, c’est Rotherhithe qui a placé cette boîte dans la tombe, hein ? marmonna l’inspecteur.

— Ne soyez pas idiot ! s’écria le détective. Je peux prouver de trois façons décisives que Rotherhithe est tout à fait innocent. Ce qui m’a intrigué, c’est la cause réelle de la mort de Sa Seigneurie. Mais si, comme le dit ce monsieur, il se trouvait un poison mortel enterré dans ce tumulus... pour écarter les violateurs de sépultures ? Je me demande pourtant comment les anciens Saxons ont pu se procurer un minerai américain. Peut-être y a-t-il du vrai dans ces théories selon lesquelles les Phéniciens auraient traversé l’Atlantique dans l’Antiquité. J’ai fait moi-même quelques recherches à propos d’une de mes idées, selon laquelle il y aurait des éléments de chaldéen dans la langue galloise. Et ceci semble appuyer ma théorie.

Everard éprouva un sentiment de culpabilité en pensant au tort qu’il causait à l’archéologie. Oh ! après tout, cette boîte serait jetée dans la Manche et vite oubliée. Whitcomb et lui-même trouvèrent un prétexte pour partir le plus vite possible.

Pendant le trajet de retour à Londres, tandis qu’ils étaient en sûreté dans la solitude de leur compartiment, l’Anglais montra un fragment de bois pourri.

— J’ai glissé cela dans ma poche pendant que nous étions dans le tumulus. Cela nous servira à établir une date. Passez-moi ce compteur au radiocarbone, s’il vous plaît. Il plongea le bois dans l’appareil, tourna des boutons, et lut la réponse : Mille quatre cent trente ans, à dix près. Le tumulus a été construit aux environs de l’an... voyons... 464, donc à l’époque où les Saxons commençaient à s’installer dans le Kent.

— Pour que ces lingots aient encore cette activité, murmura Everard, je me demande ce que cela devait être à l’origine ? Difficile de comprendre comment il peut subsister une telle activité, après une aussi longue semi-vie, mais il est vrai que, dans le futur, on est capable de faire avec l’atome des choses dont ma propre époque n’a seulement jamais rêvé.

Après avoir remis leur rapport à Mainwethering, ils se promenèrent pendant une journée tandis que l’agent expédiait des messages dans le temps et mettait en mouvement le mécanisme de la Patrouille. Everard s’intéressait à la Londres victorienne, il en était presque enchanté, en dépit de sa pauvreté et de sa saleté. Whitcomb avait une expression lointaine dans le regard.

— J’aurais aimé y vivre, dit-il.

— Ouais... avec leur médecine et leurs dentistes ?

— Et sans bombes pour vous tomber dessus ! (La réponse de Whitcomb était un défi coléreux.)

Mainwethering avait pris ses dispositions quand ils repassèrent au bureau. Tout en fumant un gros cigare, il arpentait la pièce, ses mains potelées jointes sous les basques de son habit, et leur racontait l’histoire :

— Le métal a été identifié avec de fortes chances de probabilité. Carburant isotopique des alentours du XXXe siècle. Les recherches prouvent qu’un marchand venu de l’Empire Ing a visité l’année 2987 pour échanger ses matières premières contre leur synthrope, dont le secret s’est perdu pendant l’Interregnum. Naturellement, il a pris ses précautions, essayant de se faire passer pour un commerçant du système de Saturne, mais il a néanmoins disparu. De même que sa navette temporelle. Sans doute quelqu’un de 2987 a-t-il découvert qui il était et l’a-t-il tué pour lui prendre sa machine. La Patrouille a été avertie, mais pas trace de la machine... Elle a finalement été retrouvée dans l’Angleterre du Ve siècle par deux patrouilleurs nommés... hum... Everard et Whitcomb.

Si nous avons déjà réussi, à quoi bon nous en faire ? demanda l’Américain en souriant.

Mainwethering eut l’air scandalisé.

— Mais, mon ami ! Vous n’avez pas déjà réussi. La tâche reste à accomplir, tant aux termes de votre sentiment de la durée que du mien. Et je vous prie de ne pas croire au succès, du seul fait que l’Histoire l’a enregistré. Le temps n’a rien de rigide ; l’homme a son libre arbitre. Si vous échouez, l’Histoire changera et n’aura jamais enregistré votre succès. Je ne vous en aurai jamais parlé. C’est sans aucun doute ainsi que cela s’est passé, si je puis dire « passé », dans les rares cas où la Patrouille a rencontré un insuccès. On continue à travailler sur ces cas, et si le succès vient enfin, l’Histoire sera changée et il y aura toujours eu réussite. Tempus non nascitur, fit, si je peux me permettre cette petite variante.

— Bon, bon, je plaisantais, dit Everard. Allons-y, tempus fugit, ajouta-t-il avec une préméditation qui fit faire la grimace à Mainwethering.

La Patrouille elle-même s’avéra ne connaître que peu de choses de la période obscure où les Romains avaient abandonné l’Angleterre, où la civilisation romano-bretonne s’écroulait, et où les Saxons commençaient de survenir. Elle n’avait jamais semblé importante. Le bureau de Londres de l’an 1000 envoya les documents dont il disposait, ainsi que des vêtements qui pourraient faire l’affaire. Everard et Whitcomb demeurèrent inconscients pendant une heure sous les instructeurs hypnotiques, pour en ressortir en pleine possession de la langue latine ainsi que de plusieurs dialectes saxons et jutes, et avec une connaissance suffisante des mœurs et coutumes de l’époque.

Les vêtements étaient peu pratiques : des pantalons, des chemises et des manteaux de laine grossière, des capes de cuir, un nombre infini de lanières et de lacets. De longues perruques d’un blond de lin recouvraient leurs cheveux coupés à la moderne. On ne remarquerait pas qu’ils étaient rasés de près, même au Ver siècle. Whitcomb portait une hache et Everard une épée, l’une et l’autre faites sur mesure, en acier à haut contenu de carbone, mais ils avaient plus confiance dans leurs petits pistolets paralyseurs du XXVIe siècle, dissimulés sous leurs manteaux. Ils n’avaient pas d’armures, mais dans l’un des sacs du saute-temps, il y avait des casques de motocyclistes : ils n’attireraient guère l’attention en cette époque d’artisanat au foyer, et ils étaient beaucoup plus résistants et confortables que les articles d’origine. Ils emportaient également un pique-nique substantiel et quelques jarres pleines de bière victorienne.

— Parfait. (Mainwethering consulta une montre qu’il tira de sa poche.) Je vous attendrai ici à... disons à quatre heures ? J’aurai des gardes armés, au cas où vous amèneriez un prisonnier, et nous pourrons aller ensuite prendre le thé. (Il leur serra la main.) Bonne chasse !

Everard enfourcha le saute-temps, régla les commandes sur l’année 464 après J.-C, au tumulus d’Addleton, par une nuit d’été, à minuit, et mit le contact.


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