Sur quelques aspects et usages de la notion de civilisation européenne





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Poésie I, p. 740)

Et plus clairement encore, dans son discours de réception à l’Académie française :

La tradition, messieurs, importe à ce pays. La France n’est pas une colonie violemment faite nation ; la France n’est pas une Amérique. La France fait partie intégrante de l’Europe. Elle ne peut pas plus briser avec le passé que rompre avec le sol. (n°5, Politique, p. 102)

Le virage politique est sensible. Mais l’idée demeure d’une “ étrangeté ” américaine au regard de la civilisation. A la différence de bien des penseurs contemporains, Hugo a perçu que l’Amérique, principalement en raison de son rapport particulier à la tradition, au passé, à l’histoire, ne pouvait relever simplement de l’Europe. Qu’au contraire le nouveau continent travaillait inéluctablement à une altération profonde de la civilisation européenne.

*

Telle qu’elle s’est élaborée en France à partir des années 1820, la notion de civilisation européenne résulte donc d’une vaste entreprise d’historicisation de l’espace continental. Elle postule et illustre l’existence d’une communauté d’habitudes et de pratiques, de moeurs et de croyances, d’esprit et d’oeuvres, d’identité et de destin, malgré les frontières régionales et nationales. Essentiellement, c’est une communauté d’histoire, une aventure partagée au fil des siècles. Aventure au long cours : histoire d’une géographie vaste, l’histoire de la civilisation est tout aussi fondamentalement histoire de la longue, voire de la très longue durée. Tout comme elle tend à minorer les différences locales, elle privilégie l’originel et les lentes maturations, face aux accidents des événements de surface. Avec sa part à peu près inévitable de “ fatalisme ”, comme on disait à l’époque, sensible surtout lorsqu’il s’agit de “ partager ” la civilisation européenne de son extérieur. On l’a vu chez Jouffroy par exemple : la Russie c’est encore l’Europe ; la Turquie, non : “ Il serait aussi difficile d’entraîner les Turcs dans notre mouvement que d’empêcher les Russes de le suivre ” (n° 6, p. 103). C’est qu’on ne refait pas l’histoire, surtout pas celle de la longue durée.

L’élévation de l’histoire de la civilisation au rang de “ science humaine totale ” et de “ guide suprême ” de l’action politique comporte ainsi le triple risque d’une surestimation du poids du passé (et d’un passé toujours, nécessairement et au moins en partie, recomposé en fonction d’une interprétation particulière du présent) ; d’une surévaluation, proche de la sacralisation, de l’état des choses actuel dominant (ce que nous vivons, fruit de quinze siècles d’histoire, ne saurait disparaître ni changer radicalement) ; d’une minoration des puissances de l’avenir pouvant aller jusqu’à la cécité, au refus, condescendant ou violent, d’admettre et de penser ce qui, dans le présent même, heurte le dispositif dominant de compréhension-légitimation de l’actuel. La Monarchie de Juillet mourut sans gloire de n’avoir su conjurer aucun de ces risques, - et la faute en revient d’abord à ceux-là mêmes qui firent le plus pour la promotion de la “ civilisation européenne ” : Guizot et les doctrinaires.

Franck Laurent
Université du Maine (France)

Equipe de recherche sur les textes et la civilisation du XIXème siècle

- Groupe Hugo – (Paris VII)
Principales références bibliographiques

1. Braudel (Fernand), Grammaire des civilisations (1962), Paris, Flammarion, “ Champs ”, 1987.

2. Constant (Benjamin), De l’esprit de conquête (1814), dans Oeuvres, Paris, Gallimard, “ La Pléiade ”, 1957.

3. Cousin (Victor), Cours de philosophie - Introduction à l’histoire de la philosophie (1828), Paris, Fayard, “ Corpus des oeuvres de philosophie en langue française ”, 1991.

4. Guizot (François), Histoire de la civilisation en Europe (1828), Paris, Hachette, “ Pluriel ”, 1985.

5. Hugo (Victor), Oeuvres complètes, Paris, Robert Laffont, “ Bouquins ”, 1985.

6. Jouffroy (Théodore), “ De l’état actuel de l’humanité ” (1826), dans Mélanges philosophiques (1833), Genève, Slatkine, “ Ressources ”, 1983.

7. Lerminier (Eugène), Au-delà du Rhin, Paris, Félix Bonnaire, 1835.

8. Lochore (R.-A.), History of the idea of civilization in France (1830-1870), Bonn, 1935.

9. Michelet (Jules), Histoire de France, Paris, Robert Laffont, “ Bouquins ” (Le Moyen Âge), 1981.

10. Quinet (Edgar), Allemagne et Italie (1839), dans Oeuvres complètes, tome VI, Paris, Pagnerre, 1857.

11. Rosanvallon (Pierre), Le Moment Guizot, Paris, Gallimard, “ Bibliothèque des sciences humaines ”, 1985.

Franck Laurent

“ Penser l’Europe avec l’histoire ”

Résumé

La notion de civilisation européenne se développe sous la Restauration et la Monarchie de Juillet, principalement grâce aux travaux des historiens et philosophes libéraux, doctrinaires et éclectiques, - mais elle est également très répandue chez les écrivains romantiques, surtout chez Victor Hugo aux alentours de 1840. Cette notion résulte d’une historicisation du continent européen, valorise la longue durée, et entre en concurrence (rarement conflictuelle) avec l’idée de nation. On étudie dans cet article quelques conséquences de l’usage de cette notion dans la discipline historique, dans la théorie politique, dans les représentations et les projets géopolitiques. Sont évoqués pour finir les risques théoriques et pratiques inhérents à la promotion de l’histoire de la (ou des) civilisation(s) au rang de science globale du fait humain.



1. La pensée hugolienne de la civilisation est beaucoup plus complexe et contradictoire que ce qui en transparaîtra dans cet article. Je me limite ici à une période précise, et surtout à un type de textes très particuliers, déclaratifs et idéologiques, insérés dans une stratégie politico-sociale déterminée et déterminante. Pour un aperçu des complications hugoliennes sur la civilisation, y compris au reste durant cette même période, on pourra se reporter à ma contribution au colloque Victor Hugo et l’Europe de la pensée (Thionville-Vianden, 8-10 octobre 1993) : “ La Civilisation : le discours impossible ”, Nizet, 1995, p. 155-168. 

2. Déjà Benjamin Constant avait affirmé en 1814 dans De l’Esprit de conquête que la civilisation européenne moderne allait contre les guerres nationales, et il dénonçait dans les guerres napoléoniennes un archaïsme artificiel : “ Tandis que chaque peuple, autrefois, formait une famille isolée, ennemie née des autres familles, une masse d'hommes existe maintenant, sous différents noms et sous divers modes d'organisation sociale, mais homogène par sa nature. Elle est assez forte pour n'avoir rien à craindre des hordes encore barbares. Elle est assez civilisée pour que la guerre lui soit à charge. Sa tendance uniforme est à la paix. ” (n° 2, p. 958-959)

3. Sur l'utilisation par Michelet, autour de 1830, des modèles scientifiques et notamment biologiques de son temps, on se reportera à l’ouvrage de Paule Petitier : La Géographie de Michelet - Territoire et modèles naturels dans les premières oeuvres de Michelet,, L’Harmattan “ Histoire des sciences humaines ”, 1997.

4. Voir les articles de 1831, cités par Lochore, n°8, p. 75-76.

5. Voir n° 5, Voyages, p. 430-431. Notons que les opposants à Napoléon ont pu retourner cet argument de propagande en réévaluant Carthage au détriment de Rome, malgré les souvenirs classiques du collège. Ainsi Benjamin Constant, écrivant dans De l'Esprit de conquête : “ Carthage, luttant avec Rome dans l'antiquité, devait succomber : elle avait contre elle la force des choses. Mais si la lutte s'établissait maintenant entre Rome et Carthage, Carthage aurait pour elle les voeux de l'univers. Elle aurait pour alliés les moeurs actuelles et le génie du monde. ” (n°2, p. 960)

6. Arndt écrivait notamment : “ Vous vous nommez le premier peuple du monde, vous prétendez que votre capitale est le centre de la civilisation, le flambeau de l'Europe; dans votre vanité vous chantez chaque matin, ainsi que votre coq, que tout ce qu'il y a en Europe de lumières, de liberté, de justice, est votre ouvrage; que depuis quatre siècles vous êtes les bienfaiteurs de l'Europe; vous le dites, et dans votre orgueil vous le croyez ; l'ignorance le répète chez les autres peuples; mais cela n'est pas vrai. ” (cité par Lochore, n°8, p. 75).

7. Ainsi en 1828 Cousin récuse avec vigueur l’idée chère à Condorcet de perfectibilité indéfinie de l’humanité : “ Veut-on dire que l’humanité est perfectible d’une perfectibilité infinie? On répugne à le croire ; c’est pourtant ce qu’on est forcé de conclure des déclamations qui ont cours sur cette matière. Je n’invente pas, Messieurs ; oui, on a dit que la perfectibilité était indéfinie, c’est-à-dire illimitée [...] Il ne faut pas s’imaginer qu’avec le temps l’homme prendra une autre nature, et que cette nature acquerra de nouveaux éléments, lesquels auront des lois nouvelles. L’homme change beaucoup, mais il ne change point fondamentalement ; l’homme est donné, sa nature est donnée, son intelligence est donnée, sa constitution physique est donnée avec ses bornes nécessaires. Le développement de son intelligence n’est pas infini, il est fini [...] ” (n°3, p. 170-171).

8. “ Le projet de Guizot, écrit Pierre Rosanvallon, est de redonner une unité à l'histoire de France sur la longue durée, d'en montrer la cohérence dans le cadre d'une intelligence globale du mouvement de la civilisation. C'est la raison pour laquelle [...] il ne s'attarde pas sur les événements révolutionnaires encore proches ” (n°11, p. 195).

9. Du Gouvernement représentatif, cité par Pierre Rosanvallon, n°11, p. 195.

10. Voir par exemple le “ Journal des idées et des opinions d'un révolutionnaire de 1830 ” : “ Après juillet 1830 il nous faut la chose république et le mot monarchie ” (Littérature et philosophie mêlées, n° 5, Critique, p. 119).

11. Voir Les Misérables, IV, I, 2, n° 5, Roman II, p. 657. Cette très complète description-réfutation de l'éclectisme en politique est écrite durant l'exil (1861). Plus précisément, il s'agit là d'un de ces passages desquels Hugo inverse le régime de vérité, souvent par une “ simple ” transformation du régime d'énonciation : “ Les propos prêtés aux "habiles", écrit Guy Rosa, sont très semblables, voire identiques au texte de 1847-1848 où l'auteur prenait à son compte ces théories ” (p. 1237).

12. Sur cette question voir Pierre Michel : Un Mythe romantique : les Barbares (1789-1848), Lyon, Presses universitaires de Lyon, 1981.

13 . Cf. Fernand Braudel : “ Thomas Jefferson, un des fondateurs de la constitution de 1787, affirmait : America is new in its forms and its principles, l’Amérique est nouvelle dans ses formes et ses principes. Depuis, elle n’a jamais cessé de se croire neuve, chaque matin, et de penser, comme Jefferson, que la “ terre appartient aux vivants ”. [...] l’Américain moyen, spontanément, ne croit pas à la valeur explicative de l’histoire. ” (n°1, p. 499).



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