Avant propos aux Neuvièmes Rencontres de La Durance





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6 - Ils partent parce qu’ils n’ont pas de travail : question migratoire ou réponse migratoire ?


Cette affirmation est toujours valide : on part pour rechercher de meilleures conditions de vie ou même pour vivre : « La migration internationale représente en effet pour la grande majorité des migrants, la réponse aux besoins les plus légitimes de la personne humaine : ne pas avoir faim, avoir de quoi se loger, mais aussi pouvoir se soigner, avoir les moyens d’offrir à ses enfants une éducation suffisante, pouvoir faire face à l’imprévu. C’est fondamentalement la recherche de l’accès au développement humain, à la dignité et au respect, cette marche vers l’espoir, qui met en mouvement annuellement des millions de migrants à travers le monde. »60

Ce n’est pas la seule raison : les causes de départ sont beaucoup plus complexes. Les migrations sont plus des parcours individuels, qui « répondent en réalité à des logiques complexes faites de déterminations économiques et politiques, de réseaux familiaux, ethniques ou religieux, d’aspirations individuelles ou collectives « branchées » sur des imaginaires migratoires qui structurent puissamment la géographie des flux. »61

Dans la migration comme « stratégie de survie », le réseau familial au départ joue un rôle essentiel dans la décision de migrer ou la préparation du voyage, s’impliquant à des degrés variables, de la bénédiction à la participation financière au voyage : certains vendent leurs biens pour envoyer un enfant, espoir de toute la famille.

Les réseaux à l’arrivée jouent aussi un rôle déterminant : « Plus une population est présente dans diverses zones d’accueil et plus les débouchés migratoires sont larges pour les candidats au départ. Les migrations qui semblent les plus prospères et dynamiques sont celles qui disposent de communautés importantes sur toute la planète. C’est en particulier le cas des Indiens et des Chinois. »62

Ce n’est pas qu’une histoire d’individus, mais aussi de communautés, « d’acteurs collectifs » familiaux, villageois, culturels, religieux, linguistique…

« Le lien communautaire doit être étroit de type plus familial que national, afin de légitimer des rapports d’extrême confiance. Les réseaux obéissent plus à des solidarités régionales ou ethniques qu’à des solidarités plus larges. »63


En plus des motivations de base, vivre correctement et satisfaire ses besoins élémentaires, la demande migratoire va bien au-delà, dans une recherche de la dignité humaine, relayée et amplifiée par l’imaginaire migratoire : se réaliser en tant qu’individu est devenu essentiel.

« Les individus sont de plus en plus acteurs de leur mobilité (…) Ils se prennent davantage en main, décident de ne pas rester toute leur vie à attendre une hypothétique embellie. Fait nouveau, on assiste à une prise de distance de plus en plus forte des migrants par rapport à leur État d’origine dont ils savent aujourd’hui qu’ils ne peuvent pour ainsi dire rien attendre (…) ».64

Les migrations féminines sont intéressantes tant dans les motivations que les formes. Si on sort de la vision traditionnelle (et encore valide) de la migration féminine dans le cadre du regroupement familial, on peut observer des motivations très personnelles pour le départ : s’émanciper de la tutelle masculine, gagner en autonomie dans le cadre de la cellule familiale, « envie d’être femme autrement, épouse autrement ».65 Une famille peut ainsi être éclatée sur plusieurs lieux de migration, en fonction des besoins, des réseaux transnationaux et des opportunités de la mondialisation.

Par ailleurs, il n’y a « pas de migration volontaire sans imaginaire migratoire » (G. Simon). « Le candidat à l’émigration se construit un objet de désir qui doit être assez attrayant pour mobiliser son énergie, et, sans ignorer les difficultés qui se dresseront devant lui, choisit de les minimiser. »66
La télévision est le premier agent de la mondialisation des modes de vie et des cultures : « elle contribue à perpétuer sous une forme actualisée le mythe de l’eldorado qu’elle diffuse dans les lieux les plus reculés et les plus isolés du monde. » Ainsi, les futurs migrants sont déjà mondialisés avant de partir, victimes de frustrations, prenant conscience des écarts de richesse. Se crée un « sentiment de proximité et d’accessibilité qui transforme chaque pays riche en pays potentiel d’immigration » ; dans cet effet de projection dans un espace différent, désiré, la confusion entre réel et imaginaire est inévitable. Contribuant à enrichir les représentations, les envois de fonds (225 milliards de dollars en 2005) sont une image et une réalité de la “réussite” des migrants. La maison construite en dur dans un village pauvre du Sénégal, grâce à l’argent du fils parti en Europe, est une source féconde pour nourrir les imaginaires migratoires.

Les images se télescopent : celles qui montrent la possibilité de travailler, et de se réaliser, dans un pays attractif, riche, “moderne”, celles qui rendent le pays de départ répulsif pauvre, archaïque, porteur d’une culture dévalorisée (théorie du push-pull, couple attrait-répulsion67).

C’est ainsi que se développe le « virus d’Europe » comme disent les jeunes de Tanger…68

Dans les facteurs de départ, il convient d’accorder une place déterminante au rôle des TICE.

« Ouverture sur les lieux, possibilités d’informations concrètes sur les itinéraires possibles, les moyens de passage, les conditions de vie, les possibilités d’emploi, les législations et les réglementations en cours, mise en contact avec les habitants du lieu ou du pays choisi, Internet est sans nul doute l’outil migratoire le plus efficace. »69

Les travaux de la sociologue Dana Diminescu sur le « migrant connecté » ou les « e-migrants » et la « culture de lien » qui s’est établie aujourd’hui dans le monde sont très intéressants. 70


Les moyens de communication se sont renforcés et élargis : par exemple, le téléphone mobile s’est banalisé chez les migrants avec un numéro à usage collectif au départ puis de plus en plus individuel.

Les TIC assurent dans le scénario migratoire :

- La facilité dans le départ en fournissant un appui concret au passage à l’acte migratoire et au développement de nouvelles pratiques spatiales ; ils aident la prise de décision : la migration est plus “possible” qu’auparavant.

- La facilité de l’installation et de l’insertion dans le pays d’accueil : on contacte une personne, pas l’institution ; c’est une forme d’intégration par le bas comme l’ont montré les travaux de Tarrius.

- La proximité avec le pays d’origine : il établit une sorte de présence continue malgré la distance (présence non physique, mais affective) ; c’est le moyen de garder le contact, de maintenir le lien social, le lien affectif et matériel.

Le mobile ou Internet ont changé les rapports à l’espace, fournissant une connexion au monde facile qui dépasse les frontières, les barrières, politiques, culturelles, religieuses, gommant les fractures, facilitant une forme de continuité. Le migrant n’est plus vraiment un déraciné comme par le passé : il circule et garde le contact. Si les lignes de fractures géographiques se sont multipliées et expliquent entre autres les migrations, les liens se sont aussi multipliés (et ils expliquent aussi les mobilités).

Le migrant doit être considéré dans sa globalité physique, imaginaire, virtuelle.

Il est entre deux”, ou dans des réseaux d’appartenances multiples, entre deux espaces géographiques, deux systèmes et parfois plus.

On peut placer dans ce cadre les « fourmis de la mondialisation »71, ces entrepreneurs et entrepreneuses transnationaux qui créent des réseaux de liens dans le cadre de la D.I.T et contribuent à densifier les espaces migratoires. Les travaux d’Alain Tarrius et d’Alejandro Portales montrent comment ces migrants se sont appropriés les nouvelles technologies pour gérer les flux d’informations, de marchandises, de personnes, inscrits dans des réseaux transnationaux solides et appuyés sur des bases traditionnelles familiales : une forme de mondialisation par le bas.

S’est formé un entreprenariat transnational souvent facilité par la présence d’une diaspora : « Le transnationalisme tient compte des ancrages multiples d’acteurs différenciés, dépassant la dimension « internationale » (d’un État à l’autre) ainsi que l’infériorisation de l’immigré dans un État-nation d’accueil ».72 Il peut se situer à plusieurs échelles, à différents stades de complexité, depuis les systèmes très élaborés (cas des réseaux entre France et le Maghreb, passant par l’Espagne) aux formes les plus simples, mais essentielles dans les économies des migrants comme ce commerce « trabendo » ou commerce à la valise, souvent pratiqué par des femmes, toujours un commerce informel entre un ou plusieurs espaces.
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