Les historiens et les mémoires de la Seconde Guerre mondiale en France





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date de publication07.11.2017
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Sujet : Les historiens et les mémoires de la Seconde Guerre mondiale en France.
La mémoire et l’histoire sont proches et lointaines à la fois. Les deux jettent un pont entre passé et présent ; l’histoire étudie et tente de comprendre les événements du passé pour éclairer le présent. Alors que la mémoire en ravive le souvenir et les préserve ou non de l’oubli. En effet la mémoire, elle, est sélective et peut être refoulée contrairement à l’histoire qui, elle, est écrite, et que nous ne pouvons qu’accepter. Toutes deux sont donc liées, mais de nature différente. La Seconde Guerre mondiale a constitué un temps d'épreuves pour la France : défaite de 1940, occupation allemande, régime de Vichy et collaboration avec l'Allemagne, participation à la politique génocidaire des nazis. C'est aussi une période où des Français ont combattu pour les valeurs de liberté et de démocratie dans des mouvements de résistance. La résistance a été omniprésente dans la mémoire de la 2eme Guerre mondiale jusqu’à la mort du Général de Gaulle. Réapparaissent alors des mémoires minoritaires, celles des victimes, finalement entendues, et celles des bourreaux, enfin jugés. Le cinéma et la recherche historique jouèrent alors un rôle majeur dans la diffusion à un large public de ces mémoires. Les années 1980 ouvrent une ère nouvelle, avec les procès des anciens responsables de Vichy, l’émergence du négationnisme, mais aussi la reconnaissance progressive de la responsabilité de l’État français dans le génocide juif. La mémoire de cette époque troublée est complexe. Le travail des historiens consiste donc à mieux comprendre comment s'organisent ces mémoires, aussi bien individuelles que collectives.

Dans quelle mesure le travail des historiens permet-il de reconstituer et d’évaluer la fiabilité des mémoires de la Seconde Guerre mondiale ?

Dans un premier temps, nous nous pencherons sur la période qui va de l’après-guerre à la fin des années 1960 pendant laquelle une mémoire « résistancialiste » est dominante. Puis dans un second temps, du début des années 1970 jusqu’à 1995, un travail historique mène à une relecture des mémoires de la 2ème guerre mondiale. Et pour finir, nous verrons que cette mémoire est apaisée et plus consensuelle depuis 1995.
Jusqu'à 1960, nous avions, en France, deux mémoires dominantes de la deuxième Guerre mondiale. L'une était une mémoire gaulliste, l'autre une mémoire communiste.
La mémoire gaulliste est une mémoire de réconciliation : en effet, Charles De Gaulle souhaitait qu'on évite de diaboliser le Régime de Vichy. Selon lui, le régime de Vichy est une parenthèse dans l'histoire de la République et, donc, la France libre aurait combattu du côté des Alliés et aurait contribué, avec la Résistance intérieure, à la libération de la France. D'ailleurs, nous pouvons trouver un grand nombre de pétainistes, devenus gaullistes, et un grand nombre de gaullistes n'étant pas hostiles envers Pétain. Tandis que la mémoire gaulliste essayait d'oublier les actes commis par Pétain et son régime, le Parti Communiste profitait de sa mémoire resistancialiste pour promouvoir ses idées ; il s'autoproclame même le « parti des 75 000 fusillés », ce qui est faux puisque nous savons que les historiens ont conclu à un total de 10 000 résistants fusillés, qu'ils soient communistes, gaullistes ou autre. Nous avions donc un conflit entre la mémoire gaulliste, qui considérait qu'il fallait éviter de critiquer les pétainistes pour éviter les risques de conflits, de guerres civiles. Et la mémoire communiste, qui se servait des symboles de la résistance pour alimenter sa propagande. Néanmoins, le transfert des cendres de Jean Moulin au Panthéon en 1964 permet de réconcilier les différentes mémoires de la Résistance comme on peut le voir dans le discours prononcé par André Malraux à cette occasion.

Le mythe résistancialiste domine et érige une mémoire officielle: le mythe d'une France résistante. Qui ainsi écrase les autres mémoires, mais aussi les moments sombres de l’Etat Français pendant la seconde guerre mondiale. A la fin des années 1960, une plus grande objectivité sur la guerre et sur le régime de Vichy devient possible. Pourtant De Gaulle nie la légitimité du gouvernement de Vichy, certifiant que la République était à Londres et que les années 1940 à 1945 n’ont été qu’une parenthèse qu’il est urgent de refermer. De plus, De Gaulle avait annulé, lorsqu’il dirigeait le Gouvernement Provisoire de la République Française (entre 1944 et 1946), tous les décrets et les lois pris par le Régime de Vichy. Pour lui comme pour les partis de la résistance, ni la France, ni la République, ni la société française dans son ensemble ne peuvent être tenus pour responsables de la politique de collaboration de Vichy. En déclarant que seuls les dirigeants du Régime de Vichy sont coupables, la question des responsabilités de l’administration française dans la participation à la « Solution finale » est éludée. D’autre part, Robert Aron, dans son Histoire de Vichy paru en 1954, distingue un « bon Vichy » de Pétain d’un « mauvais Vichy » de Laval. Enfin, la théorie du glaive et du bouclier disculpe en partie Pétain de ses responsabilités dans la collaboration avec l’Allemagne nazie

Par conséquent l'histoire officielle est déformée et va à l’encontre de la vérité historique, falsifiée pour des raisons idéologiques. Pourtant, un livre comme L’univers concentrationnaire de David Rousset, paru en 1946, et un film comme Nuit et Brouillard d’Alain Resnais, sorti en 1955, abordent la déportation et l’existence des camps sans toutefois voir la spécificité de la « Solution finale ».
L’occultation des blessures liées à la seconde Guerre mondiale prend fin au début des années 1970.
En effet, c’est en 1969 que Marcel Ophüls réalise Le Chagrin et la Pitié. C’est le premier pas vers une relecture des mémoires. Tandis que jusqu’alors, la mémoire était dominée par les gaullistes et les communistes, ce film propose une nouvelle perception de l’histoire. Il constitue l’une des premières fois où la « Solution finale » ainsi que la collaboration sont réellement évoquées de manière objective. Marcel Ophüls rétablit une vérité jusqu’alors altérée par les mémoires. En effet, jusqu’à cette période, les Français croyaient pour la plupart en la thèse du glaive et du bouclier, justifiant les actes collaborationnistes par l’idée que Charles De Gaulle et Philippe Pétain auraient travaillé ensemble afin de protéger la France, rendant ainsi l’évènement plus facile à accepter. Le Chagrin et la Pitié tend à dénoncer la responsabilité du Régime de Vichy dans la « Solution finale ». Il dérange, car il ne s’inscrit pas dans le régime mémoriel dominant de l’époque qui héroïse la Résistance. Le réalisateur ne prétend pourtant pas faire oeuvre d’histoire, le cinéma peut avoir pour vocation de montrer une vérité mais ne la prouve en aucun cas. Le film ne constitue alors qu’un objet d’histoire. Il faudra attendre 1972 pour qu’un historien américain étudie la réalité du Régime de Vichy. Dans La France de Vichy, paru en France en 1973, Robert Paxton utilise des archives allemandes afin de véritablement prouver l’implication active de l’Etat Français dans la collaboration. Il démantèle alors la théorie du glaive et du bouclier, déjà préalablement dénoncée comme idéaliste dans Le Chagrin et la Pitié. Cette relecture de l’histoire de la seconde Guerre mondiale, plus réaliste, est cependant difficilement acceptée par les Français, alors confrontés à la responsabilité de leur gouvernement. En effet, ce film n’est diffusé dans les salles de cinéma que deux ans après sa réalisation et seulement 10 ans après à la télévision du fait de son caractère dérangeant. Le film Lacombe Lucien de Louis Malle sorti en 1974 bouscule aussi l’idée selon laquelle tous les résistants étaient des héros.

Dans l’immédiat après-guerre, un flou persistait autour de la déportation et de ses victimes. Ce flou s’explique par l’absence de preuves matérielles, les camps d’extermination ayant été totalement démontés par les nazis eux- mêmes pour la plupart et partiellement pour Auschwitz-Birkenau. Par ailleurs, les témoignages des victimes étaient rares, comme l’explique Simone Veil dans Une vie, œuvre autobiographique dans laquelle elle décrit son quotidien d’adolescente déportée, les survivants ne voulaient en effet pas parler à leur retour des camps, notamment par peur de ne pas être crus. Primo Levi, dans Si c’est un homme, témoigne de son expérience en tant que déporté mais son témoignage n’est tout d’abord que peu diffusé en France lorsqu’il est réédité à la fin des années 1950. Cependant, la mémoire du génocide juif émerge peu à peu grâce au travail des historiens. Néanmoins, la distinction n’était pas encore faite entre les déportés juifs et les déportés tziganes ou les résistants. Naît à partir des années 1970 une mémoire spécifique à la Shoah. Le génocide juif est reconnu et plusieurs oeuvres paraissent à son sujet dont Shoah, de Claude Lanzmann sorti en 1985 et qui repose sur des témoignages et des prises de vues des lieux du génocide. Le retentissement du procès Eichmann en 1961 avait impulsé le développement d’une mémoire propre à la déportation juive grâce à l’action de groupes mémoriels. Ce procès fut celui d’un officier SS responsable de l’organisation logistique de la « Solution finale ». Il fut jugé à Jérusalem où il fut condamné à mort et exécuté. D’autres procès du même type eurent lieu plus tard comme ceux de Klaus Barbie en 1987, un autre officier SS ou celui de Paul Touvier, ancien chez de la Milice lyonnaise. Ces procès ont pour but de rétablir une justice en accord avec les droits de l’Homme, punissant tous ceux qui sont coupables de ce que l’on appelle « crime contre l’humanité ». Ils permettent aussi, parallèlement aux travaux des historiens d’invalider les discours négationnistes qui s’étaient développés à la fin des années 1970.
La période s’étendant de 1970 à 1995 marque donc un tournant dans les mémoires de la seconde Guerre mondiale, soumises à une relecture historique plus juste établissant une réalité du Régime de Vichy et une mémoire spécifique de la Shoah. Par ailleurs, les historiens commencent à travailler sur les mémoires de cette période, comme l’a fait Henry Rousso dans Le syndrome de Vichy publié en 1987.


Depuis 1995, le temps est venu pour une mémoire apaisée, plus consensuelle de la 2ème Guerre mondiale.

Nous pouvons observer une multiplication des commémorations de la Deuxième Guerre mondiale depuis la fin de celle-ci. Nous pouvons relever par exemple le 8 mai 1945 qui était déjà devenu un jour férié le 20 mars 1953 pour commémorer la capitulation allemande et la fin de la guerre en Europe. En France, nous trouvons également des mémoriaux comme le Mémorial de Caen ou le Mémorial de la Shoah à Paris. Depuis le début des années 1970, le nombre de films de fiction consacrés à cette période de l’histoire de France n’a cessé de croître. Depuis 2010, Jean-Pierre Hazéma coréalise une série diffusée sur France 3 intitulée Un village français qui raconte la vie des habitants du village pendant l’occupation allemande. Ces commémorations, ces lieux de mémoire, et ces œuvres artistiques répondent à un « devoir de mémoire » qui s’est imposé dans la société depuis les années 1990. Ce devoir permet de se souvenir des évènements dramatiques de cette période pour ne pas les reproduire dans le futur. Les commémorations sont davantage acceptées maintenant qu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la censure n’existe plus et les négationnistes sont de moins en moins nombreux et ont de moins en moins d’arguments. Les événements sont donc admis et la mémoire est apaisée.

Malgré tout, les dirigeants français utilisent volontiers la mémoire à des fins politiques sans toujours être pertinent d’un point de vue historique. Quelques hommes politiques ont fait des discours où ils utilisaient la Seconde Guerre mondiale pour faire passer un message plus ou moins implicite. François Mitterrand refuse de reconnaître la responsabilité de l’État français, mais en 1993, il crée une journée nationale (le 16 Juillet) à la mémoire des victimes des persécutions racistes et antisémites commises sous l’autorité de l’Etat français. En 1995, Jacques Chirac reconnaît officiellement la responsabilité de l’État français dans la déportation des Juifs de France. Il rend aussi hommage aux «Justes», ces Français qui ont sauvé des Juifs. Les historiens avaient en effet établi la participation de la police française aux ordres du Maréchal Pétain qui a été très active durant la Rafle du Vel d'Hiv, -crime contre l'humanité- ; mais aussi à déportation de Juifs dans des camps de concentration comme par exemple à Drancy. De plus, la police française a insisté pour envoyer les enfants Juifs au Vel d'Hiv pour ne pas en avoir la responsabilité alors que, les nazis ne l'exigeaient aucunement.

En 2007, Nicolas Sarkozy veut redonner toute sa place à la Résistance et il organise une journée nationale à la gloire de Guy Moquet. Ce choix est alors très contesté car Guy Moquet est mort en raison de ses activités politiques et non pour des faits de résistance. Et pour finir, le 4 septembre 2013, François Hollande rencontre le président allemand Joachim Gauck pour commémorer le massacre ayant eu lieu le 10 juin 1944 à Oradour-Sur-Glane. Le président français en a profité pour comparer les massacres et attaques chimiques de la Seconde Guerre mondiale avec les récents massacres en Syrie. Il fait appel à la mémoire de cet événement douloureux en s’appuyant sur les sentiments, alors que ces différents massacres n’ont pas les mêmes circonstances.

La 2ème Guerre mondiale a été une guerre d'une violence jamais vue et donc inimaginable pour la plupart des Français, qui, au lendemain de cette guerre, préfèrent nier, oublier ou modifier les événements qu'ils ont vus ou vécus afin d'atténuer ce souvenir. De cette guerre ne restait que des émotions et des souvenirs biaisés. Ainsi, elle et toutes les atrocités qui y étaient associées sont restées relativement floues, le souvenir étant trop vif et trop proche pour être objectif, jusqu'à ce que les historiens se mettent à la recherche de la vérité. Grâce à de multiples témoignages et à des recherches, ils ont réussi à l'établir et à supprimer les doutes et les objections qui planaient sur les camps, les rafles, ainsi que la participation du gouvernement au génocide et à la collaboration. Progressivement, cinéastes, écrivains et politiciens ont accepté cette vérité historique et l'ont diffusée, de manière à couper court à toute contestation. Des musées ont été créés, des jours fériés ont été instaurés pour commémorer cette vérité pourtant difficile à admettre, afin qu'elle reste en nos mémoires.

Pourtant, aujourd’hui encore, malgré tous les efforts de construction de cette mémoire de la 2eme Guerre mondiale, des atrocités semblables à celles qui se sont passées à cette époque peuvent se reproduire actuellement. Comme l’écrivait l’historien Antoine Prost, plus qu’un « devoir de mémoire » nous avons d’abord un « devoir d’histoire ».

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