Le protecteur de l’abbaye de Noyers





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Le protecteur de l’abbaye de Noyers

Le martyr de Saint Gratien
Guy Mary Oury

Analecta Bollandiana – Revue critique d’hagiographie Tome 101 fas 3-4


Des anciens livres liturgiques de l’abbaye de Noyers, il ne restait, semble-t-il, au XIXe siècle qu’un Coutumier (Usus monastérii Beatae Mariae Nuchariensis) du XIVe siècle, signalé par l’abbé C. Chevalier (1), et un Bréviaire du XIIe siècle conservé à la Bibliothèque municipale d’Évreux sous la cote 120 (2).

Dans le sanctoral du mois d’Octobre, ce Bréviaire contient sans indication précise de date l’office à douze leçons d’un Saint Gratien évêque ; les huit premières lectures sont tirées d'une «legenda» ou vie de ce saint martyr dont l’abbaye conservait une partie importante des reliques.

En colligeant les sources de l'histoire des provinces d'Anjou et de Touraine, Dom Housseau avait aussi découvert dans un ancien Bréviaire, différent de celui-ci, le texte tronqué de la « Legenda », qui fut ensuite édité à partir de sa copie autographe par l'abbé C. Chevalier dans le Cartulaire de l'abbaye de Noyers. L'éditeur indiquait par une note que la fête de saint Gratien était marquée à la date du 23 octobre dans le Martyrologe de Du Saussay (3). Puis, dans sa courte histoire de l'abbaye, l'abbé Chevalier résumait la Vie (4) et donnait quelques détails sur le culte de saint Gratien à l'abbaye de Noyers.
Celui-ci était en effet considéré comme le second patron du monastère: on conservait ses reliques dans une châsse de cuivre doré et émaillé, «d'un travail ancien » dit l'abbé Chevalier d'après Dom Germain; on sait que les décorations d'émaux champlevés ne peuvent être antérieures au début du XIIe siècle; les châsses limousines de ce type qui ont été conservées sont assez nombreuses pour le XIIe et le XIIe siècles, ce qui pourrait fournir une indication sur l'âge approximatif de la châsse de Noyers (5). Au sujet de la « legenda», C. Chevalier écrivait : « elle ne parait pas antérieure au XIVe siècle. Cette date est déterminée pour nous par la mention erronée que la paroisse de Sepmes aurait été ainsi nommée parce qu'elle serait la septième des huit églises fondées en Touraine par Saint Gatien, premier évêque de Tours. Cette allégation, positivement contraire aux textes de Grégoire de Tours, ne se rencontre dans nos livres liturgiques qu'à partir du XIVe siècle, quand on voulut attribuer à notre premier apôtre un rôle glorieux et un ministère fructueux (6) ».

1-C. CHEVAL1ER, Histoire de l'abbaye de Noyers, dans Mémoires de la Société Archéoloque de Touraine t. 23 (1973), p. CLIV ; il n'indique malheureusement pas où il a vu ce Coutumier ni où il se trouvait conservé.

2-V. LBBOQUAIS, Les Bréviaires manuscrits des Bibliothèques publiques de France, t. 2 (Paris 1934), pl. 103-105.

3- Cartulaire de l'4bbaye de Noyers, éd. C. CHEVALlER, Mémoires de la Société archéologique de Touraine,

t. 22. (1872), n° DCLXII, p. 708-710.

4-C. CHEVALIER, Histoire de l'abbaye, p. CLI-CLIII ; elle est racontée également par J.-M. ROUGÉ, Le Folklore de la Touraine, 4é éd. (Tours, 1975), p. 123 (3e éd., 1947, p. l15) ; C. MAUCLÈRE, La Touraine (Paris, s.d.), p. 100.

5- M-M Gauthier Emaux limousins champlevés des XIIe, XIIIe, XIV siècles (Paris 1950), EAD Catalogue de l’exposition des émaux limousins (Limoges, 1948) ; E . Rupin, L’œuvre de Limoges (Paris 1890) ; GF Souchal, les émaux de Grandmont au XIIe siècle dans Bulletin monumental, t.121 (1963) p41-64, 123-150,219-236,307-330 ; t.122 (1964) p 7-36, 129-160.

6- C. Chevalier, histoire de l’abbaye p CLIII


En fait. La présence du texte de la Vita dans le corps d’un Bréviaire du XIIIe siècle (elle n'y fait pas figure de supplément) oblige à repousser la rédaction au moins au XIIIe siècle, peut-être même au siècle précédent. Cette courte Vita a été rédigé vraisemblablement peu de temps après l'époque où l'abbaye de Noyers s'enrichit des reliques du saint, inhumé antérieurement dans le cimetière de Sepmes; mais les textes qui nous ont été conservés sont manifestement tronqués : il n'y est pas question de la translation des reliques à Noyers.
Il convient d’étudier au préalable à quelle date l’abbaye de Noyers acquit l’église de Sepmes. Le cartulaire nous renseigne la dessus. Vers 1078, Goscelin de Sainte Maure céda au monastère tout ce qu’il possédait dans l’église de Sepmes : la moitié du junoriat et de toutes les oblations, les droits de sépultures de ses hommes, et la moitié de l’ensemble des revenus de l’église ; réserve était faite pour le fief d’un prêtre (7). Une autre donation fut faite vers 1100 par Goscelme de Sepmes qui céda à son tour tout ce qu’il possédait dans l’église, réserve faite du fief d’un prêtre, dont la notice indique le détail avec un grand luxe de précision (8). Cette précision même permet de conclure qu’après cette date, l’abbaye devint seule propriétaire de l’église. C’est donc à ce moment que le monastère, jusque là dépourvu de reliques importantes, dut procéder à la translation de la majeure partie ou d’une partie importante des reliques de Saint Gratien.
Le rédacteur de la Vita composa son texte postérieurement, peut-être dès la première moitié du XIIe siècle, à partir des traditions recueillies à Sepmes, et cela rendait bien compte de la ressemblance notée par C. Chevalier entre le latin de la Vita et celui du cartulaire. (9)
Quant à l’argument tiré de la légende des sept ou huit églises fondées par Saint Gatien de Tours, utilisé par Chevalier pour proposer une date tardive à la rédaction de la Vita, il n’est absolument pas probant. Cette légende est indépendante de celle de l’apostolicité de Saint Gatien ; elle se base sur une étymologie savante, proposée par un clerc, pour le nom de Sepmes (au XVe siècle on y ajoutera Huismes !) (10). Il est fort possible que le moine de Noyers qui rédigea la Vita soit à l’origine de la légende et celle-ci aurait ensuite été adoptée, mais plus tardivement (au XIVe ou XVe siècle) par le clergé de la cathédrale.
L’auteur de la Vita Gratiani de Noyers s’est montré par ailleurs scrupuleux ; il a opté pour le parti de ne présenter à ses frères qu’une Vita sans contenu bien précis st sans enseignement spirituel ; il s’est contenté de rapporter ce que l’on disait sur la vie du Saint et les légendes relatives à l’inhumation de son corps à Sepmes, de préférence à Civray et à Bournan ; grâce à lui, nous savons très probablement ce que la « relatio fidelium » contenait à Sepmes dans les premières années du XIIe siècle.


7- Cartulaire de Noyers n° LXXII p 86

8- Cartulaire n° CCXCVIII p 322-323

9- C. Chevalier Histoire de l’abbaye p CLIII

10- En fait la légende de la fondation de Sepmes et de Huismes par St Gatien n’apparait pas dans un lectionnaire du XVe s; on ne la trouve pas dans le lectionnaire du XIVe s. cf. C. Chevalier, Origine de l’église de Tours, dans Mémoires de la Société archéologique de Touraine, t.21 (1871) p.586, cf. p.582 (lectionnaire XIVe) . Aucune des chroniques du XIIe et XIIIe ne la mentionne, cf. A. Salmon, Recueil des chroniques de Touraine, dans mémoires de la SAT, t1 1854 p1 (Pierre fils de Béchin), 64-65 (grande chronique de Tours), 160 (chronique abrégée), p201-202 ((chronique des archevêques), 296 (De Commendatione…)

Gratien aurait été originaire du pagus de Rouen; il devint évêque d'une « quelconque cité de Bretagne) ; l'auteur ignore tout de l'époque où il a vécu, et l'avoue sans ambages; il ne sait que ce qu'il a appris de la bouche des fidèles, et recueilli au sujet du « transitus ».
Le saint était en route vers Rome, probablement pour un pèlerinage (le texte de la Vita ne le précise même pas, ce qui est une garantie d'objectivité), accompagné d'un certain nombre d’hommes, des fidèles de son diocèse. Une invasion de païens qui ravageaient l’Aquitaine et d'autres provinces, le contraignit à modifier sa route et il atteignit ainsi le pagus de Tours; il y était à peine entré qu'il rencontra un parti d'ennemis: il fut mis à mort sur les bords de la Riolle, à deux milles de Civray, au lieu-dit « Le Pré de Sepmes ». Parmi les personnes qui furent massacrées en même temps que lui (l'auteur ne dit pas qu'elles fussent de ses compagnons) se trouvait un homme du nom d'Aventinus dont les restes furent portés à Vivonne, en Poitou après le repli des ennemis; il y avait également un petit enfant dont on ignore le nom et qui fut déposé dans le tombeau même de Gratien.
Ces païens qui, après avoir ravagé l'Aquitaine, remontent vers le pagus de Tours (christianisé même dans ses campagnes, puisque l'on fait intervenir les « presbyteri » de Civray, Bournan et Sepmes dans la légende de l'inhumation), ont été identifiés avec les Musulmans de l'invasion de 733 qui fut arrêtée par Charles Martel dans la région de Poitiers; rien de plus vraisemblable (11).
On pourrait se demander si les noms des martyrs Gratianus, Aventinus, qui sont latins, étaient encore portés au début du VIIIe siècle dans la Gaule franque. Les documents du VIIe siècle fournissent des formes voisines: Grator (12) et Gratus (13) ; au VIIIe siècle, on connait un Adventius (14). bénéficier de l'Église de Metz en 745, il y a aussi la forme Aventiolus (15). Les documents financiers de Saint matin de Tours, édités récemment par M. Gasnault, présentent la forme lacunaire : Aven… (16)
Le récit semble indiquer que Gratien cheminait vers Rome à partir de la Bretagne armoricaine; un pèlerin de Bretagne insulaire aurait emprunter une autre voie que celle du Poitou et dans la Chronique de Pierre fils de Béchin, il est précisé que le nom couramment employé pour désigner la Bretagne insulaire est au XIIe siècle : Anglia ( Britanniam quae nunc Anglia dicitur). (17)


11- Baudot La localisation de la première victoire remportée par Charles Martel contre les Musulmans, dans Recueil des travaux offerts à M. Clovis Brunel, t 1 (Paris, 1955), p. 93-105 ; G. OURY, Recherches sur le culte d'un fondateur d' église, saint Gatien, dans Études grégorienne t. 9 (1968) p. 7-24 ; J. H. Roy et J. Deviosse, Octobre 733, La Bataille de Poitiers (Paris, 1966) ; P, Lot, La naissance de la France (Paris, 1948), p. 123 ; G. Dez, Histoire de Poitiers, dans mémoire de la Société des Antiquaires de l'Ouest,4e série, t. 10 (1966) ; J. Maurice, Thèses et hypothèses sur la bataille dite de Poitiers entre Francs et Sarrazins, dans Bulletin de la Société archéologique de Tours, t.34 (1966), p. 324-334.

12- JMPardessus, Diplomata, Chartae, Epistolae, leges aliaque documenta ad res Gallo-francicas spectantia (Paris1849) t.2 p 96.

13- P Gasnault, Documents comptables de Saint Martin de Tours à l’époque mérovingienne (Paris 197) pl IV a6

14- Pardessus t2 p 398

15- Pardessus t1 p 40

16- Gasnault pl XXIa 5.

17- Chroniques de Touraine p 16


Les listes épiscopales de Bretagne sont très incomplètes ; à partir du VIe siècle elles ne contiennent pratiquement que des noms celtiques. Cependant à Tréguier, la Gallia signale vers 950 comme douteux un Gratianus, évêque, qui aurait relevé la « Basilica » détruite par les Normands (18) ; ce Gratianus est trop tardif pour pouvoir être identifié avec le martyr de Sepmes, mais son existence rend vraisemblable celle d’homonymes. D’ailleurs le caractère épiscopal de Gratien n’est pas un élément certain ; l’identité de son nom avec le premier évêque de Tours a pu créer une confusion dans la tradition locale ; ou bien encore il s’agirait d’un évêque-moine ou d’un chorévèque que le biographe de Noyers aurait abusivement transformé en « episcopus cuiusdam civitatis ».
Le voyage à Rome ne soulève pas de difficultés particulières ; les pèlerinages y furent toujours fréquents dans le haut moyen âge. (19)
La légende du choix de la sépulture par le saint lui-même (translation impossible, puis apparition à deux hommes avec ordre de venir chercher le corps) est un trait classique de l’hagiographie (20) ; il est inutile de s’y attarder sinon pour faire remarquer qu’en 733, il est peu probable qu'il y ait eu trois paroisses constituées à Bournan, Civray et Sepmes, avec un prêtre résidentiel.
Ainsi les traditions recueillies par l’auteur de la Vita au début du XIIe siècle à Sepmes sont dans l’ensemble recevables : Gratien, originaire de Rouen, attaché à une église de Bretagne (comme évêque ou chorévèque ou simple prêtre) (21) aurait fait un voyage à Rome vers 733, et aurait été pris avec le groupe de fidèles qui l'accompagnait dans les remous de l'invasion musulmane ; il aurait trouvé la mort en Touraine méridionale, sur le bord de la Riolle. Au début du XIIe siècle il reposait dans le cimetière qui entourait l’église de Sepmes, ou bien encore son souvenir, resté vivant dans la région, fut attaché à la découverte d’une sépulture ancienne qui aurait été faite alors.

Dans une étude plus ancienne, j’ai présenté les hypothèses que l’on peut formuler au sujet de saint Aventinus et son identification possible avec le saint de la Celle Saint Avant et saint Avertin de Vançay (22).
Abbaye Saint Pierre de Solesmes

72300 Sablé sur Sarthe
Guy Marie Oury
18- Galla chritiana t 14 c 1120 : Gratianus ou Grandis. L Duchesnes Fastes épiscopaux de l’ancienne Gaule, t 2 2e ed. (paris 1910) 360s : la série de Nantes est à peu près complète ; celles de Quimper, Vannes, Léon, Alet, Dol, St Brieuc, Tréguier sont inexistantes.

19- J.Guyon le pèlerinage à Rome dans la basse antiquité et le haut moyen âge, dans Pèlerins de Rome, Visages de Rome t.2 sous la direction de O. de la Brosse (Paris 1976) p 41-70 ; A Vauchez, Pour ou contre le pèlerinage à Rome, un débat médiéval ibid. p 71-82

20- Nicolas Hermann-Mascard, les reliques des saints, Formation coutumière d’un droit (Paris 1975) p 388-389

21- Peut-être ai-je poussé trop loin la part de l’hypothèse en proposant de voir en Gratien un évêque scott dirigeant une communauté monastique pérégrinante comme saint Fulvius dont il est question dans la vie de saint Cyran au VIIe s. cg G Oury Contribution à l’étude du culte de St Avertin dans Bulletin de la SAT t. 35 (1967) p 118

22- Art cité à la note 21 p 97-119 et Recherches sur les anciens monastères de la Touraine méridionale dans Revue Mabillon t 56 (1966) p 113

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