Diaspora et métissage. Quelques réflexions sur les associations haïtiennes de Guyane





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Diaspora et métissage. Quelques réflexions sur les associations haïtiennes de Guyane

par Eric Gallibour (Lapsac, Université de Bordeaux II)
Si les chercheurs en sciences sociales s’intéressent depuis longtemps aux relations sociales et culturelles des populations immigrées en Guyane, ils ne portent pas toujours leur regard sur les cadres sociaux et historiques dans lesquels ces relations peuvent se construire. Cette mise en rapport du social et du culturel, préconisée par Roger Bastide, pour rendre compte des processus d’acculturation, par Gluckman pour analyser les situations sociales dans lesquelles interviennent les contacts culturels entre les individus ou par Balandier pour souligner l’influence du cadre colonial, nous semble tout à fait pertinente pour rendre compte de l’histoire des associations haïtiennes de Guyane (Balandier, 1982 : 24 ; Bastide, 1971 ; Gluckman, 1947). Depuis la colonisation, les cadres sociaux, politiques et historiques qui marquent l’entrecroisement des civilisations influencent tant en Guyane qu’en Haïti, les contacts culturels entre les individus et les groupes (Bastide, 1960b). Prendre en considération ces cadres sociaux suppose de rappeler les enjeux relatifs à l’histoire récente de l’émigration/immigration haïtienne en Guyane et la place qu’occupent cette diaspora dans la stratification sociale guyanaise (Bastide, 1965 ; Ogien, Katuszeswki, 1981). Si les contacts culturels entre les immigrés Haïtiens de Guyane et les autres groupes peuvent être étudiés à l’intérieur des associations, celles-ci relèvent d’un cadre d’analyse particulier. En effet, les différentes étapes, qui ont favorisé la constitution du mouvement associatif en Haïti, peuvent être comparées aux processus qui ont conduit à l’émergence des associations haïtiennes en Guyane. D’autre part, la participation récente de ces associations à des programmes d’actions définis par les politiques publiques françaises, suscite des situations de contacts culturels à la fois libres et planifiés, où se confrontent, à l’intérieur d’un cadre juridique prédéfini, des normes et des valeurs culturelles distinctes (Bastide, 1971). Se situer dans le cadre d’analyse de l’acculturation revient à considérer que ces associations constituent des lieux privilégiés de la rencontre et de l’interpénétration significatives de deux cultures : celle du « monde haïtien » et celle du « monde des institutions publiques » (Herskovits, 1967 : 233). Le cadre associatif devient ainsi un espace de recherche spécifique pour étudier les processus de sélection qui révèlent la cohabitation, la substitution ou la réinterprétation d’éléments culturels empruntés à l’une ou l’autre de ces cultures (Herskovits, 1967). Ces processus de sélection culturelle mettent l’accent dans le champ associatif, comme avait pu le faire Roger Bastide dans le champ religieux, sur les mélanges et les syncrétismes qui fondent les conduites des immigrés Haïtiens (Bastide, 1958, 1960a). De ce point de vue, il a été récemment démontré, que le métissage est un concept heuristique qui tend à bousculer le regard du chercheur pour le conduire à une maïeutique de l’interstice, du mélange, de l’entre deux et du va-et-vient (Cunin, 2001). Notre démarche vise à souligner l’intérêt d’utiliser ce concept pour rendre compte du mode de fonctionnement des associations haïtiennes et des relations interculturelles en Guyane. Si les relations interculturelles peuvent se structurer dans le cadre associatif, ce sont toujours les individus qui sont en relations pas les cultures, ce qui implique d’examiner l’identité statutaire des acteurs en présence (Bastide, 1971). Nous nous intéresserons plus précisément ici, aux situations d’interface dans lesquelles se trouvent engagés les leaders associatifs Haïtiens et les représentants de l’Etat. Il s’agira d’analyser en particulier, les tensions dans les échanges et les marqueurs d’identité susceptibles de modifier les usages et le sens des relations investies. La compétence métisse dont fait preuve les leaders associatifs Haïtiens, devient ainsi, une catégorie d’analyse qui permet de montrer comment fonctionnent les mécanismes de construction de leurs rôles sociaux et de leurs identités au sein des associations haïtiennes (Cunin, 2001). Plus succinctement, après une présentation des enjeux relatifs à l’immigration dans ce département, nous rappellerons, la place qu’occupe la diaspora haïtienne dans l’histoire récente de la société guyanaise, en soulignant les processus de stigmatisation subis par ces immigrés au cours des deux dernières décennies. Puis, nous retracerons les différentes étapes qui ont favorisé la constitution du mouvement associatif en Haïti, afin de préciser les liens qui existent entre cette histoire et l’émergence des associations haïtiennes de Guyane. Nous passerons ensuite, des cadres sociaux et historiques à l’analyse du mode de fonctionnement des associations haïtiennes, en insistant sur le caractère métisse des comportements adoptés par les immigrés Haïtiens et des rôles sociaux qui en découlent. Nous verrons ainsi que les aptitudes des leaders associatifs à jouer avec les apparences et leurs significations, à s’adapter aux situations en passant d’un espace de normes à un autre, à varier les registres et multiplier les masques, pour réaliser une performance adaptée face aux exigences des représentants de l’Etat, peuvent être considérés comme des formes de résistance aux processus d'acculturation et de déculturation que les immigrés Haïtiens subissent dans la société guyanaise. En guise de conclusion, nous indiquerons l’intérêt que représente le cadre théorique et méthodologique du métissage, pour étudier la construction des identités de la diaspora haïtienne de Guyane et les enjeux éthiques et épistémologiques que soulève aujourd’hui une telle démarche de recherche pour les anthropologues.


Les enjeux de l'immigration en Guyane

A la fois proche des caraïbes et inscrit sur le continent sud américain, la Guyane colonie française depuis 1604, est devenue en 1946, un département d’outre-mer qui s'étend sur 9 000 km2 et dont la quasi totalité du territoire est recouvert par la forêt amazonienne. Bordée à l'Ouest par le fleuve Maroni jouxtant le Surinam, et à l'Est par l'Oyapock, frontière naturelle avec le Brésil, la Guyane ressemble à sa lointaine cousine de la Réunion par la polyethnicité qui caractérise sa population . Une particularité historique la différencie néanmoins de ses voisines antillaises, le modèle colonial de l'économie de la plantation, n'ayant pu s’y appliquer de façon globale et continue. Selon Serge Mam Lam Fouck, le phénomène qui a vu cette main-d'œuvre se détourner de l’activité pour laquelle elle était initialement engagée, est une constante dans l'histoire de la colonisation de la Guyane, qui s'est essentiellement développée sur la base du peuplement (Mam-Lam-Fouck, 1996). Un peuplement qui s’est effectué depuis la départementalisation, au gré des différentes conjonctures économiques et politiques, au cours desquelles les choix opérés par l'Etat français ont contribué à l’implantation de populations culturellement diversifiées. Ces choix sont également, à l'origine des principaux problèmes que connaît aujourd'hui cette « zone ultra-périphérique » de l’Europe. En effet, l'action publique a surtout consisté à encourager le développement socio-économique des pôles urbains du littoral, où se concentre aujourd'hui plus de 70 % de la population. La production agricole reste faible, et à part quelques entreprises dépendantes des secteurs aurifères et de l’aérospatiale, on ne peut pas dire qu'il y ait une véritable économie guyanaise. L'activité de la pêche qui aurait pu constituer un secteur de développement important souffre depuis les années 1990, de la concurrence des pays voisins (INSEE, 2002). L'adoption du système politique, administratif, social et sanitaire français, s’il a favorisé l'émergence d'une classe moyenne « créole guyanaise », n'a permis qu'à une petite partie de la population d'augmenter son niveau de vie (Jolivet, 1982 ; 1986). Si l’on compare la Guyane à d’autres départements français, des inégalités persistent en matière d'accès aux soins, à l'emploi, à l'éducation et au logement. On estime aujourd'hui que dans ce département français d’Amérique, plus de la moitié de ses 157 000 habitants, majoritairement composés de jeunes âgés de moins de 25 ans, vivent en dessous du seuil de pauvreté (INSEE, 2002). L’évolution rapide de la démographie guyanaise, caractérisée par un taux d'accroissement naturel élevé et une augmentation régulière de populations venues du Brésil, du Surinam ou d'Haïti, confronte désormais le modèle créole guyanais, au défi de l'intégration (Chérubini, 1986). Alors que les créoles guyanais représentaient depuis la départementalisation, l’essentiel de la population et des élites politiques et administratives de la Guyane, le modèle créole guyanais doit faire face aux enjeux économiques et politiques que soulève le partage équitable des ressources et du pouvoir entre les différentes populations composant la société guyanaise (Jolivet, 2001). Il doit également se mesurer aux enjeux sociaux et culturels que soulèvent d’un côté, la cohabitation spatiale avec des populations culturellement diversifiées de plus en plus nombreuses et de l’autre, une identité créole fragilisée dont la langue ne constitue plus un mode d'expression identitaire privilégié, ni la référence à l’origine africaine ou l’esclavage, une spécificité (Ndagano, 2000). Entre créolité restrictive et guyanité, les relations entre les créoles guyanais et les différentes minorités autochtones ou étrangères, présentent dorénavant plusieurs facettes, qui reflètent les mutations d’une nouvelle société pluriethnique qui se construit sur la base d'une ancienne société créole (Chérubini, 1994).

Revenons un instant sur la notion d’immigré généralement utilisée pour désigner certaines populations résidant en Guyane. En effet, administrativement les populations immigrées de Guyane sont composées : de personnes ayant conservées leur nationalité étrangère et possédant un titre de séjour, de personnes ayant acquis la nationalité française ou en attente de l'acquérir, de personnes nées françaises, de personnes en situation irrégulière mais résidant sur le sol français depuis plusieurs années (plus de dix ans) et de personnes en situation irrégulière arrivées plus récemment (Join-Lambert, 1997 : 661). Il y a donc parmi les populations désignées comme immigrées en Guyane, des individus de nationalité française ou étrangère. Dans une société historiquement construite à partir d'une multitude de populations issues de l’immigration, on aurait pu supposer que l’on désignerait sous ce terme, les personnes récemment installées en Guyane. Dans les faits, la durée de l'installation, le statut administratif ou la nationalité n’entrent pas forcément en ligne de compte. On constate que ce processus de désignation, assigne une place, un rôle et un statut, à certains individus appartenant à des groupes socialement et culturellement dominés dans la société guyanaise. Dans cette perspective, être désigné comme immigré en Guyane, signifie souvent : avoir un statut réduit à un état définitif (celui d’un étranger de passage), une culture limitée à son origine, un rôle social prescrit dans la société d’accueil, ou encore appartenir à une communauté : « considérée comme une entité homogène composées d'individus identiques qui favorise davantage le repli communautaire que l’intégration nationale. » (De Rudder, 1998). Mais pour comprendre pourquoi certaines populations continues d’être désignées comme des immigrés alors qu’elles sont de nationalité française et résident légalement en Guyane, il faut se rapporter à la stratification sociale de la société guyanaise. En regroupant les individus selon leur appartenance à un groupe social et culturel, on constate ainsi que cette stratification se présente sous la forme d'une pyramide révélatrice des hiérarchies existantes entre les différents groupes qui composent la société guyanaise. Cette pyramide montre également que les positions occupées par certains groupes sont restées relativement figées dans le temps . La faible mobilité sociale de ces groupes dans la société guyanaise contemporaine n’est-elle pas révélatrice de la reproduction d'un modèle de société héritée du colonialisme ?

Sans aller jusque-là, on peut se demander si l'utilisation de la catégorie « immigré », par certains groupes dominants en Guyane, pour désigner d’autres groupes dominés, n’alimente pas des représentations sociales qui culturalisent et racialisent les identités ? Ce mode de désignation des populations relève en effet, d’une logique d’assignation identitaire, ne prenant pas en considération les processus de socialisation sociale et le métissage culturel dans la société guyanaise. En mettant en avant l’ethnicité et la race de certaines populations, il contribue à une forme d’ethnicisation des rapports sociaux limitant les possibilités de mobilité sociale (Poutignat, Streiff-Fenart, 1995). Des leitmotivs xénophobes et des expressions imagées stigmatisant ces populations, ont souvent été véhiculées en Guyane. Qui n’a pas entendu parler de péril haïtien, de péril jaune et plus récemment de péril brésilien, marquant l’envahissement de la Guyane par des étrangers qui viendraient : « profiter des avantages de la société guyanaise au détriment des autochtones. » (Gallibour, 1996). Ces représentations entretiennent des mécanismes de responsabilisation sociale et économique susceptibles d'accroître ou d'entretenir des tensions déjà existantes entre les différentes populations qui composent la société guyanaise. Les Haïtiens ont ainsi été la cible privilégiée de discours contribuant à entretenir le mythe de « l'immigré-étranger-envahisseur ». Le paradoxe pour ces immigrés est que leur stigmatisation a été en partie le fait des créoles guyanais. Une des raisons de cette stigmatisation est peut-être liée au fait que les Haïtiens sont à la fois culturellement proche et socialement éloignée des créoles guyanais (Bastide, 1970a). Pour analyser plus finement les processus qui, au cours des deux dernières décennies, ont conduit à la stigmatisation des immigrés Haïtiens dans la société guyanaise, il convient de déconstruire les cadres sociaux et historiques de l’immigration haïtienne et de rappeler la place qu’occupe cette diaspora dans l’histoire récente de la société guyanaise.


De l’immigration à la stigmatisation des immigrés Haïtiens en Guyane

La population de l'île d'Haïti, tout en se situant à quelques heures d'avion de Miami, appartient à un pays figurant parmi les plus pauvres de la planète . Depuis son indépendance en 1804, cette première République noire a connu une histoire politique chaotique caractérisée par des conflits incessants avec sa voisine, la République Dominicaine, et des dictatures militaires successives dont la plus connue a été celle des Duvalier père et fils (Diederich et al., 1971 ; Corten, 1988). Le régime des Duvalier, qui a débuté en 1954 pour s'achever en 1986, a géré les fortes inégalités sociales et économiques au sein du pays, en opposant de manière insidieuse les minorités mulâtres riches à la masse noire des pauvres, les Ruraux aux Urbains, et les habitants du Nord à ceux du Sud . Dans un tel contexte, l'émigration a constitué la principale stratégie de survie du peuple haïtien qui, déjà dans les années 1930, se rendait à Cuba et à Saint-Domingue pour couper la canne à sucre. Dans les années 1950, si les élites haïtiennes s'expatrient en France, au Canada ou aux Etats-Unis, les braceros laissent la place à des boat-people qui mettent le cap sur la Floride et les îles caraïbéennes (Baril et al., 1990). A la fin des années 1970, l'émigration s’étend à l’ensemble de la Caraïbe et des Amériques et touche toutes les couches sociales de la société haïtienne. Si dans les années 1980, la majorité de la diaspora haïtienne réside aux Etats-Unis et au Canada, les émigrés sont de plus en plus nombreux à s’installer aux Antilles-Guyane et dans une moindre mesure en France. Ces exilés, estimés aujourd’hui, à plus de trois millions de personnes, constituent une ressource financière indispensable à la survie des populations restées au pays (Baril, 1990).

L’arrivée des immigrés Haïtiens a débuté en Guyane, dans les années 1970, et s’est ensuite développée dans les années 1980 (Calmont, Gorgeon, 1987 ; Gorgeon, 1985). Cette population au départ, composées d’une main-d’œuvre masculine venue travailler en Guyane, au moment des « grands chantiers », s’est rapidement féminisée (Chalifoux, 1989 ; Calmont, 1988). Puis, avec la politique du regroupement familial, de jeunes Haïtiens sont également venus retrouver un parent et se scolariser en Guyane. Cette politique a permis aux familles haïtiennes de s'installer durablement et à la migration haïtienne de se stabiliser, mais elle a aussi eu pour effet, d'accroître la visibilité sociale et démographique d'une communauté jusqu’alors plutôt discrète (Gorgeon et al., 1986). Après avoir développé des procédures de régularisation des immigrés clandestins dans les années 1980, les pouvoirs publics ont fait le choix dans les années 1990, de refouler systématiquement les « nouveaux arrivants ». Si l'entrée illégale sur le territoire français des immigrés Haïtiens se poursuit encore aujourd’hui, l’Etat a intensifié les contrôles aux frontières et consolidé son dispositif en augmentant les effectifs de l'armée, de la police et de la gendarmerie. Il n’a toutefois pas réussi à maîtriser une situation géographique « poreuse » liée à un contexte social et économique particulièrement attractif, notamment pour les populations des pays voisins. Dans les années 1990, la part des Haïtiens reste assez importante par rapport à l’ensemble des populations immigrées en Guyane, une comparaison entre le département de la Guyane et la France métropolitaine montre cependant que ces deux « diasporas » possèdent un certain nombre de points communs. Les Haïtiens se concentrent en effet, dans les grandes villes : Paris et l'Ile-de-france pour la Métropole ; Kourou, Saint-Laurent du Maroni et l'île de Cayenne (Cayenne et sa communauté urbaine) pour la Guyane. Les membres de ces deux communautés sont majoritairement originaires de Port-au-Prince et du Sud d'Haïti. Enfin, la population haïtienne résidant en Guyane est estimée, comme en Métropole, à plus de 25 000 individus (Delachet-Guillon, 1996). La comparaison s'arrête là, car « la classe moyenne » haïtienne est très faiblement représentée en Guyane, contrairement à la Métropole ou d’autres pays d’émigration comme le Canada et les Etats-Unis. La majorité des immigrés Haïtiens de Guyane, sont analphabètes ou illettrés, travaillent en majorité dans le secteur informel occupant un grand nombre d’emplois non déclarés, et résident pour la plupart dans des bidonvilles (Gallibour, 2000).

Au fur et à mesure que se développait l’immigration en Guyane dans les années 1980-90, les Haïtiens ont été désignés à plusieurs reprises, comme les responsables des problèmes socioéconomiques que rencontraient ce département (Chérubini, 1985 ; Gorgeon, 1986). Il faut dire que la Guyane a connu au cours de cette décennie plusieurs crises économiques touchant successivement tous ses secteurs d'activités. La plupart des Haïtiens (généralement employés dans les communes de l'intérieur comme travailleurs agricoles ou forestiers, occupant dans les villes, des emplois de manœuvres dans les micro-entreprises, les commerces alimentaires, les garages ou les restaurants, le bâtiment ou les travaux publics), se sont retrouvés au chômage et leurs conditions de vies se sont rapidement dégradées. Les contrôles administratifs s'intensifiant, les emplois de domestique, de jardinier ou d'homme à tout faire, qu'ils occupaient chez les particuliers, se sont raréfiés. Assujetties aux bonnes dispositions de leurs employeurs, les conditions de travail de ces jobeurs sont devenues de plus en plus précaires. Si pour certains Haïtiens, leur situation officielle sur le territoire dépendait de la régularisation de ces emplois non déclarés, d’autres étaient susceptibles de bénéficier de prestations sociales. Le R.M.I. et les allocations familiales ont ainsi été perçus par un nombre de plus en plus important de familles haïtiennes. Une situation qui a contribué à stigmatiser cette population en la rendant responsable des déficits publics (Gallibour, 1996). La plupart des Haïtiens sans emploi, ont développé la culture des abattis ou se sont regroupés, pour acheter des produits au Surinam ou au Brésil, qu'ils revendaient au détail sur les marchés locaux. Mais la généralisation de la culture des abattis, autour de l'île de Cayenne, aura pour effet d’accroître le déboisement des collines et les risques d'érosion des sols, tandis que la revente de produits illégalement importés fera l’objet de contrôles de plus en plus drastiques par les services douaniers. Les immigrés Haïtiens seront alors présentés dans les médias locaux, comme les responsables des problèmes écologiques de la Guyane et accusés de faire de la concurrence déloyale aux commerçants et aux importateurs guyanais ! (Gallibour, 1996). Mais c’est surtout l'apparition du sida en Guyane, qui va contribuer dans les années 1980-90, à renforcer les processus de stigmatisation dont sont l’objet les immigrés Haïtiens dans la société guyanaise. En effet, la diffusion en Guyane, de théories médicales désignant les Haïtiens comme des propagateurs du sida, va contribuer à les rendre responsables de l’expansion de l’épidémie dans ce département (Gallibour, 2000) . La disparition récente des grandes maladies infectieuses, encore présente dans la mémoire collective de la société guyanaise, a pu également contribuer à entretenir des réflexes de peurs engendrées par la contagion, favorisant ainsi les dérives xénophobes et les processus d’étiquetage, autour de l’épidémie du sida . D’un autre côté, si le sida, à un moment donné, a fait des immigrés Haïtiens de véritables bouc-émissaires en Guyane, ces processus de stigmatisation ont surtout été révélateurs, du faible degré d'acceptation social de cette communauté dans la société guyanaise et de ses difficultés d’intégration.

Dans ce contexte difficile, la création d’associations haïtiennes s’est multipliée en Guyane, entre 1980 et 2000. On dénombre ainsi plus de cent cinquante associations déclarées à la Préfecture de Guyane en 1998. Principalement regroupées dans les quartiers de l'île de Cayenne, de Kourou et de Saint-laurent du Maroni, si toutes ces associations ne sont pas actives, la majorité d’entre elles, joue un rôle important dans l’organisation sociale de la communauté haïtienne et la défense de son identité culturelle. La plupart de ces associations ont des moyens financiers limités et organisent régulièrement des manifestations festives. Mais elles sont également de plus en plus nombreuses à bénéficier depuis les années 1990, de subventions publiques dans le cadre des programmes mis en œuvre par les politiques de la ville et de la santé. Elles se sont ainsi engagées dans des actions éducatives (alphabétisation, soutien scolaire, formation professionnelle, etc.) et de santé (prévention du sida, aide aux malades, etc.) qui s’adressent non plus seulement aux immigrés Haïtiens mais à l’ensemble des communautés immigrées de Guyane. Ces associations apportent également une aide non négligeable aux ressortissants Haïtiens en situation irrégulière et servent généralement d'intermédiaires entre les administrations locales et ces personnes. Elles ont été particulièrement actives dans la lutte contre le sida, dans les années 1980-90, aux côtés des professionnels de santé et des autres associations (Gallibour, 2000). En d’autres termes, les actions menées par la plupart des associations haïtiennes de Guyane s’inscrivent aujourd’hui, dans le cadre des programmes des politiques publiques. Leur participation à ces programmes leur permet d’obtenir des financements, mais suppose également certaines exigences de la part de l’Etat (Laville, Sainsaulieu, 1997). Avant de nous intéresser aux rapports entre les représentants de l’Etat et les dirigeants de ces associations, il convient de revenir sur les étapes qui ont contribué à façonner le milieu associatif haïtien en Guyane. La constitution de ces associations est en effet, susceptible d’être influencé par le contexte sociopolitique dans lequel le mouvement associatif s’est développé en Haïti.


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