«que ma mort serve à quelque chose»





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Mon petit papa aimé,Je vais mourir ! [...]Certes j'aurais voulu vivre, mais ce que je souhaite de tout mon cœur c'est que ma mort serve à quelque chose.
[...] ma vie a été courte, je n'ai aucun regret si ce n'est de vous quitter tous.
[...) en vous embrassant de tout mon cœur d'enfant. Courage ![...]Guy »
La phrase : « Les copains / vous qui restez soyez dignes de nous ! Les 27 qui vont mourir »65, généralement indiquée en post-scriptum comme « dernières pensées » dans les retranscriptions, mais qui ne figure pas dans la lettre de Guy Môquet à sa famille, est une inscription figurant sur une planche de la baraque 6 où furent consignés les otages juste avant leur exécution. À propos des premières étapes de la conservation des inscriptions sur les planches de la baraque, voir le chapitre : « élaboration de la mémoire ». Depuis 1948, les planches sont conservées par le musée de l'Histoire vivante à Montreuil66.
Quarante-huit femmes étaient arrivées dans le camp de Châteaubriant dans le courant du mois de septembre 1941. Le camp des femmes est séparé de celui des hommes par une palissade, mais les contacts sont possibles. Le camp P1, celui avec les premiers arrivés, était séparé du camp P2 dans lequel avaient été installées les femmes, par une barrière (haute de 1,50 m) doublée d'un grillage. Les jeunes gens de chaque camp firent connaissance à travers cette « frontière » permettant les échanges et une très grande camaraderie se développa. Guy tombe amoureux de l'une d'entre elles âgée de 17 ans, Odette Lecland, qu’il surnommait « Épinard »67. À la veille de son exécution, il lui écrit un billet68, qu'un gendarme lui remettra par la suite.
Arrêtée le 13 août 1941 avec un groupe de dix-sept jeunes dont elle était la seule fille, elle avait été emprisonnée à Paris avant son transfert à Chateaubriant69. Devenue Madame Odette Nilès, du nom de son mari Maurice Nilès, elle devient présidente de l'Amicale de Châteaubriant au début des années 200069. Interviewée par Libe-Labo en octobre 200770, elle déclare que la lecture tous azimuts de la lettre de Guy à ses parents, c'est « dévaloriser la valeur de ce qu'était Guy Môquet » et que celui-ci « serait fou de voir tout ce que l'on peut faire en se servant de son nom ».
Histoire et mémoire[modifier]
Comme on l'a vu plus haut, l'exécution d'otages, y compris celle d'un otage si jeune, était un symbole volontaire de la part des nazis4,71. Il se révélera finalement à double tranchant, retourné contre l'occupant par la Résistance. La distinction de Guy Môquet parmi les autres otages est liée surtout à sa jeunesse72,73,71,45, mais aussi à son passé militant71,45, et au fait qu'il était le fils d'un député communiste72,73. Ce statut de symbole fait que sa mémoire devient vite elle-même un fait historique.
Octobre 1941 : Châteaubriant et Vichy
Des exécutions d'otages avaient déjà eu lieu depuis le début du mois de septembre (voir : Les Allemands et la politique des otages), mais l'annonce, après l'attentat de Nantes, des dix-sept exécutions de Nantes, des vingt-sept de Châteaubriant et des quatre de Paris, et surtout la menace d'une deuxième vague de cinquante nouveaux otages crée un choc énorme en France et dans le monde74,75. Le 24 au matin, Pétain confie à son chef de cabinet, Henri du Moulin de Labarthète, qu'il pense à se constituer prisonnier pour devenir le seul otage76. Dans la journée, son entourage l'en dissuade74, en particulier les ministres Darlan, Romier, Moysset et surtout Pucheu76. L'historien Robert Aron, pourtant souvent indulgent vis-à-vis du maréchal commente « Il n'accomplit pas ce geste qui, selon certains, aurait fait de lui un personnage de légende [...] ce qui est certain, c'est que le silence officiel du maréchal, ne protestant pas contre de telles atrocités, a accentué le divorce entre l'opinion et Vichy77. »
Le 25 octobre également, de Gaulle déclare à la radio : « En fusillant nos martyrs, l'ennemi a cru qu'il allait faire peur à la France. La France va lui montrer qu'elle n'a pas peur de lui [...]. J'invite tous les Français et toutes les Françaises à cesser toute activité et à demeurer immobiles, chacun où il se trouvera, le vendredi 31 octobre, de 4 heures [16 heures] à 4 heures 5 [...]78 »75.
Les Français ont été tenus informés de l'événement et, le 29 octobre, les journaux annoncent que le Führer a renoncé à la deuxième vague de cinquante nouvelles exécutions. Selon Robert Aron, ils s'indignent que le maréchal n'ait pas protesté publiquement77.
Réactions internationales
Les réactions de plusieurs chefs d'États, dont Winston Churchill et Franklin Roosevelt donnent à cet évènement un retentissement international75. Un tract daté du 25 octobre est largué entre le 30 octobre et le 4 novembre 1941 sur la France. Il comporte d'un côté la déclaration de Churchill au sujet des otages, et de l'autre côté celle de Roosevelt79, ce qui est plus important car les États-Unis ne sont pas encore entrés en guerre. Sur le principe d'exécution d'otages qui n'étaient pas eux-mêmes combattants, Roosevelt déclare que« Les peuples civilisés ont depuis longtemps adopté le principe qu'aucun homme ne doit être puni pour les actes d'un autre homme. » Il déclare également qu'il pense lui-même que ces actions ne peuvent que renforcer l'opposition à l'Occupation : « Les nazis auraient pu apprendre de la dernière guerre l'impossibilité de briser le courage des hommes par la terreur. »
1941-1945 : élaboration de la mémoire
Quelque temps après le 22 octobre, Esther Gaudin, une jeune militante communiste de 15 ans et future mère de Pierre-Louis Basse80, se voit confier la mission d'aller chercher le paquet de planches sur lesquelles les fusillés avaient écrit leurs dernières volontés80,81 en plus de leurs dernières lettres. Les messages recopiés sont transmis à Jacques Duclos, responsable du parti clandestin qui expédie un paquet de documents à l'avocat communiste Joe Nordmann avec cette mention « Fais de cela un monument »82.
Muni de tous ces témoignages, Nordmann traverse la France pour aller rejoindre Louis Aragon qui avait perdu le contact avec le parti. Aragon rédige Le Témoin des martyrs, un opuscule de quelques pages publié clandestinement aux Éditions de Minuit en février 1942 et qui fait rapidement le tour du monde. Il est lu à la radio de Londres par Maurice Schumann83. Il y met en exergue le député Charles Michels, les dirigeants de la CGT Jean-Pierre Timbaud et Jean Poulmarc'h mais plus encore que les autres, le lycéen Guy Môquet :
« [...] Quand s’ouvre la baraque 10, le sous-lieutenant Touya lance sans hésitation, avec un sourire pincé, un seul nom : Guy Môquet. Le nom est un couperet qui tombe sur chacun de nous, une balle qui perce chacune de nos poitrines. Il répond d’un seul : présent ! Et comme sans réfléchir, droit, plus grand que jamais, notre Guy s’avance d’un pas rapide et assuré, dix-sept ans, plein d’inconscience et de vie ! À peine éveillé aux premiers rêves de l’amour, il est parti, notre Guy, comme serait parti un peu de nous [...]
Guy Môquet, qui avait eu une faiblesse au départ, mais dont le courage avait été égal à celui des autres en chemin, s’est évanoui dans la carrière. Il a été fusillé évanoui. [...] »
Le récit de l'évanouissement est contesté : voir le chapitre « Biographie ».
Lorsque la presse clandestine du parti évoque les fusillés, les mêmes noms reviennent en exemple, et le benjamin est toujours mentionné84.
En février 1943, un groupe de résistants de Larnod choisit de s'appeler « Groupe Guy Mocquet ».
En décembre 1944, lors de sa publication au sein du recueil La Diane Française, Louis Aragon dédie à Guy Môquet et trois autres résistants : Gabriel Péri, Honoré d'Estienne d'Orves et Gilbert Dru, soit deux chrétiens et deux communistes, le poème La Rose et le Réséda, qui avait été publié isolément et sans la dédicace le 11 mars 1943, dans les pages littéraires du journal marseillais Le Mot d'Ordre85. Il contient les célèbres vers : « Celui qui croyait au Ciel / Celui qui n'y croyait pas ».
Dès les premiers mois de la Libération, les fusillés de Châteaubriant deviennent un enjeu de mémoire dans la lutte qui oppose de façon latente communistes et gaullistes. Maurice Thorez, avant qu'il ne soit autorisé par de Gaulle à rentrer en France, s'insurge depuis Moscou contre l'interdiction faite aux communistes de célébrer, le 21 octobre, jour d'élections, leurs élus parisiens tombés sous l'Occupation, et il avance une explication à l'interdiction : « Peut-être parce que les martyrs de Châteaubriant n'avaient pas attendu la défaite et l'invasion pour dénoncer et combattre le complot hitlérien contre la France [...] La plupart des héros de Châteaubriant n'avaient-ils pas été frappés par la répression dèsseptembre 1939 ? [...] D'autres arrêtés en octobre 1940, n'avaient-ils pas été parmi les pionniers de la Résistance nationale contre les occupants et les traitres ? [...] »86. Pour Jean-Pierre Azéma, le PCF a su utiliser le sacrifice des fusillés de Châteaubriant : « Châteaubriant représente un idéal-type de la mémoire communiste et de son usage stratégique. [...] Les communistes étaient donc les meilleurs patriotes et l'internement précoce de certains d'entre eux suggérait que la résistance communiste datait du début de l'Occupation, ce qui gommait l'image déplorable des errements d'avant l'été 19414. »
1944-1946 : décoré à titre posthume
Le 28 décembre 1944, le général de Gaulle signe le décret qui lui accorde la Croix de Guerre 1939-1945 et la Médaille de la Résistance ; le 9 février 1946, il est nommé Chevalier de la Légion d'honneur87,88,47,89.
Parmi les otages de Châteaubriant, Guy Môquet est le seul à avoir été cité à l'ordre de la Nation90,91.
Il semble que de Gaulle et Prosper Môquet entretenaient des relations privilégiées. Pierre-Louis Basse rapporte que Prosper se souvenait qu'à la Libération, de Gaulle, chef duGouvernement provisoire de la République française aimait à fendre la foule de l'hémicycle, afin de venir saluer en trombe « Môquet92 ». Deux jours après la mort de Juliette, c'est-à-dire le 12 juin 1956, de Gaulle envoie une lettre manuscrite à Prosper : « Mon cher Môquet [...] de tout cœur, je m'associe à votre chagrin [...] je ne vous ai pas oublié depuis Alger, et je n'ai certes pas perdu le souvenir de votre fils Guy, mort si bravement et cruellement pour la France2. Madame Môquet, elle aussi, prit part à notre combat [...] »49,93.
Depuis 1944 : commémorations et hommages
Depuis la Libération les commémorations célèbrent les fusillés d'octobre 1941, mais en rangs dispersés : la ville de Nantes honore ses otages alors que le parti communiste rend hommage de son côté aux 27 de Châteaubriant avec une ferveur jamais démentie95.
Le 22 octobre 1944, premier anniversaire de la fusillade après la Libération, le PCF organise la première cérémonie de souvenir à laquelle assiste l'ensemble des forces de la Résistance. Dorénavant, c'est chaque année que se tiendra cette sorte de pèlerinage, mais à partir de 1947, avec la guerre froide, l'unité qui avait prévalu est rompue : deux cérémonies ont lieu à Châteaubriant, l'une officielle et l'autre sous l'égide du Comité national du souvenir, mouvement d'obédience communiste. En 1951, une sculpture monumentale de Antoine Rohal est érigée. À partir de 1981, la nouvelle donne politique, l'union de la gauche contribue à unifier les deux manifestations, mais, comme le note Didier Guyvar'h, le PCF en est le maître d'œuvre83.
À Paris, au lendemain de la guerre, des commémorations sont également organisées rue Baron devant le domicile de la famille Môquet. On peut y voir les dirigeants les plus emblématiques du parti, comme Marcel Cachin ou Jacques Duclos mais aussi Michel Debré96.
Depuis 1946, le nom « Guy Môquet » a été conféré à de nombreux équipements. En son honneur, une rue du 17e arrondissement et unestation du métro parisien portent son nom depuis 1946. De nombreux autres équipements municipaux ou voies à travers la France sont baptisés du nom de Guy Môquet, dont un lycée à Châteaubriant, un stade de Drancy, ville francilienne fortement marquée par son passé de collaboration à la déportation durant la Seconde Guerre mondiale, tandis que la municipalité de Nantes a renommé l'une des principales artères de la ville du nom de Cours des 50-Otages.
Controverse sur le qualificatif « résistant »[modifier]
En 2000, alors que l'influence du PCF a continuellement baissé depuis la fin des années 1970, un livre vient raviver le souvenir du lycéen de Châteaubriant : Guy Môquet – Une enfance fusillée97, ouvrage écrit par Pierre-Louis Basse, le fils d'Esther Garçon (née Gaudin), raconte la courte vie du jeune militant communiste.
En 2002, deux historiens, Jean-Marc Berlière, spécialiste de l'histoire de la police (en particulier des archives de la police française sous l'Occupation), et Franck Liaigre, spécialiste de la lutte armée communiste, établissent un parallèle entre le culte dont bénéficient les fusillés de Châteaubriant en général et Guy Môquet en particulier, et l'ombre dans laquelle sont laissés les auteurs de l'attentat de Nantes et tous les autres jeunes communistes des Bataillons de la Jeunesse qui ont été recrutés lorsque le parti se lance résolument dans la résistance armée après le déclenchement des hostilités entre l'Allemagne nazie et l'URSS, en juin 1941.
« Si les otages de Châteaubriant monopolisent la lumière mémorielle, les auteurs de l'attentat de Nantes sont laissés dans un brouillard épais » écrivent les auteurs des livres Le Sang des communistes, les bataillons de la jeunesse dans la lutte armée (2004) et de Liquider les traîtres – La face cachée du PCF, 1941-1943 (2007) qui soulignent que le parti n'a laissé filtrer la vérité sur l'attentat de Nantes qu'en 195098.
La thèse développée est, qu'à l'origine, le culte rendu aux fusillés de Châteaubriant a eu pour but d'occulter le fait que lorsqu'ils ont été internés, le parti des futurs fusillés n'était nullement sur une ligne de résistance à l'occupant :
« Ces martyrs propitiatoires proches de la direction nationale sont très tôt érigés en figures éponymes de la Résistance. Or, ce choix, à la lumière de l'Histoire est pour le moins étonnant. Que magnifie-t-on en effet ? Essentiellement leur précocité résistante, quand bien même la plupart des fusillés n'avaient pas « résisté » avant d'être arrêtés, n'avaient pas eu la possibilité de le faire du fait de la ligne alors suivie par le parti. Il n'est pas étonnant dès lors que les otages les plus révérés soient ceux qui ont été appréhendés en 1940 [...] Qu'espère-t-on de retour ? Gommer les errances de 1940, faire croire par le biais de la mort de ces martyrs, que le parti a résisté bien avant le 22 juin 194198. »
Ils évoquent Gilbert Brustlein, compagnon de Fabien lors de l'attentat du métro Barbès et membre du commando de Nantes qui avait abattu Hotz et provoqua le massacre des otages, lequel fait scandale devant 15 000 personnes lors de la commémoration de 1991 inaugurée en grande pompe par Georges Marchais. Brustlein brandit un panonceau sur lequel il a écrit : « Je suis le seul survivant du commando de Nantes, j'exige ma place à la tribune ». Et il invective : « Marchais, tu n'as pas ta place ici99. »
Les auteurs écornent en passant le livre de Pierre-Louis Basse et se justifient des coups de griffes qu'ils sont amenés à donner à la mémoire de Guy Môquet, lequel n'est pas le principal sujet de leur livre : « Le travail des historiens consiste [...] à remettre en question des actes qui relèvent depuis soixante ans des domaines de la foi et du sacré100. »
Et pour illustrer le statut quasi sacré de Guy Môquet, ils citent Albert Ouzoulias :
« [...] La plupart des fusillés sont en prison ou au camp depuis un an, parfois plus. Et certains aujourd'hui ont l'audace de prétendre que les communistes ont commencé la Résistance en juin 1941 ! Ceux que nous pleurons seraient vivants s'il en avait été ainsi. Dire ou écrire ces infamies, c'est cracher sur les tombes des martyrs de Châteaubriant et de beaucoup d'autres lieux de la Résistance. C'est cracher sur la tombe de Charles Michels, 37 ans, député de Paris [...] Colporter ces mensonges, c'est cracher sur les tombes de Guy Môquet, 17 ans, lycéen, héros national, arrêté gare de l'Est [...]101 »
Sous le titre « Non aux hargnes rancies de la guerre froide », l'écrivain Gilles Perrault s'en prend sur ce point à Berlière et Liaigre dans une critique de ce livre, parue dans l'hebdomadaire Marianne :
« [...] Résistant, Guy Môquet ? L'archive, la sacro-sainte archive démontre le contraire : les tracts qu'il distribuait lors de son arrestation n'appelaient nullement à résister. Ils continuaient à dénoncer imperturbablement le caractère impérialiste de la guerre [...] On saura désormais qu'un historien peut être niais et obscène [...] Ce que les auteurs semblent incapables de comprendre, c'est que pour tout communiste d'hier ou de demain, rien ne sépare, sinon le hasard des circonstances, le résistant Pierre Georges de l'otage Guy Môquet. [...]102 »
Gilles Perrault, fin connaisseur de la période et proche du parti communiste, voulait ainsi signifier, en faisant le parallèle entre Pierre Georges, plus connu sous le nom de Fabien, colonel FFI à 24 ans et Guy Môquet, que les deux jeunes communistes les plus célèbres de leur génération, parce qu'ils partageaient le même idéal, étaient justement célébrés comme résistants par les communistes car toute célébration revêt un caractère subjectif. Selon Perrault, le combat anti-communiste qui consiste à renvoyer éternellement les communistes aux ambigüités de la période du Pacte est dépassé, il a des relents de guerre froide.
Dans la préface du livre de la fille de Pierre Georges, publié en 2009, Le colonel Fabien était mon père, Gilles Perrault, a ces mots:
« Les grands morts mènent une vie agitée. Pour la période de l'Occupation, qui ne lésina pas pour la fourniture de héros, ni de traitres, on a vu, entre autres exemples, Jean Moulin, longtemps symbole incontestable de la Résistance, se trouver affublé par des niais importants d'une défroque d'agent soviétique, et le jeune Guy Môquet soupçonné de s'être fait fusiller abusivement par les Allemands en se faisant passer pour un résistant. [...] L'équité voudrait que ces militants-là [citant aussi, Charles Tillon et Georges Guingouin], hommes et femmes, fussent comptés parmi les victimes d'un stalinisme qui a souillé leur action et leurs immenses sacrifices103. »
Cette controverse, restée assez confidentielle en 2004, resurgit trois ans plus tard lorsque Nicolas Sarkozy met Guy Môquet sur la scène de sa campagne électorale et de son début de mandat présidentiel (voir ci-dessous). Berlière valorise alors son ouvrage de 2004 dans une tribune du journal Le Monde où il est souligné que :
« [...] Les tracts qu’il distribue en cet été-automne 1940 s’inscrivent totalement dans la ligne du Parti et n’appellent donc pas à la résistance104. »
Serge Wolikow réplique à cet article dans le quotidien communiste L'Humanité sous le titre « Un peu de rigueur » où avec ses collègues, il défend la thèse selon laquelle s'opposer au gouvernement de Vichy en octobre 1940 serait nécessairement un acte de Résistance :
« [...] Si dénoncer Vichy et les conditions de vie de l’été et l’automne 1940 n’est pas une forme de Résistance, que reste-t-il pour apprécier la Résistance de 1940105? »
Lorsque Jean-Pierre Azéma est sollicité par le magazine l'Histoire pour éclairer les lecteurs, il s'appuie entièrement sur l'ouvrage de Berlière et Liaigre pour traiter la trajectoire de Guy Môquet et les aspects mémoriels qui ont suivi son exécution et contourne la question « Môquet était-il Résistant ? » en ouvrant sur une problématique plus générale :
« [...] Si dans la Résistance n'ont pas milité seulement des femmes et hommes « de gauche », si tous les hommes politiques de droite ne se sont pas retrouvés à Vichy, ce sont bien les hommes de la droite d'alors qui, par haine de la gauche, ont aidé l'occupant à établir la liste des 27 suppliciés4. »
Quant au résistant gaulliste Maurice Druon, il optera en octobre 2007 pour une approche consensuelle en écrivant dans Le Figaro :
« Reportons-nous à l'époque : ce qui était important, c'était de résister. Ce n'était pas de savoir si l'on était communiste ou gaulliste. Il n'est pas inutile de rappeler, de temps en temps, à de très jeunes gens qui l'ont sans doute oublié ou qui ne l'ont jamais su que s'ils vivent aujourd'hui en République, c'est grâce à des garçons comme Guy Môquet106. »
Célébrations récentes (depuis 2007)
Élection présidentielle française de 2007
Pendant la campagne présidentielle française de 2007107, Nicolas Sarkozy évoque la figure de Guy Môquet le 14 janvier 2007, au congrès de l'UMP. Ce faisant, il s'attire la réplique de Marie-George Buffet, candidate soutenue par les communistes : « Il a osé invoquer Jaurès, Blum et Guy Môquet ! J'interdis à ce ministre d'État qui fait la chasse aux enfants dans les écoles, qui veut emprisonner les mineurs, d'utiliser le nom de Guy Môquet [...] »108. Il l'évoque aussi le 18 mars, au Zénith de Paris : « Il était profond, il était grand Guy Môquet quand il fut fusillé par l’occupant [...] », ainsi que les 20 mars109, 10110, 11111, et 24 avril112.
Le jour de son investiture, lors d'une cérémonie au monument de la cascade du Bois de Boulogne, après avoir fait lire la dernière lettre de Guy Môquet par une lycéenne, le nouveau président annonce qu'il la fera lire dans tous les lycées du pays, en début d'année scolaire : « Un jeune homme de dix-sept ans qui donne sa vie à la France, c'est un exemple non pas du passé mais pour l'avenir [...] »113. Cette initiative provoque des controverses et des prises de positions marquées. Si d'un côté le PCF114 et Libération115 saluent le « message fort » et le « devoir de mémoire » que constitue cette initiative, d'un autre côté les critiques ne sont pas absentes, le Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire estimant cette commémoration contraire à l'esprit de la pratique historique. Deux de ses membres, professeurs d'histoire-géographie en lycée et donc directement concernés par l'initiative présidentielle, publient des tribunes dans Libération et L'Humanité pour expliquer leur opposition116. La prise de position de Laurent Joffrin, publiée de manière exceptionnelle dans les pages débats de son quotidien, est en fait une réponse à la tribune exprimant une position inverse publiée deux jours plus tôt. Plusieurs historiens membres du CVUH demanderont, en vain, la publication d'une mise au point117.
Septembre-octobre 2007
Au cours des mois de septembre et octobre 2007, Guy Môquet, sa lettre, la lecture programmée de sa lettre dans les établissements scolaires et les polémiques que cette dernière suscitent occupent une place de premier plan dans les médias français.
C'est à la fin du mois d'août que la date du 22 octobre, jour anniversaire de l'exécution de Môquet et de ses camarades, choisie pour la commémoration, est communiquée aux enseignants118. Dans les pages « Rebonds » de Libération, Pierre Schill remarque que l´utilisation du terme « compagnons » dans l'intitulé officiel de la cérémonie, préféré aux« camarades » habituellement employé par les communistes, traduit de manière symbolique la « dépolitisation » de Môquet et sa récupération présidentielle119. Dans le numéro de septembre du magazine L'Histoire, Jean-Pierre Azéma revient sur l'affaire4 et critique la « caporalisation mémorielle », d'une part pour son dirigisme envers les enseignants, d'autre part parce qu'Azéma estime que l'hommage occulte le rôle de la collaboration, en particulier de droite. Azéma souligne la rupture avec l'attitude du président Chirac, par exemple dans son discours sur la rafle du Vélodrome d'Hiver.
Le 19 septembre, en compagnie notamment du député socialiste Jean-Marc Ayrault, d'une centaine d'anciens combattants, Nicolas Sarkozy se déplace à Châteaubriant et rend hommage aux fusillés dont Guy Môquet. Les réactions sont alors partagées entre les participants. Si pour un ancien maquisard, il s'agit d'un hommage important, la trésorière du comité des fusillés de Châteaubriant remarque que cela sert de « publicité » au président. Le vice-président de l'amicale nationale Châteaubriant-Voves-Rouillé dénonce, quant à lui, une « manifestation indécente » qui a tourné à la « sarkomania120 ». Le 3 octobre, le SNES appelle les professeurs à boycotter la lecture en lycée121.
À la station de métro portant son nom, lors de la commémoration nationale de Guy Môquet du 22 octobre, la RATP distribue aux voyageurs des dépliants consacrés aux stations de métro liées à la Résistance122. Une vidéo est projetée sur deux écrans LCD gardés par des vigiles, et des affiches sur Guy Môquet sont exposées. La dernière lettre de Guy Môquet est lue en présence du secrétaire d'État aux transports Dominique Bussereau et du président de la RATP123. Des enseignants et des élèves opposés à la commémoration manifestent à l'extérieur de la station124. Des orateurs prennent la parole sur une estrade, dont Marie-George Buffet125.
Le 22 octobre, un court-métrage de deux minutes trente, La Lettre, réalisé par François Hanss et mettant en scène Jean-Baptiste Maunier dans le rôle de Guy Môquet, est diffusé sur différents médias audiovisuels publics126,127.
Guy Krivopissko, conservateur au musée de la Résistance nationale128,129, suggère que le poème dit « Poème Guy de Môquet » soit lu au même titre que la lettre, car il permettait de mieux comprendre son engagement52.
La commémoration du 22 octobre 2007 s'accompagne de l'émission d'un timbre-poste dessiné et gravé par Yves Beaujard à partir d'une photographie de Guy Môquet130, ainsi que la parution d'un document philatélique131. Cette émission est officialisée seulement un mois avant, dans un arrêté du ministère de l'Économie, des Finances et de l'Emploi du21 septembre 2007132.
Le 26 octobre, face aux polémiques émises par la lecture de la lettre de Guy Môquet dans les lycées, le Gouvernement annonce qu'en 2008, la journée sera « consacrée à la jeunesse résistante »133.
L'ensemble de ce processus d'instrumentalisation politique de l'histoire est rappelé et analysé dans la notice « Guy Môquet » de l'ouvrage collectif du CVUH, Comment Nicolas Sarkozy écrit l'histoire de France (éditions Agone, 2008)134.
2008
En septembre 2008, une note de service parue au Bulletin officiel de l'Éducation nationale135 associe la commémoration de Guy Môquet à la « Semaine de l'Europe à l'École », du 20 au 24 octobre, et propose aux enseignants de traiter « l'engagement de la jeunesse pendant les années noires de l'Europe ».
Le 21 octobre, France 2 diffuse le téléfilm Guy Môquet, un amour fusillé, réalisé par Philippe Berenger, avec Théo Frilet dans le rôle principal.
2009
Le 19 octobre, Jean-Louis Nembrini, directeur général de l'enseignement scolaire, indique que la lecture de la lettre de Guy Môquet reste « obligatoire », le 22 octobre, dans les lycées, contrairement à ce qu'avait pu laisser supposer une note de service du Bulletin officiel de l'Éducation nationale (du 24 septembre)136,137. Cette information est confirmée par Luc Chatel, ministre de l'Éducation nationale136. Tandis que Henri Guaino, conseiller spécial du président de la République rappelle aux professeurs qu'ils sont des fonctionnaires et qu'ils doivent « obéir aux directives »138.
2012
Guy Môquet est interprêté par Léo-Paul Salmain dans La Mer à l'aube de Volker Schlöndorff diffusé sur Arte en mars 2012.
Honneurs
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