Avant propos aux Neuvièmes Rencontres de La Durance





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7 – Quelles sont les réponses de l’Europe à la « question migratoire » ?


La disparition des frontières intérieures à l’intérieur de l’espace Schengen, facilite la circulation et les déplacements alors que la frontière extérieure est fortement contrôlée. Ainsi, l’opposition entre un “espace du dedans” et un “espace du dehors” a joué sur le plan des représentations migrantes : l’Europe apparaît plus que jamais comme un espace de circulation et de libertés, d’opportunités, d’enrichissement. Des communautés de populations de migrants se constituent aux portes de l’UE dans les pays limitrophes de l’espace Schengen. « La clandestinité croissante des flux, liée à la fermeture des frontières au nord, et à l’informalité de la mobilité au sud, génère des incertitudes statistiques sur l’importance du phénomène migratoire, une insécurité juridique et économique pour les migrants et des inquiétudes politiques et sociales pour les pays d’accueil. »73

Face à la pression migratoire, le système de contrôle mis en place par l’UE génère des drames. Des espaces, des points de passage sont particulièrement exposés comme Ceuta et Melilla ou Lampedusa. La médiatisation des drames contribue très certainement à alimenter l’idée de « l’Europe forteresse » : représentation ou la réalité ?

Quelques chiffres : on compte 56 millions de migrants dans l’UE en 2004 (soit environ 7,7 % de la population), et seulement 10 % seraient des migrants irréguliers.

Et quelques éléments de vocabulaire :

- Les clandestins sont des migrants qui ne se sont jamais fait connaître des autorités, ni visa, ni titre de transport… Les évaluer est difficile, mais 500 000 sans-papiers sont comptabilisés chaque année.

- Les migrants irréguliers : ceux qui ont eu un document, mais sont restés au-delà de leur validité.

Est souvent évoqué le terme de migrant illégal, mais l’émigration illégale est un non-sens ; il n’y a aucune justification à l’illégalité de l’émigration : le droit à quitter son pays est reconnu par la DUDH de 1948. Et pourtant, on assiste à une forme de pénalisation, de criminalisation de l’émigration avec des systèmes de contrôle qui freinent ou stoppent la mobilité.74

Dana Diminescu distingue deux variantes dans cette « culture de contrôle » qui accompagne la « culture des liens » : la variante soft et la variante hard.75

La variante soft repose sur les fichiers de surveillance informatique. Le SIS (système d’information Schengen) récupère des données concernant des objets et des personnes qui sont “hors-la-loi” : 11 millions d’entrées en 2002, dont 1,2 million de personnes. Ce fichier informatique est relié à des fichiers nationaux et internationaux (Interpol, Échelon). Le problème réside dans le fait qu’on mélange criminels (2 % de grands criminels) et migrants irréguliers (89 %) et que l’on contribue ainsi, à l’échelle européenne et nationale à criminaliser les migrants.

Avec ces systèmes de contrôle, la frontière change de nature (il vaudrait mieux dire qu’elle se double d’une autre forme virtuelle qui double la frontière matérielle, physique) : elle entre dans l’ordinateur, elle devient une frontière informatique. Dana Diminescu rapporte un témoignage de migrant : « Ils m’ont cherché sur l’écran, ils ne m’ont pas trouvé et je suis passé ».

La variante hard est celle des systèmes de contrôle et rétention.

C’est d’abord le dispositif Frontex, agence européenne pour la coopération des États membres (créée en 2004) chargée de la mise en application de l’espace Schengen. Son activité est de coordonner les opérations de surveillance des frontières mises en place par les États (qui fournissent leurs propres matériels contre une participation financière), et de former les agents de contrôle aux frontières. Elle est chargée d’identifier les espaces critiques pour le “risque migratoire” : en fonction de son analyse du risque, elle décide les interventions.


Ce sont les activités de cette agence qui sont fortement médiatisées, car elles sont spectaculaires, elles se déroulent le plus souvent en mer (alors que les situations terrestres sont plus nombreuses et moins risquées).

Le SIVE (système intégral de vigilance externe) est intégré au dispositif Frontex : c’est un système de stations de radars fixes et mobiles, très perfectionné qui surveille le détroit de Gibraltar depuis 2002 et s’est étendu à d’autres zones (les Canaries par exemple). Il existe 25 stations SIVE fin 2007.

http://geoconfluences.ens-lsh.fr/doc/etpays/Medit/MeditDoc.htm

Face à ces systèmes assez efficaces, les migrants trouvent d’autres alternatives et des stratégies de contournement : si Gibraltar est surveillé, il peut y avoir d’autres portes d’entrée, Lampedusa ou Chypre.

D’autres éléments de contrôle trouvent une traduction spatiale : ce sont les camps de transit.

Il en existe 224 en UE en 2008 au niveau des frontières (camps-frontières), mais aussi dans les espaces portuaires et aéroportuaires (zones d’attente) ; on dénombre plus de 40 camps dans les pays proches hors UE.

http://www.monde-diplomatique.fr/cartes/europeetrangers

Ces camps sont très disparates : il n’y a aucune harmonisation entre États sur le régime de détention, la durée, le statut des étrangers qui y sont placés. Il existe des camps ouverts, fermés, publics, privés, légaux ou informels. Et on ne compte pas les camps hors UE (Ukraine, Libye, Algérie… )

La durée d’enfermement tend à s’allonger (de 3 semaines en France à 5 ans à Malte) et les conditions de rétention ne respectent pas le droit international, vont à l’encontre de la liberté de circulation des personnes.

« Le phénomène des zones d’attente peut être considéré comme l’infiltration de la frontière extérieure à l’intérieur de l’espace politique occidental : (…) on assiste à la fermeture des frontières extra-européennes et à la production d’espaces d’exclusion et de non-droit inclus à l’intérieur de l’espace diaphane européen ».76

Les camps font l’objet d’une sémantique riche : camps de rétention ou détention, ou camp d’attente ou de transit (mots des médias) ou points d’accueil, zones tampons, points de contact, centres d’assistance, portails d’immigration… (mots de l’humanitaire et des politiques), ou « short stay detention centres » ou « long stay detention centers », ou « repatriation centers » pour la commission européenne

Une sémantique variée qui tend à cacher le fait que ce sont des zones de tri et refoulement d’abord.

Car le terme de « camp » est un terme chargé de sens supposant le regroupement « forcé » de populations mises à l’écart, c’est une « une institution répressive d’enfermement, […] une potentielle suspension préventive des libertés pour des raisons d’ordre public. »77

Sangatte en fut un exemple : centre d’hébergement et d’accueil d’urgence humanitaire, le centre a été ouvert en 1997, utilisant un hangar d’Eurotunnel pendant trois ans. Il fut l’objet d’une forte médiatisation, images et articles peuvent servir de supports pour réfléchir à cette idée d’enfermement qui mérite qu’on s’y attarde, avec les élèves aussi. Le camp de Sangatte n’était pas un camp fermé, mais « semi-ouvert », et pourtant :

« Lorsqu’on arrive dans le camp de Sangatte, on longe une grande allée suivie de chaque côté d’une double rangée de grillage, dont l’une est surmontée de fils de fer barbelé. Cette allée goudronnée souvent balayée par le vent venant de la mer, conduit au bureau d’accueil où des employés de la Croix-Rouge enregistrent les arrivées. Puis deux portails métalliques se dressent à l’entrée du hangar afin de détecter la possession d’objets métalliques ; ces derniers contrôles s’accompagnent parfois par la fouille des sacs et des bagages. Certains employés acceptent que des étrangers possèdent des objets pour leur consommation ou leur bien personnel ; d’autres appliquent les consignes à la lettre, allant jusqu’à refuser l’accès du centre à un réfugié parce qu’il possède une bouteille de shampoing.

« Lorsque je suis entrée ici, confie cette femme libérienne, je me suis dit que c’était une prison. Pendant les deux premiers jours, je n’ai pas arrêté de pleurer. Je ne m’imaginais pas aller dans un tel lieu où il y a toujours du bruit, des bagarres… » (Source : enquête de terrain, août 2002).

Dans ces circonstances, l’impression d’isolement est incontestablement renforcée par des

recommandations abusives et des interprétations trop rigoureuses du règlement qui émanent de certains

employés de la Croix-Rouge. Face à l’augmentation de la population, l’idée d’un accueil au service d’une

population en difficulté s’estompe ; et certains employés adoptent un comportement rigide. »78
Les esquisses de P. Rekacewitz dessinent ainsi une carte de l’Europe aux « frontières paradoxales » avec des points de tensions fortes aux abords des frontières fermées, les nouveaux murs du village planétaire. http://blog.mondediplo.net/2006-11-27-L-Europe-et-ses-frontieres-paradoxales?var_mode=calcul

ou http://www.monde-diplomatique.fr/cartes/atlas-sanctuaire

(carte et article sur « la sanctuarisation des pays riches »)
L’U.E tend à externaliser la politique migratoire dans les pays voisins : de nombreuses aides sont attribuées aux États voisins qui coopèrent au contrôle avec leurs propres forces terrestres, maritimes, qui acceptent d’équiper leurs frontières de dispositifs électroniques. La Libye comme le Maroc se sont empressés de participer au système.79 Les villes frontières comme Melilla, Ceuta, Nador au Maroc assument en première ligne la fermeture de l’Europe (ce qui encourage à la clandestinité et permet de réinventer de nouvelles formes de mobilité.80

Trois frontières se dessinent comme autant de filets de protection pour l’Europe :

  • très loin de son territoire, une frontière avancée séparant l’UE d’une zone tampon comme une pré-frontière

  • la frontière de l’Europe, c’est celle de l’espace Schengen

  • ceux qui passent sont attendus dans les points noirs, la post-frontière ou la frontière interne à l’espace européen.

Conclusion


Réfléchir aux migrations internationales permet de corriger un certain nombre de représentations. Il ne s’agit pas de travailler sur ce que les États nomment “les stocks” de population immigrée, mais sur les mobilités des hommes. L’approche de ces mobilités, des migrations internationales nous permet de dessiner de nouveaux visages du migrant et de nouveaux espaces. C’est peut-être un moyen d’élargir alors l’approche de l’immigration, qui doit être appréhendée aujourd’hui non plus dans un cadre national, mais régional (le cadre de l’U.E), voire international : on parle de « champs migratoires ».

La notion de migrant a largement évolué depuis les années 50 : elle ne peut être limitée à l’immigré ou l’émigré, mais se réfère de plus en plus au circulant. L’idée de « rupture » qui est inhérente à la migration dans une approche « classique » (étranger/national, mobile/immobile, immigré/émigré) tend à s’estomper. Les mobilités sont par ailleurs extrêmement variées dans leurs motivations et dans leurs formes : la “donne migratoire” est modifiée, pas encore tout à fait les représentations. Or, les fermetures correspondent aux anciens schémas : le migrant risque de rester alors on ferme les frontières. Mais la fermeture des frontières entrave la mobilité y compris les « aller-retour », d’où une tendance à rester, surtout dans les espaces de transit dans des conditions sociales, humaines et même juridiques inacceptables.

La planète migratoire est une planète paradoxale : la circulation est aujourd’hui facile, mais la volonté de se protéger des migrants, comme s’il s’agissait d’une invasion, est parfois l’objet de politiques quasi « obsessionnelles », de stratégies de guerre face aux menaces.

Renouveler les contenus dans cette géographie des migrations est non seulement un moyen de nuancer nos approches de la question, de diversifier les entrées, de varier les supports, de faire une géographie citoyenne qui autorise les échanges et les débats au-delà des affirmations nouvelles.

Quelques pistes sont proposées en annexes :

Annexe 1 – rappel pour l’étude de cas : cadre et principes

Annexe 2 – L’histoire de Kingsley, un bon support pour une étude de cas

Annexe 3 – Une étude de cas en 4e ou 1e, sur les mobilités en Europe

Annexe 4 – Analyse multiscalaire : migrations et espace mondialisé
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