D’une île à l’autre. Alfred Métraux en Haïti





télécharger 223.53 Kb.
titreD’une île à l’autre. Alfred Métraux en Haïti
page1/6
date de publication08.10.2017
taille223.53 Kb.
typeDocumentos
h.20-bal.com > loi > Documentos
  1   2   3   4   5   6


D’une île à l’autre. Alfred Métraux en Haïti
Christine Laurière (CNRS, IIAC-LAHIC)


Dans les entretiens accordés à Fernande Bing en 1961, Alfred Métraux, déroulant rapidement l’écheveau de sa carrière, revenait tout d’abord sur les motivations qui décidèrent de sa vocation d’ethnologue – au nombre desquelles sa fameuse « nostalgie du néolithique »1 –, avant de s’appesantir ensuite sur deux des terrains les plus emblématiques de son cheminement scientifique : l’Ile de Pâques et Haïti. Ironique, il remarquait à leur propos qu’il « aurai[t] pu [s]e croire voué à l’étude des mystères insulaires »2 et à leur éclaircissement, tant il eut maille à partir avec la réputation légendaire auréolant ces deux îles. Légende dorée en ce qui concerne l’Ile de Pâques, puisqu’elle abrite deux énigmes fascinantes : les moai, ces géants de pierre aux grands yeux écarquillés, disséminés sur toute la surface de l’île, et le rongorongo, mystérieuse écriture gravée sur des tablettes en bois. Quant à Haïti, sa réputation serait plutôt bâtie sur une légende noire, celle du vaudou, culte baroque et méphistophélique auquel se livreraient les adorateurs du serpent, des « nègres “ivres de sang, de stupre et de Dieu” »3. La célèbre cérémonie vaudou du Bois-Caïman4 lia pour longtemps dans l’imaginaire occidental le vaudou et la sédition politique. Le livre de William B. Seabrook, Magic Island (1929), n’a pas peu fait non plus pour la renommée sulfureuse du vaudou haïtien auprès des Nord-Américains et des Européens du xxe siècle – tout comme les films d’horreur White Zombie (1932) et I walked with a zombie (1942), de Jacques Tourneur pour ce dernier. Les mystères du vaudou, rappelle sobrement Alfred Métraux, « tiennent au fait que des réalités visibles, observables, ont été entourées d’une telle atmosphère de crainte et d’horreur, que la raison s’en est trouvée obscurcie et que, très gratuitement, s’est formé tout un halo de mystères autour de cette religion »5, par le truchement des zombies, des envoûtements, des poupées criblées d’épingles et de la magie noire. A deux reprises, l’ethnologue s’attaque donc à des hydres qui, jusque-là, faisaient leur miel des innombrables spéculations et récits fabuleux courant à leur endroit. Esprit raisonneur, Alfred Métraux a horreur des mystères ; il le démontra amplement dans les années 1930 déjà, refusant de céder aux sirènes de l’Atlantide et traitant l’Ile de Pâques comme un objet de connaissance positive6.
Haïti 1941. Vacances haïtiennes.
C’est cette même mission à l’Ile de Pâques qui ouvrit à Alfred Métraux les portes des Etats-Unis puisque, grâce au contrat d’ethnologist in charge que lui offrit le Bishop Museum d’Honolulu de 1936 à 1938 afin qu’il écrive sa monographie pascuane, il put acquérir la nationalité américaine en 19417. La Smithsonian Institution l’incorpore à son équipe d’anthropologistes du Bureau of American Ethnology la même année. Il va ainsi être amené à collaborer très activement à la rédaction du Handbook of South American Indians, pour lequel il rédigera de très nombreux chapitres sur l’ethnographie amazonienne et andine. Avant d’assumer ses nouvelles fonctions au Bureau d’ethnologie du Smithsonian, Alfred Métraux effectue avec sa femme Rhoda un voyage privé à Haïti, qu’il découvre pour la première fois lors d’un séjour du 13 juillet au 5 août 1941.

Ce voyage d’agrément lui donne très rapidement un aperçu significatif de « l’ethnographie noire » haïtienne et de sa configuration originale. Sitôt arrivé à Port-au-Prince, Alfred Métraux « enten[d] parler de la campagne que l’Eglise Catholique conduisait avec beaucoup d’énergie et de violence contre “la superstition”. […] C’est à la Croix-des-Bouquets, près de Port-au-Prince », poursuit-il, qu’il a « la révélation de la vigueur avec laquelle les cultes africains avaient proliféré en Haïti : l’énorme pyramide de tambours et d’ “objets superstitieux”, qui se dressait dans la cour du presbytère, attendant le jour fixé pour un autodafé solennel, en était comme le symbole. »8 Sensible à cette destruction de « pièces qui, pour des raisons esthétiques ou scientifiques »9 auraient fait les délices des ethnographes et des musées occidentaux, il tente de convaincre le prêtre de la paroisse d’en épargner certaines ; en vain. Tout sera brûlé. Manifestement, la Renonce (nom créole donné par les Haïtiens à la campagne anti-superstitieuse) fait craindre à Alfred Métraux que le culte vaudou ne succombe sous les anathèmes et menaces d’excommunication du clergé catholique envers les adeptes du vaudou, conjugués aux destructions de sanctuaires (cérémoniels et familiaux) et de milliers d’accessoires du culte. En tant qu’américaniste, cette situation n’est certes pas sans lui rappeler ce qu’il sait de l’histoire de la colonisation espagnole de l’Amérique andine : l’extirpation de l’idolâtrie aux XVIème-XVIIème siècles par les ordres réguliers y fut brutale. Maniant un humour noir féroce, Alfred Métraux ajoute que « les Dominicains et les Augustins qui, au Pérou, firent une si joyeuse chasse aux démons, n’auraient pas désavoué leurs successeurs »10, ces prêtres bretons horrifiés par l’ampleur de la supercherie dont leur Eglise est victime. Face au péril qu’encourt le culte vaudou, redoutant sa disparition, l’anthropologue réagit vivement. Ce serait en effet une perte sèche pour l’ethnographie, car l’étude systématique du rituel vaudou, extrêmement riche et varié selon les régions, reste encore à faire. Le vaudou commence tout juste à être appréhendé autrement que comme un culte malfaisant et orgiaque, grâce aux ouvrages pionniers, chacun dans son genre qui littéraire qui ethnologique, de Jean Price-Mars, Ainsi parla l’oncle (1928), et de Melville Herskovits, Life in a Haitian Valley (1937). Ce sont de salutaires exceptions qui ne demandent qu’à être imitées. Il s’agit donc de sauver de l’anéantissement ce qui peut encore l’être, dans l’intérêt de la science. Cette ethnographie de sauvetage est au centre des discussions d’Alfred Métraux et de l’écrivain Jacques Roumain, qui se sont rencontrés le 17 juillet 1941 chez des relations communes, les époux Lhérisson.

Partageant la même préoccupation, les deux hommes espèrent tout juste « sauver le souvenir du vaudou »11. Alfred Métraux se rappelait très bien ces discussions qui, pour la plupart, eurent lieu lors de leur périple sur l’île de la Tortue, le fameux repaire de pirates. Jacques Roumain y avait en effet accompagné le couple Métraux et le trio avait sillonné l’île en tout sens. Alfred Métraux gardait une image très vivace de ce lieu, « un enchantement », et de leur compagnon haïtien, que sa femme Rhoda comparait à un « Lord Byron des Antilles ». Dans l’hommage à Jacques Roumain qu’il écrivit peu de temps après le décès de ce dernier, Alfred Métraux n’hésite pas à faire valoir sa propre participation intellectuelle, décisive, à cette entreprise d’institutionnalisation de l’ethnologie en Haïti :

« Nous pûmes identifier un nombre considérable de sites indiens et même de grottes ayant servi à des enterrements secondaires. Jacques était au désespoir de ne pouvoir faire des fouilles en règle […]. Je le consolais en lui promettant qu’un jour ou l’autre nous reviendrions mieux équipés. Je formulais même le vœu qu’un Centre de recherches haïtien vînt s’occuper de l’exploitation des grandes richesses archéologiques qui nous apparaissaient de toutes parts. La destruction des sites et la dispersion des trouvailles archéologiques le désolaient et l’exaspéraient. Sur ce sujet, il était intarissable et nous communiions dans la même fureur au récit de spécimens tombés aux mains d’indifférents. Je lui parlais alors d’une loi de protection pour cette part du patrimoine national et de la nécessité de créer une institution d’Etat pour recueillir les vestiges du lointain passé de l’Ile. C’est de ces conversations au bord du Canal des Vents qu’est née l’idée du Bureau d’Ethnologie que Jacques Roumain devait réaliser quelques mois plus tard. La première collection de ce Musée ethnographique […] fut celle que nous réunîmes à la Tortue. »12
S’il semble évident, à la lecture de ses notes13, qu’Alfred Métraux est séduit par l’île et qu’il porte un grand intérêt à l’archéologie et l’ethnographie haïtiennes, il ne consacre cependant pas ses vacances à des observations intensives sur le vaudou ; l’aurait-il souhaité que l’interdiction relative à la tenue de cérémonies l’en eût sans doute empêché. De plus, il revient tout juste d’un terrain de plusieurs mois en Amérique andine, et il doit concevoir se séjour avec sa femme comme une parenthèse, avant d’intégrer le Smithsonian. Les quelques pages de ses carnets qui nous sont parvenues grâce à la publication des Itinéraires en attestent : Métraux s’intéresse certes au vaudou en curieux éclairé, il pose beaucoup de questions, mais cela ne dépasse pas encore ce stade. Les 15 et 16 juillet 1941, il assiste à Villebonheur à la procession de la Vierge du Carmel que l’Eglise tente d’imposer depuis peu pour supplanter les bains de chance et autres rituels célébrés pour honorer le loa14 de l’amour, Erzulie. De ses conversations avec les insulaires, Alfred Métraux rapporte dans son journal que, tant au détriment du catholicisme que du vaudou, « le protestantisme fait de grand progrès en Haïti ; en général il a d’heureux effets sur les paysans et contribue à améliorer leur condition »15, en les délivrant des obligations sacrificielles que leur impose le respect dû aux loa. Interrogés sur les mesures légales prises pour empêcher la pratique du vaudou, un caporal et un soldat l’informent que « ceux qui sont convaincus d’avoir pratiqué des rites sanglants sont frappés d’une amende de trois cents gourdes et passent six mois en prison. Il faut payer une taxe sur chaque réunion publique. La loi n’interfère pas dans les réunions privées. »16 Etant donnée l’illégalité frappant le rituel vaudou, il semble a priori peu probable qu’Alfred Métraux ait pu faire autre chose que de se documenter sur cette religion populaire. Des cérémonies se tenaient bien sous le manteau, mais y convier un étranger aurait risqué d’attirer un peu trop l’attention sur le sanctuaire. Toutefois, si Alfred Métraux a pu assister à un rituel vaudou, il n’en a pas fait mention dans ses carnets. C’est plutôt d’une prise de connaissance intellectuelle qu’il s’agit en 1941, avivée par la menace que fait peser la Renonce sur la pérennité du vaudou.

Haïti 1944. L’affirmation de l’intérêt pour le vaudou, objet anthropologique
Les époux Métraux rentrent aux Etats-Unis début août 1941, et il ne semble pas qu’Alfred Métraux soit revenu à Haïti avant novembre 1944. Entre-temps, le champ anthropologique naissant s’est organisé : le tout nouvel Institut d’Ethnologie a ouvert ses portes en novembre 1941, avec un programme calqué pour partie sur celui de son aîné parisien. Un Bureau d’Ethnologie a été créé, sous la direction de Jacques Roumain. La situation s’est également améliorée pour les adeptes du vaudou. Commencée en 1940, la Renonce s’apaise en 1942, après que de très nombreux sanctuaires (houmfo) aient été fermés manu militari par les prêtres, parfois aidés de la garde. De tous les entretiens qu’Alfred Métraux aura avec les Haïtiens les années suivantes, il ressortait que « les méthodes violentes et démodées qui [avaient] été mises en œuvre pour forcer les paysans à renoncer au culte des divinités ancestrales [avaient] fini par créer une telle vague de ressentiment que le Gouvernement, qui avait d’abord donné son appui aux persécutions, dut finalement modérer le zèle du clergé »17 L’ethnologue indique que le gouvernement saisit le prétexte d’une fusillade bénigne en février 1942, pendant un raid anti-superstitieux, pour calmer un ressentiment populaire croissant, et autoriser à nouveau la libre pratique du culte vaudou – à condition qu’elle reste discrète. Jacques Roumain a indéniablement joué un rôle majeur dans la neutralisation de la vindicte cléricale. Son pamphlet, « A propos de la campagne “anti-superstitieuse” », paru entre les 11 et 18 mars 1942 dans le Nouvelliste18, le projette en première ligne pour affronter le clergé catholique haïtien et le pousser dans ses derniers retranchements idéologiques et politiques. Face à cette hostilité croissante, la campagne anti-superstitieuse cesse d’elle-même. Les sanctuaires rouvrent alors progressivement et Alfred Métraux affirme, en s’avançant peut-être un peu, que, « sous le gouvernement du nouveau président Estimé (1946-1952), le vaudou sortit complètement de la semi-clandestinité. De nombreux intellectuels noirs qui soutenaient le nouveau régime admiraient le vaudou où ils voyaient l’expression de l’âme populaire. »19 Ceci dit, en octobre 1948, date à laquelle Michel Leiris effectue une mission scientifique en Haïti, les cérémonies vaudou n’étaient officiellement autorisées à Port-au-Prince que les samedi et dimanche soir20, celles ayant lieu en semaine n’étant que tolérées.
En novembre 1944, Alfred Métraux se rend en Haïti en tant que directeur adjoint de l’Institut d’anthropologie sociale du Smithsonian, pour un séjour d’un mois environ. Celui-ci s’inscrit dans le cadre d’un programme de coopération interculturelle du département d’état avec les républiques latino-américaines. Accueilli par le Bureau d’Ethnologie, il est vraisemblablement chargé de sensibiliser ses interlocuteurs à la collecte et l’enquête ethnographiques, et de récolter des monographies publiables. Devenu un « centre important de recherche sur le folklore haïtien »21, le Bureau est dirigé par Edmond Mangonès, le maire de Port-au-Prince, Lorimer Denis étant responsable du service anthropologique. C’est là qu’il a « la chance exceptionnelle de faire la connaissance de Mme Odette Menesson-Rigaud »22 qui sera son cicérone en matière de vaudou, et à laquelle il dédiera son Vaudou haïtien – conjointement avec Lorgina Delorge. C’est une habituée du Bureau d’Ethnologie, elle fait partie des collaborateurs et informateurs attitrés de l’institution, mais elle n’est pas ethnologue de profession. Française, elle a fréquenté la bohème parisienne, avant d’épouser le peintre et écrivain haïtien Milo Rigaud, emprisonné pour avoir intenté un procès au président Vincent.

« [Ayant] une connaissance peu commune des traditions haïtiennes, [elle] consacre sa grande énergie à la collecte de données sur les coutumes populaires, aidée dans cette entreprise par son affection pour le petit peuple, son amour de l’art populaire et sa connaissance du créole. Elle a parmi lui de nombreux amis susceptibles de lui fournir de plus amples informations sur des sujets habituellement cachés aux étrangers »23.
Dans son journal, Alfred Métraux ajoute qu’elle vit dans un univers ésotérique, « bizarre, à la frange du vaudou et de l’occultisme »24. Les raisons pour lesquelles elle accumule toutes ces données sur le vaudou lui échappe encore, mais il est impressionné par ses grandes connaissances en matière liturgique. Odette Rigaud l’introduit dans le monde interlope des sanctuaires vaudou, le présente à plusieurs mambo et houngan (prêtresse et prêtre du rituel vaudou) de Port-au-Prince et de ses environs, il assiste avec elle à un boulê-zin mondain à la Croix-des-Bouquets. Quand elle lui permet de lire ses notes, il se rend compte qu’il se doit de l’encourager à publier. Il lui propose alors de l’aider à mettre de l’ordre dans ses observations, en concentrant son attention sur un manger-loa, dans la mesure où ce rituel constitue un bon exemple du cérémonial vaudou25. La mise au point de la traduction des chants et proverbes, la description exacte du rituel et l’éclaircissement de certains points restés obscurs vont conduire Odette Rigaud à consulter à plusieurs reprises la mambo Mariline, chez laquelle le manger-loa eut lieu, ainsi que plusieurs houngan qui aident à clarifier le sens hermétique de certains chants. Tout ce travail de recoupements des données prend trois semaines, pendant lesquelles Alfred Métraux accompagne partout Odette Rigaud, devenant ainsi un familier pour ses informateurs26.

Dans son introduction à la description du manger-loa par Odette Rigaud, il présente en quelques phrases la mambo Mariline et retrace rapidement sa biographie, mais en taisant sa véritable identité pour préserver son anonymat. Il s’agit en fait de Léonise, dont on retrouve la mention dans le journal de voyage de Métraux, à la date du 16 novembre 194427. C’est une mambo âgée, « une femme simple et généreuse, vivant en communion intime avec les dieux », qui possède – et est possédée par – un loa original, Cap’tain Deba, un officier de marine américain de haut rang. Quand elle en avait les moyens, Léonise lui offrait chaque année une fête, pour l’honorer ; un revers de fortune l’en a hélas empêché l’année passée, mais son loa lui a fait dire qu’il était de toute façon trop occupé à la guerre pour venir... Alfred Métraux établit un rapprochement entre ce loa et son histoire personnelle : dans sa jeunesse, qui est contemporaine de l’occupation d’Haïti par les Etats-Unis, Léonise eut pour amant un marine qui la traitait durement et la quitta en lui volant toutes ses économies. La mambo dément une quelconque similitude entre les deux, expliquant que ce loa lui a été légué par son père, ce dont l’ethnologue semble douter.

Cette introduction peu connue d’Alfred Métraux à la monographie d’Odette Rigaud est importante à plus d’un titre. C’est son premier article sur le vaudou haïtien ; le second – sur la conception de l’âme dans le vaudou – suivra dans la foulée, la même année (1946), et il n’y aura rien d’autre sur ce thème avant 1950. Se trouvent là à l’état d’ébauche la plupart des pistes de recherche qu’il approfondira au cours de ses observations et du temps. Ce préambule inaugure un ambitieux programme de recherche sur le vaudou qui va occuper Alfred Métraux pendant plus de dix ans, pour ne s’achever vraiment qu’avec la parution du Vaudou haïtien en 1958. Il y démontre qu’il a déjà une vision systématique, globale de la religion vaudou, fait social digne d’une explication sociale, propre à l’arracher au sens commun et à le construire comme un objet scientifique. Ni superstition, ni rite diabolique, le vaudou n’est pas non plus un folklore pittoresque mais la religion populaire des paysans et citadins pauvres d’Haïti qui le considèrent comme un sujet sérieux et sacré. Alfred Métraux précise que, en tant que religion, « il a beaucoup à voir avec l’esprit du paganisme rural de la Grèce antique et même un peu de son charme naïf. »28 Il cite quelques-unes des études menées sur des aspects précis du vaudou, mais il estime qu’il manque une description globale de ce système religieux dans son cadre social et culturel, ainsi qu’une analyse de ses fonctions au sein de la société haïtienne. De plus, afin d’en comprendre la pleine signification, il reste encore à observer et enregistrer une importante quantité de données concrètes, de détails du rituel. Le panthéon vaudou est mal connu, la connaissance de sa mythologie reste obscure. Enfin, Alfred Métraux aborde la question de la possession dans le vaudou pour la première fois. Il décrit ce phénomène en utilisant la métaphore théâtrale, qu’il développera plus amplement en 1955 dans son fameux article : « La comédie rituelle dans la possession »29. Il note que le comportement d’un possédé est strictement contrôlé par la tradition, tout comme l’apparition des loas pendant une cérémonie, et que l’attitude du possédé a une nette facture théâtrale ; le loa choisit généralement un « cheval » doté du même tempérament que lui. Alfred Métraux a observé que la cérémonie vaudou, avec ses danses et épiphanies, revigore et distrait les adeptes présents qui goûtent fort ces manifestations ; en cela, elle s’apparente aux mystères médiévaux. Du reste, on connaît très mal les confréries qui font vivre ces sanctuaires, leur composition et leur activité. Il se demande également quel est l’impact économique du vaudou dans la vie de ses adeptes, quelles sont les obligations matérielles qu’ils contractent en s’affiliant à une confrérie. Une question capitale est celle du prestige social, de l’influence dans et hors le sanctuaire des mambo et houngan, ainsi que de tout le personnel attaché à la vie du houmfo. Ce sont là autant d’interrogations qu’énumère Alfred Métraux et qui lui semblent cruciales pour une meilleure compréhension de cette religion.

Il est indéniable que ce mois de novembre 1944 passé en Haïti a définitivement achevé de convaincre Alfred Métraux qu’il y avait là une belle moisson de données ethnographiques à récolter et qu’il pouvait faire œuvre utile. Au demeurant, il a « toujours été intéressé par les phénomènes religieux et la formation des cultes syncrétiques. Le vaudou [sera], à cet égard, un champ particulièrement fécond »30. Pour ce faire, il a consolidé son réseau social haïtien et posé les jalons pour une enquête intensive sur le terrain. En ce sens, les derniers mots de son introduction à l’étude d’Odette Rigaud sont prometteurs de futurs voyages  : « je connais peu d’endroits dans le Nouveau Monde où l’anthropologue puisse poursuivre son travail de terrain avec autant de profit que de plaisir. »31
  1   2   3   4   5   6

similaire:

D’une île à l’autre. Alfred Métraux en Haïti iconGod bless you, la res publica. Satan go to hell yes at “khan festival”...
«La cyber revolution» du palais bourbon à l’île bourbon,pour faire fleurir 8 beaux hôtels à cheval sur trois bassins et saint paul...

D’une île à l’autre. Alfred Métraux en Haïti iconSynopsis : Reportage sur la région de l’île de Vancouver. L’île de...
«Ça bouge au Canada… La région de La région de l’île de Vancouver», allez sur le site

D’une île à l’autre. Alfred Métraux en Haïti iconPage : Compte-rendu de la conférence du mardi 22 janvier 2013
«parentalité à 360 °». De plus les salariés de province et d’ile de France ne vivent pas les mêmes soucis de transport ou d’isolation...

D’une île à l’autre. Alfred Métraux en Haïti iconPrésidente de la Région Ile-de-France
«Innover pour Réussir» et pour la grande qualité des interventions de la journée. Paris-Ile-de-France-Capitale-Economique apporte...

D’une île à l’autre. Alfred Métraux en Haïti iconPrésidente de la Région Ile-de-France
«Innover pour Réussir» et pour la grande qualité des interventions de la journée. Paris-Ile-de-France-Capitale-Economique apporte...

D’une île à l’autre. Alfred Métraux en Haïti iconCompagnie alfred alerte
«Je n’ai jamais peint de rêves, j’ai peint ma réalité.» et André Breton d’ajouter «c’est un ruban autour d’une bombe.»

D’une île à l’autre. Alfred Métraux en Haïti iconHaïti au menu de la visite d’Hillary Clinton au Brésil
«C’est comme si une bombe atomique était tombée sur Port-au-Prince», avait-elle déclaré

D’une île à l’autre. Alfred Métraux en Haïti iconQuestionnaire (cf annexe 1) : permet de voir si les élèves ont compris...

D’une île à l’autre. Alfred Métraux en Haïti iconErnest Lavisse et Alfred Rambaud

D’une île à l’autre. Alfred Métraux en Haïti iconLinguistiques et sociales
«élève» lorsqu’il s’agit de désigner l’enfant qui la fréquente ! A trop vouloir faire de l’école maternelle une école «autre», on...






Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
h.20-bal.com