Avant propos aux Neuvièmes Rencontres de La Durance





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Mise au point épistémologique sur la notion d’habiter

Le détour par l’étymologie d’« habiter » n’est pas sans présenter quelque intérêt pour la compréhension de la notion. Le verbe « habiter » est emprunté au latin habitare « avoir souvent » qui a donné habitude, mais qui veut dire aussi demeurer ou rester. Depuis le XIe siècle, habiter indique le fait de rester quelque part, d’occuper une demeure. Au XVe siècle, le terme s’enrichit d’une nouvelle signification : « habiter un pays » c’est le peupler. En 1694, la première édition du Dictionnaire de l’Académie française semble fixer définitivement le sens d’habiter : « faire sa demeure, faire son séjour en un lieu. Habiter un lieu ».

Les prémices de la notion d’habiter

Dans la géographie classique, pour Albert Demangeon ou Jean Brunhes, habiter renvoie à l’habitat, « ensemble et arrangement des habitations dans un espace donné »128, et à l’habitation, c’est-à-dire à la description des formes des maisons, non sans rapport avec le milieu physique. Cette approche a donné lieu à la production de nombreuses monographies jusqu’aux années 1950, portant notamment sur l’habitat rural.

Après la Seconde Guerre mondiale, Maurice Le Lannou propose une nouvelle définition de la géographie qui serait « la science de l’homme-habitant ». Pour lui, habiter renvoie à la « la connaissance sans cesse plus affinée des multiples relations entre les hommes et les lieux où ils vivent». Car « habiter, c’est vivre sur un morceau de la planète, en tirer de quoi satisfaire les besoins élémentaires de l’existence […] ». « Habiter signifie [donc] à la fois demeurer, posséder, construire et vivre en symbiose avec un espace concret. »129 L’homme habitant s’oppose alors à l’homme producteur, cher aux géographes marxisants tel Pierre George. Point en effet, derrière cette approche, la figure du paysan sédentaire et une certaine nostalgie ruraliste qui dénonce l’essor de la technologie, l’urbanisation et la mobilité qui caractérisent la modernité d’après-guerre.

D’autres auteurs pensent cette modernité. Ainsi, George-Hubert Radkowski fait évoluer la notion d’ « habiter » car « il saisit qu’une relation nouvelle à l’espace, post-sédentaire, appuyée sur la mobilité, est en passe d’émerger »130. Henri Lefebvre, dès 1947, dans son travail sur la vie quotidienne, formule une problématique reprise dans les années 1960 par Henry Raymond. Il entend « examiner la conscience habitante et les pratiques spatiales des résidents des pavillons. »131 Les travaux de H. Lefebvre, en insistant sur la nécessaire compréhension des logiques habitantes et de leurs effets temporels, sociaux, idéologiques et spatiaux, ont annoncé un renouvellement des recherches sur l’habitant. « Que veulent les êtres humains, par essence êtres sociaux, dans l’habiter ? Ils veulent un espace souple, appropriable, aussi bien à l’échelle de la vie privée qu’à celle de la vie publique, de l’agglomération et du paysage. Une telle appropriation fait partie de l’espace social comme du temps social. »132

Les philosophes et l’ « habiter »

Certains philosophes ont également enrichi la notion d’habiter. Selon Martin Heidegger, habiter n’est pas simplement construire, car l’habitation réfléchit essentiellement « la façon dont tu es, la manière dont nous autres hommes sommes sur la terre ». Pour Heidegger, habiter est une activité primordiale, constitutive de l’être humain. Dès lors, c’est tout le cadre des relations entre l’homme et l’espace qui se construit sur la prééminence de l’être-là, le Dasein, différent de l’existence qui en serait en quelque sorte la manifestation. La notion d’habiter s’impose ainsi comme centre de la réflexion ; Heidegger distingue radicalement « habiter » (trait fondamental de l’être) et « se loger » (simple acte fonctionnel)133. Pierre Bourdieu a montré comment l’habiter s’avère une compétence acquise culturellement et insérée dans des habitus. Michel De Certeau, quant à lui, montre l’importance de prendre en compte les habitants dans la diversité de leurs usages, que ceux-ci soient langagiers ou non.134 Les pratiques habitantes ont un caractère foisonnant et « créent sur le même espace urbain une multitude de combinaisons possibles entre les lieux anciens et les situations nouvelles. »135

Les géographes influencés par la phénoménologie

S’inspirant d’Heidegger, des géographes français ont, aujourd’hui, une approche phénoménologique de la notion d’ « habiter ». « La démarche phénoménologique part de la description des "phénomènes" (manifestations mentales de ce qui est présent à la conscience, conscience toujours intentionnelle de quelque chose […]) »136 pour en extraire une essence, une idée pure. C’est un humanisme qui s’efforce d’expliquer la nature des liens que tout individu noue avec son environnement « naturel » et humain.

  • Éric Dardel est un précurseur, dès 1952, de ce courant géographique. Pour lui, « la géographie phénoménologique prend en compte les relations existentielles de l’homme et de la Terre. Celles-ci définissent une "géographicité" : "inscription" primitive, présociale et affective "du terrestre dans l’humain et de l’homme sur la Terre". Sujets et objets s’interpénètrent ainsi pour former un monde géographique qui n’est accessible que par l’expérience vécue137 La question posée est celle de « l’humanisation des milieux biophysiques par l’habiter et la manière dont les hommes confèrent du sens, par et pour ce processus, à la Terre et à la nature – que cette humanisation construit en tant que dimension de la société puisque la nature est un artefact humain. »138

  • La réflexion d’Augustin Berque porte sur l’écoumène qu’il définit comme la « relation de l’humanité à l’étendue terrestre » et non pas simplement comme la « partie habitée de la Terre ». Selon lui, « l’écoumène, c’est la Terre en tant que nous l’habitons. Plus encore : en tant que lieu de notre être. » 139

  • Selon André-Frédéric Hoyaux, « habiter pour l’être-là, c’est donc se construire à l’intérieur d’un monde par la construction même de celui-ci. » Pour lui, « il est nécessaire de penser l’individu comme l’acteur d’une partie au moins de sa réalité géographique, — celle de son monde dont il s’entoure — par la construction territoriale qu’il opère dans le Monde qui l’entoure, mais aussi comme l’acteur de sa réalisation en tant qu’être qui fait sens. »140 L’espace habité est un espace multidimensionnel qui intègre donc les mobilités qui sont la marque de la modernité.

Habiter et géographie des représentations

Pour Florent Hérouard, la notion d’habiter doit être considérée comme la version modernisée de l’espace vécu d’Armand Frémont devant permettre au géographe de prendre en compte les perceptions et les représentations de l’espace, mais une notion débarrassée de ses scories psychologisantes141. L’espace vécu consiste en l’espace de vie des hommes (espace physique, objectif) conjugué aux pratiques et perceptions (espace sensoriel et d’actions, subjectif). Cette approche considère que « les êtres humains ne vivent pas dans le monde tel qu’il est, mais dans le monde tel qu’ils le voient, et, en tant qu’acteurs, ils se comportent selon leur représentation de l’espace. »142 Pour cela il faut sociologiser l’approche de l’habiter, c’est-à-dire replacer l’individu dans une culture, une histoire et une société particulière qui influenceront ses pratiques, perceptions et représentations habitantes.

Pratique des lieux et mobilité

Pour Mathis Stock, habiter c’est « faire avec de l’espace ». En effet, « l’un des aspects fondamentaux de l’habiter réside dans la dimension pratique qui va au-delà des seuls rapports aux lieux. Si l’on définit "habiter" comme le fait de pratiquer un ensemble de lieux géographiques, se pose la question de savoir comment concevoir le fait que les individus pratiquent les lieux. (…) On peut définir les "pratiques des lieux" rapidement comme étant ce que font les individus avec les lieux, étant entendu que ce sont les manières de pratiquer les lieux qui retiennent notre attention, non la question de la localisation ou la fréquentation ». Il faut donc s’intéresser aux actes, aux actions et aux acteurs. Pour Mathis Stock, l’acte d’habiter ne se réduit pas aux activités consistant à résider (habitat et pratiques immédiatement périphériques). Il développe l’idée selon laquelle il n’y a pas de niveaux hiérarchiques de pratiques spatiales (échelle du quotidien, de l’occasionnel, et de l’exceptionnel – le monde) mais à la fois une étroite relation et un télescopage entre ces différents niveaux. Enfin, les individus dans leurs pratiques prennent en compte l’espace, le constituent en problème, c’est-à-dire comme ressource et condition de l’action : c’est cela faire avec de l’espace. Cette approche se focalise plutôt sur les activités concrètes des hommes : travailler, loger, se recréer, circuler, etc. ; sans considérer pleinement les rapports dialectiques qui existent entre pratiques, perceptions et représentations spatiales.

S’intéressant aux mobilités, Mathis Stock propose l’idée de l’habitat polytopique de l’homme d’aujourd’hui qui se caractérise par des résidences multiples, de nombreux espaces de pratiques choisies ou contraintes. Selon lui, cet habitat polytopique est emblématique des sociétés contemporaines, marquées par les mobilités et la condition urbaine. Cette expression est utilisée pour montrer que l’homme habite un espace complexe composé de lieux significatifs dont cet habitant se sentira proche quelle que soit leur distance métrique. Il parle aussi d’« individus géographiquement pluriels ».

Selon Olivier Lazzarotti143, l’habiter revient à considérer qu’être soi-même dans le monde implique la construction réfléchie des habitants, de leur cohabitation et de l’espace habité. Habiter, « c’est se construire en construisant le monde. »

La notion de mobilité, au cœur des sociétés modernes, marque le point de départ de l’interrogation sur l’habiter humain, conduite au sein du MIT (Mobilités, itinéraires, territoires) dirigé par Rémy Knafou. Olivier Lazzarotti et Mathis Stock participent à ces travaux. La notion d’habiter renvoie aux espaces de vie, aux lieux, de plus en plus éloignés les uns des autres, fréquentés par les individus. Mais « l’éloignement physique du point central de l’habiter – la demeure – n’est plus une entrave à la découverte et à l’appropriation d’autres lieux. L’habiter ne dépend plus de distances physiques, mais de distances affectives. » L’évolution des pratiques de mobilités influence ainsi la réflexion sur l’habiter. D’ailleurs, appliquer la notion d’habiter au tourisme, qui « a pour objectif de permettre aux individus de se déplacer (…) en allant habiter temporairement dans d’autres lieux »144, permet de s’interroger sur les liens entre cette notion et la durée.

Pour Michel Lussault, l’habiter est « la spatialité145 typique des acteurs individuels. Il se caractérise par une forte interactivité entre ceux-ci et l’espace dans lequel ils évoluent. La notion donne la part belle au rôle de l’individu, du langage, des réalités idéelles ; mais on n’oubliera pas que rien dans l’espace et la spatialité n’échappe à la société et à l’historicité. L’homme est acteur de sa propre géographie. On n’oubliera pas non plus que l’habitat n’est jamais véritablement "hors-sol", "extra-terrestre", ce qui impose de réfléchir à la place qu’y tiennent les éléments biophysiques fondamentaux que sont l’eau, l’air, la terre. »146 La notion d’habiter a donc un caractère multidimensionnel. Elle permet d’insister sur la relation habité/habitant qui peut être d’intensité variable selon que l’individu soit citoyen, homme d’affaires ou touriste. Les acteurs sociaux habitent et organisent leur habitat, à partir de leur utilisation de la ressource spatiale. Cet habitat peut être analysé, à toutes les échelles, en termes de lieux, aires ou réseaux, mais aussi dans le cadre de la sphère intime et sensorielle. Sous l’influence de la mondialisation, de l’urbanisation, de la mobilité et de la co-spatialité147, il est marqué par la dispersion148.
De la géographie scientifique à la géographie enseignée, que retenir de la notion d’habiter dans nos classes ?

Plusieurs approches développées par les géographes sont donc à prendre en compte dans l’étude de la notion d’« habiter ».

      • Habiter et habitation. Habiter, c’est avoir sa maison dans un lieu. L’enseignant peut s’intéresser à l’agencement et aux types des habitations (habitat groupé, dispersé, pavillonnaire, collectif…).

      • Habiter c’est « pratiquer des lieux » c’est donc s’intéresser à leurs fonctions et aux activités humaines productrices d’espace. Le rôle des acteurs spatiaux est primordial.

      • Habiter c’est aussi bouger. L’enseignant doit donc s’intéresser aux mobilités, aux déplacements d’un lieu à un autre, mais aussi aux infrastructures, aux axes et aux réseaux. 

      • Habiter c’est aussi se représenter son territoire et lui attribuer des valeurs (affectives, culturelles, etc.).

      • Habiter c’est vivre dans un territoire organisé. Le risque est grand que les élèves n’aient qu’une appréhension fragmentée de l’espace. L’enseignant doit donc leur faire comprendre les logiques d’organisation des espaces habités, les territoires étudiés.

      • Habiter, c’est aussi habiter avec les autres, c’est-à-dire « co-habiter », partager un espace au sein d’une société. Les individus, les groupes sociaux, sont des acteurs spatiaux qui investissent, créent des territoires juxtaposés et en interrelation. Être habitant d’un lieu, c’est être solidaire d’autres lieux, aucun lieu n’est un isolat. « Ce qui se passe ici vaut pour là-bas et au-delà encore ». Le lien est évident avec l’éducation civique.



  1. Habiter Marseille (Véronique Blua)

Marseille est la deuxième ville de France, en 2006, avec 840 000 habitants et la troisième aire urbaine149 du pays derrière Paris et Lyon avec 1,5 millions de personnes. L’unité urbaine de Marseille-Aix compte, en 1999, 1 400 000 habitants. La communauté urbaine « Marseille Provence Métropole » rassemble quant à elle plus d’un million d’habitants. Créée en 2000, elle regroupe 18 communes et 53 % de la population des Bouches-du-Rhône sur 12% du territoire.150 L’aire métropolitaine marseillaise, enfin, comprend 84 communes du département soit 91% de sa population ainsi que la commune de Pertuis dans le Vaucluse. Cette aire, qui apparaît pour la première fois en 1966 pour désigner un ambitieux schéma de développement dont l’élaboration est pilotée par l’État, inclut l’agglomération de Marseille - Aix-en-Provence et 38 communes. Mais le périmètre choisi englobe aussi les agglomérations de Salon-de-Provence, Miramas et des communes comme Istres ou Fos-sur-Mer. Seules les communes situées à l’ouest du département ne sont pas intégrées dans l’aire d’étude. La population de l’aire métropolitaine marseillaise dépasse ainsi les 1,6 millions d’habitants.

Ainsi, dès l’entame de cette réflexion, la difficulté de borner l’espace urbain apparaît. Cette difficulté ne fera que se renforcer tant il peut être vrai, comme l’a dit Philippe Langevin que « Marseille n’existe plus » car elle est hors les murs. Cependant, par souci de clarté, nous avons retenu les limites communales lorsque celles-ci gardaient de leur pertinence et choisi de passer à une plus petite échelle lorsque cela semblait indispensable.
Pour chaque entrée nous avons privilégié une ou quelques approches, l’exhaustivité n’étant pas une vertu dans le temps de la classe.


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