Les fonctions sociales du compagnonnage et leur évolution (xviiie – xxe siècle)





télécharger 143.89 Kb.
titreLes fonctions sociales du compagnonnage et leur évolution (xviiie – xxe siècle)
page3/4
date de publication20.05.2017
taille143.89 Kb.
typeDocumentos
h.20-bal.com > histoire > Documentos
1   2   3   4

Coll. privée de Pierre Morin




Varlope d’honneur remise au compagnon Pierre Morin pour ses 50 ans de compagnonnage, La Rochelle, 1981.

Coll. privée de Pierre Morin.




Tonneau en bois remis au compagnon Pierre Morin pour ses 60 ans de compagnonnage, La Rochelle, 1991.

Coll. privée de Pierre Morin.

Ici, le souvenir se fait de plus en plus scansion de la vie pour laquelle on cherche à mettre en avant des moments dignes de commémoration. Car entre Lucien Blanc et Pierre Morin, une double évolution se dessine. D’abord, ce n’est plus une seule occasion qui est célébrée mais plusieurs ce qui entraîne une démultiplication correspondante des souvenirs qui font écho entre eux et donnent à entendre de façon plus précise une identité compagnonnique que l’on sent plus proche car toujours prête à être re-présentée. Ensuite, et surtout, la société compagnonnique a consommé entièrement avec Pierre Morin sa volonté, latente depuis un siècle, d’être la société de référence, écran total entre l’individu et le reste de ses autres appartenances collectives. L’on ne rend pas compte des cinquante années de vie, mais des vingt-cinq, des cinquante puis des soixante années de vie compagnonnique. C’est toute la différence entre la célébration d’un individu par la communauté (Lucien Blanc), et la célébration de la communauté elle-même par l’intermédiaire d’un individu (Pierre Morin). Toute la vie est annoncée comme prise en charge, et cela implique un renoncement à d’autres identités collectives invitées à passer au second plan. La question de l’appartenance à la nation est remise en cause aussi bien par la mise en valeur d’un « âge compagnonnique » que par l’imposition d’un nouveau nom. La famille originelle se voit concurrencée par la reprise dans la maison compagnonnique d’une terminologie de la parenté.

Enfin, les groupes plus informels, tels que la communauté locale ou villageoise, peuvent aussi être mis en cause par la formule compagnonnique. Un exemple, tiré de l’autobiographie d’Abel Boyer, est significatif. Le maréchal-ferrant évoque au lecteur la lignée paternelle dont il est issu : son père, son grand-père et ses deux oncles ont été maréchaux. L’un des deux, « l’oncle Raymond », est même parti faire son Tour. On ne sait pour quelles raisons, après quelques semaines, il revient dans son Querçy natal : il ne savait plus parler le patois. Le père d’Abel se moque de lui et il en récolte un coup de cuiller à soupe sur le nez57. Un des paradoxes du compagnonnage est ici mis à nu. Si la variété des origines est considérée comme une source de richesse depuis longtemps et est conservée dans le nom des initiés, il est cependant nécessaire que ces particularismes sacrifient à la raison communautaire quand ils entrent en concurrence avec elle de manière trop évidente, comme dans les usages de la langue. Une généalogie de l’esprit républicain dans le cadre des compagnonnages reste à faire, à la façon de ses genèse et évolution dans les sociétés rurales établies par Maurice Agulhon58.
Dans le rythme qu’il impose aux vies, le compagnonnage dévoile quelque chose de son projet quant à l’avenir des individus. Il est certain qu’il n’a plus l’intention de laisser le temps au hasard de son cours ce qui est, après tout, une prétention plus générale des sociétés occidentales modernes59. Les souvenirs produits servent à construire en quelque sorte un « cadre compagnonnique de la mémoire » pour paraphraser Maurice Halbwachs60. L’intérêt est sans cesse, dans les souvenirs que l’on multiplie, de provoquer une « actualité constante du passé »61. Au niveau identitaire, cela conduit à une double continuité incluse dans le phénomène de ces réminiscences agies : une continuité biographique qui fait que l’on est soi-même maintenant comme par le passé, une continuité sociale dans le resserrement des liens autour de l’acte commémoratif et dans le rappel de l’appartenance communautaire.

Ce rappel ne concerne pas seulement des liens sociaux abstraits, de fraternité symbolique dans le cadre d’une communauté d’esprit. Il opère également, dans ces souvenirs remis à Pierre Morin, par le biais d’une mémoire plus sensitive qui fait appel l’évocation de sensations concrètes. Ce retour à la surface de la conscience de percepts enfouis renvoyant à des situations précises, qui ne font pas que parler des liens mais donnent à les voir en action, est sans doute un des ressorts essentiels de la réussite de tels actes sur le plan identitaire62. Les objets remis au menuisier du Devoir ne sont pas anodins en effet. La gourde l’invite à se remémorer la communion fraternelle mise en avant lors des fêtes compagnonniques, mais aussi le Tour de France, la pesanteur des voyages, la convivialité des trajets qui se manifeste dans les « arrosages » organisés pour les arrivées et les départs. La varlope l’engage dans la mémoire liée au travail : mémoire de l’artisan qu’il a été, mémoire des traditions du métier en général. La varlope, ce n’est pas n’importe quel outil : c’est l’emblème du menuisier qui travaille à la main. Elle rappelle aussi bien à Morin la texture du bois sous sa paume que l’histoire de son métier. Enfin, le tonneau convie également au souvenir des libations communautaires. Mais, comme les autres objets, il dit plus. Il invite aussi à penser les amendes, pour petites contraventions au règlement, qu’il a fallu verser dans la « boîte », représentée parfois par un tonneau, comme pour expliciter le fait qu’elle servait à financer les fêtes communautaires, les arrosages, mais aussi les secours à porter aux compagnons nécessiteux.

Quand Morin se retire de ses activités compagnonniques, il se voit, dans le même esprit, offrir une carafe à son nom. Mais, l’importance que les compagnons de son entourage ont accordé à ce moment dépasse le cadre du simple souvenir et révèle leur attachement à investir la vie des individus, en particulier quand ceux-ci sont des exemples à suivre. Aussi remettent-ils également au menuisier un tableau consistant en une « rétrospective allégorique de la vie du compagnon Morin »63.



Toile peinte (détail) remise à Pierre Morin pour sa « retraite » compagnonnique, Paris, 1972.

Coll. privée de Pierre Morin.


L’imbrication du compagnonnique et de l’individuel est ici forte, et témoigne du fait que les deux destins sont intimement mêlés. Côté compagnonnage, les symboles de la société (l’équerre et le compas) côtoient ceux qui marquent l’évolution en son sein : les lapins, représentant ici le statut d’apprenti et d’aspirant, tranchent par leur attitude qui exprime le mouvement (du Tour de France) et leur nombre avec les deux chiens, symboles du compagnon et de la fidélité de celui-ci à la communauté, immobiles avec leur canne. Côté individu, « Le Saintonge » signale l’identité du destinataire tandis que deux violons rappellent la prédilection de Pierre Morin pour cet instrument. Autour, l’entremêlement de la végétation invite à penser celui des deux dimensions, collective et individuelle, ici mises en scène. Leur imbrication étroite caractérise non seulement l’homme de Devoir qu’est Pierre Morin, mais surtout ce Devoir fait homme qui distingue les êtres exceptionnels tels que le menuisier.
Les « remerciements », décrits plus haut, n’ont plus lieu d’être dans le cadre d’un compagnonnage qui investit l’ensemble de la vie. Ceux-ci s’éteignent progressivement au début du XXe siècle, non parce que la distinction entre les hommes mariés et les célibataires a perdu de sa valeur comme le pense Émile Coornaërt64, mais parce qu’ils ne permettent plus de répondre aux exigences d’une société qui promet d’assumer la charge de vies entières.

La volonté du compagnonnage d’embrasser toute l’existence de ses adhérents est bien réelle, mais sa principale réussite réside sans doute dans le fait que, de plus en plus, les compagnons ont le sentiment que le « bon » est celui qui a su se rendre perméable à la société. Ce n’est pas tant la communauté qui s’immisce dans l’existence et en déclare la valeur générale suivant ses critères particuliers que les individus qui recherchent cette adéquation aux normes pour être jugés « bons ». Un jeune compagnon charpentier, sédentarisé depuis quatre ans, qualifiait ainsi sa médiocrité compagnonnique lorsque je l’interrogeais sur certains sujets : « Tu sais, je ne suis pas le plus calé pour te répondre. C’est sûr que je ne vais pas assez aux réunions. Tiens, cette année je n’ai même pas fait la Saint-Jo ! » Il n’est pas seul, loin de là, dans ce cas. Mais il est intéressant de constater à quel point il a intériorisé le fait que la valeur se mesure notamment par une durée d’investissement qui va au-delà du parcours balisé par les rites d’initiation. Lui qui a été aspirant, puis reçu compagnon avant de donner deux ans à la société comme rouleur ne se juge pas comme un « bon » du fait de son détachement. C’est un peu dans le même état d’esprit que se trouvait le tailleur de pierre Jourdain une trentaine d’années plus tôt. Après s’être progressivement délié des compagnons suite à un accident de travail, il a honte de « ses mains blanches qui ne savent plus tenir l’outil »65. Et lorsque son père spirituel, le compagnon Dulaud dit La Gaieté de Villebois, lui écrit pour l’inviter à renouer des liens, après plus de dix ans de « désertion », il lui signifie sa chute dans le monde des profanes : « Je ne suis plus un Coterie, mon brave Compagnon ; je ne suis plus que monsieur »66. Mais l’on n’est plus, dans ses années 1970, à une époque où l’on transige avec le compagnonnage, où on le quitte sans coup férir. Même malgré soi, et c’est toute la morale de l’autobiographie de Jourdain, l’institution compagnonnique est présente à vie. Aussi quand deux compagnons se présentent pour reprendre contact, il n’invoque que de « mauvaises raisons » pour ne pas les suivre : « Je ne suis pas propre »67. Une locution dont il mesure lui-même toute la valeur symbolique comme décrivant l’état d’un homme qui a passé trop de temps loin des affaires compagnonniques. Ensuite, c’est presque contre sa volonté, qu’il feuillette le mensuel de l’Association, Compagnonnage, dans une salle d’attente : « Tiens !…que fait donc là ce journal des Compagnons du Devoir ? » C’est le numéro d’avril 1973 qui lui apprend la mort de La Gaieté de Villebois. Un lien de plus qui se dénoue, mais qui est aussi l’instance d’un ultime rappel : il demande la permission de conserver ce journal68. Chez l’individu Jourdain, l’ambiguïté du détachement et du lien à vie est très forte au travers de ces pages, mais l’attachement que met la société à se rappeler à son bon souvenir témoigne bien de son emprise plus totale sur les vies particulières.



1 COORNAËRT, Émile, 1966, Les compagnonnages en France du Moyen Âge à nos jours, Paris, Les Éditions ouvrières.

2 TRUANT, Cynthia M., 1994, The Rites of Labor. Brotherhoods of Compagnonnnage in Old and New Regime France, Ithaca, Cornell University Press ; SONENSCHER, Michael, 1987, The Hatters of Eighteenth-Century France, Berkeley / Londres, University of California Press, notamment p.132-138.

3 On peut désormais se référer à une brillante synthèse, cf. KAPLAN, Steven L., 2001, La fin des corporations, Paris, Fayard.

4 BERNARD, Jean, 1972, Le Compagnonnage, rencontre de la jeunesse et de la tradition, Paris, PUF.

5 Des éléments sont avancés dans ce sens notamment dans LECUIR, Jean, 1979, « Associations ouvrières de l’époque moderne : clandestinité et culture populaire », Revue du Vivarais, p.273-290 ; TRUANT, The rites of labor…, op.cit., p.13.

6 Une large présentation dans SCHINDLER, Norbert, 1996, « Les gardiens du désordre : rites culturels de la jeunesse à l’aube des Temps modernes », in LEVI, Giovanni, SCHMITT, Jean-Claude (dir.), Histoire des jeunes en Occident. I : De l’Antiquité à l’époque moderne, Paris, Le Seuil, p.277-329.

7 AM Nantes, FF 258 1-9.

8 AD Maine-et-Loire, E 4.398 (cité dans LECOTTÉ, Roger, 1956, « Archives historiques du Compagnonnage », Mémoires de la Fédération folklorique de l’Ile-de-France, t.V, p.23).

9 Rapport du 16 août 1820, conservé aux AN cote F7 9786/2, cité dans BOURGIN, Georges et Hubert, 1912-1941, Les patrons, les ouvriers et l’Etat : le régime de l’industrie en France de 1814 à 1830, Paris, Picard (Champion pour le dernier tome), 3 tomes, t.I, p.300.

10 FABRE, Daniel, 1999 [1985], « Familles. Le privé contre la coutume », in ARIÈS, Philippe, DUBY, Georges (dir.), Histoire de la vie privée. III : De la Renaissance aux Lumières, Paris, Le Seuil / Points, p.527-564 : 541-545.

11 Cf. SCHINDLER, « Les gardiens du désordre… », op. cit., p.283.

12 AYMARD, Maurice, 1999 [1985], « Amitié et convivialité », in ARIÈS, Philippe, DUBY, Georges (dir.), Histoire de la vie privée. III : De la Renaissance aux Lumières, Paris, Le Seuil, p.441-484 : 473-474.

13 On notera d’ailleurs que le terme de « capitaine » sert aussi à désigner le chef de certaines organisations de jeunesse, cf. VAN GENNEP, Arnold, 1998-1999 [1943-1958], Le folklore français, Paris, Robert Laffont, 3 tomes, t.I, p.191-192.

14 FABRE, « Familles… », op. cit., p.527.

15 MOINE, Jean-Marie, 2005, « Les loisirs dans le compagnonnage au XIXe siècle », in BECK, Robert, MADŒUF, Anna (dir.), Divertissements et loisirs dans les sociétés urbaines à l’époque moderne et contemporaine, Tours, Presses universitaires François Rabelais, p.61-82.

16 MÉNÉTRA, Jacques-Louis, 1998 [1982], Journal de ma vie (présentation de Daniel Roche), Paris, Albin Michel, p.132-133.

17 ARNAUD, Jean-Baptiste E., 1859, Mémoires d’un compagnon du Tour de France, Rochefort, A. Giraud, p.185-187.

18 LANGLOIS, Émile, 1983, Compagnon du Devoir. Langlois dit Émile le Normand, Paris, Flammarion, p.113-119.

19 Ibid., p.113.

20 Ibid., p.113.

21 Cf. notamment HÉRAULT, Laurence, 1987, « La cheville et le brandon. Rituels de fiançailles et de mariage dans le haut bocage vendéen », Terrain, n°8, p.42-51 ; HONGROIS, Christian, 1989, « Des caves et des hommes en Vendée », Terrain, n°13, p.29-41.

22 Un résumé de ces données dans JEFFREY, Denis, 1997, « Rituels sauvages, rituels domestiqués », Religiologiques, n°16, p.25-42.

23 Pour l’examen détaillé de ce motif et sa permanence dans les sociétés rurales, cf. FABRE, Daniel, 1987b, « Juvéniles revenants », Études rurales, n°105-106, p.147-164.

24 LANGLOIS, Compagnon…, op. cit., p.116.

25 FLANDRIN, Jean-Louis, 1981 [1972], « Mariage tardif et vie sexuelle », in
1   2   3   4

similaire:

Les fonctions sociales du compagnonnage et leur évolution (xviiie – xxe siècle) iconThème 2 – L’évolution du système de production et ses conséquences...
Quelles sont les transformations économiques et sociales provoquées par les mutations du système de production au xxe siècle ?

Les fonctions sociales du compagnonnage et leur évolution (xviiie – xxe siècle) iconL’évolution des pratiques culturelles du milieu du xixe siècle au début du xxe siècle

Les fonctions sociales du compagnonnage et leur évolution (xviiie – xxe siècle) iconOption lettres modernes
«Littérature, textes et documents», chez Nathan qui propose un volume par siècle (Moyen âge/xvie, xviie s., Xviiie s., Xixe. S et...

Les fonctions sociales du compagnonnage et leur évolution (xviiie – xxe siècle) iconUniversité de Rouen mercredi 11 avril 2012 Bâtiment Freinet – Salle 003 (13h30-17h30)
«Les cemea depuis leur création en 1937 et leur action internationale en Europe et en Afrique jusqu’à la fin du xxe siècle : une...

Les fonctions sociales du compagnonnage et leur évolution (xviiie – xxe siècle) iconOn a longtemps méprisé les écrivains qui, entre la Pléiade et la...
«attardés ou égarés». Leur redécouverte a permis de déterminer chez ces auteurs indépendants certains traits communs. C’est en ce...

Les fonctions sociales du compagnonnage et leur évolution (xviiie – xxe siècle) iconLe commerce de luxe a paris aux xviie et xviiie siecles
...

Les fonctions sociales du compagnonnage et leur évolution (xviiie – xxe siècle) iconJourn é e d’ É tudes – jeudi 3 avril 2014
«Des collectes aléatoires aux politiques spécifiques, les enrichissements des collections publiques et leur rôle dans la valorisation...

Les fonctions sociales du compagnonnage et leur évolution (xviiie – xxe siècle) iconProgramme : Histoire : Le monde au xxe siècle et au début du xxie siècle

Les fonctions sociales du compagnonnage et leur évolution (xviiie – xxe siècle) iconChapitre 3 : L’inégalité des salaires en France au 20ème siècle
«salariés à haut salaire» a une importance toute particulière du point de vue de la représentation sociale des inégalités, et l’étude...

Les fonctions sociales du compagnonnage et leur évolution (xviiie – xxe siècle) icon«Questions pour comprendre le xxe siècle.»
«Croissance économique, mondialisation et mutations des sociétés depuis le milieu du xixe siècle.»






Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
h.20-bal.com