«guy moquet, sarkozy et le roman national»





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« GUY MOQUET, SARKOZY ET LE ROMAN NATIONAL »



A faire usage politique de l’histoire, on s’expose à quelques mises au point historiques. Jean-Pierre Azéma réagit à la demande faite par Nicolas Sarkozy au mois de mai dernier que tous les enseignants lisent à leurs élèves la lettre d’un jeune résistant fusillé.
En proposant de célébrer la mémoire d’un jeune résistant fusillé, Nicolas Sarkozy nous invite à interroger son usage de l’histoire nationale, mais aussi les rapports ambigus entre mémoire et histoire. Comme pratique sociale, l’histoire exerce en France une fonction identitaire. Comme bien d’autres hommes politiques tentés de l’instrumentaliser, surtout lorsque les élections entrent dans le champ magnétique de la démocratie d’opinion, Nicolas Sarkozy en a fait un large usage (…). Ayant faire lire par une lycéenne une des lettres écrites à sa famille par Guy Môquet avant qu’il ne soit fusillé, le 22 octobre 1941, il annonçait que cette lettre serait lue tous les ans aux lycéens français. Ce projet mérite qu’on réfléchisse aux sens qu’il peut prendre.

Guy Môquet, jeune militant des jeunesses du PCF clandestin, est l’un des 27 otages fusillés dans la carrière des Sablières près de Châteaubriant. Ils furent parmi les premiers des 814 otages exécutés, entre septembre 1941 et octobre 1943, au titre d’une nouvelle politique répressive mise en œuvre sur ordre de Berlin (…). L’ordonnance du 28 septembre 1941, dite « code des otages » précise que doivent être choisis en priorité des personnes déjà internées, notamment des communistes et des anarchistes. En effet, après l’attaque de l’URSS par les nazis en 1941, tout le PCF entra en résistance, n’excluant pas la lutte armée, y compris l’attaque des soldats allemands en principe des officiers. Le meurtre du Feldkommandant Fritz Hotz le 20 octobre 1941 entraîna l’application du « code des otages ». Les nazis programmèrent l’exécution de 50 otages sous 48 heures, et de 50 autres si les coupables n’étaient pas dénoncés (…). Le jeune Guy Môquet fut choisi.

Fils d’un cheminot, responsable syndical et député du PCF en 1936, Guy Môquet entra dans les Jeunesses Communistes clandestines et fut arrêté sur dénonciation pour avoir distribué des tracts à deux policiers français, le 13 octobre 1940. D’abord placé en liberté surveillée, il est interné administrativement en vertu des décrets pris contre les communistes et rejoint le camp de Choisel le 16 mai 1941. On put s’étonner par la suite de l’exécution d’un adolescent de 17 ans : le choix était délibéré. En fusillant ce fils d’un ex-député communiste, l’occupant affichait que l’âge des simples distributeurs de tracts n’excusait rien (…). En outre, il ne fait aucun doute que les hommes de Vichy participèrent à la désignation des otages, notamment le ministre de l’Intérieur Pierre Pucheu, un obsédé de l’anticommunisme, et Bernard Lecornu, ambitieux sous-préfet de Châteaubriant qu dressèrent une première liste avant de la remettre aux Allemands qui gardèrent 17 noms (…).

L’émoi en France fut aussi considérable que la publicité donnée à cette série d’exécutions. L’opinion qui avait d’abord condamné les attentats se retourna en bonne partie contre l’occupant. De Gaulle dans l’émission « Honneur et patrie » du 23 octobre (…) célébra le geste « de garçons courageux ». Il montra ainsi qu’il avait été sensible à l’exécution de Guy Môquet : dès 1944, il le cita à l’ordre de la nation, et dans une lettre du 12 juin 1956 à Prosper Môquet qui venait de perdre sa femme, il saluait la mémoire de « votre fils mort si bravement et cruellement pour la France ». Le PCF, sans revendiquer immédiatement la paternité des attentats, sut valoriser le sacrifice des 27. Châteaubriant représente un idéal-type de la mémoire communiste. Tous les suppliciés étaient en effet communistes (alors qu’à Nantes ou à Bordeaux, l’occupant avait également volontairement fusillé des « gaullistes ») et presque tous étaient demeurés fidèles à la « ligne ». Les communistes étaient donc les meilleurs patriotes, et l’internement précoce de certains d’entre eux suggérait que la résistance communiste datait du début de l’Occupation, ce qui gommait l’image déplorable des errements d’avant l’été 1941. Aragon, sur la demande de Duclos, se chargea d’ériger un « monument » aux 27, avec un recueil intitulé les Martyrs, sorti dès février 1942. La lettre à laquelle s’est référé Nicolas Sarkozy est en bonne place dans les Martyrs.

Le PCF qui se voulait le « parti des 75000 fusillés » a continué de commémorer l’exécution des 27, notamment en suscitant l’érection dans la carrière des Sablières d’un monument national des fusillés de la Résistance. Le déclin politique du PCF, l’analyse critique de son histoire explique le fait qu’après avoir été célébrée la résistance des communistes est presque passée sous silence. Nicolas Sarkozy, tirant Guy Môquet d’un relatif oubli, a suscité des polémiques. Il ne s’agit pas de débats d’ordre partisan, puisque après quelques réticences, Marie-George Buffet a donné son aval. Il n’est pas non plus question que la gauche résistante s’arroge le monopole de la mémoire. Mais il ne faudrait que cet usage apparemment émouvant d’une lettre touchante, empêche de préciser que si dans la Résistance n’ont pas milité seulement des femmes et des hommes « gauche », si tous les hommes de « droite » ne sont pas retrouvés à Vichy, ce sont bien des hommes de la droite d’alors qui, par haine de la gauche, ont aidé l’occupant à établir la liste des 27 suppliciés.

Le second débat concerne l’enseignement. Le directeur de Libération, de surcroît bon connaisseur d’histoire, Laurent Joffrin affirmant « Oui, il faut lire la lettre de Guy Môquet » assurait qu’il revenait au pouvoir de trancher si nécessaire en matière d’histoire. C’est ce qu’un certain nombre d’entre nous, universitaires et enseignants d’histoire, ne sauraient admettre.

Sans doute l’histoire n’appartient-elle pas qu’aux historiens. Il est du rôle de la représentation nationale comme du président de la République de proposer, susciter commémorations et hommages, mais non d’édicter ce que l’on doit enseigner. Rappelons qu’en juillet 1995, Jacques Chirac a fait repentance pour l’attitude de l’Etat, de la France dans la déportation des juifs de France. C’était la parole du chef de l’Etat, elle comptait, le texte eut d’autant plus de retentissement qu’il n’était assorti d’aucune obligation. Son successeur ferait bien de méditer cet exemple. Beaucoup refusent l’idée de cette caporalisation mémorielle : une lettre lue dans tous les établissements scolaires, tous les ans, le même jour, sinon à la même heure ? quasiment au garde-à-vous ? Laissons donc les enseignants organiser leur cours comme ils l’entendent, et s’ils font le choix de cette lettre, ils sauront la lire au bon moment, mise en perspective par les travaux qui l’éclairent.
J.P Azéma, L’Histoire n°323, septembre 2007, pp. 6-11

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