De la «nouvelle histoire» au post-sionisme





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DE LA « NOUVELLE HISTOIRE » AU POST-SIONISME


Par Sébastien Boussois
« La guerre de 1948 n’a jamais été un sujet de controverses […] Mais la boite de Pandore s’est ouverte, et les historiens israéliens, les journalistes, et les analyses politiques ont alors commencé à examiner ce qui était jusque là l’évidence. »

Simha Flapan, The Birth of Israel. Myths and Realities.
« Le post-sionisme vit sa vie ici, en Israël. Il publie ses propres collections d’ouvrages, organise ses colloques. Il ressemble beaucoup à une secte, vous savez. Et pourtant, à la lecture du quotidien Haaretz, vous pourriez croire que la moitié du pays est post-sioniste1. » C’est ainsi qu’Anita Shapira, professeure d’histoire à l’Université de Tel-Aviv et grande pourfendeuse des « nouveaux historiens » – avec Tuvia Friling, Elhanan Yakira et Shabtaï Teveth, entre autres –, résume ce qu’elle combat vigoureusement : l’influence qu’ont acquise, depuis près de vingt ans, les thèses post-modernistes et critiques du sionisme dans bien des sphères de la société israélienne. La pasionaria va jusqu’à affirmer : « Je ne peux comparer Haaretz qu’aux journaux… communistes qui soutenaient sans relâche l’Union soviétique  » (sic).

Comparaison n’est pas raison. Mais ce qui est vrai, c’est que le grand quotidien libéral – au sens anglo-saxon du terme – fut l’un des premiers à ouvrir la porte aux « nouveaux historiens », les aidant à vulgariser leurs travaux et leur vision critique de la politique menée par les dirigeants sionistes à la fin des années 1940, en premier lieu concernant les conditions de la naissance d’Israël et du problème des réfugiés palestiniens. À quiconque douterait de la place, minoritaire certes mais irréversible, prise par le post-sionisme dans le débat d’idées, la virulence même d’Anita Shapira et de plusieurs de ses collègues mobilisés contre la nouvelle école offrirait une première réponse convaincante… « Cette hargne s’explique, selon Shlomo Sand, professeur d’histoire à l’Université de Tel-Aviv, parce que les nouveaux historiens ouvrent une brèche majeure. Ils ne considèrent pas comme “antisionistes” car, de nos jours, cela signifierait s’opposer à l’existence même de l’État d’Israël. Mais la plupart d’entre eux ne se considèrent pas non plus comme sionistes, dans la mesure où l’État, à leurs yeux, ne pourra demeurer durablement un État juif : il faudra qu’il devienne un État de tous ses citoyens, juifs comme arabes, juifs comme musulmans et chrétiens. Voilà, très exactement, ce que signifie “post-sioniste” : normalisations extérieure et intérieure vont de pair. »

Palestine, le retour

Décembre 1987 : un accident de la circulation entre un véhicule israélien et un taxi collectif palestinien, dont deux occupants meurent, sert d’étincelle à l’explosion de la première Intifada. L’état de siège décrété par les autorités israéliennes n’empêche pas l’insurrection de s’étendre à l’ensemble de la bande de Gaza et de la Cisjordanie. Et, malgré l’appel du ministre de la Défense Itzhak Rabin à « briser les os » des Palestiniens, appel entendu par nombre de soldats, la révolte se transformera en soulèvement généralisé et durable – seule la première guerre d’Irak, en 1991, l’interrompra. Avec des conséquences géopolitiques majeures : non seulement le statu quo de l’occupation, vingt ans après la guerre des Six Jours, est ébranlé, mais le roi Hussein de Jordanie renonce aux prétentions historiques de son pays sur la Palestine, tandis que l’attention de l’opinion mondiale se focalise à nouveau sur ce conflit. Or l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) a l’intelligence d’offrir un débouché au mouvement, le 15 novembre 1988, à l’occasion de la réunion du Conseil national palestinien (CNP) à Alger : elle proclame formellement l’indépendance de la Palestine, reconnaît l’État d’Israël et renonce au terrorisme. Un mois plus tard, après la visite à Genève de Yasser Arafat, venu proclamer ces engagements devant l’Assemblée générale des Nations unies, l’administration Reagan accepte, fait sans précédent, d’ouvrir un « dialogue substantiel » avec l’OLP. Pour la première fois depuis 1948, une lueur d’espoir éclaire l’avenir des Palestiniens…

Sans rien retirer au mérite des intellectuels qui, à contre-courant, ont travaillé à la réécriture de l’histoire même de l’établissement de l’État juif, comment ne pas souligner que ce contexte historique explique, au moins autant que leurs travaux proprement dits, l’écho qu’ils ont rapidement rencontré parmi leurs concitoyens, à commencer par l’intelligentsia ? Car c’est au moment même où la question palestinienne, avec l’Intifada et ses conséquences, revient au premier plan qu’ils en révèlent les véritables origines. Bien malin qui pourra déterminer lequel, du mouvement pacifiste et de la nouvelle histoire, a dynamisé l’autre – comme dans la parabole, chère au philosophe-résistant Georges Politzer, de la poule et de l’œuf. D’un côté, la découverte des véritables causes du problème palestinien (l’expulsion de 1948) contribue à la prise de conscience, quarante ans après, de la nécessité de sa solution sous la forme de la naissance d’un État palestinien (suite logique des événements de 1988). Mais, en retour, la question de l’État palestinien, en s’imposant au débat public israélien, crée un terrain propice à la percée des recherches des « nouveaux historiens ». Difficile d’imaginer une coïncidence : le livre-fondateur de la « nouvelle histoire » – The Birth of the Palestinian Refugee Problem 1947-19492, de Benny Morris – paraît (en anglais) en 1988, en pleine première Intifada. D’ailleurs, la notion de « péché originel », invoquée par Shabtaï Teveth pour dénoncer Morris comme destructeur virtuel de l’État d’Israël, n’a de sens que si l’on mesure combien l’intelligence du passé influe sur le présent – et réciproquement bien sûr…

« Nouveaux historiens » : l’expression induit en erreur. Ces chercheurs, qui n’ont évidemment pas attendu l’Intifada pour mener leurs travaux et en diffuser les résultats, « sont en fait les premiers historiens », corrige Zeev Sternhell, professeur d’histoire à l’Université hébraïque de Jérusalem, lequel se reconnaît en eux. Paradoxalement, David Tal, ancien professeur d’histoire à l’Université de Tel-Aviv3, qui compte plutôt, lui, parmi leurs opposants, va dans le même sens : « Dans la plupart des pays, les historiens traditionalistes précèdent les historiens révisionnistes. Ce n’est pas le cas ici. Sur 1948, il n’y avait rien : les “nouveaux historiens” ont constitué une histoire et… essuyé les plâtres. » Mais, pour jeter les bases d’une histoire d’Israël, ils ont toutefois dû se confronter à sa version officielle qui, hagiographique, relevait plus de la propagande que du travail scientifique. Dans ce face à face, ils bénéficiaient toutefois dans leur jeu d’un atout majeur : les documents découverts dans les archives rendaient cette construction purement idéologique complètement obsolète. Les faits ainsi mis en lumière « explosaient » littéralement les tabous soigneusement préservés depuis quatre décennies. Bref, il faut approuver Avi Shlaïm lorsqu’il prétend que la « nouvelle histoire » n’aurait pas pu voir le jour « tant que les documents gouvernementaux officiels n’avaient pas été déclassifiés. Israël a suivi la règle des trente ans adoptée par la Grande-Bretagne en ce qui concerne les archives de politique étrangère, même s’il ne l’applique pas de manière aussi systématique ».

À vrai dire, les premiers historiens d’Israël furent… palestiniens. The Birth ne fait pas irruption dans le paysage intellectuel israélien comme un coup de tonnerre dans un ciel serein. « Pendant plus de vingt ans, rappelle Gadi Algazi, professeur d’histoire médiévale à l’Université de Tel-Aviv, des historiens palestiniens ont défendu, comme on prêche dans le désert, une vision proche de celle que Morris développera, mais plus radicale. Dès 1961, par exemple, Walid Khalidi –qui enseignera successivement à l’Université américaine de Beyrouth, à Harvard et à Oxford – analysait lucidement la politique d’expulsion des forces israéliennes, dans son étude “Plan Dalet : the Zionist Masterplan for the Conquest of Palestine” ». Du côté israélien aussi, la « nouvelle histoire » eut ses précurseurs, et plus que tout autre Simha Flapan, un dirigeant de la gauche sioniste : son livre posthume, The Birth of Israel. Myths and Realities4 paraît un an avant celui de Benny Morris. Et, déjà, il y dénonce la non application du plan de partage des Nations unies, rejeté par les Arabes, mais aussi saboté par les dirigeants juifs : le journaliste accuse Israël d’avoir fixé unilatéralement ses frontières, expulsé du territoire occupé par ses forces armées plusieurs centaines de milliers de Palestiniens et empêché, lors de la conférence de Lausanne, la conclusion d’une paix juste. Dans un ouvrage remarqué : Les Mots et la terre. Les intellectuels en Israël5, Shlomo Sand considère qu’il faut absolument évoquer aussi Boaz Evron : celui-ci « n’était pas marxisant, mais bel et bien antisioniste. Ce qui ne sera pas le cas de la majorité des “nouveaux historiens”, tous sionistes à l’exception de Pappé ». Et d’observer : « Avec l’analyse de 1948, la critique du sionisme, domaine jusque-là réservé à l’extrême gauche, a commencé à se diffuser hors de l’université. »

Sur cette lancée, Benny Morris publie son ouvrage pionnier, qui pose la pierre fondatrice du courant qu’on appellera bientôt les « nouveaux historiens ». Le tournant qu’il prend avec The Birth ne réside pas dans l’analyse critique de la politique sioniste en 1948, qui, on vient de le voir, préexistait : il est méthodologique. Ce livre se fonde – pour la première fois s’agissant de la fin des années 1940 – sur l’exploitation des archives. Il « prouve » ainsi le déroulement réel des faits, grâce à un accès direct aux « traces » laissées par les acteurs de ce drame  dans les dossiers du gouvernement, de l’armée et autres institutions du Yichouv comme de l’État d’Israël. Mais aussi dans les documents personnels de leurs dirigeants : « Morris est par exemple le premier à se concentrer sur le journal de David Ben Gourion », note Sand. « J’ai fait la connaissance de Benny Morris au service des archives d’État, lorsqu’il préparait son premier livre, et moi le mien, en 1982 », nous confiera Avi Shlaïm, l’autre « grand » nouvel historien.

Désormais professeur à Oxford, ce dernier travaillait surtout à l’époque – en pleine invasion israélienne du Liban – sur l’accord secret passé par Golda Meir avec le roi Abdallah de Jordanie afin à la fois d’empêcher toute participation de la Légion arabe aux hostilités prévisibles contre Israël et toute création d’un État palestinien. En clair, si Amman s’engageait sur le premier point, Tel-Aviv lui offrait le reste de l’État arabe de Palestine pour s’assurer du second. Tel fut l’aboutissement de la rencontre du 17 novembre 1947, douze jours avant le plan de partage onusien, entre la responsable de l’Agence juive et le souverain hachémite. Le premier livre de Shlaïm, Collusion Across the Jordan6, provoquera, lui aussi, des remous, lesquels contribueront à inscrire les travaux des « nouveaux historiens » à l’ordre du jour des débats académiques et publics. « Je reconnais l’honnêteté d’Avi Shlaïm, admet Anita Shapira, mais je doute qu’un tel accord ait existé. Le terme de collusion me paraît inapproprié. Golda Meir avait effectivement prévu de rencontrer le roi de Transjordanie, mais après le conflit. Les documents que j’ai étudiés indiquaient surtout un accord entre la Transjordanie et les Britanniques. Je pense que c’était un jeu de cache-cache entre tous les acteurs. Mais, s’il n’y a pas eu d’État palestinien, c’est que ce peuple n’était pas prêt. C’est tout. »

Voilà un bon exemple de la manière dont les « anciens historiens » contestent les « nouveaux » : de la discussion scientifique factuelle, on glisse très vite vers l’affrontement idéologique, en l’occurrence autour du dogme sioniste, que les premiers défendent bec et ongles alors que les seconds les remettent en cause. Aux yeux des « orthodoxes », quelles que soient les indications des archives, les Palestiniens seraient nécessairement responsables de leur sort. Vive mais respectueuse envers Morris, la critique se mue en agression pure et simple lorsqu’elle vise Ilan Pappé. « C’est dans les années 1990 que le débat sur le post-sionisme est apparu », se souvient Anita Shapira, qui enchaîne : « Je ne mets pas tous les “nouveaux historiens”sur le même plan : si je crois en Morris, car il fait de son mieux pour présenter une histoire honnête, il n’en va pas de même pour Pappé. Fonctionnant à rebours, cherchant les documents qui serviront à justifier du présent, l’historien de l’Université de Haïfa a un agenda politique. »

Là encore, Anita Shapira expose, de manière polémique, une différence indiscutable entre deux « pôles » de la nouvelle histoire. Pappé, c’est vrai, n’hésite pas à utiliser ses recherches historiques à des fins politiques ; Morris, au contraire, affirme refuser d’instrumentaliser l’histoire. « Et moi je me situe au milieu, commente, amusé, Avi Shlaïm, professeur au Saint Antony’s College à Oxford : entre un Pappé pour qui la fonction principale de l’histoire consiste à évaluer et non à chroniquer, et un Morris pour qui l’essentiel est de rapporter simplement les faits. » Citons en contrepoint cette appréciation critique de l’intellectuel américain Edward Saïd, dans Israël-Palestine : l’égalité ou rien7 : « Ce qui est intéressant, c’est la contradiction – frisant la schizophrénie par moments – dans le discours des nouveaux historiens : ils recherchent tous la vérité, mais celle-ci se heurte aux querelles d’historiens et aux divergences d’interprétations. En cela, la nouvelle histoire a cet avantage de ne pas paraître comme un front uni à l’attaque d’un vieux courant de pensée, mais bien un courant de réflexion qui s’alimente et s’enrichit de confrontations et de débats d’idées. »

Divergences politiques, divergences méthodologiques, divergences dans les choix scientifiques. Pour Anita Shapira, « on fait dire ce que l’on veut aux documents ». Elle confesse « choisir ceux qui [lui] parlent. Je laisse, poursuit-elle, mon inconscient me guider, ou non, dans l’histoire qu’ils racontent. » C’est pourquoi elle défend encore cette histoire passionnée, sentimentale, porteuse des idéaux sionistes, sans cacher la dimension arbitraire de cette démarche, dont la science peut être victime : « Nous n’avons pas le choix. Tout le monde fait comme cela. Voilà pourquoi je peux ne pas être d’accord avec Avi Shlaïm : il a choisi des documents, et moi j’en aurais choisi d’autres. » Même un professeur « sioniste orthodoxe », comme Tuvia Friling, de l’Université de Beersheba où il côtoie Benny Morris, admet, malgré tout, que « l’ouverture des archives historiques et la découverte de nombreux documents sur la guerre d’indépendance ont contribué à impulser un véritable débat sur l’histoire ». Lequel lui procure plus de satisfaction que de crainte, même s’il sait pouvoir tomber sur de « mauvaises surprises. Car la preuve est désormais faite que la société israélienne ne doit pas avoir honte de sa guerre d’indépendance, même pas des épisodes où les Arabes ont pu être expulsés. À la lecture des documents, on comprend qu’il y a finalement peu de cadavres cachés dans l’armoire. » D’où cette appréciation : « Si l’on compare Israël à d’autres nations qui ont dû se construire assez récemment, le prix payé pour conquérir son indépendance a été bien moins élevé que celui acquitté, par exemple, par les États-Unis. »

Lorsqu’il nous recevra, Akiva Eldar, un des éditorialistes les plus appréciés d’Haaretz, résumera d’une phrase la place de la « nouvelle histoire » dans la société israélienne : « La reconnaissance de ce qui s’est passé en 1948, comme l’ont montré les “nouveaux historiens”, constitue un préalable à la paix et aux négociations. » Mais qui sont ces intellectuels qui vont réécrire, archives en mains, le surgissement de leur pays et profiter – de l’Intifada aux accords d’Oslo – du vent favorable de la paix tout en l’amplifiant ? Et que pensent-ils les uns des autres ?

• Simha Flapan est de loin l’aîné. Né en Pologne en 1911, il émigre en Palestine en 1930. Il deviendra secrétaire national du parti sioniste de gauche Mapam et directeur de son Département des Affaires arabes. Homme pluriel, auteur, éditeur, fondateur de la revue New Outlook spécialisée dans les problèmes du Proche-Orient, il a aussi crée l’Institut pour la recherche sur la paix. Il sera, on l’a vu, le premier des « nouveaux historiens ». « Le post-sionisme commence avec Flapan, affirme avec force Shlomo Sand. Si l’on a plutôt retenu Benny Morris, c’est que Flapan était un militant et non un historien, sa démarche politique et non universitaire. Mais La Naissance d’Israël, publié en 1987, année de sa mort, annonce tout ce que Morris prouvera. »

• Benny Morris est né en 1948 au kibboutz Ein Horesh, au sud de Haïfa, où ses parents s’étaient installés à leur arrivée en Palestine. Après des études d’histoire à Jérusalem, puis à Cambridge, il devient journaliste au quotidien en anglais The Jerusalem Post tout en se plongeant dans les archives israéliennes. De cette exploration, il rend compte dans une série d’articles de revues, puis, en 1988, dans The Birth. Ce livre le fait connaître, mais aussi… licencier de son journal, repris en main par un magnat canadien proche du Likoud. C’est aussi l’époque où il refuse de servir dans les Territoires occupés et fait trois semaines de prison. Il lui faudra près de dix ans – éditorialement très productifs8 – pour décrocher un poste de professeur : à l’Université David Ben Gourion de Beersheba.. Les héritiers de ce dernier l’y poursuivront de leur vindicte, exigeant, soit qu’il soit remercié, soit que l’université change de nom ! Dix ans plus tard, ils doivent regretter ce harcèlement : Benny Morris est rentré dans le rang, avec notamment sa fameuse interview dans Haaretz le 8 janvier 2004 (voir chapitre IX). « Je ne retire rien de ce que j’ai répondu alors aux questions d’Arié Shavit, nous déclarera-t-il en juin 2007. Je suis très pessimiste à l’égard des Palestiniens. Certes, Israël a des défauts, mais les Palestiniens sont responsables de la situation : parce qu’ils s’empêtrent dans l’islam, qui plus est radicalisé. » Commentaire d’Avi Shlaïm : « Je le connais depuis vingt ans, et je n’aurais jamais imaginé qu’il puisse être raciste. Nous ne nous sommes pas revus les yeux dans les yeux, mais, quand je lui en parle, il dit n’avoir jamais changé d’opinion sur les Arabes. Bref, il y a d’un côté son travail d’historien, et de l’autre ce qu’il pense en tant qu’homme. Cela fait… deux personnes. » Lorsque nous lui demanderons s’il a des amis arabes, Morris répondra, avec ce genre de rire qu’on appelle sarcastique : « Mais pourquoi un Juif devrait-il avoir des amis arabes ? Je suis un Juif sioniste, je ne suis pas des leurs. ». Des propos qui n’étonnent pas Avi Shlaïm, qui évoque un souvenir : « Lors du colloque des historiens israéliens et palestiniens organisé par Le Monde diplomatique à Paris en 1998, Edward Saïd m’avait dit avoir tenté, à plusieurs reprises d’approcher Benny Morris pour sympathiser avec lui. En vain : il avait senti chez lui une profonde antipathie à son égard »...

• Ilan Pappé, résume David Tal, qui n’est pas du tout sur la même ligne, « se revendique ouvertement du Parti communiste et s’est toujours dit antisioniste » – en réalité, sur ce dernier point, l’autodéfinition de l’intéressé a varié sur la durée. Né en 1954, il a fait ses études à l’Université hébraïque de Jérusalem, puis a décroché son doctorat à Oxford. Il est ainsi devenu senior lecturer à l’Université de Haïfa, dont il a failli être exclu sous prétexte de l’« affaire Katz » (voir chapitre X). Il a aussi dirigé l’Institut de recherches pour la paix de Givat Haviva et préside encore l’Institut d’études palestiniennes Emil Touma. Parallèlement, Pappé a effectivement toujours milité à l’extrême gauche – il a même été candidat aux élections législatives de 1996 sur la liste du Hadash, le Front démocratique pour la paix et l’égalité animé par le Parti communiste Rakah. Non content d’appuyer depuis longtemps les positions palestiniennes, il se prononce contre toute solution bi-étatique du conflit : il se bat pour un État binational où Juifs et Arabes vivraient ensemble – y compris les réfugiés palestiniens, dont le droit au retour doit, selon lui, être réalisé dans l’actuel État d’Israël. Avec son sens des nuances, Morris tranche : « Pappé est devenu arabe. » Ce n’est évidemment pas l’avis de Michel Warschawski, fondateur du Centre d’information alternative (AIC), qui se définit comme « militant anticolonialiste » : « Pappé a vraiment été persécuté pour son travail et pour ses idées, et cela l’a marqué. Trop sans doute. C’est sans doute pourquoi il a décidé de miser sur sa popularité à l’étranger plutôt que sur une inscription dans les combats que nous menons ici, parmi les Juifs et avec les Palestiniens, Je ne crois pas que la posture du bouc-émissaire mène très loin. » Au-delà des polémiques, reste l’œuvre : l’historien, qui s’est exilé en Grande-Bretagne, a largement contribué à faire éclater la vérité sur l’expulsion de 1948 une série d’essais9, couronnée par un chef d’œuvre, The Ethnic Cleansing of Palestine (Oneworld, Oxford, 2006).

• Avi Shlaïm se distingue d’abord par ses origines – il est né à Bagdad en 1945 – et par sa double citoyenneté : israélienne, mais aussi britannique. Après avoir grandi en Israël, où il y a fait son service militaire, Shlaïm a étudié l’histoire à l’Université de Cambridge. Il a enseigné les relations internationales à l’Université de Reading, puis a rejoint, il y a vingt ans, le fameux Saint-Anthony’s College d’Oxford. Ayant mis en lumière, on l’a vu, la « collusion » entre dirigeants sionistes et transjordaniens, puis examiné la politique occidentale au Proche-Orient10, il a consacré un livre majeur au Mur d’acier11, ce concept jabotinskyste qui symbolise, pour lui, la politique sioniste vis-à-vis des Palestiniens et du monde arabe. Son point de vue d’exilé, qu’il expose régulièrement dans le quotidien The Guardian, exprime le désenchantement qui a gagné nombre de sionistes « libéraux », bien au-delà des rangs de l’intelligentsia radicale. Mais Shlaïm est souvent « décalé » par rapport aux débats israéliens. Ce qui ne signifie pas qu’il les fuie : il demande souvent l’hospitalité de Haaretz pour y prendre parti sur des questions historiques comme politiques.

• Tom Segev, comme Benny Morris, pratique à la fois le journalisme et l’histoire. Fils de Juifs allemands, né en 1945, ce pilier du quotidien Haaretz a écrit de nombreux livres, mais aucun sur la guerre de 1948 en tant que telle. Il a comme « encadré » cette période : son premier ouvrage, 1949. The First Israelis12, portait sur les débuts de l’État juif ; puis il a remonté le temps pour éclairer l’attitude d’Israël à l’égard du génocide, avec The Seventh Million13 ; il s’intéressera ensuite au mandat britannique14 avant de publier, cette année, son œuvre maîtresse : 1967 : Six jours qui jours qui ont changé le monde15. Par-delà la diversité des époques qu’il aborde, Segev, avec le courage dont il fait preuve pour bousculer les tabous, s’apparente aux « nouveaux historiens ».

• Boaz Evron, spécialiste du génocide, publie Jewish State or Israeli Nation ? en 1995. Pour, Shlomo Sand, « la lecture de ce livre a été un choc ». Préconisant la suppression de tout signe extérieur de judaïsme dans l’État d’Israël, ce journaliste incarne bien le courant post-sioniste d’une partie de l’intelligentsia israélienne. Et Sand de poursuivre : « Pour moi, c’est le plus important, et lui non plus ne vient pas de l’Université. »

• Baruch Kimmerling appartient au groupe des « nouveaux sociologues » plus que des « nouveaux historiens ». Né en 1939 en Roumanie, il a émigré en 1952 en Israël, où il vient de mourir en juin 2007. Docteur en sociologie depuis 1975, il a enseigné depuis à l’Université hébraïque de Jérusalem, mais aussi aux États-Unis (à Cambridge et Seattle). Il est l’auteur de nombreux livres, dont certains ont profondément marqué le débat intellectuel israélien16. Hélas, seul le dernier, Politicide : Sharon’s War Against the Palestinians (Verso, Londres, 2003) – a bénéficié d’une traduction française17. Dans tous ces ouvrages, on voit à l’œuvre le « modèle colonial », à travers lequel Kimmerling – héritier du maître de la sociologie israélienne, Shmuel Eisenstadt, et de ses disciples Moshe Lissak et Dan Horowitz – analyse le conflit israélo-palestinien et, dans ce cadre, la formation de l’État d’Israël, de sa société et de son identité. Gershon Shafir prolongera ces travaux, qui offrent une grille de lecture originale et incontournable : ils renversent en effet l’approche traditionnelle pour considérer la colonisation de la Palestine comme le facteur structurant, sur la très longue durée, de la réalité d’Israël…
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