Les fonctions sociales du compagnonnage et leur évolution (xviiie – xxe siècle)





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Prendre les vies en charge : naissance des rites de passage
Ces prises en charge, par les compagnonnages, d’étapes qui façonnent la jeunesse se font plus larges au fur et à mesure que l’institution devient plus solide. Si les premiers compagnonnages s’occupaient, ou donnaient peut-être simplement un nom à une jeunesse artisanale naissante, les ambitions de l’institution tendent à s’affirmer progressivement. Il s’agit de dépasser le statut de cadre identitaire d’un âge transitoire pour tendre vers celui de société façonnant des biographies entières.

Un seul rituel d’initiation, la Réception, avait lieu dans les premiers temps. Il offrait la possibilité de bénéficier d’un réseau de maisons et encourageait à la mobilité. Dans le même temps, il permettait de rendre compte d’une rupture, d’un passage institutionnalisant l’entrée dans la jeunesse, seul horizon. C’est ce « passage par le rite » (l’expression est de Jean Jamin, spécialiste de Michel Leiris) qui rassemblait les individus, nouait un point commun par le biais d’une expérience et d’un secret partagés.

La formation technique, le travail, était alors relativement secondaire : l’exigence du chef-d’œuvre n’existait pas réellement, ou l’on pouvait y déroger. Ainsi, accéder à l’âge adulte, passer la jeunesse, nécessitait la sortie du compagnonnage, afin d’entrer dans le groupe des hommes sédentaires et mariés qui avaient jusqu’alors constitué une sorte de repoussoir identitaire. C’est encore ce type de représentations qui est à l’œuvre chez Ménétra tandis que, parallèlement, une autre tendance se dessine. On l’a déjà noté : Ménétra fait sa jeunesse comme compagnon, en étant acteur de tous les débordements. Son départ sur le Tour nous apparaît, sous sa plume, comme la fuite du domicile et de l’atelier familial placés sous le signe du terrorisme paternel. Si le jeune Jacques-Louis veut se faire, il doit quitter Paris. Mais, et c’est le point où l’on se rend compte de la proximité qu’il existe entre puberté physique, puberté psychologique et puberté sociale, il ne faut pas partir trop tôt. Un accès de colère du père aurait pu faire se précipiter les choses : la famille enjoint d’ailleurs le jeune Ménétra, qui obéit, à partir. Mais celui-ci savait, a posteriori, qu’il n’était pas prêt : « Je regardais souvent en arrière et il me semblait que les passants disaient que j’avais peur d’abandonner le clocher de mon village »35. Il s’exprime là tout à la fois la nécessité du départ et sa difficulté. Le jeune vitrier ne dépassera pas Orléans. De retour à Paris, un oncle l’embauche. La séparation d’avec le père prend une forme plus nette. Et le vrai départ, celui qui n’est pas une fuite mais un désir d’avancer, sera moins le fait d’une peur de l’autorité et de la main paternelles que l’expression d’une séparation vis-à-vis des femmes qui l’entouraient, sa « bonne grand-mère » surtout. Les propos de Ménétra sont ici éclairants : « Enfin, malgré ma bonne grand-mère, je partis pour faire mon tour de France »36. Il s’était échappé quelques mois plutôt avec son aide, c’est contre son avis qu’il part sur le Tour. Mais la grand-mère sait que le destin de son petit-fils ne saurait s’accomplir pleinement à Paris : elle l’accompagne, avec un oncle, sur la route de Versailles. Jacques-Louis est prêt : « je n’avais plus crainte de perdre le clocher de mon village ». D’ailleurs, après six années de voyage, sa première visite parisienne sera pour elle, qui n’admettra d’ailleurs de le reconnaître que lorsqu’il lui présentera les lettre qu’elles lui a envoyées37. Signe d’une transformation profonde et réussie.
On remarque que Ménétra ne mentionne pas de chef-d’œuvre pour son initiation. Pour autant, une évolution se devine dans ses propos. Le travail, et l’excellence de son exercice par les compagnons, tend à occuper le discours et à participer de la construction identitaire. Le vitrier nous rapporte de nombreuses anecdotes concernant la façon dont son savoir-faire laisse ses clients, et parfois même ses confrères, sans voix. Même s’il s’agit de temps à autre d’une véritable supériorité technique, c’est souvent par « ruse » que Ménétra impose son talent ce qui est pour nous encore plus révélateur d’un discours sur la compétence qui pénètre l’arsenal rhétorique de la construction de soi.

Une autre évolution est perceptible, dans le domaine des rites d’initiation cette fois. À la Réception, longtemps unique cérémonie, s’est ajoutée la Finition dont parle Ménétra. Celle-ci est dispensée, d’après le vitrier, selon le bon vouloir des individus et la personnalité du récipiendaire. Peut-être est-on encore, chez les vitriers, dans la période expérimentale du rite. Sa proximité avec le moment de la Réception (les deux se déroulent en début de voyage, à Tours, pour Ménétra) la réduit à son degré zéro de signification différentielle. Reste la titulature elle-même et l’idée qu’elle supporte, celle d’un achèvement, et avec elle le sentiment de produire, de transformer l’homme. La Finition, c’est le signe rituel que les compagnons ont pris conscience de leur rôle dans l’élaboration biographique des individus. Le débat qui s’engage entre Ménétra et les autorités compagnonniques au sujet de ses « compagnons de la croûte » se mesure aussi à l’aune de ce changement. D’un côté, le vitrier avance l’argument qu’il a « remercié » et qu’il est ainsi dégagé de toute obligation, et donc de toute révérence vis-à-vis des compagnons ; de l’autre, ceux-ci lui font le reproche de dévergonder des compagnons actifs et aussi de déshonorer le titre de compagnon. C’est du moins ce que l’on peut comprendre au vu de la réponse de Ménétra : « je m’honorerai toujours d’avoir été compagnon du Devoir et il sera comme vous profondément gravé dans mon cœur »38.

Aussi, entre le milieu du XVIIIe et le milieu du XIXe siècle, les compagnonnages se transforment en profondeur. La suppression des corporations, la disparition des confréries de métier et des compagnonnages plus visibles, car peut-être plus légitimes, d’hommes sédentaires sonnent l’effacement de la classe des « pères » dans l’horizon des jeunesses compagnonniques. Ce n’est rien moins que le ressort premier de la construction identitaire, la figure depuis laquelle on opérait des différenciations qui s’estompe durant la période révolutionnaire.

On ne sera pas surpris qu’au même moment apparaissent des mythologies, des étiologies qui fondent les luttes fratricides entre compagnonnages qui feront leur funeste réputation au siècle suivant. C’est en effet à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle que se radicalisent des oppositions, que face aux compagnons du Devoir s’élève un groupe de plus en plus homogène de compagnons du Devoir de Liberté. Pour entériner ces luttes entre Devoirs différents, des récits étiologiques se mettent alors en place inventant la trinité des fondateurs du compagnonnage : maître Jacques et le père Soubise pour les compagnons du Devoir, Salomon pour le Devoir de Liberté39.

Les Pères fondateurs : le père Soubise, le roi Salomon et maître Jacques.


Ces « inventions » ont assis des rivalités qui, une fois de plus, évoquent davantage les pratiques des jeunesses rurales que celles des corporations d’Ancien Régime. On se bat pour défendre les noms de Jacques ou de Salomon, certes. Mais ces bannières ne sont exposées que tardivement : elles tentent de légitimer un combat dont les raisons « initiatiques » échappent de plus en plus à la Raison. En effet, le défi, la compétition sont des données qui appartiennent en propre aux façons de faire les hommes40. Et les compagnons ont donné à ce point, qui peut être souvent symbolique, un aspect pour le moins concret.

Les compagnons n’ont pas inventé au tournant des XVIIIe et XIXe siècles les combats, les batailles rangées ou les assauts plus sournois. En revanche, ils leur ont fourni à ce moment une légitimité par le biais des mythes d’origine et des inscriptions dans l’Histoire. Car, en dehors des luttes liées aux conditions de naissance légendaire et qui opposent les Devoirs entre eux, les compagnonnages se sont également battus à l’intérieur même de chaque de Devoir. D’incessantes querelles avaient lieu au sujet de listes de préséance affichant l’ancienneté respective de chaque corporation en fonction de la date supposée de son adhésion au compagnonnage. On l’imagine sans peine quantité de listes circulaient, établies à partir d’archives « miraculeusement » retrouvées, de documents rapidement « authentifiés ».
Ainsi, la disparition de ce que l’on a appelé la « classe des pères » a entraîné avec elle l’effacement de la dimension verticale des rivalités compagnonniques, qui a été en quelque sorte réintégrée dans les luttes entre compagnonnages par l’intermédiaire de ces batailles pour l’ancienneté.

La fin des « pères » a d’ailleurs eu des conséquences absolument déterminantes quant à la forme et aux objectifs des compagnonnages. Ce phénomène a posé aux compagnons la question épineuse du devenir. En effet, suivant l’ancienne formule, on était voué à l’issue de son temps de compagnonnage à devenir l’adulte, l’Autre, celui-là même contre lequel on existait. Désormais, le déplacement de cette altérité à l’intérieur du système compagnonnique formé par la coexistence d’Enfants de Jacques, de Soubise ou de Salomon permet de penser de manière plus positive et sur une durée plus longue les rapports entre destin individuel et compagnonnage. Des vies entières peuvent désormais être prises en charge.

À cet effet, le complexe rituel se densifie, permet d’inventer des « fins », avec les Finitions, qui sont de moins en moins des sorties de la société compagnonnique que la terminaison d’un période de marge désormais circonscrite au sein d’une progression plus ample. Le compagnonnage était une institution qui encadrait et rendait sensible une marginalité liée à un âge, la jeunesse. Elle constitue à présent en elle-même ses propres marges, délimitées par des rites qui en signalent la sortie et, de plus en plus, l’entrée. Les procédures d’entrée sur le Tour de France tendent en effet à se ritualiser avec plus de force à partir du XIXe siècle, même s’il faut attendre le renouveau du compagnonnage au XXe siècle pour que le rituel de l’Adoption ne s’impose de manière définitive. Le « passage par le rite » le cède aux rites de passage. Ce point est révélateur d’une prétention à n’être plus seulement la communauté d’un moment, mais une véritable société, référence ultime de toutes les pratiques et événements individuels. C’est en ces temps, compris dans un large tournant des XVIIIe et XIXe siècles, que s’invente l’idée du compagnonnage comme famille de remplacement (la sacralisation de la Mère naît à ce moment dans divers corps de métier), qu’un traitement spécifique de la mort est mis en place (on dénonce les « hurlements » lugubres de certaines corporations lors des cérémonies funéraires), qu’une justice compagnonnique est mise sur pied, qu’une écriture « secrète » se développe, que des « Codes », des « Constitutions », des « Règles » sont (ré)écrites. Chacun de ces points mériterait d’amples développements, à nuancer suivant les spécificités de chaque compagnonnage.

Cette transformation profonde a opéré sur une période assez longue, qui est faite aussi de balbutiements. Nombreux sont encore les individus qui « font leur jeunesse » chez les compagnons et les quittent sans autre forme. On les rencontre parfois dans les récits de vie, décriés par les auteurs, ces hommes qui disparaissent du jour au lendemain, laissant à l’occasion quelques dettes. Il y a aussi, mais on en entend peu parler, ces compagnons qui, ayant franchi toutes les étapes, ont « remercié » et disparu de l’horizon des compagnonnages. Se font-ils « honneur » d’avoir été compagnon comme Ménétra ? Éprouvent-ils de la reconnaissance envers une institution de formation efficace ? Ou, au contraire, sont-ils soulagés d’avoir enfin pu, sans tomber sous le coup d’une justice redoutée, quitter une société quelque peu illégitime ?

En tout cas, la continuité d’une pratique telle que le « remerciement », en usage dans toutes les sociétés compagnonniques au XIXe siècle41, témoigne bien du maintien de l’aspect transitoire de l’appartenance au groupe. Il est possible, si on le souhaite et si on reste « attaché de cœur à son ancien Devoir » comme le dit Martin Saint-Léon, de poursuivre sa participation à l’œuvre compagnonnique. L’historien résume bien, d’ailleurs, les moyens dont dispose le « remerciant » pour s’attacher à l’institution : « il fera peut-être parti d’une société d’anciens, il sera consulté par ses anciens frères dans toutes les circonstances graves qui intéressent l’association : s’il devient patron, il réservera un accueil particulièrement favorable aux compagnons et aux aspirants du Devoir auquel il a appartenu »42. L’ambiguïté quant au statut du « remerciant » atteste avec force du passage d’une forme de société à une autre. Le Devoir des blanchers-chamoiseurs est explicite à ce niveau, car il établit nettement la concurrence, à un moment donné, de deux avenirs possibles. En témoigne la définition suivante : « Remerciant. Le remerciant proprement dit est celui qui remercie le corps actif pour entrer dans le corps des anciens, tout autre qui remercie avec l’intention de ne plus faire partie de la société ou qui s’en retire sans autres formalités, est considéré comme hors de société »43. Cette définition est le témoin d’un relais entre d’anciennes pratiques, que l’on condamne, et de nouvelles normes qui désignent le « remerciant » comme n’étant plus simplement celui qui se retire mais celui qui le fait avec l’intention de poursuivre sa vie compagnonnique.

Il est significatif de constater l’écart qui existe entre de telles conceptions du « remerciant » qui se doit, s’il est bon compagnon, de débuter sa seconde vie compagnonnique, et celles qui transparaissent dans les règlements de la fin du XVIIIe siècle chez les tailleurs de pierre du Devoir. Les Rôles d’Avignon, de 1773 et 1782, évoquent le cas des compagnons qui « remercient » juste après celui des « brûleur » et juste avant celui de compagnons « qui partent sans rien dire »44. La syntaxe du message est nette : le « remerciant » a quitté le groupe, et en ce sens il n’est plus tout à fait le bienvenu. Le Rôle de Bordeaux (1778) affiche une clarté plus lexicale encore : « Lorsqu’un Compagnon qui a remercié voudra entrer une seconde fois, ses Affaires lui seront faites à ses dépens, il prendra son tour à rouler et son rang comme un nouveau reçu »45. Tout est à refaire. Comme le dit Ménétra après avoir remercié : « cela était fini envers moi »46.

S’il y a sans doute une tendance lourde qui fait passer le « remerciant » du statut d’étranger à celui d’Ancien, il faut néanmoins tenir compte du fait que ce paradoxe est comme inscrit dans l’acte même de « remercier » qui produit une sorte d’aberration compagnonnique, à savoir un Autre initié, un Étranger qui sait. La résistance à cette difficulté, son oblitération dans certains règlements comme ceux des tailleurs de pierre d’Avignon au XVIIIe siècle, reflètent l’état d’une forme sociale qui se pense fondamentalement comme transitoire. Le devenir des hommes qui y sont passés ne présente pas d’intérêt. Mais ce point a pu très tôt susciter des mises en garde, comme si dans l’avenir des individus qui « remerciaient » se jouait quelque chose de l’avenir du compagnonnage lui-même. Le règlement des tourneurs de 1731 est tout à fait évocateur sur cet aspect et invite, pour cette corporation tout au moins, à reculer quelque peu la chronologie avancée plus haut. Voici ce que ce texte nous dit « concernant le Remerciement d’un Compagnon » :

« Tout Compagnon qui aura fait et fini son Tour de France, sous le nom de Compagnon pourra remercier pourvu qu’il se retire sans dette chez la Mère et pourra travailler dans les villes de Devoir, sans qu’on puisse lui faire de la peine !

Comme aussi tout Compagnon qui donnera des marques de son établissement pourra remercier sans laisser de dettes chez la Mère, et si après le dit Compagnon ne s’établit pas, il ne pourra rester plus de trois mois dans la ville de Devoir ou environs qui en dépendent, sous peine de passer Renégat, où [ou ?] il rentrera avec les Compagnons, en payant 6 francs d’amende et les frais de l’assemblée. »47

La dialectique de la proximité et de l’éloignement est ici parfaitement présente. La proximité, c’est le souvenir d’avoir été compagnon qui garantit au « remerciant » la possibilité de travailler dans les villes de Devoir sans que ses anciens congénères ne lui fassent d’ennuis. C’est aussi, en quelque sorte, le souci de son devenir pour les cas où, le Tour n’ayant pas été achevé, une occasion s’est néanmoins présentée pour que le compagnon s’installe : il devra alors fournir les preuves de cet établissement pour quitter avec honneur la société et, concrètement, pour éviter par la suite d’être inquiété. L’éloignement consiste ainsi dans cette installation, cet établissement qui met fin au Tour et au partage de la vie communautaire. L’avance qu’a le « livre de règles des jolis compagnons tourneurs » sur le temps compagnonnique des autres corps de métier, et ce en plusieurs domaines, explique peut-être qu’il soit un des rares textes à avoir été conservé par la suite, n’ayant subi que quelques ajouts au XIXe siècle, contrairement à ceux de nombreuses corporations qui procèdent à des réécritures intégrales de leurs règlements dans le premier tiers du XIXe siècle48.
L’emprise progressive que le compagnonnage veut avoir sur la vie entière des individus est de plus en plus visible dans le courant du XIXe siècle et a pu susciter certaines réactions inquiètes de la part d’un nombre sans doute conséquent d’hommes dont un compagnon comme Guillaumou se fait le porte-parole : « Le règlement nous liait jusqu’à trente-deux, ou même trente-six ans, selon le nombre de cachets que les compagnons avaient sur leur affaire : il ne fallait pas sortir de là »49. Seul le mariage permettait de déroger à cette règle, dans la mesure où il offrait, aux yeux des compagnons, la garantie certaine d’un « établissement » convenable. En proposant d’abaisser à vingt-six ans cet âge de sortie, Guillaumou répond à une volonté de nombre de ses « frères » selon lui, tout en rendant à l’institution son caractère originel d’organisation de jeunesse. Le problème est bien, d’ailleurs, qu’elle n’a pas complètement perdu, ainsi qu’on l’a signalé, plusieurs de ses aspects « jeunes » malgré l’allongement désiré du temps compagnonnique actif. Guillaumou nous rappelle les conséquences de la fracture qu’il observe entre les hommes de son temps et des pratiques qui sont d’un autre âge à tous les sens du terme :

« Aussi qu’arrivait-il ? Beaucoup de compagnons, parvenant à l’âge mûr et réfléchi, et voyant les choses du compagnonnage pour ce qu’elles étaient, cherchant aussi alors à se créer une position, ne faisaient plus qu’avec répugnance le service de la société, à Paris surtout ; beaucoup ne paraissaient que très rarement à la chambre, refusaient de partir quand on voulait les y obliger, préféraient subir les punitions réglementaires que de plier à des exigences qui n’étaient plus selon leurs goûts. »50

Le compagnonnage des cordonniers du Devoir renoncera d’ailleurs à ces pratiques devant les arguments de Guillaumou et adoptera ses propositions. Néanmoins, et c’est valable pour toutes les sociétés compagnonniques, la volonté d’une prise en charge plus large des existences se maintient. Ce désir, associé à la prise de conscience du fait qu’il n’est pas envisageable de demander à un homme de trente ans ce que l’on exige d’un jeune de vingt ans, a fait naître d’autres modalités de l’attachement. L’appartenance au corps des Anciens, qui tendent à s’institutionnaliser de plus en plus, le statut d’embaucheur privilégié, le rôle dans la transmission du savoir, plusieurs éléments sont mis en valeur et concourent pour rappeler au compagnon à quels ressorts il doit son existence sociale. En ce domaine, il ne faut pas négliger la propagande compagnonnique chargée de promouvoir les idées nouvelles. De plus en plus, à l’issue de la cérémonie du remerciement, un « certificat » ou un « diplôme » est remis au remerciant dans lequel il est souvent stipulé qu’il s’est « retiré avec honneur ». Celui présenté ci-contre offre la particularité de rappeler, par les cachets qui y ont été apposés, l’Affaire, ce passeport compagnonnique délivré au moment de la Réception, que le compagnon retiré a dû abandonner.

Diplôme (à la plume rehaussé d’aquarelle) de compagnon charpentier du Devoir, Angevin l’Enfant du Génie, « retiré avec honneur » le 22 mai 1852. Musée du compagnonnage, Tours.


En fait, la production de ces objets, qui avaient fonction de « rappels » artistiques, n’étaient pas nécessairement liés à la procédure du remerciement. Au XIXe siècle, surtout à partir des années 1820, il est possible, pour ceux qui le désirent et le méritent, de glaner des « souvenirs » : souvenir de passage dans une ville, souvenir du Tour de France d’une manière plus générale, souvenir allégorique… Tous transmettent le message d’une appartenance qui dure et matérialise le lien qui unit le compagnon à la société qu’il ne quitte qu’en apparence. Les charpentiers et les couvreurs du Devoir sont parmi ceux qui sont le plus explicites, rappelant dans les légendes et textes qui accompagnent ces tableaux que le compagnon à qui on les remet est « bondrille pour la vie ».



Souvenir du Tour de France de Dauphiné la Fidélité, compagnon passant charpentier (dessin à la plume rehaussé d’aquarelle et de gouache). Fait par Leclair, vers 1830.

Musée du compagnonnage, Tours.

Ces œuvres, véritables invitations à la fidélité, ont pu trouver dès le départ d’autres supports et d’autres formes que celles du diplôme ou du tableau, notamment par les gourdes « compagnonniques » au sujet desquelles Roger Lecotté et Georges-Henri Rivière ont produit un article à ce jour sans équivalent51. Les plus connues sont les gourdes en faïence annulaires que l’on peut observer dans divers musées dits « d’arts et traditions populaires ». La plus ancienne qui nous soit parvenue à ce jour date de 1773 et a appartenu à un certain « La Plaisance le Dauphiné ». À partir de la fin des années 1830 (un exemple de 1837 est cité par Roger Lecotté), des devises avaient l’habitude d’accompagner les nom, lieu et date de Réception du compagnon. Parmi bien d’autres de la même veine, on trouve celle-ci : « Le Devoir est à l’homme d’honneur ce que le Soleil est à tout l’univers ». Il s’agit de bien plus que d’une morale de passage : une ligne de conduite pour la vie est indiquée.

Ce développement du souvenir, qui semble atteindre son apogée au milieu du XIXe siècle, n’efface cependant pas entièrement les désirs d’hommes qui n’étaient peut-être pas tous enclins à porter leurs pas dans la direction que le compagnonnage leur indiquait. Le « diplôme d’honneur » ci-contre le rappelle bien dans sa formulation. Celui-ci a été décerné à un boulanger « pour avoir perpétué sa fidélité à la Société ». Signe que cette attitude n’était pas systématique.

Diplôme d’honneur d’un boulanger du Devoir, 1895.

Musée du compagnonnage, Tours.

Une hiérarchie, qui va au-delà de celle qu’imposent les différents statuts que l’on acquiert par les rites d’initiation, se met ainsi en place et obéit à une logique de la durée au sein de l’institution. Sur le plan de l’idéologie, ceci implique de profonds remaniements. La jeunesse n’est plus considérée comme le temps par excellence de la communauté, celui au-delà duquel l’on tombe plus ou moins dans l’altérité. Elle devient une simple période au sein du temps compagnonnique qui désormais la dépasse. De plus en plus, entre la fin du XVIIIe siècle et le premier tiers du XIXe siècle selon les corporations, on multiplie les étapes initiatiques, ainsi que les fonctions d’encadrement. Le schéma trinitaire de l’Adoption, Réception, Finition tend à devenir au XIXe siècle la norme. Il obéit à une logique d’implication plus ou moins forte dans la communauté matérialisée par l’accession à une identité ou un savoir de plus en plus complet. La dation du nom en deux temps (nom de province lors de l’Adoption, nom de qualité lors de la Réception) qui demeure encore aujourd’hui apparaît à ce moment. De même, des fonctions sont créées, qui ont eu un avenir parfois très bref, mais témoignent d’une volonté de sanctionner de façon plus nette une évolution, de jalonner une vie autrement confuse. Ainsi, aux fonctions de rouleur et de premier en ville, s’ajoutent celles de second en ville, de troisième en ville dans plusieurs corporations. C’est le cas des selliers qui possèdent un premier, un second et un troisième « capitaines » d’après les registres de la Cour des Jurats de Bordeaux du 27 août 177152. Les tondeurs de drap ont poussé à l’extrême ce type de hiérarchisation ainsi qu’on peut le voir sur l’Affaire d’un des leurs, exécutée à Montauban le 1 décembre 1787.

« Affaire » d’un tondeur de drap, Montauban, 1787.

Musée du compagnonnage, Tours.

On y lit la signature des premier, second, troisième, quatrième, cinquième, sixième et septième en ville53 !

Ces hiérarchies se verront développées et remaniées au début du XIXe siècle. Le titre de « dignitaire », utilisé dès la fin du XVIIIe siècle semble-t-il, renaît au début du XIXe siècle sous un jour nouveau dans plusieurs corporations. Il semble alors évoquer un degré supérieur d’initiation et/ou de savoir. En tous les cas, il sanctionne une certaine ancienneté et une fidélité au Devoir. De manière significative, en 1833, un compagnon serrurier Carpentras le Cœur Fidèle, alors premier en ville, remet sa charge, qui est temporaire et doit « tourner » entre les compagnons, au « dignitère »54. Cet état, qui a aujourd’hui disparu, correspondait dans le cadre du Devoir de Liberté à une initiation supérieure qui faisait d’un « compagnon fini » un « compagnon initié ». Que plusieurs compagnons, dont Perdiguier, refusèrent cet « ordre nouveau » témoigne encore du décalage existant à ce moment entre les désirs individuels et ceux de l’institution et de ses responsables. En effet, le grade de dignitaire contrevenait à la liberté personnelle de deux façons. D’une part, et c’est l’avis de Perdiguier, son invention a induit un « esprit d’aristocratie » néfaste conduisant ses détenteurs à s’arroger un pouvoir sur les hommes quand ils n’avaient sur eux qu’une autorité morale. D’autre part, ce nouvel échelon reculait encore l’horizon du cycle compagnonnique dont il devenait manifeste que l’accomplissement ne serait le fait que d’une poignée ayant résolu de faire le sacrifice de leur vie pour ce projet. Le grade de dignitaire est abandonné en 188555 : il aura vécu plus de quatre-vingt ans chez les menuisiers du Devoir de Liberté.

Mais l’échec de cette expérience n’enlève rien au fait que tout concourt à développer de plus en plus l’espérance des itinérants vis-à-vis d’une élévation sociale. Seulement, ce mouvement se poursuit de façon moins « agressive ». À l’inaccessibilité manifeste de la fin, que stigmatisait l’état de dignitaire, succède progressivement son inscrutabilité : fins et commencements s’enchaînent sans discontinuer au sein du parcours compagnonnique. La mise en place d’étapes ritualisées, qui ne font plus seulement entrer dans la communauté mais donnent une direction à suivre, ouvrent sur des perspectives d’élévations, constitue une grande rupture dans la philosophie compagnonnique. De par ces balises, qui se multiplient et dessinent le chemin du devenir compagnon, l’histoire des compagnonnages se fait, au niveau des individus, généalogie de la faculté de promettre. La possibilité de maîtriser son destin, dans les limites fixées par l’institution, devient de plus en plus un projet réalisable. Ainsi, au XIXe siècle, plusieurs chansons compagnonniques mettent en scène la « bonne amie » à qui l’on promet le retour. On y lit aisément une morale de la fidélité. On peut y déceler aussi la philosophie d’une existence maîtrisée. La réussite des scansions de la vie par le compagnonnage réside en ce fait, paradoxal, qu’elle dissout la fin dans une succession d’arrivées (être adopté, être reçu, être fini, assister à une réception de Mère, recevoir des compagnons, les finir…) et développe le sentiment sécurisant d’une prise en charge de sa destinée.

L’économie du souvenir
La maîtrise de la vie, on l’a vu, passe notamment par la fin de l’assimilation du temps compagnonnique à la jeunesse grâce au développement d’une hiérarchie morale établie selon des critères de durée, d’attachement long à l’institution et à cet idéal du « compagnon à vie » qui naît au début du XIXe siècle. On lui donnera par la suite les moyens de s’accomplir pour un nombre de plus en plus important d’individus. Cela passe en particulier par la transformation progressive des « remerciements », actes de sortie de la communauté d’abord, en rites d’entrée à un niveau supérieur de celle-ci, dans un corps d’Anciens par exemple. Mais ce « compagnonnage à vie », qui tend à devenir la norme, donne le mieux à se voir au travers de pratiques qui apparaissent à la fin du XIXe siècle et se font de plus en plus courantes à mesure que l’on avance dans le XXe siècle. Ces pratiques consistent en l’élaboration et la remise au compagnon, à des moments donnés de sa vie, de souvenirs qui ravivent son appartenance au groupe. Ainsi, en 1895, Lucien Blanc, le fondateur de l’Union compagnonnique, se voit décerner une « couleur d’honneur » à l’occasion de son cinquantième anniversaire ainsi que le précise la dédicace56. On a vu que le système du souvenir existait bien avant par le biais de lithographies, de gourdes surtout, d’écharpes plus rarement. Mais il s’agit là souvent de points d’ancrage individuels. Le souvenir est unique : il est un objet qui rappelle un état antérieur auquel on peut s’attacher de manière affective ou de façon plus active selon sa volonté. On peut aussi parfaitement le renier et négliger de se le procurer.

Dans le cas qui nous intéresse ici, l’attitude est sensiblement différente : le « souvenir » n’est pas choisi. Bien qu’il s’agisse d’un geste de reconnaissance d’une société envers l’un de ses membres, c’est en même temps l’occasion pour celle-ci de se rappeler à son bon souvenir, de s’imposer dans sa vie. Entre les gourdes-souvenirs qui ne rappellent que le nom d’initié, la date et la ville de la Réception, qui parlent compagnonnage en somme, et cette couleur faite pour les cinquante ans d’un compagnon, qui dit l’écoulement d’une vie, c’est toute l’insinuation d’une société dans la biographie des individus qui se déclare. Le geste est ici exceptionnel, il le sera de moins en moins même si on le réserve toujours aux meilleurs compagnons, c’est-à-dire à ceux que l’on présente comme des modèles. Dans son autobiographie, Pierre Morin nous livre quelques-uns de ces objets que lui a remis la communauté.

Gourde en céramique remise à Pierre Morin pour ses 25 ans de compagnonnage, Lyon, 1956.
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