Sur quelques aspects et usages de la notion de civilisation européenne





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Penser l’Europe avec l’histoire

Sur quelques aspects et usages de la notion de civilisation européenne

sous la Restauration et la Monarchie de Juillet
(article publié dans Romantisme, n° 102, 2° trimestre 1999, numéro dirigé par Mme P. Petitier)

Inventés par le XVIIIème siècle finissant, le mot et la notion de “ civilisation ” ont été très actifs dans la pensée française du XIXème siècle. Sans jamais oublier son sens originel, essentiellement moral et politique, le dix-neuvième siècle y verra avant tout une notion historique (penser la civilisation sera toujours alors retracer et interpréter son histoire), et l’appliquera de manière privilégiée à des “ zones ” géographiques larges du collectif humain, - à l’Europe, principalement. Pour la période qui nous intéresse ici, le repère principal est bien sûr François Guizot, notamment son cours de 1828, intitulé Histoire de la civilisation en Europe, professé en Sorbonne et immédiatement publié. Victor Cousin est également souvent cité, pour sa réflexion (hégélienne ou pseudo hégélienne) sur l’histoire de l’esprit humain et son incarnation successive et progressive dans la série des civilisations historiques. Quant à son jeune et brillant élève Théodore Jouffroy, le mérite lui revient d’avoir pour la première fois, par son appel à une mondialisation active de la civilisation européenne, “ donné à l’idée de civilisation toute sa dimension géopolitique ” (Lochore, n° 8, p. 17). En France, la “ civilisation ” doit donc beaucoup aux doctrinaires et aux éclectiques. Mais les principaux aspects de la notion qu’ils contribuent à forger seront repris bien au-delà de ce cercle intellectuel et politique. Parmi les romantiques, Hugo fut sans doute celui qui, - notamment autour de 1840, au moment de son entrée dans la politique institutionnelle et de son ralliement (au moins relatif) au régime de Louis-Philippe, - a le mieux illustré la prégnance de cette notion, étroitement articulée à la “ question européenne ”1.

La civilisation est une notion qui vise à une rationalisation générale du réel, à une appréhension englobante et signifiante du fait humain sous toutes ses formes. Selon Guizot, l’histoire totale ne peut être qu’histoire de la civilisation :

il y a bien plus de faits à raconter, et des faits bien plus divers qu’on n’est peut-être tenté de le croire au premier moment : il y a des faits matériels, visibles, comme les batailles, les guerres, les actes officiels des gouvernements ; il y a des faits moraux, cachés, qui n’en sont pas moins réels ; il y a des faits individuels qui ont un nom propre ; il y a des faits généraux, sans nom, auxquels il est impossible d’assigner une date précise, qu’il est impossible de renfermer dans des limites rigoureuses, et qui n’en sont pas moins des faits comme d’autres, des faits historiques, qu’on ne peut exclure de l’histoire sans la mutiler.[...] La civilisation, Messieurs, est un des ces faits-là : fait général, caché, complexe, très difficile, j’en conviens, à décrire, à raconter, mais qui n’en existe pas moins, qui n’en a pas moins droit à être décrit et raconté [...], qui a son histoire. Je me hâte d’ajouter que cette histoire est la plus grande de toutes, qu’elle comprend toutes les autres. (n°4, p. 57-59)

La promotion de la “ civilisation ” a donc pris une part importante à la profonde mutation du discours historique au début du XIXème siècle, son élargissement à des domaines nouveaux comme les moeurs, les idées, les mentalités, les formes du droit ou de la propriété, et sa tendance symétrique à minorer le pur événementiel de l’histoire politique traditionnelle. Surtout, la civilisation, fait général, “ sans nom, auquel il est impossible d’assigner une date précise ”, a pu être l’une des principales justifications théoriques de cette désindividualisation de l’histoire qui est une des caractéristiques majeures de l’historiographie libérale française de la période romantique. Quand l’histoire devient histoire de la civilisation, elle tend à restreindre l’importance historique des grands hommes.

Mais l’impact de la “ civilisation ” ne se pas limite au discours historique. Pour mieux dire, par la nouvelle disposition de l’histoire qu’elle permet, son usage a des implications politiques et géopolitiques essentielles. Je centrerai mon propos sur celles-ci.
1. Civilisation et nation

La notion de civilisation porte à “ l’européisme ”. Au XIXème siècle, prendre pour objet d’étude et de pensée la civilisation sert souvent, et peut-être surtout à faire déborder l’étude des collectivités humaines des limites nationales pour l’étendre au continent. Certes on parle souvent de civilisation française, allemande, etc., mais il apparaît admis que le lieu, le territoire adéquat de la civilisation, c’est l’Europe, au moins. Les doctrinaires ont souvent insisté sur ce point. Guizot consacre son cours de 1829 à l’histoire de la civilisation en France, mais il a pris soin l’année précédente de donner toute son extension européenne à la notion, proclamant dès la première leçon :

il est évident qu’il y a une civilisation européenne ; qu’une certaine unité éclate dans la civilisation des divers états de l’Europe ; que, malgré une grande diversité de temps, de lieux, de circonstances, partout cette civilisation découle de faits à peu près semblables, se rattache aux mêmes principes et tend à amener à peu près partout des résultats analogues. Il y a donc une civilisation européenne. (n°4, p. 56)

Fait global, la civilisation représente avant tout aux yeux de Guizot la communauté de destin du continent entier, visible et déterminante malgré, et sous, les diversités somme toute secondaires. Fait dynamique, encore en devenir, la civilisation est en outre le moteur qui révèle et réalise toujours davantage cette communauté, qui “ tend à amener à peu près partout des résultats analogues ”.

Jouffroy quant à lui, certifie en 1826 la fin des guerres européennes : “ Les guerres civiles de l’Europe sont finies ; la rivalité des peuples qui la composent va s’éteignant ” (n°6, p. 140) 2. Il annonce l’émergence d’une nation européenne, surdéterminant les nations de l’Europe : “ l’Europe commence à n’être plus qu’une nation ” (p. 141). Et il en appelle avec force à une action politique qui prendrait enfin pour base non pas seulement et avant tout les états nationaux, mais la véritable unité historique et politique qu’est la civilisation, dont le lieu est l’Europe, voire le monde :

nous en sommes venus à ce point de dégradation, en politique, de ne comprendre même plus la signification du mot, et de nous imaginer que nous faisons de la politique quand nous nous occupons de nos affaires intérieures. [...] la civilisation, en avançant, a élevé la mission de l’homme d’état [...]. Il ne s’agit plus aujourd’hui en politique de la balance de l’Europe, mais de l’avenir de l’humanité. [...] Le ministre qui, sortant le premier des idées étroites du patriotisme, conduira la politique de son pays, non vers le but usé de son agrandissement et de l’abaissement de ses voisins, mais au profit et dans le sens de l’union de l’Europe et de la civilisation du monde par l’union et les idées de l’Europe, ce ministre-là sera l’homme d’état du dix-neuvième siècle et fera la puissance et la gloire de sa patrie, précisément parce qu’il aura abjuré le dogme du patriotisme (p.139-142).

Hugo n’est donc pas dépourvu de prédécesseurs autorisés quand, en 1841, dans la conclusion du Rhin, il appelle de ses voeux, pour défendre la civilisation, une politique à dimension résolument européenne, ou quand il proclame en 1843, dans la préface des Burgraves :

il y a aujourd’hui une nationalité européenne [...]. Quelles que soient les antipathies momentanées et les jalousies de frontières, toutes les nations policées appartiennent au même centre et sont indissolublement liées entre elles par une profonde et secrète unité. La civilisation nous fait à tous les mêmes entrailles, le même esprit, le même but, le même avenir. (n° 5, Théâtre II, p. 156)

Civilisation et nation entretiennent ainsi des rapports complexes et fluents. Au premier abord, elles paraissent se distinguer nettement, voire s’opposer. La civilisation déborde la nation, et ce débordement révèle sa vérité profonde face à l’apparence en grande partie erronée, ou pour le moins très relative, des différences nationales. Mais d’autre part, la civilisation déplace la nation, et lui redonne ainsi une vérité : par la civilisation, c’est l’Europe entière qui devient nation, communauté déterminante de référence pour tous les européens civilisés.

Au reste, le discours de la civilisation ne se fait pas faute de réemployer à son profit des modèles de pensée plus généralement appliqués à la nation. Ainsi la prise de conscience de l’identité et de l’unité de la civilisation européenne est très souvent conçue de manière analogue à celle qui est censée avoir présidée à la constitution des nations européennes. Pour de très nombreux auteurs cette révélation cruciale, dans la conscience des peuples, d’une identité nationale existante au préalable (au moins à son degré minimal) de façon objective mais longtemps non reconnue, est le fruit d’une réaction quasi naturelle ou en tous les cas fort peu médiatisée face à la présence menaçante d’un autre, à la fois extérieur et ennemi. Ainsi pour Michelet :

La lutte contre l’Angleterre a rendu à la France un immense service. Elle a confirmé, précisé sa nationalité. A force de se serrer contre l’ennemi, les provinces se sont trouvées un peuple. C’est en voyant de près l’Anglais qu’elles ont senti qu’elles étaient France. Il en est des nations comme de l’individu, il connaît et distingue sa personnalité par la résistance de ce qui n’est pas elle, il remarque le moi par le non-moi. (n°9, “ Tableau de la France ”, p. 221)

Même idée chez Eugène Lerminier, doctrinaire, ancien saint-simonien : “ Napoléon, par son épée, contraignit l’Allemagne à se rassembler et à se recueillir contre nous ; il a contribué à lui préparer une conscience et une unité ” (n°7, p.4). Ou encore chez Quinet :

avec son laisser-aller, avec ses vertus vagues et exubérantes, avec son génie qui déborde au hasard, avec son cosmopolitisme errant, avec son territoire et sa pensée épars, il fallait à l’Allemagne la main de Napoléon [...] pour lui apprendre à se circonscrire à la fin dans une nationalité organique et vivante. (n°10, p. 16)

Cette sorte de mouvement constrictif déclenché par la présence menaçante (ou jugée telle) d’un autre extérieur, présidera également à la prise de conscience par l’Europe de l’unité et du destin de sa civilisation. Ainsi Hugo pense, dans la conclusion du Rhin, la constitution de l’Europe sous la forme d’un édifice défensif rendu nécessaire par la menace que font peser sur la civilisation européenne les deux “ colosses ” russes et anglais. Jouffroy avait déjà développé une idée analogue :

La Grèce devint une seule nation sous Alexandre, et la question qui était auparavant entre Lacédémone, Athènes, la Béotie et la Macédoine, fut entre la Grèce et la Perse. Et de même l’Europe commence à n’être plus qu’une nation depuis qu’il y a une Amérique, une Asie, une Afrique. C’est de l’unité de l’Europe contre ces masses, et de la balance de ces masses entre elles que l’homme d’état doit à présent s’occuper. (n°6, p.141)

La civilisation n’est donc qu’en apparence un outil théorique de dépassement de la Nation. Plus profondément elle apparaît bien souvent comme le lieu d’un simple réagencement des catégories et des modes de pensée du nationalisme.

En fait, même si elle le minore, la pensée de la civilisation maintient comme niveau pertinent celui des nations historiques, concrètement (étatiquement) existantes. Affirmer l’unité de la civilisation en Europe ne débouche qu’exceptionnellement sur une volonté explicite de dépassement de la nation. Cela oblige simplement à passer (et certes ce passage n’est pas insignifiant) d’une représentation du continent à une autre, d’une image de la coexistence, pacifique ou conflictuelle, ou même de l’association librement consentie d’entités nationales autonomes et personnalisées, à une représentation privilégiant sinon l’homogénéité absolue, du moins l’interdépendance et la solidarité vitale. Métaphores architecturales, très fréquentes, notamment chez Hugo :

Il faut, pour que l’univers soit en équilibre, qu’il y ait en Europe, comme la double clef de voûte du continent, deux grands états du Rhin [...] : l’un septentrional et oriental, l’Allemagne, s’appuyant à la Baltique, à l’Adriatique et à la mer Noire avec la Suède, le Danemarck (sic), la Grèce et les principautés du Danube pour arcs-boutants ; l’autre, méridional et occidental, la France, s’appuyant à la Méditerranée et à l’Océan, avec l’Italie et l’Espagne pour contreforts. (Le Rhin, conclusion, Voyages, n°5, p. 405)

Ou métaphores organiques, au moins aussi fréquentes. Hugo à nouveau, toujours dans la conclusion du Rhin : “ La France et l’Allemagne sont essentiellement l’Europe. L’Allemagne est le coeur ; la France est la tête ” (p. 403). Ce modèle biologique d’unité et d’interdépendance organiques que Michelet, en particulier dans son “ Tableau de la France ”, applique à la nation française, Hugo, comme la plupart de ceux dont la pensée met au premier plan l’idée de civilisation, tendra à l’appliquer à l’Europe3.

Mais de même que l’identité des provinces françaises ne se dissout pas dans l’ensemble France (et ce d’autant moins que le modèle organique pousse à valoriser la diversification des organes), de même l’identité des nations de l’Europe ne se dissout pas dans l’ensemble de la civilisation européenne. Au contraire, on admet souvent que chaque nation a, conformément à son génie naturel, un rôle particulier à jouer dans l’oeuvre commune, rôle unique et distinct des autres. C’est ainsi que se développe l’idée d’une division internationale du travail civilisateur, par laquelle chaque nation apporte sa propre pierre à l’édifice commun, ou, pour changer de registre métaphorique, division qui fait de chaque nation un organe particulier répondant à une fonction particulière et nécessaire de la civilisation. Cette idée est esquissée par Guizot, quand il prévient que

Si [la civilisation européenne] a de l’unité, sa variété n’en est pas moins prodigieuse ; elle ne s’est développée tout entière dans aucun pays spécial. Les traits de sa physionomie sont épars ; il faut chercher, tantôt en France, tantôt en Angleterre, tantôt en Allemagne, tantôt en Italie ou en Espagne, les éléments de son histoire (n°4, p. 56).

Elle apparaît plus précise et développée chez Jouffroy. La civilisation européenne est menée par la France, l’Allemagne et l’Angleterre, et “ chacune de ces nations a, pour ainsi dire, son emploi dans l’oeuvre de la civilisation, c’est-à-dire une faculté dans laquelle elle excelle, sans être néanmoins dépourvue des autres. ” La France est le pays du “ bon sens ” et de la “ clarté d’intelligence ” qui font d’elle “ la nation philosophique par excellence. ” L’Allemagne “ est la nation savante ”, douée de “ patience d’esprit ” et de “ laborieuse curiosité. ” Quant aux Anglais, ils sont la nation “ pratique ”, qui “ applique ” : “ chez eux, les idées sont aussitôt réalisées que conçues ; elles passent rapidement des livres dans les choses ” (n° 6, p. 129-130).  Et Jouffroy de conclure :

Rien n’est plus naturel que ces différences. Les nations comme les individus ont chacune leur génie : il est tout simple qu’elles soient éminentes chacune dans la chose à laquelle son génie convient ; et comme une faculté ne se produit qu’au détriment des autres, il est tout simple encore que la nation qui exceller en un point demeure plus faible sur les autres. [...] cependant le résultat lui-même revient à toutes et n’appartient exclusivement à aucune. (p. 131 et 133)

On a là une des premières occurrences de cette topique européenne, promise à un bel avenir durant tout le dix-neuvième siècle (et au-delà) : la “ triarchie ”. Les saint-simoniens du
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