Contre la tyrannie mémorielle





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date de publication06.10.2017
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Contre la tyrannie mémorielle

Défense de dire. Défense de rire. Défense de choquer. Défense de diverger. L'affaire des caricatures de Mahomet ou le débat houleux sur la colonisation mettent en lumière ce constat : il est de plus en plus difficile, en France, d'échapper à la police de la pensée.

Elisabeth Lévy

Ce ne sont ni d'éternels rebelles ni des pétitionnaires professionnels, mais la fine fleur des historiens français. Pas le genre à défiler en rangs serrés tous les quatre matins. Ils fréquentent plus les colloques universitaires que les plateaux de télévision. Ces éminents savants sont pourtant entrés en dissidence avec éclat. Contre la bigoterie mémorielle qui prétend imposer à chacun une lecture unique, moralisante - et forcément sombre - du passé national, ce commando de choc revendique la « liberté pour l'Histoire ». Cri d'alarme qui est le titre du manifeste dans lequel les 19 signataires initiaux demandent l'abrogation de toutes les lois mémorielles, ou plus précisément de leurs articles normatifs, quel que soit l'événement qu'elles prétendent mettre à l'abri des « assassins de la mémoire ». C'est que le danger ne vient plus tant des assassins que des adorateurs d'une mémoire nécessairement souffrante. « Descendante d'esclave », selon l'étrange définition acceptée sans examen par une partie notable des élites, la romancière Françoise Chandernagor plaide pour que l'on sorte de la confusion. « La mémoire est tissée d'erreurs et d'affects, alors que l'Histoire remet à distance. Quand le Parlement décide de célébrations, très bien, il est dans son rôle. Mais comment les députés peuvent-ils décréter que les Arméniens ont été victimes d'un génocide ou que la colonisation a été positive ? »

Qu'on ne s'y trompe pas. Il ne s'agit pas d'une querelle interne à la corporation savante. En prenant en otage le discours sur le passé, en imposant une histoire pieuse, c'est la liberté de penser qu'on assassine, assurent les élégants conjurés. C'est dire le sens d'un combat qui se livre à coups de pétitions et de tribunes, dans les journaux, les forums de discussion, les bureaux feutrés d'éditeurs parisiens, mais aussi dans les amphithéâtres et salles de professeurs. Effervescence qui prouve au moins que les censeurs n'ont pas gagné. Ils sont loin d'être défaits.

Défense de dire. Défense de rire. Défense de choquer. Défense de diverger. La France s'enorgueillissait d'être l'un des berceaux de la pensée critique - une terre où les idées combattent les idées. Elle paraît saisie par la passion de l'interdit. Soustraits à l'examen par la loi et la doxa, vérités officielles et points de vue certifiés conformes pavent les chemins de la connaissance. Les contrevenants sont menacés du tribunal de l'opinion - ou du tribunal tout court. Pourquoi leur répondre quand il est si gratifiant de les réduire au silence avec en prime l'agréable certitude d'oeuvrer pour le Bien et le Vrai ? Au mieux infréquentables, au pire délinquants. De quoi dissuader toute réflexion, toute polémique sur les sujets sensibles, dont la liste s'allonge en même temps que celle des minorités plus ou moins agressives décidées à sanctuariser leur part de passé. « Personne n'a envie de se lancer sur les terrains à procès », s'exclame Françoise Chandernagor.

La mollesse de certaines réactions, notamment politiques, dans l'« affaire des caricatures de Mahomet » confirme partiellement ce sombre diagnostic. « Vive la liberté d'expression, mais il ne faut pas blesser les gens », décrète le Quai d'Orsay le plus sérieusement. Tout groupe minoritaire peut donc exiger non seulement de contrôler sa propre histoire, mais d'être protégé contre la critique. Certes, on peut contester la qualité des caricatures ou l'opportunité de les publier. Faut-il pour autant plier devant la menace, l'anathème ou l'exclusion ? « Je suis consterné par ces dessins, qui illustrent la persistance des vieux stéréotypes sur l'islam, explique Abdelwahab Meddeb, l'un des plus fins connaisseurs de l'islam. Seulement, il faut les dénoncer, pas les interdire. Le droit au blasphème est une invention occidentale, mais aussi une conquête de l'humanité. L'islam l'a très peu connu, il faut qu'il l'accepte. »

Reste que deux versions du Bien peuvent entrer en collision. L'islam est certes minoritaire en Europe, mais il demeure une religion, autrement dit l'une des vieilles lunes dénoncées comme obsolètes par la pensée dominante. Ce qu'observe Philippe Muray : « Il est facile d'annoncer pour la énième fois que "la liberté d'expression est non négociable", surtout quand on applaudit par ailleurs à chaque nouvelle destruction légale de la liberté de pensée et que l'on vient justement de saluer une première condamnation par les tribunaux pour "propos homophobes". La vaillante défense de la liberté et de l'Etat de droit contre les autorités religieuses serait plus crédible si elle s'exerçait aussi contre les innombrables nouveaux clergés qui font régner une terreur mille fois plus efficace que les vieilles puissances religieuses. »

Autant dire que les temps sont durs pour les enfants des Lumières. « On étouffe », la formule revient sans cesse. « Si ça continue, on ne pourra bientôt parler qu'en privé », s'alarme Elisabeth Badinter. « On ne peut déjà plus rien dire », pense la majorité silencieuse, quotidiennement sommée de faire acte de contrition pour les crimes de ses lointains ancêtres. « Le risque est précisément que l'on assiste à une révolte de la majorité contre les minorités », redoute Pierre Nora. Académicien, éditeur, historien, le maître d'oeuvre des « Lieux de mémoire » est à la pointe du combat contre la tyrannie mémorielle, comme s'il voulait contribuer à maîtriser sa créature devenue folle.

On finit par regretter l'époque où on faisait le coup de poing, quand « cocos » et « fachos » se mettaient des peignées au quartier Latin. C'est à la loyale, par la vigueur de leur verbe et de leur conviction, que les dreyfusards ont fait triompher la vérité. Au sortir d'un siècle de fer, on répète pieusement « plus jamais ça ». Contre les prêcheurs de haine, on ne sait plus que dégainer des lois. Comme s'il était acquis que la Raison ne peut rien contre Faurisson. De surcroît, lorsqu'on commence à refuser la liberté aux ennemis de la liberté, la tentation est grande de définir comme tels tous ceux avec qui on n'est pas d'accord.

Placé sous tutelle par le Parlement, tenu en joue par le juge, le débat, qu'il porte sur le passé ou sur le présent, se réduit de plus en plus à une litanie de procédures et d'excommunications. Raffinement suprême ou supercherie éhontée, la vindicte se pare des atours de la générosité, l'exclusion se décrète au nom du pluralisme. Pour avoir refusé de se joindre au choeur compassionnel qui a élevé les incendiaires de nos banlieues au rang de victimes innocentes, Alain Finkielkraut est dénoncé comme raciste, c'est-à-dire, selon sa propre expression, comme ennemi de l'humanité. « C'est à ce moment-là que j'ai compris qu'il fallait agir », affirme Elisabeth Badinter.

Pour nombre de chercheurs, c'est avec le procès intenté par le Collectif DOM à Olivier Pétré-Grenouilleau, paisible savant devenu à son corps défendant le symbole de la liberté menacée, que la ligne blanche est franchie. L'idée du manifeste et d'une association chargée d'assister les chercheurs attaqués est d'ailleurs née au cours d'une réunion organisée à Sciences po pour le soutenir. Il est vrai que cet historien reconnu avait commis l'inacceptable en critiquant la « loi Taubira » - qui qualifie de crime contre l'humanité « la traite et l'esclavage », mais seulement quand ils ont été commis par l'Occident. Critiquer une loi, c'est osé. Mais alors, faut-il promptement traîner en justice ceux qui se sont déchaînés contre le texte prohibant les insignes religieux à l'école ? Et ceux qui se sont opposés au vote de l'état d'urgence, les laissera-t-on jouir de l'impunité ? « Ce n'est pas pareil », rétorquent les chercheurs de sensibilité plutôt bourdivine, qui, depuis un an, ont concentré leurs attaques contre la loi sur « les effets positifs de la colonisation » - seul texte mémoriel issu des rangs de la droite. Gérard Noiriel, historien de l'immigration, est l'un des leaders de cette révolte volontairement sélective. « On ne peut pas mettre sur le même plan une loi qui fait l'apologie de la colonisation avec celles qui condamnent le racisme, l'esclavage, la persécution de masse. Avant de supprimer les articles concernés, déclare-t-il à L'Express, il faut s'interroger sur les réactions des groupes sociaux ou des groupes de pression mémoriels concernés. » On ne saurait dire plus clairement que la loi n'est plus l'expression de la volonté générale mais la traduction des rapports de forces entre groupes d'oppression, heureuse définition de Muray.

Concernant les crimes commis par l'Occident, la seule attitude acceptable est une vénération de nature quasi religieuse. C'est à se demander s'il valait la peine de libérer les affaires humaines de l'emprise de l'Eglise pour fabriquer du sacré catégoriel dont les prêtres sont des associations persécutrices traquant l'hérétique avec autant de fougue - mais heureusement moins de pouvoir- que la Sainte Inquisition. « Tout cela renvoie à une vision idyllique de l'Histoire, explique Max Gallo, qui a également été pris à partie pour sa coupable indulgence à l'égard de Napoléon. Le conflit et sa forme extrême, la guerre, seraient un accident. Or l'homme détruit de l'homme, on ne peut pas échapper à ce constat. » A interpréter le passé dans la langue de l'actualité, c'est-à-dire des droits de l'homme, on s'interdit de le comprendre et on se prive des vertus de l'oubli. « Une société ne peut pas rester éternellement en colère contre elle-même », écrit Paul Ricoeur. Ou alors c'est qu'elle traverse une crise profonde.

Annoncé il y a quelques jours, le retrait de la plainte contre Pétré-Grenouilleau est largement imputable à la mobilisation des intellectuels et au soutien des médias, preuve que la société peut efficacement défendre ses libertés. La relaxe annoncée de l'historien a sans doute contribué à réfréner les ardeurs pénalophiles. En attendant, le collectif DOM peut se prévaloir d'une victoire. Dans un courrier adressé à ses « chers compatriotes », Patrick Karam se réjouit d'avoir obtenu de la société Nutrimaine l'abandon du slogan « Y'a bon Banania » ! Victoire de taille, en effet. Cet épisode dérisoire chagrinera peut-être quelques nostalgiques du chocolat de leur enfance ; il montre que les communautés militantes peuvent aussi se constituer en lobby économique.

La compétition victimaire. Dans cette atmosphère de plomb, la révolte des gens de plume est salutaire. Car la fronde se diffuse dans toutes les strates de l'intelligentsia, du professeur au Collège de France à celui du lycée de banlieue. « Je ne peux faire un pas dans la rue sans qu'on me demande comment rejoindre notre mouvement », dit Nora. Reste à comprendre comment, au pays de Descartes et de Voltaire, l'intimidation s'est substituée à l'argumentation. La réponse est simple. La place prépondérante légitimement accordée aux victimes à l'issue des tragédies du XXe siècle explique le triomphe du politiquement correct.

L'enfer était naturellement pavé des meilleures intentions. Que les faibles soient défendus contre les forts et les victimes protégées des bourreaux est évidemment un progrès. « Cela ne me pose pas de problème que l'on accorde un statut spécifique aux victimes, remarque Gallo.Pensez aux innocents d'Outreau. Seulement, si chacun est libre d'honorer ses ancêtres les plus lointains, les droits peuvent difficilement se transmettre au-delà de deux générations. Sinon, pourquoi les albigeois ou les vendéens ne réclameraient-ils pas réparation ? » Ecrivain d'origine camerounaise, Gaston Kelman refuse cette communion dans la douleur. « Pourquoi me reconnaîtrais-je dans le malheur ? Jusqu'à quand est-on descendant d'esclave ? Je n'ai pas vocation à me soucier des Noirs plus que des autres. Si j'ai une communauté, c'est la France. »

Or, de la protection des victimes on est passé à leur sanctification, puis à la sanctification de leurs descendants. En somme, on ne devient pas victime par malchance, on naît victime par essence. « C'est très grave de se construire à partir du statut de victime, déclare Meddeb. L'islam, c'est l'humilité, pas l'humiliation. Nous assistons au triomphe du petit-bourgeoisisme à l'échelle mondiale. »

Elisabeth Badinter observe que « l'affichage des filiations victimaires se conjugue avec l'étalage des douleurs privées », phénomène qui, selon elle, vient des Etats-Unis. Voire. La référence en ce domaine, la victime idéale, c'est à l'évidence le juif mort à Auschwitz. Quoi qu'on pense de l'exceptionnalité conférée à la tentative d'extermination menée par les nazis, on ne peut éviter de s'interroger sur ses conséquences. « La mémoire de la Shoah, écrit à ce sujet l'historien Henry Rousso, est devenue un modèle jalousé, donc imité et récusable. » Au fil des années, le « privilège juif » est devenu une source d'hostilité. Président des amitiés judéo-chrétiennes et initiateur d'une autre pétition contre les lois mémorielles, Paul Thibaud remarque pour sa part que le cordon sanitaire établi autour du génocide juif s'est révélé inopérant. « La loi Gayssot prétendait lutter contre l'antisémitisme planqué sous la bannière du négationnisme. On n'a abouti qu'à le déplacer. La vindicte de Dieudonné est précisément dirigée contre l'hyperprotection dont bénéficient les juifs. » Désormais, tout groupe ayant subi des persécutions réclame le bénéfice des qualifications de génocide et de crime contre l'humanité. Selon Françoise Chandernagor, plusieurs propositions de loi allant dans ce sens sont sur le bureau de l'Assemblée. Si l'humour grinçant avait droit de cité, on pourrait dire que chacun cherche son Shoah.

Mais la compétition victimaire n'aurait sans doute pas pris cette ampleur si elle n'avait pas bénéficié de la complaisance des politiques, en particulier du président de la République. « La France est coupable », déclarait-il en 1995, lors de la commémoration de la rafle du Vél' d'Hiv. Il devenait alors impossible de refuser aux uns la repentance accordée aux autres.

Au-delà de la loi positive, on peut avoir le sentiment que le champ des idées discutables se réduit sans cesse par contamination. Ainsi, la reductio ad Hitlerum de Leo Strauss et sa version française, la « lepénisation des esprits », ont permis d'interdire toute discussion sur la politique migratoire ou l'insécurité. « Attention à ne pas tout mélanger ! précise Meddeb. Affronter le politiquement correct, c'est une question de courage intellectuel. Encourir le risque d'une condamnation judiciaire, c'est beaucoup plus grave. » En théorie, sans doute, mais, dans les faits, ce n'est pas sûr. En effet, comme l'indique Me Richard Malka, avocat spécialisé dans les délits de presse, « la jurisprudence est extrêmement protectrice des libertés. Les condamnations sont très rares. Ni Houellebecq, ni Oriana Fallaci, ni Dieudonné n'ont été condamnés. Alors, c'est vrai qu'il existe des associations très procédurières. Mais, à force de perdre, elles abandonnent. Seulement, il ne faut pas que les prévenus lâchent quand ils perdent en première instance. Dans ce domaine, il faut aller jusqu'au bout. » Autrement dit, il revient à chacun de prendre ses responsabilités pour défendre ses convictions. En gardant en mémoire que les libertés qui s'usent sont celles dont on ne se sert pas

Les lois incriminées

Quatre lois ou articles de loi fixent l'Histoire et permettent donc que des chercheurs puissent être poursuivis s'ils ne les respectent pas.

L'article 9 de la loi Gayssot du 13 juillet 1990 tendant à réprimer tout acte raciste, antisémite ou xénophobe qui fait de la contestation de « l'existence d'un crime ou plusieurs crimes contre l'humanité » un délit.

La loi sur les Arméniens du 29 janvier 2001 relative à la reconnaissance du génocide arménien de 1915.

Les articles 1er et 2 de la loi du 21 mai 2001, dite loi Taubira, sur la traite négrière et l'esclavage reconnus par la France comme crimes contre l'humanité. L'article 2 stipule que « les programmes scolaires et les programmes de recherche en histoire et en sciences humaines accorderont à la traite négrière et à l'esclavage la place conséquente qu'ils méritent ».

L'article 4 de la loi du 23 février 2005 sur « le rôle positif de la présence française outre-mer ». Cette disposition a toutefois été déclassée le 31 janvier par le Conseil constitutionnel

Source : L'Histoire n° 306, février 2006, qui publie un entretien sur la question avec Françoise Chandernagor.







Les signataires de la pétition du 12 décembre

2005 : Jean-Pierre Azéma, Elisabeth Badinter, Jean-Jacques Becker, Françoise Chandernagor, Alain Decaux, Marc Ferro, Jacques Julliard,

Jean Leclant, Pierre Milza, Pierre Nora, Mona Ozouf, Jean-Claude Perrot, Antoine Prost, René Rémond, Maurice Vaïsse, Jean-Pierre Vernant,

Paul Veyne, Pierre Vidal-Naquet, Michel Winock.




© le point 09/02/06 - N°1743 - Page 78 - 2390 mots

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