Cinéma / Histoire / France





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Cinéma / Histoire / France 

Juan Gelas, réalisateur de Noirs de France : Vers « de nouveaux imaginaires collectifs »
(MFI / 21.02.12) Juan Gelas, le réalisateur de la série Noirs de France diffusée sur France 5, et qui est sortie le 20 février en DVD, a travaillé en Grande-Bretagne pour la BBC et Channel 4 et en France pour Arte et France Télévisions. Dans l’interview qu’il nous accorde, il déplore cette ignorance « très forte de l’histoire afro-antillaise française ».
RFI : On connaît le travail de Pascal Blanchard sur la colonisation et sur l’identité noire en France. Moins celui de Juan Gelas. Qu’est-ce qui vous a motivé à faire ce film ?
Juan Gelas : J’ai écrit la toute première version de ce projet en 2006, lorsque je suis revenu en France, après plus de vingt ans passés à vivre et travailler à Londres. Au lendemain des soulèvements de 2005, de nombreux débats pointaient vers une « question noire » assez floue, associés à une peur du communautarisme et à une fracture du pacte républicain. Il m’a semblé que la plupart de ces débats reposaient sur une ignorance collective très forte de l’histoire afro-antillaise française et relevaient plutôt du fantasme, de l’idéologie. En même temps, l’absence de voix afro-antillaises dans nos médias m’est apparue comme assourdissante, dangereuse. En tant que réalisateur de documentaires, il me semblait urgent de faire émerger des voix diverses d’afro-descendants français dans notre espace publique. L’idée de fonder ce projet dans l’histoire de France s’est imposée alors comme une évidence. Les histoires particulières des différentes populations afro-antillaises sont parties intégrantes de l’histoire de France depuis plus de trois siècles, c’est aussi notre histoire collective ! C’est à ce moment que Pascal Blanchard, un des grands historiens français du fait colonial et postcolonial, qui travaille sur ces questions depuis plus de vingt ans, a rejoint le projet.
RFI : En quoi cette question vous concerne-t-elle ?
J. G. : Elle me concerne comme elle nous concerne tous. Nous sommes tous les héritiers de l’histoire de notre pays, traite esclavagiste et colonialisme compris. J’ai 50 ans et comme la majorité des Français blancs de ma génération, j’ai grandi dans une méconnaissance complète de l’histoire afro-antillaise française, avec le sentiment que cette histoire n’existait pas, ou, tout du moins, qu’elle était une histoire des « autres » qui ne me concernait pas. Si, dans mon parcours scolaire, j’avais appris le nom d’Hégésippe Légitimus - député de Guadeloupe, élu au Parlement en 1898, qui a combattu pour le droit des travailleurs noirs face aux planteurs en Guadeloupe - en même temps que celui de Jaurès dont il était contemporain ; si j’avais lu Frantz Fanon au moment où je découvrais Albert Camus, je pense que ma vision de notre pays aurait été complète, m’aurait permis de mieux le comprendre. Lorsque j’ai réalisé que cette « amnésie » collective était partagée par de nombreux français noirs qui ont eux aussi les produits de l’école de la République, j’ai compris l’importance de notre entreprise.

RFI : Les trois épisodes de votre série télévisée sont-il complémentaires de l’ouvrage La France noire, récemment publié ? En quoi ? La structure temporelle diffère légèrement…
J. G. : Les trois films de la collection « Noirs de France » couvrent les derniers 130 ans de l’histoire des afro-descendants en France métropolitaine. Nous avons voulu que ce projet soit ancré dans le présent, qu’il puisse éclairer directement la société française de 2012. Les parcours que nous mettons en lumière sont ceux des parents, grands-parents et ancêtres directs de millions de Français noirs et métisses d’aujourd’hui. Une mémoire presque vivante. Mais l’histoire de la présence afro-antillaise en France ne commence bien évidemment pas en 1889, elle a plus de trois siècles, ce que La France Noire analyse, illustre et met en évidence. Un livre permet d’explorer le temps long de manière plus complète, les deux travaux sont donc complémentaires.
RFI : Pensez-vous que votre travail est utile à la perception des Noirs de France ?
J. G. : Il est toujours difficile pour un réalisateur de préjuger de l’impact de son travail. Je pense qu’un meilleur avenir pour les populations afro-antillaise françaises passera tout d’abord par une amélioration de leurs conditions sociales et par un recul conséquent des discriminations dont ils font l’objet dans leur propre pays, à cause de la couleur de leur peau. Des discriminations bien réelles à l’embauche, au logement, dans les rapports avec la police, etc., qui provoquent la colère, l’enfermement et le désamour. Bien sûr j’espère que notre travail participe à la construction de nouveaux imaginaires collectifs, plus complets, moins clivants. Si, après avoir vu nos films, un nombre plus important de mes compatriotes, toutes origines confondues, pensent à Gerville Réache en même temps qu’ils pensent à Jaurès, qu’ils savent que Brazzaville a été la première capitale de la France Libre et reconnaissent le fait qu’Aimé Césaire est un des géants de la littérature française, aux côtés de Victor Hugo ou de Charles Baudelaire, alors nous auront fait une partie de notre travail.
Propos recueillis par Antoinette Delafin
Noirs de France. Un film de Pascal Blanchard et Jean Gelas, réalisé par Jean Gelas. Série de trois documentaires (3 x 52’) produits par la Compagnie Phares et balises en coproduction avec l’INA. Avec la participation de France Télévisions, Public Sénat et TV5 Monde. Et le soutien de l’Acsé, du CNC et de la Procirep… Coffret 2 DVD en vente à partir du 20 février. Compagnie Phares et Balises. 25 euros. Boutique France Télévisions : http://boutique.francetv.com/noirs-de-france.html

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