François Mitterrand et l’Europe de l’Est





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Commentaire - Septembre-octobre 1996


François Mitterrand et l’Europe de l’Est :

Le grand malentendu

BERNARD LECOMTE

François Mitterrand a-t-il manqué, à la fin de sa vie, le dernier train de l’histoire de ce siècle ? Spécialistes et experts n’ont pas fini de polémiquer sur les « erreurs » commises par le président français  face à la succession d’événements qui ont provoqué la chute du communisme à l’Est, en 1989-91 : opposition stérile à la réunification de l’Allemagne, incrédulité face à l’éclatement de l’URSS, aveuglement face à la guerre en ex-Yougoslavie, etc.

C’est pour réfuter ces critiques que l’ancien chef de l’Etat rédigea, avant sa mort, un long texte de « mémoires » que les éditions Odile Jacob ont publié, au printemps dernier, sous le titre De l’Allemagne, de la France. François Mitterrand s’y livre à un pathétique plaidoyer pro domo qui n’a convaincu aucun de ses lecteurs avertis1. Ne serait-ce par la suite d’erreurs et d’omissions plus ou moins volontaires qui en altèrent singulièrement la portée. Qu’on en juge : dès les premières pages du livre, l’ancien chef d’Etat explique doctement qu’il a tout compris de Mikhaïl Gorbatchev dès le premier voyage officiel en France de celui-ci, en octobre 1985, évoquant notamment son intervention à la Sorbonne (qui eut lieu en juillet 1989 !) et la visite privée qu’il fit en France « en 1979 » (c’était en septembre 1977 !) « en compagnie de son proche conseiller Vadim Zagladine » (qui n’était pas de ce voyage-là  !). Les erreurs de date sont gênantes quand on affirme, quelques pages plus haut, avoir prévu la chute de l’URSS avant tout le monde - il s’en serait ouvert dès 1981 à Pierre Beregovoy ! Que d’omissions, que d’approximations2 dans ce texte partiel et partial visant, post mortem, à confondre définitivement ses détracteurs - parmi lesquels les journalistes français qui sont toujours, affirme-t-il à deux reprises, « à la traîne de leurs collègues allemands », et « qui négligent de vérifier leurs sources »  !

On permettra à un journaliste ayant « couvert » ces événements de vérifier ses sources, donc, et de rappeler les faits. Et, sans manquer du respect dû au président défunt, de s’interroger sur le pourquoi de ces erreurs, hésitations et faiblesses chez un homme dont chacun s’accorde à reconnaître l’intelligence, la culture, le sens politique, et dont personne n’a contesté la qualité de l’entourage, à l’Elysée comme au Quai d’Orsay.

En remontant le fil de ces événements, on observera que l’attitude de François Mitterrand est constamment influencée par deux facteurs essentiels : le poids de l’idéologie, nourrie de sa foi dans le « progrès » et de sa haine du nationalisme ; et l’obsession du maintien de l’ordre en Europe, étayée par d’excessives références au passé et aboutissant au refus de tout changement.

LE POIDS DE L’IDEOLOGIE
1. Le camp du « progrès »
Le poids de l’idéologie, c’est d’abord la conviction qu’il existe un camp du progrès auquel appartient, malgré tout, ce qu’on appelle le « bloc socialiste »  : la division du monde en deux, progressistes et réactionnaires, est péremptoire et, surtout, elle date de deux siècles...

Précisément, la chute des régimes communistes est-européens intervient dans la foulée de ce que François Mitterrand considérait comme un moment fort de son second septennat : le bicentenaire de la révolution française, en juillet 1989. Cette référence, pour lui, est majeure. Au lendemain de la chute du Mur de Berlin, il affirme à plusieurs reprises (le 22 novembre 1989, quand il reçoit les préfets à l’Elysée, ou le 23, dans une interview à Paris-Match) que ce qui se passe à l’Est est « un mouvement populaire qui n’a eu d’équivalent dans l’Histoire qu’en 1789 ». Il célèbre, avec lyrisme, la « force révolutionnaire de la liberté » l’emportant sur la « puissance de l’URSS, comparable à celle de la monarchie française de 1788, qui n’a pas résisté six mois », etc. « Mieux vaut Gorbatchev que n’importe quel maréchal », explique encore Mitterrand au premier ministre roumain Petre Roman, le 30 janvier 1991, « sauf à voir éclater des guerres comme chez nous, en 1792, en Vendée ! » 3

Octobre 1989. Alors que s’accélère l’Histoire (le gouvernement polonais a échu à un dirigeant de Solidarnosc, la Hongrie dépose ses armes « socialistes », Erich Honecker est destitué à Berlin-Est), François Mitterrand exerce, au nom de la France, la présidence de la CEE, et multiplie voyages et interventions publiques. Le 24 du mois, à Valladolid, en Espagne, il répond aux journalistes qui ont suivi sa rencontre avec Felipe Gonzales. A-t-il en tête, demande l’un d’eux, un modèle socialiste pour les peuples européens de demain ? Mitterrand répond longuement à la question en rappelant « l’origine commune des communistes et des socialistes », et en s’inquiétant que « le refus du communisme marxiste-léniniste » puisse entraîner les peuples de l’Est « au-delà de leurs propres revendications  » : le président français ne veut pas imaginer que « ces peuples s’égarent au point de rejeter le meilleur de ce qu’ils ont reçu », à savoir, naturellement, le socialisme. S’égarent au point de : l’expression, à la limite du lapsus, est terriblement révélatrice. Mitterrand poursuit  : « Que [ces peuples] n’oublient pas que des milliards d’hommes sur terre continuent d’être dominés, opprimés, exploités, et que cette lutte-là continue à être fondamentale  ! » Cette lutte-là : la lutte d’aujourd’hui pour sortir du communisme est donc, on le comprend, relativement mineure !

Un mois plus tard, le 20 novembre (le mur de Berlin est tombé, le Bulgare Todor Jivkov a été renversé à son tour), lors d’une conférence de presse donnée en compagnie du premier ministre hollandais Lubbers, à La Haye, on informe François Mitterrand que le dictateur roumain Nicolae Ceausescu vient d’affirmer à Bucarest, devant le Congrès de son parti, que « personne ne toucherait aux acquis du socialisme ». Réaction de Mitterrand : « S’il s’agit du socialisme et de ses acquis, j’en suis tout à fait convaincu ! » Et d’ajouter : « Tout dépend de ce qu’on appelle le socialisme ». Bien sûr.

Lors de ses voyages à l’Est (dont il eut l’initiative, il faut le souligner, dès la mi-1988), François Mitterrand a voulu s’adresser, à chaque fois, aux jeunes du pays visité. C’est dans ces dialogues improvisés que cet orateur hors pair donne souvent toute la mesure de son talent. Or, son divorce est flagrant d’avec ces nouvelles générations est-européennes, lesquelles rejettent en bloc le système qui les opprime. Mitterrand, dans ses plaidoyers vibrants, les encourage dans leur lutte pour les droits de l’homme et la démocratie, mais il n’est pas en phase avec son jeune public. A l’Université Klement Okhrid de Sofia, le 19 janvier 1989, il est interrogé sur l’union socialo-communiste qui lui permit de parvenir au pouvoir en 1981 en France :

- L’union est un combat ! (rires et applaudissements) Vous savez, j’étais un peu naïf quand j’ai réalisé l’union de la gauche en 1971  ! (rires et applaudissements) Mais le seul projet politique qui vaille n’est-il pas de réaliser l’union des forces populaires ? (silence glacial...)

Les « forces populaires », les jeunes bulgares ont donné !

Le 16 juin, même hiatus à Cracovie, où le chef de l’Etat français stupéfie les étudiants de l’Université Jagellonne qu’il rencontre entre les deux tours des élections « semi-démocratiques » dont Walesa et Solidarnosc ont obtenu le principe. A un étudiant qui pronostique la mort du socialisme, il a cette réplique : « Vous me demandez si le socialisme est mort  ? Je vous réponds : moi, je suis bien vivant, et je suis socialiste ! » Silence glacial, là aussi. Le propos paraît tellement déplacé, au milieu de ces centaines de jeunes qui n’aspirent qu’à rallier le libéralisme occidental, que l’entourage du président, gêné, tente de mettre cet impair sur le compte de l’émotion qui gagna le président en visitant le camp d’Auschwitz, quelques heures plus tôt.

Le 21 décembre, à l’université Karl-Marx de Leipzig, il donnera ainsi un cours magistral sur l’antifascisme, célébré comme « une forme de défense de la paix et un refus d’une idéologie imposée par la force », devant des jeunes auxquels on a voulu inculquer la haine, précisément au nom de l’anti-fascisme, du régime « revanchard » de l’autre Allemagne !

On ne comprend pas l’attitude de François Mitterrand à l’égard des événements si l’on n’a pas en mémoire le souhait profond - le fantasme, diront certains - qui taraude toute la gauche française de voir enfin apparaître, à l’Est, un communisme à visage humain - celui que ni Khrouchtchev, ni Castro, ni Dubcek, ni personne n’a réussi à mettre en pratique. Comme si le communisme était une regrettable et provisoire déviation de l’idéal socialiste, ce que Mitterrand réaffirme périodiquement (comme le 24 octobre 1989 à Valladolid) ! « Le communisme, expliquait pourtant l’historien Michel Heller, est comme un oeuf : on ne peut en changer la forme qu’en le brisant ! » Or, depuis quatre ans, en URSS, Mikhaïl Gorbatchev tente, devant toute la gauche occidentale qui retient son souffle, de changer la forme de l’oeuf. La gorbymania de la gauche française, qui l’a conduite à soutenir le secrétaire général du PCUS au-delà du raisonnable, s’explique d’abord ainsi.

Ce qui passionne Mitterrand dans ces événements, c’est cette formidable occasion de voir le communisme se réformer de l’intérieur. De voir les tenants du marxisme-léninisme revenir au socialisme démocratique, à cette social-démocratie qui fleurira les discours de tous les communistes « réformateurs », les Karoly Grosz, Bohuslav Chnoupek, Hans Modrow, Petre Roman, Ante Markovic, voire, pourquoi pas, Mikhaïl Gorbatchev lui-même  ! En Pologne, lors de son voyage de juin 1989, il est clair que le général Jaruzelski et son premier ministre Rakowski (invariablement qualifié de « libéral ») intéressent davantage François Mitterrand que Lech Walesa et ses turbulents amis de Solidarnosc...

Il y a des signes qui ne trompent pas. A partir du moment où la Pologne, au lieu de réformer son système, s’en affranchit définitivement, Mitterrand ne s’y intéresse plus : ni le chef de l’Etat, ni son Premier ministre, ni son ministre des Affaires étrangères n’iront saluer, même quelques heures, ce pays qui a montré la voie aux autres, et qui continue à faire preuve d’un courage louable sur le plan économique, avec la « thérapie de choc » du ministre Balcerowicz. Il faudra attendre l’arrivée de la droite au gouvernement de la France, en 1993, pour rattraper cette faute de goût...
2. La haine des nations
La haine des nations est le second volet « idéologique » de la politique mitterrandienne. Elle est fondée, d’une part, sur le mythe de l’internationalisme et la mystique du « peuple » chère aux socialistes de toutes obédiences ; d’autre part, sur le souvenir de la guerre et la peur du nationalisme.

Le fondement national de tous ces événements, sans lequel ils resteraient incompréhensibles tant en Europe centrale (Pologne, Hongrie, Slovaquie, etc) qu’à l’intérieur de l’URSS (Ukraine, Géorgie, Lituanie, etc) semble échapper à Mitterrand. Il confond - ou feint de confondre - le nationalisme, le sentiment national et la question des nationalités. Il n’entend pas les intellectuels est-européens affirmer, comme Bronislaw Geremek, que « l’Europe se fera par les nations, et non contre elles ». Dans un entretien à Commentaire (n° 57, printemps 1992), le Polonais reprochera ainsi aux dirigeants occidentaux d’avoir eu « peur des nations » : « C’est le viol des aspirations des peuples qui crée de véritables dangers pour l’équilibre in-ternational, explique Geremek, et non l’inverse ! »

Exemple crucial : les pays baltes. A aucun moment, pendant cette période, le président français n’a fait mine de prêter quelque attention aux revendications nationales baltes. Derrière le rappel de la non-reconnaissance de l’annexion de 1944 et de la garde méticuleuse de l’or balte confié à la France à cette époque, rien. Les Baltes, combien de divisions ? Quand la Lituanie, puis la Lettonie et l’Estonie proclament leur indépendance, au printemps 1990, il ne les prend pas au sérieux. Le 21 novembre de la même année, les délégués baltes, au terme d’un imbroglio pitoyable, et sur un froncement de sourcil de Mikhaïl Gorbatchev, seront expulsés de la session de la CSCE, à Paris. Le président français a concocté, entre-temps, une lettre commune avec le chancelier Kohl pour appeler le président lituanien Vytautas Lansbergis à la patience ! Lorsque le Kremlin riposte par la violence aux velléités baltes, en janvier 1991, le président français - sans doute trop occupé par la guerre du Golfe - ne réagit pas. Mais Roland Dumas, invité à 7 sur 7 le 13 janvier, lâche le morceau : « Après tout, les Baltes n’ont été indépendants que pendant vingt ans... » Six mois plus tard, ce n’est qu’en apprenant que l’Allemagne s’apprête à reconnaître les trois républiques baltes, au lendemain du putsch raté de Moscou, le 24 août 1991, que la France effectue un virage à 180° et les reconnaît à son tour. En juin 1992, lors d’une tournée officielle dans les trois Etats baltes, François Mitterrand s’emploiera à rattraper cet impair. Un peu tard.

On retrouvera ce dédain dans l’affaire yougoslave. Le réveil des Croates et des Slovènes rappelle trop les bisbilles nationalistes qui ont déclenché, à Sarajevo, en juin 1914, la première Guerre mondiale. Même si François Mitterrand - contrairement à un Michel Rocard - n’a jamais cru à l’autogestion yougoslave, il tient pour acquise l’unité de la Yougoslavie réalisée par le maréchal Tito. Les Croates et les Slovènes (que l’ambassadeur Chatelais présente alors, dans ses télégrammes, comme d’incorrigibles tribus africaines) mettent en péril l’unité yougoslave : il convient donc de dissuader, voire de condamner le réveil national dans cette région. Et quand apparaîtra dans les caves de Sarajevo une entité « bosniaque » multi-ethnique décidée à défendre son existence, la confusion sera totale : a contrario, comme le raconte Bernard-Henri Levy dans son récit de la tragédie yougoslave, le Lys et la cendre, François Mitterrand ne peut pas croire qu’il y ait des Serbes parmi les défenseurs de Sarajevo !

Mais le plus flagrant, c’est le cas russe. Ce qui échappera jusqu’au bout à Mitterrand, c’est la lutte titanesque que se livrent l’URSS et la Russie à partir du printemps 1991. Alors que le pouvoir soviétique s’était toujours appuyé sur des institutions « républicaines » (un PC ukrainien, un PC kazakh, etc), la Russie en avait été privée, ainsi que de son passé et de sa culture propres, fondus dans le passé et la culture soviétiques. En ce mois d’avril 1991, les socialistes français en général, et François Mitterrand en particulier, n’ont pas compris que Boris Eltsine, président du Soviet suprême de la Fédération de Russie, qu’ils accueillent si grossièrement à Strasbourg puis à Paris, est sur le point d’être élu au suffrage universel direct à la tête d’un pays ressuscité, peuplé de 150 millions d’habitants : la Russie. Et que cette légitimité-là l’emportera, tôt ou tard, sur celle d’un empire des « soviets » fondé sur l’idéologie et les chars de l’Armée Rouge. Face à Mikhaïl Gorbatchev, dont le pouvoir tient à sa lointaine désignation par le comité central d’un parti devenu obsolète, Boris Eltsine, à ce moment précis, incarne le « réveil russe »4 qui va faire basculer l’Histoire.

Que la Russie l’emporte sur l’URSS, libérant les aspirations nationales de l’Ukraine, de la Géorgie, de l’Arménie, de la Moldavie, etc, voilà qui n’était ni compréhensible, ni admissible par un François Mitterrand qui craignait par-dessus tout que les nations, justement, ne renversent l’ordre impérial existant.

L’OBSESSION DE L’ORDRE
1. Les pesanteurs de l’Histoire
Mitterrand, on le sait, est féru d’histoire. Il lui arrive de souligner, comme fatalités politiques, la « remontée du passé », la « puissance des faits », etc. Un jour de décembre 1989, il explique même à George Bush que « la France est née d’une invasion allemande il y a quinze siècle » ! François Mitterrand est notamment taraudé par la question des nationalités. Combien de fois explique-t-il, en public ou en privé, qu’il ne veut pas voir l’Europe « revenir à 1913 » !

Le 29 juin 1991, au sommet européen de Luxembourg, le président français entend avec effroi le chancelier Helmut Kohl évoquer favorablement l’éventuelle indépendance de la Croatie et de la Slovénie. D’une plume professorale, il dresse alors une liste de  quatorze nations qui risquent de demander, à leur tour, l’indépendance. Cette liste - qui va de la Lombardie à la Slovénie sans distinguer les nations des minorités nationales - sera religieusement reprise dans les medias, notamment par Roland Dumas, Jacques Delors et Michel Rocard.

Curieux. Cet homme dont les proches soulignent à l’envi l’immense culture historique et géographique (ah ! cette passion pour les vieux atlas !) a en tête une carte de l’Europe totalement dépassée. Déjà, le 10 décembre 1989, dans une interview diffusée par Antenne 2 et Europe 1 et portant sur la réunification allemande, il évoque le sort « des provinces de Poméranie, de Silésie, de Mazurie, de Prusse Orientale » et les risques de « contagion » au « débat entre Roumanie et Hongrie sur la Transylvanie » et à « la Moldavie » - sans s’arrêter au fait que ces exemples sont de natures différentes ! Un mois plus tôt, si l’on en croit Jacques Attali dans Verbatim III, lors du conseil des ministres du 15 novembre, il mettait en garde contre le risque « de réveiller la Roumanie, la Moldavie, la Transylvanie, la Rhénanie, la Prusse Orientale, la Mazurie... » Etranges exemples ! Passe encore pour la Roumanie et la Transylvanie (bien qu’il s’agisse du même problème, celui de la minorité hongroise), ou pour la Moldavie (encore ne pensait-il pas à la minorité russe de Transnistrie qui allait se rebeller trois ans plus tard), passe encore pour la Prusse Orientale (c’est-à-dire l’enclave de Koenigsberg, qui ne pose encore aucun problème puisque l’URSS n’a pas éclaté à l’époque), mais quels vieux démons nationalistes agitent donc la Rhénanie, la Poméranie, la Mazurie ?

Les références historiques de François Mitterrand l’amènent ainsi à de curieuses obsessions. Exemple : « Jamais la Prusse n’acceptera d’être dominée par la Bavière », l’entend déclarer son conseiller Jacques Attali, à plusieurs reprises, en novembre 1989, pour justifier son opposition à la réunification de l’Allemagne5. Plusieurs fois, aussi, il exprime la conviction qu’ « un axe franco-britannico-soviétique se reconstituerait automatiquement si l’Allemagne se réunifiait », et que « ce serait la guerre assurée au XXIème siècle ». Faut-il rappeler, enfin, à quel point le souvenir de l’amitié franco-serbe des années 20 a pesé sur l’attitude de l’Elysée au début du conflit yougoslave ?

2. L’homme du statu quo
« Rien ne doit être fait qui remette en cause des frontières dont dépend l’équilibre européen ». C’est clair. Telle est la ligne Mitterrand, rappelée avec force le 10 décembre 1989 dans l’interview citée tout à l’heure. Cet équilibre est impérial, dictatorial, militariste, sans doute, mais c’est l’équilibre et il faut le préserver. A tout prix. C’est-à-dire en empêchant la dissolution du Pacte de Varsovie (tant pis pour les Polonais et les Hongrois), la dilution de la CSCE (tant pis pour les Baltes), le démembrement de l’URSS (tant pis pour les Russes), l’éclatement de la Yougoslavie (tant pis pour les Croates et les Slovènes) ; mais aussi en freinant l’élargissement de la CEE et, a contrario, en retardant la réunification allemande...

Il faut rappeler, d’abord, avec quelle obstination Mitterrand a prôné le maintien du statu quo sur le plan communautaire. Fin 1989, la France préside la Communauté, elle a concocté un calendrier, et Mitterrand voit avec contrariété les événements perturber sa dernière présidence européenne. On en avait eu le pressentiment le 15 novembre, lorsqu’à l’Assemblée Nationale, on suggéra au gouvernement d’avancer la date du Conseil européen (le Mur était tombé le 9 !). Sur ordre de l’Elysée, Roland Dumas justifia le refus de cette suggestion en redoutant qu’en ce cas, « on risquait de ne voir [le Conseil européen] s’occuper que de l’Europe de l’Est, au détriment des grands sujets » (sic) ! Les « grands sujets », vérification faite, étaient le projet de charte sociale et le dossier de l’audiovisuel...

A Athènes, le 29 novembre 1989, lors de la conférence de presse qui clôture le sommet franco-grec, le président Mitterrand exprime son opposition au sujet de l’adhésion des pays est-européens : « La Communauté des Douze a assez de problèmes internes à régler d’ici 1992, 93 ou 94, pour quelle n’alourdisse pas sa charge par des adhésions prématurées ». Et le président de la CEE de se déclarer, en revanche, favorable à la conclusion « de traités ou de contrats avec la Pologne, la Hongrie ou la RDA comme il en existe déjà avec le Maroc, la Tunisie ou Israël » (sic). Mais, insiste-t-il, « pas sous forme d’adhésion » .

Le plus spectaculaire, dans ce refus de tout changement, c’est évidemment le dossier allemand. « Il n’y a que deux causes de guerre possible en Europe, explique Mitterrand à George Bush le 20 mai 1989 : si la RFA se dote de l’arme nucléaire et si un mouvement populaire pousse à la réunification des deux Allemagnes ». Pendant les derniers mois de 1989, François Mitterrand est animé par deux convictions :

- D’abord, qu’il serait fou d’entériner toute réunification allemande sans avoir préalablement obtenu une reconnaissance formelle des frontières extérieures de l’Allemagne (la ligne Oder-Neisse), et sans avoir réglé la dévolution des droits des quatre puissances tutélaires : ce sera l’enjeu des conversations « 4 + 2 » qui aboutiront en juillet 1990.

- Ensuite, que l’URSS ne tolérera jamais la réunification, donc que Gorbatchev s’y opposera absolument (« sauf à être remplacé par un général dans les deux minutes », lui a confié un jour le maître du Kremlin). D’où les pronostics malheureux qui émaillent les déclarations de Mitterrand à cette époque - « dans dix ans », « pas pour demain », « on a le temps de voir », etc - et qu’il est presque trop facile de mettre aujourd’hui en exergue : combien de spécialistes pensaient la même chose que le chef de l’Etat ?

Jusqu’au bout, et même au-delà du raisonnable, le président français a tenté de freiner, voire de torpiller le processus de réunification - qu’il « ne craint pas », se plait-il à répéter, mais qui doit impérativement passer après l’unification de l’Europe des Douze - laquelle doit être accélérée, insiste-t-il, pour « désamorcer » (sic) la réunification. On se rappelle qu’au soir de la chute du Mur de Berlin, François Mitterrand n’écoute pas son conseiller Jacques Pilhan qui lui suggère, à lui, président de la CEE, en visite à Copenhague, de se rendre aussitôt, symboliquement, à Berlin. De même, à la surprise générale, il refuse d’avancer pour l’occasion le futur sommet européen de Strasbourg, comme on l’a vu : « La réunification n’est pas une question de premier plan », se justifie-t-il au Conseil des ministres du 15 novembre. Ce que Roland Dumas répercutera le même jour à l’Assemblée nationale : « La réunification ne peut pas être une question d’actualité ! » Interrogé par le Wall Street Journal (édition du 22 novembre 1989), Mitterrand explique que l’Ouest doit pouvoir compter sur l’URSS pour bloquer le processus de réunification. Curieux renversement des choses : n’est-ce pas l’URSS qui compte sur la France pour cela, précisément ? De fait, à Kiev, le 6 décembre, le président français se montre plus gorbatchévien que Gorbatchev : c’est lui qui propose au secrétaire général du PCUS d’ « instituer des accords européens tels que le problème allemand ne soit qu’un élément parmi d’autres », après avoir vivement critiqué le chancelier Kohl pour avoir « bouleversé la hiérarchie des urgences ». Selon les « preneurs de notes » soviétiques, Mitterrand aurait même proposé à Gorbatchev de le retrouver, quelques jours plus tard, à Berlin-Est - le secrétaire général du PCUS en aurait été si étonné qu’il n’aurait rien répondu !

Les 21 et 22 décembre, en effet, François Mitterrand effectue un voyage officiel en Allemagne de l’Est (il honore une vieille invitation d’Erich Honecker) contre toutes les évidences, alors que le processus de réunification ne fait plus de doute (le plan en dix points de Kohl a été annoncé le 28 novembre). Il était « curieux de voir ce pays », explique-t-il dans ses mémoires... En réalité, il semble convaincu que les premières élections libres en RDA, fixées au 6 mai 1990, ne sont pas jouées, et qu’on peut encore compter « sur la sagesse du peuple de la RDA » (sic) pour éviter la réunification6. Frisant le ridicule, François Mitterrand propose à la RDA des accords quinquennaux, notamment sur le plan culturel. Alors que, le même jour, Helmut Kohl et Hans Modrow vont célébrer ensemble, devant toutes les télévisions du monde, l’ouverture de la Porte de Brandebourg ! Kohl avait bien proposé à Mitterrand, la veille, de franchir avec lui, symboliquement, une brèche dans le Mur de la honte, mais le Français avait décliné la proposition - qu’il aurait même qualifiée, selon Jacques Attali, de « grotesque ». Dans ses mémoires, Mitterrand ajoute fièrement, pour justifier son refus : « Qu’avais-je à prouver [en matière d’amitié franco-allemande]  ? Je n’avais rien à prouver, et dédaignais de le faire ».

L’idée d’une « confédération » européenne, concoctée avec Gorbatchev à Kiev le 6 décembre, est publiquement lancée par François Mitterrand dans son discours du Nouvel An, le dimanche 31 décembre 1989. Cet « Helsinki II », sur le modèle de la CSCE, ressemble étrangement à la « maison européenne commune » prônée par l’URSS. Mais surtout, il apparaît comme une façon élégante d’englober les Douze et les nouvelles démocraties de l’Est dans un nouveau « machin » pan-européen à la double vocation : diluer l’affaire allemande et faire patienter Polonais, Tchèques et autres Hongrois. Or, si les nouveaux dirigeants de l’Europe centra-le sont favorables à toute intégration qui les rapproche des Etats occidentaux, ils perçoivent bientôt l’ambiguité de la démarche française : avec l’URSS, il n’en est pas question ! Et sans les Etats-Unis, c’est absurde !

Le malentendu éclatera le 12 juin 1991, à Prague, où les présidents tchéoslovaque et français ont convoqué des « assises » pour une confédération européenne. La veille de la rencontre, interviewé sur Radio France Internationale, François Mitterrand indique que l’entrée des pays d’Europe centrale dans la CEE attendra « des décennies et des décennies ». L’expression (qui n’est écrite nulle part et surprend le Quai d’Orsay) provoque une déception très vive dans toute la région, où l’on comprend que cette « confédération » sera un « parking », une « voie de garage » destinée aux nations jugées indignes d’entrer dans la CEE ! C’est « un crime contre l’espoir », commentera Bronislaw Geremek à Varsovie. C’est une catastrophe pour Vaclav Havel, qui compte sur l’intégration européenne pour dissuader Tchèques et Slovaques de divorcer. Havel, dès son discours d’ouverture, souligne l’aspect « incorrect, voire néfaste » d’un projet qui diviserait les pays européens en « première et deuxième catégorie ». Ce jour-là, à Prague, chacun comprend que la « confédération » mitterrandienne est morte avant d’avoir vécu.

De la capitale tchèque, Roland Dumas se rend directement à Kiev pour inaugurer, le 13 juin 1991, le nouveau consulat de France en Ukraine. Après un entretien avec le futur président élu Leonid Kravtchouk, Dumas comprend qu’il y a indépendance sous roche, là aussi, et confie, en privé, son incrédulité : « Voilà que l’Ukraine veut adhérer à la CSCE  ! C’est extravagant ! » En septembre, Pierre Beregovoy rencontrera Kravtchouk, à Kiev, et plaidera, sur ordre, pour le maintien de l’Ukraine dans l’URSS. Quiproquo total. En sortant du parlement ukrainien, ce 7 septembre 1991, Beregovoy reconnaît : « J’étais à côté de la plaque ! » Il n’était pas le seul.
Ainsi l’attitude de François Mitterrand, en ces semaines cruciales, fut-elle influencée par plusieurs facteurs. L’idéologie, sans aucun doute. L’assurance que le monde restait partagé entre progressistes et conservateurs. L’obsession du statu quo, aussi. La conviction que toute cette aventure faisait peser un risque terrible sur l’Europe, celui d’une guerre anarchique, provoquée par le réveil des nationalismes qui reconstituerait les alliances d’antan...

Cela n’explique pas tout. Sans doute doit-on aussi rappeler l’âge du président (né en 1916). On sait aujourd’hui, en sus, qu’il était gravement malade. Mê-me si ses facultés sont restées entières (ce que personne ne met en doute), ce double facteur personnel ne peut être écarté de l’analyse en raison de ses conséquences psychologiques : la tentation de ne voir que péripéties à l’approche de sa propre disparition ; le refus plus ou moins inconscient d’assister à la fin d’un monde (le sien) forgé par le Traité de Versailles, la deuxième Guerre mondiale et l’ordre de Yalta  ; la difficulté à admettre, enfin, qu’une page d’Histoire (celle de sa vie) est en train de se tourner. Inéluctablement.

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1 Citons notamment les compte-rendus de Jacques Amalric dans Libération du 23 avril (« L’orgueil d’un Président qui se voulait infaillible »), de Jean-Marc Gonin dans L’Express du 25 avril (« Allemagne  : Trous de mémoire ») et de Claire Tréan dans Le Monde du 24 avril (« Une malencontreuse réécriture de la réunification allemande »).
2 Certaines fautes, en outre, laissent le lecteur perplexe  : si le Président a rédigé lui-même son texte, comme l’assure l’éditeur, comment expliquer qu’il cite à trois reprises « M. Chabovski » (pour Günter Schabowski, l’homme qui annonça, le 9 novembre 1989, que le Mur de Berlin était ouvert)  ?  Et lorsqu’évoquant son voyage à Leipzig, l’ex-président se remémore ses « deux » précédentes rencontres avec des étudiants de l’Est (à Bratislava et à Sofia), a-t-il oublié son intervention - plutôt ratée, il est vrai - devant les jeunes Polonais de l’université de Cracovie, en juin 1989 ?
3 Qu’au lendemain de leur victoire électorale, quelque quatre-vingt leaders de Solidarnosc soient venus, en avion spécial, au Puy-du-Fou, en Vendée, à l’invitation de Philippe de Villiers, pour célébrer la « contre-révolution », voilà qui agaça beaucoup l’Elysée. C’est Bronislaw Geremek, le plus en cours à l’Elysée, qui fut « délégué » par Solidarnosc pour ne pas aller en Vendée et assister, en revanche, aux cérémonies du Bicentenaire à Paris. Pour Mitterrand, ces gens-là étaient bien peu fréquentables !
4 Pour reprendre le titre d’un des meilleurs livres sur le sujet : Boris Elstine ou le réveil russe, de Jerzy Reinhardt (Stock, 1992). Sous ce pseudonyme se cache un diplomate qui était alors en poste à Moscou.
5 Dans son livre, Mitterrand consacre un long développement à l’histoire de la Prusse, mais pour justifier « son adhésion à l’idée de l’unité allemande » !
6 Comme le confirme le texte, récemment publié, de son entretien avec Hans Modrow (cf Le Monde du 4 mai 1996).
Bibliographie sommaire :
- François MITTERRAND : De l’Allemagne, de la France. Odile Jacob, 1996.

- André FONTAINE : Après eux, le Déluge (De Kaboul à Sarajevo, 1979-1995). Fayard, 1995.

- Jacques ATTALI : Verbatim III (1988-1991). Fayard, 1995.

- Alain GENESTAR : Les Péchés du Prince. Hachette, Pluriel, 1993.
Sur la réunification allemande :

- Ph. ZELIKOW et G. RICE  : Germany Unified and Europe Transformed. Harvard University Press, 1995.
Sur la fin de l’URSS :

- Bernard LECOMTE : Le Bunker (Vingt ans de relations franco-soviétiques). Lattès, 1994.
Sur la fin de la Yougoslavie :

- Daniel VERNET et Jean-Marc GONIN : Le Rêve sacrifié. Odile Jacob, 1994.

- Bernard-Henri LEVY : Le Lys et la cendre. Grasset, 1996.





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