Leçon inaugurale, Collège de France, 17 décembre 2015





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Si c’est cela l’histoire, si elle peut cela alors il n’est pas tout à fait trop tard.

Et pourquoi d’ailleurs se donner la peine d’enseigner sinon précisément pour convaincre les plus jeunes qu’ils n’arrivent jamais trop tard. Ma chance fut d’avoir de ces maîtres énergiques et bienveillants, des voix fortes et claires, irrésistiblement entraînantes qui faisaient de l’histoire une science joyeuse. Je veux dire leurs noms car l’un est ici, Jean-Louis Biget (ENS St Cloud) , l’autre n’est plus là Yvon Thébert. Je veux dire leurs noms, mais je ne peux pas les dire tous car ils sont trop nombreux et trop chers tous ceux qui ici ou ailleurs (il cite Daniel Roche), en Italie ou dans les Corbières, tous ceux donc, collègues, élèves et étudiants, amis, lecteurs, camarades, furent mes maîtres de passage.

On est pour l’essentiel ce qu’on a décidé à vingt ans. En tant qu’enseignant, on est redevable à la jeunesse. La nôtre, la vôtre, la leur, c’est elle qui nous oblige. Pour elle, on se doit de répondre aux appels du présent. Voici pourquoi si on me demande de choisir entre être démenti demain ou utile aujourd’hui, je préfère ne pas être inutile. Mais dans le même temps, j’espère avoir le courage de décevoir les impatients trouvant cette douceur inflexible dont parlait Nietzsche pour se tenir à l’écart, prendre son temps, devenir silencieux, devenir lent et se rendre insupportable à ce temps de hâte, de précipitation qui veut tout de suite en avoir fini avec tout.

je sais pouvoir pour cela compter sur tous ceux que j’aime... mes parents, mes proches, mes amis, mes enfants, celle dont l’inflexible douceur tous les jours m’enchante et m’apprivoise...
« Nous avons besoin d’histoire car il nous faut du repos. Une halte pour reposer la conscience, pour que demeure la possibilité d’une conscience - non pas seulement le siège d’une pensée, mais d’une raison pratique, donnant toute latitude d’agir. Sauver le passé, sauver le temps de la frénésie du présent : les poètes s’y consacrent avec exactitude. Il faut pour cela travailler à s’affaiblir, à se désœuvrer, à rendre inopérante cette mise en péril de la temporalité qui saccage l’expérience et méprise l’enfance. « Étonner la catastrophe », disait Victor Hugo, ou avec Walter Benjamin, se mettre en travers de cette catastrophe lente à venir, qui est de continuation davantage que de soudaine rupture.


Voici pourquoi cette histoire n’a, par définition, ni commencement ni fin. Il faut sans se lasser et sans faiblir opposer une fin de non recevoir à tous ceux qui attendent des historiens qu’il les rassurent sur leur certitudes, cultivant sagement le petit lopin des continuités. L’accomplissement du rêve des origines est la fin de l’histoire - elle rejoindrait ainsi ce qu’elle était, ou devait être, depuis ces commencements qui n’ont jamais eu lieu nulle part sinon dans le rêve mortifère d’en stopper le cours. Car la fin de l’histoire, on le sait bien, a fait long feu. Aussi devons-nous, du même élan, revendiquer une histoire sans fin, parce que toujours ouverte à ce qui la déborde et la transporte, et sans finalité, une histoire que l’on pourrait traverser de part en part, librement, gaiement, visiter en tous ses lieux possibles, désirer comme un corps offert aux caresses, oui, « demeurer en mouvement ».
En février 1967, Michel Foucault partait à Tunis pour fuir le bruit médiatique qui avait suivi la parution de «les Mots et les choses». Il s’installait à Sidi-Bou-Saïd, face à la mer. Il écrivait sa conférence sur «des espaces autres», cherchait une nouvelle stylisation de son existence, tentait de rejoindre son devenir grec. Il était face à la mer. Il lisait «la Révolution permanente» de Léon Trotski, mais il lisait aussi «la Méditerranée» de Fernand Braudel, et de plus en plus de livres d’historiens. Alors, dans une lettre, il s’exclame: « L’histoire, c’est tout de même prodigieusement amusant. On est moins solitaire et tout aussi libre ».

Je me souviens pourquoi j’ai choisi d’enseigner l’histoire : parce que j’avais d’un coup compris que c’était prodigieusement amusant.

Je me souviens combien il me fut en revanche long et difficile de comprendre qu’elle pouvait aussi se déployer comme un art de la pensée.

Je me souviens de la solitude, et de la manière de lui fausser compagnie, du désir de s’assembler et de se disperser.

Je me souviens qu’il y a des temps heureux où la mer Méditerranée se traverse de part en part, et d’autres, plus sombres, où elle se transforme en tombeau.

Et alors, à se tenir face à la mer, on ne voit plus la même chose. «Tenter, braver, persister»: nous en sommes là. Il y a certainement quelque chose à tenter. Comment se résoudre à un devenir sans surprise, à une histoire où plus rien ne peut survenir à l’horizon, sinon la menace de la continuation ? Ce qui surviendra, nul ne le sait. Mais chacun comprend qu’il faudra, pour le percevoir, être calme, divers, et exagérément libre.
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