Pour faire suite aux panégyriques





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Napoléon le Petit
Victor Hugo
Livre deuxième - Le Gouvernement

Les Adhérents

Qui se groupe autour de l'établissement ? Nous l'avons dit, le cœur se soulève d'y songer. Ah ! ces gouvernants d'aujourd'hui, nous les proscrits d'à présent, nous nous les rappelons lorsqu'ils étaient représentants du peuple, il y a un an seulement, et qu'ils allaient et venaient dans les couloirs de l'Assemblée, la tête haute, avec des façons d'indépendance et des allures et des airs de s'appartenir. Quelle superbe ! et comme on était fier ! comme on mettait la main sur son cœur en criant : vive la République ! Et si, à la tribune, quelque « terroriste », quelque « montagnard », quelque « rouge » faisait allusion au coup d'Etat comploté et à l'empire projeté, comme on lui vociférait : Vous êtes un calomniateur ! Comme on haussait les épaules au mot de sénat ! – L’empire aujourd'hui, s'écriait l'un, ce serait la boue et le sang ; vous nous calomniez, nous n'y tremperons jamais ; – l'autre affirmait qu'il n'était ministre du président que pour se dévouer à la défense de la Constitution et des lois ; l’autre glorifiait la tribune comme le palladium du pays ; l’autre rappelait le serment de Louis Bonaparte, et disait : Doutez-vous que ce soit un honnête homme ? Ceux-ci, ils sont deux, ont été jusqu'à voter et signer sa déchéance, le 2 décembre, dans la mairie du dixième arrondissement ; cet autre a envoyé le 4 décembre un billet à celui qui écrit ces lignes pour le « féliciter d'avoir dicté la proclamation de la gauche qui met Louis Bonaparte hors la loi... » – Et les voilà sénateurs, conseillers d'Etat, ministres, passementés, galonnés, dorés ! Infâmes ! avant de broder vos manches, lavez vos mains ! M. Q.-B. va trouver M. O. B. et lui dit. « Comprenez-vous l'aplomb de ce Bonaparte ? n'a-t-il pas osé m'offrir une place de maître des requêtes ? – Vous avez refusé ? – Certes. » – Le lendemain, offre d'une place de conseiller d’Etat, vingt-cinq mille francs ; le maître des requêtes indigné devient un conseiller d'Etat attendri. M. Q.-B. accepte. Une classe d'hommes s'est ralliée en masse : les imbéciles. Ils composent la partie saine du corps législatif. C'est à eux que le « chef de l'Etat » adresse ce boniment : « La Première épreuve de la Constitution, d'origine toute française, a dû vous convaincre que nous possédions les conditions d'un gouvernement fort et libre... le contrôle est sérieux, la discussion est libre et le vote de l'impôt décisif... Il y a en France un gouvernement animé de la foi et de l'amour du bien, qui repose sur le peuple, source de tout pouvoir ; sur l'armée, source de toute force ; sur la religion, source de toute justice. Recevez l'assurance de mes sentiments. » Ces braves dupes, nous les connaissons aussi ; nous en avons vu bon nombre sur les bancs de la majorité à l'Assemblée législative. Leurs chefs, opérateurs habiles, avaient réussi à les terrifier, moyen sûr de les conduire où l'on voulait. Ces chefs, ne pouvant plus employer utilement les anciens épouvantails, les mots jacobin et sans-culotte, décidément trop usés, avaient remis à neuf le mot démagogue. Ces meneurs, rompus aux pratiques et aux manœuvres, exploitaient le mot « la Montagne » avec succès ; ils agitaient à propos cet effrayant et magnifique souvenir. Avec ces quelques lettres de l'alphabet, groupées en syllabes et accentuées convenablement : – démagogie – montagnards – partageux – communistes – rouges, ils faisaient passer des lueurs devant les yeux des niais. Ils avaient trouvé le moyen de pervertir les cerveaux de leurs collègues ingénus au point d'y incruster, pour ainsi dire, des espèces de dictionnaires où chacune des expressions dont se servaient les orateurs et les écrivains de la démocratie se trouvait immédiatement traduite. – Humanité, lisez : Férocité ; – Bien-être universel, lisez : Bouleversement ; – République, lisez : Terrorisme ; Socialisme, lisez : Pillage ; – Fraternité, lisez : Massacre ; – Evangile, lisez : Mort aux riches. De telle sorte que, lorsqu'un orateur de la gauche disait, par exemple : Nous voulons la suppression de la guerre et l'abolition de la peine de mort, une foule de pauvres gens, à droite, entendaient distinctement : Nous voulons tout mettre à feu et à sang, et, furieux, montraient le poing à l'orateur. Après tel discours où il n'avait été question que de liberté, de paix universelle, de bien-être par le travail, de concorde et de progrès, on voyait les représentants de cette catégorie que nous avons désignée en tête de ce paragraphe se lever tout pâles ; ils n'étaient, pas bien sûrs de n'être pas déjà guillotinés et s'en allaient chercher leurs chapeaux pour voir s'ils avaient encore leurs têtes. Ces pauvres êtres effarés n'ont pas marchandé leur adhésion au 2 décembre. C'est pour eux qu'a été spécialement inventée la locution : « Louis-Napoléon a sauvé la société. » Et ces éternels préfets, ces éternels arbitres, ces éternels capitouls, ces éternels échevins, ces éternels complimenteurs du soleil levant ou du lampion allumé, qui arrivent, le lendemain du succès, au vainqueur, au triomphateur, au maître, à sa majesté Napoléon-le-Grand, à sa majesté Louis XVIII, à sa majesté Alexandre Ier, à sa majesté Charles X, à sa majesté Louis-Philippe, au citoyen Lamartine, au citoyen Cavaignac, à monseigneur le prince-président, agenouillés, souriants, épanouis, apportant dans des plats les clefs de leurs villes et sur leurs faces les clefs de leurs consciences ! Mais les imbéciles, c'est vieux, les imbéciles ont toujours fait partie de toutes les institutions et sont presque une institution eux-mêmes ; et quant aux préfets et capitouls, quant à ces adorateurs de tous les lendemains, insolents de bonheur et de platitude, cela s'est vu dans tous les temps. Rendons justice au régime de décembre ; il n'a pas seulement ces partisans-là, il a des adhérents et des créatures qui ne sont qu’à lui ; il a produit des notabilités tout à fait neuves. Les nations ne connaissent jamais toutes leurs richesses en fait de coquins. Il faut cette espèce de bouleversements, ce genre de déménagements pour les leur faire voir. Alors les peuples s'émerveillent de ce qui sort de la poussière. C'est splendide à contempler. Tel qui était chaussé, vêtu et famé à faire crier après soi tous les chienlits d'Europe, surgit ambassadeur. Celui-ci, qui entrevoyait Bicêtre et la Roquette, se réveille général et grand-aigle de la légion d'honneur. Tout aventurier endosse un habit officiel, s'accommode un bon oreiller bourré de billets de Banque, prend une feuille de papier blanc, et écrit dessus : Fin de mes aventures. – Vous savez bien ? un tel ? – Oui. Il est aux galères ? – Non, il est ministre.

Quentin-Bauchard.

Odilon Barrot.

Napoléon le Petit
Victor Hugo
Livre deuxième - Le Gouvernement

Mens agitat molem

Au centre est l'homme ; l’homme que nous avons dit ; l'homme punique ; l'homme fatal, attaquant la civilisation pour arriver au pouvoir, cherchant, ailleurs que dans le vrai peuple, on ne sait quelle popularité féroce, exploitant les côtés encore sauvages du paysan et du soldat, tâchant de réussir par les égoïsmes grossiers, par les passions brutales, par les envies éveillées, par les appétits excités ; quelque chose comme Marat prince, au but près qui, chez Marat, était grand, et, chez Louis Bonaparte, est petit ; l'homme qui tue, qui déporte, qui exile, qui expulse, qui proscrit, qui spolie ; cet homme au geste accablé, à l'œil vitreux, qui marche d'un air distrait au milieu des choses horribles qu'il fait comme une sorte de somnambule sinistre. On a dit de Louis Bonaparte, soit en mauvaise part, soit en bonne part, car ces êtres étranges ont d'étranges flatteurs : « C'est un dictateur, c'est un despote, rien de plus. » C'est cela à notre avis, et c'est aussi autre chose. Le dictateur était un magistrat. Tite-Live et Cicéron l'appellent prætor maximus ; Sénèque l'appelle magister populi ; ce qu'il décrétait était tenu pour arrêt d'en haut ; Tite-Live dit : pro numine observatum. Dans ces temps de civilisation incomplète, la rigidité des lois antiques n'ayant pas tout prévu, sa fonction était de pourvoir au salut du peuple ; il était le produit de ce texte : salus populi suprema lex esto. Il faisait porter devant lui les vingt-quatre haches, signes du droit de vie et de mort. Il était en dehors de la loi, au-dessus de la loi, mais il ne pouvait toucher à la loi. La dictature était un voile derrière lequel la loi restait entière. La loi était avant le dictateur et était après le dictateur. Elle le ressaisissait à sa sortie. Il était nommé pour un temps très court, six mois ; semestres dictatura, dit Tite-Live. Habituellement, comme si cet énorme pouvoir, même librement consenti par le peuple, finissait par peser comme un remords, le dictateur se démettait avant la fin du terme. Cincinnatus s'en alla au bout de huit jours. Il était interdit au dictateur de disposer des deniers publics sans autorisation du sénat, et de sortir de l'Italie. Il ne pouvait monter à cheval sans la permission du peuple. Il pouvait être plébéien ; Marcius Rutilus et Publius Philo furent dictateurs. On créait un dictateur pour des objets fort divers, – pour établir des fêtes à l'occasion des jours saints, – pour enfoncer un clou sacré dans le mur du temple de Jupiter, – une fois, pour nommer le sénat. Rome république porta quatre-vingt-huit dictateurs. Cette institution intermittente dura cent cinquante-trois ans, de l'an 552 de Rome à l'an 711. Elle commença par Servilius Geminus et arriva à César en passant par Sylla. A César elle expira. La dictature était faite pour être répudiée par Cincinnatus et épousée par César. César fut cinq fois dictateur en cinq ans, de 706 à 711. Cette magistrature était dangereuse ; elle finit par dévorer la liberté. M. Bonaparte est-il un dictateur ? nous ne voyons pas d'inconvénient à répondre oui. Prætor maximus, général en chef ? le drapeau le salue. Magister populi, maître du peuple ? demandez aux canons braqués sur les places publiques. Pro numine observatum, tenu pour dieu ? demandez à M. Troplong. Il a nommé le sénat ; il a institué des jours fériés ; il a pourvu au « salut de la société » ; il a enfoncé un clou sacré dans le mur du Panthéon et il a accroché à ce clou son coup d'Etat. Seulement il fait et défait la loi à sa fantaisie, il monte à cheval sans permission, et quant aux six mois, il prend un peu plus de temps. César avait pris cinq ans, il prend le double ; c'est juste. Jules César cinq, M. Louis Bonaparte dix, la proportion est gardée. Du dictateur passons au despote. C'est l'autre qualification presque acceptée par M. Bonaparte. Parlons un peu la langue du bas-empire. Elle sied au sujet. Le Despotès venait après le Basileus. Il était, entre autres attributs, général de l'infanterie et de la cavalerie, magister utriusque exercitus. Ce fut l'empereur Alexis, surnommé l'Ange, qui créa la dignité de despotès. Le despotès était moins que l'empereur et au-dessus du Sebastocrator ou Auguste et du César. On voit que c'est aussi un peu cela. M. Bonaparte est despotès en admettant, ce qui est facile, que Magnan soit César et que Maupas soit Auguste. Despote, dictateur, c'est admis. Tout ce grand éclat, tout ce triomphant pouvoir, n'empêchent pas qu’il ne se passe dans Paris de petits incidents comme celui-ci, que d’honnêtes badauds, témoins du fait, vous racontent tout rêveurs : deux hommes cheminent dans la rue, ils causent de leurs affaires, de leur négoce. L’un d'eux parle de je ne sais quel fripon dont il croit avoir à se plaindre. « C'est un malheureux, dit-il, c'est un escroc, c'est un gueux. » Un agent de police entend ces derniers mots : Monsieur, dit-il, vous parlez du président ; je vous arrête. Maintenant, M. Bonaparte sera-t-il ou ne sera-t-il pas empereur ? Belle question ! Il est maître, il est cadi, mufti, bey, dey, soudan, grand-khan, grand-lama, grand-mogol, grand-dragon, cousin du soleil, commandeur des croyants, schah, czar, sophi et calife. Paris n'est plus Paris, c'est Bagdad, avec un Giafar qui s'appelle Persigny et une Schéhérazade qui risque d’avoir le cou coupé tous les matins et qui s'appelle le Constitutionnel. M. Bonaparte peut tout ce qu'il lui plaît sur les biens, sur les familles, sur les personnes. Si les citoyens français veulent savoir la profondeur du « gouvernement » dans lequel ils sont tombés, ils n'ont qu'à s'adresser à eux-mêmes quelques questions. Voyons, juge, il t'arrache ta robe et t'envoie en prison. Après ? Voyons, sénat, conseil d’Etat, corps législatif, il saisit une pelle et fait de vous un tas dans un coin. Après ? Toi, propriétaire, il te confisque ta maison d’été et ta maison d’hiver avec cours, écuries, jardins et dépendances. Après ? Toi, père, il te prend ta fille ; toi, frère, il te prend ta sœur ; toi, bourgeois, il te prend ta femme, d’autorité, de vive force. Après ? Toi, passant, ton visage lui déplaît, il te casse la tête d'un coup de pistolet et rentre chez lui. Après ? Toutes ces choses faites, qu'en résulterait-il ? Rien. Monseigneur le prince-président a fait hier sa promenade habituelle aux Champs-Elysées dans une calèche à la Daumont attelée de quatre chevaux, accompagné d'un seul aide de camp. Voilà ce que diront les journaux. Il a effacé des murs Liberté, Egalité, Fraternité. Il a eu raison. Ah ! français ! vous n'êtes plus ni libres, le gilet de force est là ; ni égaux, l'homme de guerre est tout ; ni frères, la guerre civile couve sous cette lugubre paix d'état de siège. Empereur ? pourquoi pas ? il a un Maury qui s'appelle Sibour ; il a un Fontanes, un Faciunt asinos, si vous l'aimez mieux, qui s'appelle Fortoul ; il a un Laplace qui répond au nom de Leverrier, mais qui n'a pas fait la Mécanique Céleste. Il trouvera aisément des Esménard et des Luce de Lancival. Son Pie VII est à Rome dans la soutane de Pie IX. Son uniforme vert, on l'a vu à Strasbourg ; son aigle, on l'a vu à Boulogne ; sa redingote grise, ne la portait-il pas à Ham ? casaque ou redingote, c'est tout un. Madame de Staël sort de chez lui. Elle a écrit Lélia. Il lui sourit, en attendant qu'il l'exile. Tenez-vous à une archiduchesse ? attendez un peu, il en aura une. Tu, felix Austria, nube. Son Murat se nomme Saint-Arnaud, son Talleyrand se nomme Morny, son duc d'Enghien s'appelle le droit. Regardez, que lui manque-t-il ? rien ; peu de chose ; à peine Austerlitz et Marengo. Prenez-en votre parti, il est empereur in petto ; un de ces matins, il le sera au soleil ; il ne faut plus qu'une toute petite formalité, la chose de faire sacrer et couronner à Notre-Dame son faux serment. Après quoi ce sera beau ; attendez-vous à un spectacle impérial. Attendez-vous aux caprices. Attendez-vous aux surprises, aux stupeurs, aux ébahissements, aux alliances de mots les plus inouïes, aux cacophonies les plus intrépides ; attendez-vous au prince Troplong, au duc Maupas, au duc Mimerel, au marquis Lebœuf, au baron Baroche ! En ligne, courtisans ; chapeau bas, sénateurs ; l'écurie s'ouvre, monseigneur le cheval est consul. Qu'on fasse dorer l'avoine de son altesse Incitatus. Tout s'avalera ; l'hiatus du public sera prodigieux. Toutes les énormités passeront. Les antiques gobe-mouches disparaîtront et feront place aux gobe-baleines. Pour nous qui parlons, dès à présent l'empire existe, et, sans attendre le proverbe du sénatus-consulte et la comédie du plébiscite, nous envoyons ce billet de faire-part à l'Europe :

– La trahison du 2 décembre est accouchée de l'empire. La mère et l'enfant se portent mal. –

Lib. VII, cap. 31.

De Republica, lib. I, cap. 40.

Ep. 108.

Lib. III, cap. 5.

Lib. VI, cap. 1.

Napoléon le Petit
Victor Hugo
Livre deuxième - Le Gouvernement

La Toute-Puissance

Cet homme, oublions son 2 décembre, oublions son origine, voyons, qu'est-il comme capacité politique ? Voulez-vous le juger depuis huit mois qu'il règne ? regardez d'une part son pouvoir, d'autre part ses actes. Que peut-il ? Tout. Qu'a-t-il fait ? Rien. Avec cette pleine puissance, en huit mois un homme de génie eût changé la face de la France, de l'Europe peut-être. Il n'eût, certes, pas effacé le crime du point de départ, mais il l'eût couvert. A force d'améliorations matérielles, il eût réussi peut-être à masquer à la nation son abaissement moral. Même, il faut le dire, pour un dictateur de génie, la chose n'était pas malaisée. Un certain nombre de problèmes sociaux, élaborés dans ces dernières années par plusieurs esprits robustes, semblaient mûrs et pouvaient recevoir, au grand profit et au grand contentement du peuple, des solutions actuelles et relatives. Louis Bonaparte n'a pas même paru s'en douter. Il n'en a abordé, il n'en a entrevu aucun. Il n'a pas même retrouvé à l'Elysée quelques vieux restes des méditations socialistes de Ham. Il a ajouté plusieurs crimes nouveaux à son premier crime, et en cela il a été logique. Ces crimes exceptés, il n'a rien produit. Omnipotence complète, initiative nulle. Il a pris la France et n'en sait rien faire. En vérité, on est tenté de plaindre cet eunuque se débattant avec la toute-puissance. Certes, ce, dictateur s'agite, rendons-lui cette justice ; il ne reste pas un moment tranquille ; il sent autour de lui avec effroi la solitude et les ténèbres ; ceux qui ont peur la nuit chantent, lui il se remue. Il fait rage, il touche à tout, il court après les projets ; ne pouvant créer, il décrète ; il cherche à donner le change sur sa nullité ; c'est le mouvement perpétuel ; mais, hélas ! cette roue tourne à vide. Conversion des rentes ? où est le profit jusqu'à ce jour ? Economie de dix-huit millions. Soit ; les rentiers les perdent, mais le président et le sénat, avec leurs deux dotations, les empochent ; bénéfice pour la France : zéro. Crédit foncier ? les capitaux n'arrivent pas. Chemins de fer ? on les décrète, puis on les retire. Il en est de toutes ces choses comme des cités ouvrières. Louis Bonaparte souscrit, mais ne paye pas. Quant au budget, quant à ce budget contrôlé par les aveugles qui sont au conseil d'Etat et voté par les muets qui sont au corps législatif, l'abîme se fait dessous. Il n'y avait de possible et d'efficace qu'une grosse économie sur l'armée, deux cent mille soldats laissés dans leurs foyers, deux cents millions épargnés. Allez donc essayer de toucher à l'armée ! le soldat, qui redeviendrait libre, applaudirait ; mais que dirait l’officier ? et au fond, ce n'est pas le soldat, c'est l’officier qu’on caresse. Et puis, il faut Paris et Lyon, et toutes les villes, et plus tard, quand on sera empereur, il faudra bien un peu faire la guerre à l'Europe. Voyez le gouffre ! Si, des questions financières, on passe aux institutions politiques, oh ! là, les néo-bonapartistes s’épanouissent, là sont les créations ! Quelles créations, bon Dieu ! Une constitution style Ravrio, nous venons de la contempler, ornée de palmettes et de cous de cygne, apportée à l'Elysée avec de vieux fauteuils dans les voitures du garde-meuble ; le sénat-conservateur recousu et redoré, le conseil d'Etat de 1806 retapé et rebordé de quelques galons neufs ; le vieux corps législatif rajusté, recloué et repeint, avec Lainé, de moins et Morny de plus ! pour liberté de la presse, le bureau de l'esprit public ; pour liberté individuelle, le ministère de la police. Toutes ces « institutions » – nous les avons passées en revue – ne sont autre chose que l'ancien meuble de salon de l'empire. Battez, époussetez, ôtez les toiles d'araignée, éclaboussez le tout de taches de sang français, et vous avez l'établissement de 1852. Ce bric-à-brac gouverne la France. Voilà les créations ! Où est le bon sens ? où est la raison ? où est la vérité ? Pas un côté sain de l'esprit contemporain qui ne soit heurté, pas une conquête juste de ce siècle qui ne soit jetée à terre et brisée. Toutes les extravagances devenues possibles. Ce que nous voyons depuis le 2 décembre, c'est le galop, à travers l'absurde, d'un homme médiocre échappé. Ces hommes, le malfaiteur et ses complices, ont un pouvoir immense, incomparable, absolu, illimité, suffisant, nous le répétons, pour changer la face de l'Europe. Ils s'en servent pour jouir. S'amuser et s'enrichir, tel est leur « socialisme ». Ils ont arrêté le budget sur la grande route ; les coffres sont là ouverts, ils emplissent leurs sacoches, ils ont de l’argent en veux-tu en voilà. Tous les traitements sont doublés ou triplés, nous en avons dit plus haut les chiffres. Trois ministres, Turgot – il y a un Turgot dans cette affaire – Persigny et Maupas, ont chacun un million de fonds secrets ; le sénat a un million, le conseil d’Etat un demi-million, le officiers du 2 décembre ont un mois-Napoléon, c’est-à-dire des millions ; les soldats du 2 décembre ont des médailles, c’est-à-dire des millions ; M. Murat veut des millions et en aura ; un ministre se marie, vite, un demi-million ; M. Bonaparte, quia nominor Poleo, a douze millions, plus quatre millions, seize millions. Millions, millions ! ce régime s’appelle Million. M. Bonaparte a trois cents chevaux de luxe, les fruits et les légumes des châteaux nationaux, et des parc et jardins jadis royaux ; il regorge ; il disait l’autre jour : toutes mes voitures, comme Charles-Quint disait : toutes mes Espagnes, et comme Pierre le Grand disait : toutes mes Russies. Les noces de Gamache sont à l’Elysée ; les broches tournent nuit et jour devant des feux de joie ; on y consomme – ces bulletins-là se publient, ce sont les bulletins du nouvel empire – six cent cinquante livres de viande par jour ; l’Elysée aura bientôt cent quarante-neuf cuisines comme le château de Schœnbrunn ; on boit, on mange, on rit, on banquette : banquet chez tous les ministres, banquet à l’Ecole militaire, banquet à l’Hôtel de Ville, banquet aux Tuileries, fête monstre le 10 mai, fête encore plus monstre le 15 août, on nage dans toutes les abondances et dans toutes les ivresses. Et l’homme du peuple, le pauvre journalier, auquel le travail manque, le prolétaire en haillons, pieds nus, auquel l’été n’apporte pas de pain et auquel l’hiver n’apporte pas de bois, dont la vieille mère agonise sur une paillasse pourrie, dont la jeune fille se prostitue au coin des rues pour vivre, dont les petits enfants grelottent de faim, de fièvre et de froid dans les bouges du faubourg Saint-Marceau, dans les greniers de Rouen, dans les caves de Lille, y songe-t-on ? que devient-il ? que fait-on pour lui ? Crève, chien !
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