Sur quelques aspects et usages de la notion de civilisation européenne





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Ébauche d’une monographie sur le Rhin] :

Les barbares [...] ont tué Rome ; mais ils l’ont tuée, pour ainsi parler, dans le sens chrétien du mot, en la transformant, en dégageant l’esprit de l’enveloppe. Car la Ville éternelle ne pouvait vraiment pas mourir. De cité des Césars, elle est devenue cité des papes. Voilà tout.

Au moment où Rome expira [...] les barbares valaient mieux que les romains.

Le fruit vert vaut mieux que le fruit pourri. (n°5, Voyages, p. 482 et 485)

Le christianisme apparaît donc comme une sorte de moment dialectique, par lequel une civilisation nouvelle et supérieure est née du meurtre d’une civilisation précédente dégénérée, sans pour autant réduire au néant cette civilisation antérieure. A cet égard, la civilisation européenne lui doit sa naissance et, au-delà, son être propre.

Élément constitutif et originel de l’Europe, le christianisme, s’il peut changer, ne peut mourir. La Raison des Lumières pouvait revendiquer le droit de faire un tri, même radical, dans les données de la réalité concrète. Mais il n’en va plus de même quand la Raison s’incarne dans l’Histoire. Portée au continuisme, la pensée de la civilisation ne peut guère admettre qu’une société puisse changer au point que ses principes constitutifs, les germes de son lent et progressif développement, reviennent un jour au néant. La pensée des origines ne peut penser la mort pure et simple de l’origine, ou ne peut la concevoir, au titre d’une hypothèse quasi absurde et certainement terrifiante, que comme une dénaturation de l’organisme entier, dénaturation telle qu’elle équivaudrait à la mort. La mort du christianisme en Europe serait la mort de l’Europe. Aussi la pensée de la civilisation est-elle souvent sujette à une sorte de hantise de la déchristianisation, symptôme d’un malaise grave dans la civilisation.

Hantise exprimée à plusieurs reprises dans l’oeuvre hugolienne de la monarchie de Juillet, ainsi dans le poème liminaire des Voix intérieures (1837), qui constitue sans doute l’un des premiers moments constitué du “ discours de la civilisation ” de Victor Hugo. Le poème s’ouvre par l’affirmation de l’excellence du XIXème siècle, placé sous les auspices d’un noble spiritualisme :

Ce siècle est grand et fort ; un noble instinct le mène.

Partout on voit marcher l’Idée en mission.

(n°5, Poésie I, p.805)

Suit un catalogue raisonné de la civilisation, évoquant l’un après l’autre ses principaux caractères, c’est-à-dire ses principales valeurs. Le libéralisme, s’exprimant par la réduction de la violence politique sous ses deux formes symétriques que sont l’échafaud et l’émeute, et par la réconciliation progressive des classes ; la science et la technique, unies à la puissance rayonnante et sacrée de la poésie ; un humanisme pleinement assumé et confiant dans ses forces, déployées dans le temps d’un progrès continu qui triomphe de la mort par la transmission cumulative et dégage les perspectives d’un avenir radieux :

Oui, tout va, tout s’accroît. Les heures fugitives

Laissent toutes leur trace. Un grand siècle a surgi.

Et, contemplant de loin de lumineuses rives,

L’homme voit son destin comme un fleuve élargi.

(ibid.)

Hugo dresse donc ici le portrait d’une civilisation qui, si elle n’est pas encore parfaite, est bien celle, pour reprendre l’expression de Guizot, du “ progrès dans toutes les directions ” (n° 4, p. 93) , ou, pour utiliser la définition hugolienne, celle de “ l’amélioration générale de tout par tous ” (Le Rhin, n° 5, Voyages, p. 376). Pourtant cette glorieuse civilisation européenne et moderne est rongée d’un mal dont la perception, exprimée dans la strophe ultime, suffit à secrètement épouvanter le poète :

Mais parmi ces progrès dont notre âge se vante,

Dans tout ce grand éclat d’un siècle éblouissant,

Une chose, ô Jésus, en secret m’épouvante,

C’est l’écho de ta voix qui va s’affaiblissant.

(n°5, Poésie I, p. 806)

Si l’affaiblissement de la voix du Christ peut épouvanter, c’est, dans un tel contexte, parce que le christianisme est un principe central et constitutif de la civilisation. Principe indépassable, dont l’oubli, qui menace, ruinerait ses plus éclatants succès. Sans le christianisme, la civilisation européenne repose sur le sable.
3. L’Europe et ses autres

Comme on sait, tendanciellement au moins et dès ses origines, la notion de civilisation est double. A sa fonction descriptive, positive, l’idéalisme historique du XIXème articule sans clairement l’en distinguer une fonction interprétative et normative : l’histoire de la civilisation, c’est l’histoire de la réalisation de l’idéal humain, l’histoire, en quelque sorte, de l’humanisation de l’homme. L’usage de la notion porte bien sûr la marque de cette duplicité : décrire une civilisation, ce sera presque toujours évaluer son degré de Civilisation. L’humanisme universaliste de la période, proclamant que l’Homme est Un, doit penser la Civilisation comme idéalement universelle, - et toute histoire qui se veut histoire de la civilisation a pour horizon une histoire générale de l’humanité. C’est le cas de celle de Guizot, même si prudemment son auteur abandonne à d’autres la réalisation d’un tel projet :

On peut se demander si [la civilisation] est un fait universel, s’il y a une civilisation universelle du genre humain, une destinée de l’humanité, si les peuples se sont transmis de siècle en siècle quelque chose qui ne se soit pas perdu, qui doive s’accroître, passer comme un dépôt et arriver ainsi jusqu’à la fin des siècles. Pour mon compte, je suis convaincu qu’il y a, en effet, une destinée générale de l’humanité, une transmission du dépôt de la civilisation, et, par conséquent, une histoire universelle de la civilisation à écrire. (n° 4, p. 58)

Une telle conviction conduit presque inéluctablement à voir dans les différentes formes de civilisation répandues dans l’espace et le temps le signe d’une réalisation encore incomplète du progrès historique. Mais la famille humaine est appelée à se réunir tôt ou tard, à réaliser ensemble le même idéal humain, à s’éclairer au même soleil de la Civilisation.

L’aspect normatif et universaliste de la notion de civilisation oblige à poser la question de son lieu. Si l’on peut admettre que coexistent en un moment donné plusieurs types de civilisations, elles ne sauraient être égales du point de vue de LA Civilisation, et l’une d’elle est forcément plus proche que les autres de cet idéal à réaliser. A la limite, pour cette civilisation particulière, plus civilisée que les autres, les deux aspects du mot deviendront indissociables, et les autres “ civilisations ” seront renvoyées indistinctement au statut de “ non Civilisation ”, de Barbarie. On ne saurait s’étonner que le XIXème siècle ait pensé que LA Civilisation, c’était celle de l’Europe contemporaine. Assez logiquement, le mot et la notion ont été inventés en Europe au moment même où s’ouvrait pour ce continent une ère historique de domination mondiale à peu près incontestée, et qui allait durer plus d’un siècle. Mais affirmer cette indubitable localisation européenne de la Civilisation obligeait néanmoins à régler au moins deux problèmes. Celui de l’Asie, d’abord, “ berceau ” de la Civilisation. Celui de l’Amérique ensuite, prolongement peut-être problématique de la civilisation européenne. Religion et tradition, dont on a vu qu’elles constituaient deux éléments majeurs d’identification de l’Europe et de sa civilisation, sont également convoquées pour distinguer de ses autres le continent européen, et pour prouver la supériorité de sa civilisation.

C’est avant tout le christianisme qui permet à Jouffroy de trancher la question (qui revient régulièrement, avec quelque lancinance, dans l’histoire de l’Europe moderne) de l’européanité de la Russie, - et, symétriquement, d’exclure l’empire turc de la civilisation européenne :

quoi qu’il y ait loin de la civilisation de la Russie à celle de la France ou de l’Angleterre, il est facile de voir cependant que les Russes sont engagés dans le même système de civilisation que les Français ou les Anglais. Ils sont derrière nous, il est vrai, mais ils nous suivent [...] Ce sont des enfants plus jeunes d’une même famille, des élèves moins forts d’une même école de civilisation. On ne pourrait en dire autant des Turcs, bien qu’ils soient comme les Russes une nation de l’Europe. Il est évident qu’ils appartiennent à une autre civilisation que la nôtre. (n° 6, p. 102-103)

Jouffroy passe en fait, avec une rapidité significative, de l’affirmation du rôle majeur de la religion dans la production des civilisations, à celle de la supériorité de la religion chrétienne, affirmation argumentée par des voies et avec une rigueur toutes cousiniennes :

[Des trois systèmes de civilisation] le plus vrai est par là même le plus fort, et doit finir par absorber les deux autres. [...] Or, les faits prouvent que la civilisation chrétienne est la seule qui soit douée aujourd’hui d’une vertu expansive. En effet, elle est la seule qui fasse des progrès aux dépens des autres, et qui conquière les tribus sauvages à la civilisation. (n° 6, p. 112)

On passe ici d’une statique à une dynamique de la civilisation-religion, dynamique qui est celle du ralliement progressif de l’humanité entière à la lumière supérieure du christianisme et de l’Europe. Jouffroy exalte alors le mouvement de colonisation européenne, élan conquérant dont le christianisme est à la fois le meilleur moyen et la justification évidente au regard de la Civilisation :

Tandis que [la Russie] s’apprête à chasser tôt ou tard le mahométisme de l’Europe, elle le tourne par le Caucase et s’en va tarir dans leurs sources, dans les steppes du nord, les recrues de l’islamisme et du brahminisme [...] Pendant que la Russie cerne l’Asie par le Nord, [...] et ouvre un grand tiers de cette vaste contrée à notre civilisation, l’Angleterre l’attaque par le midi et fait pénétrer notre puissance dans le centre même du brahminisme. (n° 6, p. 117-118)

Le critère religieux apparaît bien déterminant, notamment lorsqu’il s’agit de régler les relations que l’Europe chrétienne doit entretenir avec l’Orient musulman. Ainsi Hugo peut bien, à la différence de Jouffroy, soutenir dans la conclusion du Rhin la thèse de la barbarie de la Russie, il n’en appelle pas moins à l’extension de l’empire russe au détriment de l’empire ottoman. Et son argumentation utilise dans toute sa force idéologique et pratique l’idée double d’une valeur définitionnelle de la religion quant à la civilisation, et de la supériorité de la religion chrétienne dans le domaine de LA Civilisation :

Pour nous [la Russie] est obscure, pour l’Asie elle est lumineuse ; pour nous elle est barbare, pour l’Asie elle est chrétienne. Les peuples ne sont pas tous éclairés au même degré et de la même façon : il fait nuit en Asie, il fait jour en Europe. La Russie est une lampe.

Qu’elle se tourne donc vers l’Asie, qu’elle y répande ce qu’elle a de clarté, et, l’empire ottoman écroulé, grand fait providentiel qui sauvera la civilisation, qu’elle rentre en Europe par Constantinople. La France rétablie dans sa grandeur verra avec sympathie la croix grecque remplacer le croissant sur le vieux dôme byzantin de Sainte-Sophie. Après les turcs, les russes ; c’est un pas. (n° 5, Voyages, p. 430).
Issue de l’Europe, chrétienne, l’Amérique est au contraire régulièrement assimilée à la civilisation européenne. Assez souvent, au reste, sans autre forme de procès. C’est au détour d’une phrase que Jouffroy adjoint, “ pour être juste ”, les États-Unis d’Amérique à la “ triarchie ” européenne (France, Angleterre, Allemagne), ajoutant que ces trois nations “ auraient beaucoup à apprendre des États-Unis en économie et en tolérance ” (n° 6, p. 129). Mais la question n’est pas autrement développée. Guizot, notamment à l’occasion de son étude historique sur Washington, écrite en 1839, donnera plus d’ampleur au sujet. Lui aussi ancre les États-Unis à l’Europe :

Pour Guizot, écrit Pierre Rosanvallon, le véritable point de repère ne réside pas seulement dans la comparaison France-Angleterre mais dans le triangle France-Amérique-Angleterre, l’Angleterre et les États-Unis constituant les deux pôles de la modernité. D’un côté l’ancienneté, la lente maturation du gouvernement représentatif, de l’autre la société naissante fondée sur un autre principe fondée sur un autre principe mais poursuivant un même but. D’un côté l’aristocratie tempérée par la liberté et la mobilité, de l’autre la démocratie corrigée par le principe fédératif, réglée par la reconnaissance par tous de la “ supériorité  morale de ses chefs ”. Deux points de départ différents pour un même objectif, le gouvernement représentatif. La France de 1830 est perçue comme la synthèse et le dépassement de ces deux modèles parce qu’elle est pensée comme pure réalisation de ce gouvernement représentatif, au-delà des simples différences de forme politique, équilibre conceptuellement trouvé (et non plus pragmatiquement élaboré comme en Angleterre et en Amérique) entre le libéralisme et la démocratie. (n° 11, p. 283-284)

Quoique nés de vicissitudes particulières, les États-Unis demeurent ainsi liés à l’Europe au point de constituer un repère majeur et non problématique pour la politique “ civilisée ”. Il semble bien que malgré le livre fondateur de Tocqueville, les doctrinaires n’ait pas estimé que l’exemple américain les contraignait à modifier leur idée de la civilisation, de sa nature comme de son avenir.

Il n’en va pas de même pour Hugo. Celui-ci, très tôt, met l’accent sur une caractéristique majeure du continent américain : la jeunesse de ses nations, le peu de poids pour elles de la tradition et de l’histoire13. Certes, pas un auteur qui n’évoque cette jeunesse américaine. Mais pour Hugo, elle rend particulièrement délicate l’intégration pure et simple de l’Amérique à la civilisation de la vieille Europe. Ainsi, en 1827-1829, il voit dans l’Amérique le futur foyer de la civilisation appelée à régénérer le monde :

Voilà vingt siècles que domine la civilisation européenne, la troisième grande civilisation qui ait ombragé la terre. Peut-être touchons-nous à sa fin. Notre édifice est bien vieux. [...]Le moment ne serait-il pas venu où la civilisation [...] va se remettre en route, et continuer son majestueux voyage autour du monde ? Ne semble-t-elle pas se pencher vers l’Amérique ? [...] Est-il si hasardé de supposer qu’usée et dénaturée dans l’ancien continent, elle aille chercher une terre neuve et vierge pour se rajeunir et la féconder ? Et pour cette terre nouvelle, ne tient-elle pas tout prêt un principe nouveau [...] principe d’émancipation, de progrès et de liberté, qui semble devoir être désormais la loi de l’humanité. C’est en Amérique que jusqu’ici l’on en a fait les plus larges applications Là, l’échelle d’essai est immense. Là, les nouveautés sont à l’aise. Rien ne les gêne. Elles ne trébuchent point à chaque pas contre des tronçons de vieilles institutions en ruines. Aussi, si ce principe est appelé, comme nous le croyons avec joie, à refaire la société des hommes, l’Amérique en sera le centre. De ce foyer s’épandra sur le monde la lumière nouvelle, qui, loin de dessécher les anciens continents, leur redonnera peut-être chaleur, vie et jeunesse. (repris dans Littérature et philosophie mêlées, n° 5, Critique, p. 171-172)

Plus tard, vers 1835-1840, à un moment où Hugo s’éloigne (provisoirement, comme on sait) du républicanisme, cette absence de tradition servira d’argument pour récuser le “ modèle américain ”. Ainsi dans cette pièce des Chants du crépuscule (1835) :

gardez-vous, jeunes gens,

De ce qu’en vos coeurs l’Amérique secoue,

Peuple à peine essayé, nation de hasard,

Sans tige, sans passé, sans histoire et sans art.

(“ A Alphonse Rabbe ”, n° 5,
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