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Maurice Agulhon, né le 20 décembre 1926 à Uzès (Gard), est un historien français, professeur au Collège de France de 1986 à 1997. Spécialiste de la France aux XIXe et XXe siècles, ses premiers travaux portent sur la Provence et la Révolution française de 1848. Il s'est par la suite interrogé sur la République et sur la symbolique du pouvoir républicain.


Maurice Agulhon (1996, Université paris 1)
Le sang des bêtes
Le problème de la protection des animaux en France au XIXème siècle
La protection des animaux contre la violence des hommes est à l'ordre du jour. Elle l’était déjà au siècle dernier. Mais ce serait une erreur de croire qu'elle était envisagée alors dans les mêmes termes qu'aujourd'hui. Marquons d'abord cette différence, en simplifiant un peu les choses. Aujourd'hui la protection des animaux pourrait presque passer pour une branche de l'écologie. Malgré le développement récent de campagnes d'opinion en faveur des animaux de compagnie et du bétail de vivisection, elle concerne principalement les animaux sauvages, menacés par les excès de la chasse et par ceux de l'exploitation commerciale et industrielle intensives du globe. Il est à peine besoin de dire qu'il s'agit là de problèmes récents : au siècle dernier, dans un monde à peine exploré, on n'imaginait pas que les éléphants et les baleines puissent être menacés d'extinction ; dans une campagne française encore proche des peurs ancestrales, on n'imaginait pas que le loup pût être autre chose qu'un ennemi ; pour des paysans encore pauvres, la chasse aux sangliers, ou aux lapins ou aux perdrix, bref à tous les gibiers usuels était un droit heureusement et récemment conquis pour la défense des récoltes, pour l'obtention d'un supplément de nourriture, et pour le délassement. Nul ne songeait à critiquer la guerre naturelle alors établie entre l'humanité et la faune sauvage.
Lorsqu'on parlait, par conséquent, de protection des animaux au XIXème siècle, il ne pouvait être question, comme aujourd'hui, de cette faune là. Bien au contraire, on avait en vue quasi exclusivement, en tous cas principalement, les animaux domestiques, menacés par la violence de leurs maîtres, et l'on espérait qu'en réfrénant cette violence mineure on aiderait à réfréner la violence majeure des humains entre eux. La protection des animaux voulait être une pédagogie, et la zoophilie l'école de la philanthropie. C'était un problème de relation à l'humanité, et non de relation à la nature ( 1 ).
Pour étayer cette affirmation, on nous permettra de citer... le Manifeste Communiste de Marx et Engels, écrit, comme on sait, en 1847.
Dans leur revue des courants de pensée se réclamant de l'idée socialiste, les deux auteurs révolutionnaires citent, avec sévérité, « le socialisme conservateur ou bourgeois » et poursuivent :
« Une partie de la bourgeoisie cherche à porter remède aux anomalies sociales, afin de consolider la société bourgeoise. Dans cette catégorie se rangent les économistes, les philanthropes, les humanitaires, les gens qui s'occupent d'améliorer le sort de la classe ouvrière, d'organiser la bienfaisance, de protéger les animaux, de fonder des sociétés de tempérance, bref les réformateurs en chambre de tout acabit... » (2).
On ne saurait mieux situer la protection des animaux dans son contexte idéologique : la partie avancée, réformatrice, humanitaire, réformiste avant la lettre, du libéralisme.
Pour que Marx et Engels en fassent état dans leur bref catalogue, il fallait bien que ce type de croisade fût réel, - ils n'auraient pas fait un sort à une bizarrerie marginale. Au reste, preuve décisive de cette relative importance, en 1850, au plus aigu des tensions politiques de la Seconde République, dans l'obsession de la lutte des classes qui était censée rassembler ses forces pour l'assaut de 1852, en pleine bataille autour de la loi Falloux, l'Assemblée Nationale trouva le temps de voter la loi Grammont, qui instituait la répression pénale des mauvais traitements commis en public contre les animaux domestiques (3).
C'est bien la preuve de l'impression qu'avaient les contemporains de vivre alors un climat de violence, de cruauté, de barbarie, dont les sévices infligés aux bêtes étaient un élément non négligeable. Nous devrons d'abord évoquer ce climat (I), avant d'étudier les tentatives de réponse apportées par la protection des animaux, loi Grammont comprise (II), et d'évoquer pour terminer divers débats dans lesquels la question animale était, et peut-être demeure, impliquée (III).

I — Réalités de la violence dans la première moitié du XIXème siècle.
C'est d'abord la violence du monde rural que l'on commence à mieux connaître par les rapports de préfets, les récits de voyageurs, les descriptions grondeuses des ecclésiastiques ou des premiers inspecteurs primaires, et bien d'autres sources.
Eugen Weber en a noué la gerbe dans son dernier livre (4), en un chapitre initial intitulé « un pays de sauvages ».
La cruauté se trouve dans les jeux traditionnels (coqs vivants tués à coups de jets de pierre dans des concours d'adresse, oie vivante littéralement déchirée dans tel jeu nautique des mariniers de l’Аllier (5)…etc.), elle est dans la sorcellerie (rats, serpents, crapauds, voire renards, brûlés vifs), elle est — aux limites de la sorcellerie — dans la médecine populaire (contre la méningite, il faut ouvrir le ventre d'un coq vivant, arracher le cœur d'une pie vivante…etc (6). A plus forte raison se retrouve-t-elle, accentuée, chez l'être qui sort de la normalité, tel l'obscur Pierre Rivière, à la célébrité posthume (7).
Etait-ce là une réalité propre à la « France profonde » ? En aucune façon. Le jeu du coq tué à coups de pierre, ou encore le jeu de tir de fléchettes sur un rat vivant préalablement cloué vif sur une planche, sont attestés sous la Restauration, dans des guinguettes des barrières de Paris (8).
Une autre violence, plus élaborée, plus complexe et institutionnelle, en tous cas moins rustique, est celle qui massacre des animaux à l'occasion de jeux-spectacles fortement incorporés à des coutumes régionales : combats de coqs dans le Nord de la France, jeux taurins dans le Midi languedocien. Avant 1848, cependant, rien de cela n'est encore très notoire hors des régions considérées (9), et d'ailleurs les courses de taureaux du Midi ne sont pas encore sanglantes, elles n'ont pas encore imité le modèle des « corridas » espagnoles (10). Mais il y a, aussi, des combats d'animaux à Paris. Nous ne connaissons personnellement leur origine que de seconde main, et par un texte un peu elliptique, celui du vieil historien de Paris Jean-Antoine Dulaure. Que dit-il ?

« Combat de taureau, situé sur la route de Pantin, hors de la barrière Saint-Martin. Il s'ouvrit au public, pour la première fois, le 16 avril 1781 : ce spectacle était digne des bouchers ; la police affecta de le prohiber d'abord ; elle le toléra ensuite. On y voyait des femmes d'un certain rang, à l'exemple des dames romaines, prendre plaisir à voir couler le sang, à voir le taureau mis à mort par la fureur des chiens » (11).
« Digne des bouchers » : entendons que pour l'auteur, bourgeois éclairé, le spectacle était aussi repoussant que la profession et la collectivité des bouchers, méprisée et crainte à la fois.
Le jeu était probablement organisé par les garçons bouchers, comme une sorte de divertissement sur les marges de leur activité normale d'abattage.
On pourrait se demander aussi s'il n'y a pas, dans cet affrontement d'un taureau à une multitude de chiens, quelque reproduction dérisoire du plaisir aristocratique qu'était la tuerie finale du cerf par la meute dans la chasse à courre. Mais ceci est une autre question.
On retrouve en tous cas le combat, diversifié et codifié, dans le Paris de la Restauration (12), et toujours dans le secteur Nord-Est de l'agglomération. L'arène rectangulaire où il se déroulait se situait à « la barrière du Combat » qui en a tiré son nom jusqu'à nos jours (13) ;le jeu avait lieu les dimanches et lundis à la belle saison ; des chiens féroces, appartenant souvent à des garçons bouchers, étaient opposés à toute sorte d'adversaires : loups, ours, taureaux, mulets, sangliers ; d'après certains auteurs, toutefois, ils combattaient « le plus ordinairement » des taureaux, des mulets ou des ânes, et, les jours de grand spectacle, jusqu'à des tigres et des lions (14) ; on prenait des paris ; quelques amateurs de haut rang s'y encanaillaient parfois, comme, en 1825, cet infant du Portugal qui faillit être écharpé par les bouchers en colère parce que ses bull-dogs avaient fait mieux que les champions parisiens...
Le jeu était toléré, donc, mais circonscrit, comme une sorte d'abcès de fixation pour la barbarie latente.
Car, à la même époque, lorsqu'un entrepreneur de spectacles, soit qu'il fût originaire du Nord, soit plutôt inspiré par l'anglomanie du temps, voulut introduire au WauxHall du Boulevard Saint-Martin des combats de coqs, la police l'interdit (15). Après la Révolution de Juillet 1830, qui se proposait hautement de remettre la France sur la voie du progrès défini en 1789, un pas de plus sera naturellement franchi. C'est en 1833 que les combats d'animaux furent définitivement interdits à Paris (16).
En effet, il est temps de le dire, depuis le Siècle des Lumières le progrès consistait à bannir les spectacles de sang (17).
En un curieux mélange d'humanisme profond et de peur sociale, le citoyen éclairé trouvait à la fois que l'effusion de sang était intrinsèquement barbare, et qu'elle était en outre d'un mauvais exemple pour les foules, toujours grosses de rebellions possibles (18). Rien ne le montre mieux que le problème de l'abattage. L'abattage, par nature, est aussi ancien que la consommation de viande de boucherie. En outre, en tous temps le travail dans les échoppes et boutiques avait débordé sur la voie publique ; quand on en avait besoin, la rue formait pour l'atelier un élargissement commode, en même temps qu'un égout. Bref depuis toujours, la rue était un lieu où l'on pouvait voir égorger du bétail. Désormais le Progrès exigera, entre autres choses, que l'on crée des locaux spéciaux dits abattoirs ; — et Napoléon, en 1809, en dotera la capitale (19). Ce n'est pas le moins important des « enfermements » que la mode idéologique actuelle nous enseigne à recenser... Retenons de cette histoire d'abattoirs ce qui concerne notre propos : il ne s'agit certes pas à proprement parler de protection des animaux (puisque les humanitaires et les philanthropes n'étaient pas tous végétariens ; tout au plus pouvait-on recommander de tuer l'animal sans souffrances inutiles). Mais l'important est l'idée de l'exemple : cacher la mise à mort pour n'en pas donner l'idée. Dans la présentation de sa proposition de loi, Grammont citera un épouvantable « fait divers », l'histoire d'un petit garçon qui, à la campagne, après avoir assisté avec fascination à la saignée d'un cochon, était allé s'emparer d'un couteau et, par jeu, avait fait jouer le rôle du cochon à sa petite sœur. C'est en vertu du même raisonnement de psychologie élémentaire que l'on pouvait penser, à une époque où les émeutes populaires accompagnées de décapitations n'étaient pas si lointaines (Foulon et Bertier en Juillet 1789, la duchesse de Lamballe en septembre 1792, le conventionnel Féraud en Prairial An III), qu'en dissimulant le couteau du boucher on contribuerait peut-être à éviter le couteau du «justicier» de rue (20).
Mais, peut-on objecter, le problème n'était-il pas réglé désormais ? Paris ayant gagné des abattoirs et perdu ses arènes de Belleville, comment comprendre (sinon par de purs effets d'idéologie) la recrudescence d'une sensibilité zoophilique à l'époque de la Monarchie de Juillet ? N'aurait-elle plus de bases objectives ?
Eh bien…Elle en avait : la brutalité des mœurs populaires, notamment rurales, ne reculait qu'insensiblement. Les abattoirs dont était doté Paris étaient fort loin d'avoir en toute ville et bourg des équivalents (21).
Et surtout deux problèmes toujours plus obsédants demeuraient dans la capitale elle-même ; ils concernaient les chevaux.
Sous la Monarchie de Juillet, le martyre du cheval, du cheval de trait utilitaire, attelé à des tombereaux ou à des camions de marchandises, mené et malmené par un charretier brutal, est devenu un véritable lieu commun (22). Tout se passe comme si les entrepreneurs de roulage parisiens avaient livré la conduite des chevaux à une sorte de sous-prolétariat inculte et fruste, non qualifié, ne connaissant d'autre instrument que le fouet et la vocifération ; au reste, jusqu'à nos jours, le langage courant a retenu la formule « jurer comme un charretier ». Lorsqu'un cheval, trop chargé, ou par suite d'un accident quelconque, s'abattait, le charretier ordinaire ne l'aidait pas à se dégager en le dételant ou en déchargeant quelque peu la voiture, mais l'incitait à se relever seul à grands renforts de coups de pied dans le ventre.
Le plus grand piéton et flâneur de Paris sous Louis-Philippe, Victor Hugo, n'a pas manqué de fixer la scène, dans un poème daté de « Paris Juillet 1838» (23) :
« Le pesant chariot porte une énorme pierre,

C'est lundi ; l'homme, hier, buvait aux Porcherons

Un vin plein de fureur, de cris et de jurons.

Et le roulier n'est plus qu'un orage de coups

Tombant sur ce forçat qui traîne des licous,

Qui souffre et ne connaît ni repos ni dimanche.

Si la corde se casse, il frappe avec le manche,

Et si le fouet se casse, il frappe avec le pied ».
Témoignages littéraires, documents de la société protectrice des animaux, débats parlementaires sur la loi Grammont, fournissent maints tableaux de ce genre, comme s'ils étaient devenus aussi usuels dans la grande ville des années 1840 qu'aujourd'hui les embouteillages ou les « froissements de tôles » de la circulation automobile.
Or le cheval était alors un animal noble, aimé, familier ; chevauché ou attelé aux voitures, publiques ou particulières, il était l'instrument de transport quasiment universel, couramment rencontré, on dirait presque coudoyé. Ce n'était pas rien, sans doute, pour les parisiens d'alors, qu'une catégorie de chevaux fût massacrée à petit feu par une catégorie d'hommes en blouse. Et le mauvais charretier était d'autant plus répulsif qu'il était aisé de mettre en contraste sa brutalité et son incompétence avec le comportement expert, familier et parfois vraiment doux des véritables professionnels, les cochers avec leurs chevaux, et surtout les paysans avec leurs bœufs (24).
Le couple idyllique du paysan avec ses bœufs fait pendant, très clairement, au couple diabolique du charretier et du cheval martyr. Puis le cheval venait à mourir. Alors intervenaient les équarrisseurs. Leur rôle consistait à abattre les vieux chevaux devenus inaptes au travail, et à livrer leur carcasse à l'industrie chimique (fabriques de noir animal). Étant donné la place énorme tenue par le cheval dans la vie quotidienne du temps, les équarrisseurs étaient nombreux ; d'autre part, la nature du travail, qui ne comportait aucune précaution, puisque la bête n'avait pas à être dépecée comme un bœuf pour la consommation, faisait d'eux bien moins que des bouchers, de simples tueurs ; leur corporation était aussi répulsive, sinon davantage, que celle des charretiers. Pis encore : comme il y avait beaucoup de chevaux à abattre, il arrivait que ceux-ci séjournent sur le chantier d'équarrissage des heures et même des journées en attendant leur tour d'être tués. Or certains équarrisseurs, désireux d'augmenter leur profit, s'abstenaient de les nourrir, en pensant qu'après tout, la bête étant destinée à crever, le fourrage des derniers jours était inutile. Des chevaux subissaient donc l'agonie de la mort de faim avant le coup de hache fatal. Ici, les moralistes pouvaient incriminer non seulement l'insensibilité, qui est un mal de tous les temps, mais la rapacité mercantile, qui pouvait passer pour un mal du siècle à l'époque du « capitalisme sauvage » — comme on ne disait pas encore (25).

De là l'importance des dénonciations. II serait naïf de s'imaginer qu'elles émanaient toutes des Notables, des Puissants, cibles ordinaires des révolutions populaires, et, comme tels, désireux de se prémunir contre leurs éventuelles atrocités. C'est tout autant des amis du peuple, et parfois du peuple lui-même (26), que viennent les aspirations à guérir le peuple d'habitudes sanguinaires. Cabet, dans don Icarie, a. soin de placer les abattoirs hors de la ville ; cette industrie s'opère ainsi « sans qu'on y voie ni sang ni cadavres d'animaux, et même sans qu'un grand nombre de bouchers s'habituent à voir sans effroi des boucheries humaines à force de tremper leurs couteaux et leurs mains dans le sang d'autres victimes » (27). Eugène Sue, dans les Mystères de Paris, nous dit que le Chourineur, à l'âge de dix ou douze ans, a eu « pour premier métier d'aider les équarrisseurs à égorger les chevaux à Montfaucon. Quand j'ai commencé à chouriner ces pauvres vieilles bêtes, ça me faisait une espèce d'effet ; au bout d'un mois, je n'y pensais plus. Au contraire, je prenais goût à mon état...» (28). Plus récemment révélés, les mémoires de Norbert Truquin nous montrent, étape dans ses errances d'enfant pauvre, un atelier d'équarrissage lié à une fabrique de noir animal dans un village picard ; le directeur, rapace, laisse mourir de faim les vieux chevaux ; ses deux garçons (neuf et douze ans), robustes petits drôles, jouent à torturer les bêtes et se comportent brutalement avec leurs petits camarades, et Truquin de conclure :
« élevés dans cet abattoir, l'habitude du spectacle de la souffrance les avait rendus féroces » (29).
Lieu commun, donc.
Toute cette violence est concentrée et portée au paroxysme à Paris. On sait comment notre historiographie a été marquée, voici quelque vingt ans, par le grand Paris sinistre de Louis Chevalier {Classes laborieuses et classes dangereuses) (30), avec son « East End » dominé par la butte de Montfaucon, ancien lieu du gibet, devenu centre des ateliers d'équarrissage. L’horreur moderne à victimes animales y a pris le relais de l'horreur ancienne. Montfaucon est aussi, naturellement, le quartier des chiffonniers, autre engeance redoutable, en tous cas redoutée ; ces chiffonniers ont des chiens, habituellement ; et des mœurs peu douces ; on dit encore indifféremment « se battre comme des chiens » ou « se battre comme des chiffonniers » ; les chiffonniers pourraient bien avoir succédé aux bouchers dans l'entretien de ce redoutable folklore, pourtant officiellement interdit.
Le Paris de Louis Chevalier est donc un vrai concentré - encore que l'auteur n'en parle que par allusions - de cette violence, si l'on peut dire, zoocentrique, qui va du charretier brutal et omniprésent aux ateliers d'équarrissage, et aux combats de chiens.
Sans cet ensemble de faits, parfois amplifiés en mythes, on comprendrait moins bien les actes sociaux de 1846 et 1850.
1. Le point de vue que nous allons présenter ici, avec pourtant de nombreuses références, a pu être totalement ignoré. Emile Revel, dans un ouvrage savant intitulé Leconte de Lisle animalier et le goût de la zoologie en France au XIXème siècle (thèse compl. de Lettres, Sorbonne, 1942, publiée à Marseille, imprimerie du Sémaphore) élargit le sujet à la zoophilie, mentionne la Société Protectrice des Animaux et la loi Grammont, évoque les sources intellectuelles (Geoffroy St-Hilaire) mais ne fait pas allusion à l'économie ni aux mœurs. R. Le strange, sous le titre Les animaux dans la littérature et dans l'histoire (Gap, Ophrys, 1937) publie une anthologie, utile, mais évidemment beaucoup plus littéraire que sociale.
2. Le Manifeste Communiste, Ed. Sociales, 1945, p. 56. Les mots soulignés le sont par nous.
3. Nous avons signalé cette conjonction chronologique dans notre 1848 ou l'Apprentissage de la République, tome VIII de la « Nouvelle histoire de la France contemporaine », Ed. du Seuil, 1973, p. 120.
4. Peasants into Frenchmen, Stanford, Stanford University Press, 1976. Voir p. 381-382 où se trouvent les exemples cités, sauf mention contraire.
5. L'oie est pendue par les pattes à une corde tendue au-dessus de la rivière. Un bateau descend au fil de l'eau et le jeu consiste, pour un marinier debout sur le bateau, à se saisir au passage du cou de l'oie et à s'y suspendre.
6. Ceci d'après la thèse de J. Léonard, Médecins de l'Ouest (mss, Université de Paris IV, 1976, p. 118 note).
7. Moi Pierre Rivière..., texte publié par Michel Foucault, collection « Archives », Gallimard -Julliard, 1973, voir p. 55-56, 127 et passim.
8. D'après Bertier de Sauvigny, la Restauration, dans Nouvelle Histoire de Paris (Hachette, 1977), p. 376.
9. Le Grand Dictionnaire Universel du XIXème siècle, de Pierre Larousse, dont nous verrons tout à l'heure l'attention qu'il apportait au problème animal, ignore l'existence de Combats de Coqs en France.
10. Voir plus loin la dernière partie de cet article.
11.J.-A. Dulaure, Histoire physique, civile et morale de Paris depuis les premiers temps historiques jusqu'à nos jours, 10 vol., 2ème éd., Paris, 1824, tome VIII, p. 417.
12. D'après Bertier de Sauvigny, loc. cit., à qui nous empruntons ce qui suit, sauf mention contraire.
13. Située à l'extrémité de la rue du Combat, donc à la limite du village de Belleville. La place du Combat a perdu son nom en 1945 au profit d'un combattant fameux de notre histoire récente, le colonel Fabien.
14. Ce dernier détail d'après une histoire des barrières de Paris publiée dans le Moniteur du 25 mars 1860. Ce serait à approfondir ; on voit bien d'où venaient les bovins et les ânes, sous-produit de la boucherie ou de l'équarrissage ; on comprend encore les loups ou les ours, alors indigènes en France, et souvent capturés au profit de montreurs d'animaux ; mais qui fournissait lions et tigres ?
15. Bertier de Sauvigny, loc. cit.
16. E. de Labédollière, Le Nouveau Paris, histoire de ses vingt arrondissements, Barba, 1860, p. 299. Cité par F. Roncayolo, « Les loisirs populaires à Paris au XIXème siècle » (Mémoire de Maîtrise, U. de Paris I, 1977).
17. On objectera la guillotine, idée du philanthrope Guillotin. Mais il faut la voir dans sa relation à l'époque. Par son caractère instantané, la décapitation constituait une exécution plus brève que les spectacles prolongés des piloris, des gibets ou des supplices de la roue (pour ne pas remonter au bûcher ou à l'écartèlement). En outre, en 1790-91, Guillotin ne pouvait prévoir l'usage fréquent que le rebondissement ultérieur de la Révolution ferait de son engin.
18. Quelques notations en ce sens dans La Ville au XVIIIème siècle, Aix en Provence, Edisud, p. 84, 108-1 1 1 et 276-278.
19. Abattoirs du Roule, de Montmartre, de Popincourt, d'Ivry et de Vaugirard. Ils furent construits de 1810 à 1818, et le 11 septembre 1818 une ordonnance de police put proscrire la circulation (et a fortiori l'abattage) des bestiaux dans Paris (d'après J.-A. Dulaure, ouvr. cité, tome IX, p. 162 et suiv.). Sur les abattoirs, et notamment sur l'idée que l'abattoir adoucit les mœurs, on lira aussi l'intéressant article de ce nom dans le G.D.U. XIXème siècle de Larousse.
20. Sur ces problèmes, et sur la réputation des bouchers, deux articles récents, d'Ariette Lebigre : « La grande boucherie » L'Histoire, n. 7, nov. 1979, p. 41-49, et Ariette Farge : « Signe de vie, risque de mort, essai sur le sang et la ville au XVIIIème siècle »,dans URBI, n.II,déc. 1979, p. 15-22.

21. Nous connaissons des exemples de conseils municipaux provençaux qui vers 1840 réclament des abattoirs. A l'argument d'épargner la sensibilité des spectateurs s'ajoute — il faut le dire — un argument de sécurité matérielle : un bœuf ou même un porc, échappé blessé à un tueur maladroit, peut provoquer des accidents en chargeant furieux dans les rues.
22. « On use les vaches autour de Paris comme on y use les chevaux dans les rues », fait dire Balzac à un de ses personnages dans le Curé de Village (éd. Calmann Lévy, tome XIV, p. 477). Il est question d'un élevage près d'Argenteuil où les vaches seraient trop souvent malades parce qu'on leur donnerait une nourriture malsaine, théorie peut-être contestable sur ce point précis d'économie bovine, mais nous en retenons l'expression « comme on y use les chevaux », comparaison appelée en référence par un fait de notoriété.
23. Intitulé « Melancholia », il sera publié dans les Contemplations, III, 2. L'intérêt de ce poème est qu'à la date où il fut écrit (1838), Victor Hugo n'a pas encore élaboré la mystique panthéiste qui servira par la suite de fondement à sa zoophilie (voir ci-après la 3ème partie de cet article, à propos du Crapaud). Ce Victor Hugo de 1838 n'est mû que par la sensibilité au malheur, et d'ailleurs dans « Melancholia » la scène du cheval massacré s'insère après cinq autre scènes pitoyables où la victime est humaine (la mère qui mendie pour ses enfants, l'ouvrière réduite à la prostitution, le voleur envoyé au bagne pour un pain, l'inventeur méconnu et persécuté, l'enfant travaillant en usine). L'unité de l'ensemble est dans la Pitié, non dans la Métaphysique ; le cadre n'est pas le grand Tout, mais la rue à Paris.
24. [En Périgord] « le paysan traite (ses bœufs) avec une douceur, je dirai presque une tendresse, dont on ne peut se faire une idée ; il les nourrit et les soigne bien, ne les excède pas de travail, ne les surcharge pas et ne les maltraite jamais. Cette conduite devrait bien être imitée par les charretiers, rouliers, cochers et autres conducteurs de chevaux, si cruels, si impitoyables pour ces pauvres animaux » Poumiès de la Siboutié, Souvenirs d'un médecin de Paris, Plon-Nourrit, 1910, p. 3-4. On peut citer en écho la célèbre chanson de Pierre Dupont, Les Bœufs, tout entière sur ce thème de l'amour du paysan pour ses compagnons de labour. Elle est de 1846. Sur les bons traitements et les bons sentiments des paysans bretons pour les bœufs, vaches et chevaux, plusieurs notations dans Y. Brekkilien, La Vie quotidienne des paysans bretons au XIXème siècle, Hachette, 1966, p.59-63 et p. 188.
25. Une conséquence analogue de cet appât du gain aux dépens des animaux put être citée dans le débat sur la loi Grammont : faire jeûner les bovins avant de passer un octroi afin qu'ils pèsent un peu moins (lorsque le droit à payer était calculé au poids et non par tête).
26. Mais non toujours. On verra plus loin les réserves des ouvriers de l'Atelier à l'endroit de la zoophilie.
27. Voyage en Icarie (1840), 1ère Partie, chap. 6, p. 43-44 du tome I des Oeuvres Complètes (éd. Anthropos, 1970).
28. Le roman est de 1842. Nous citons d'après la rééd. J.-J. Pauvert (1963), p. 21.
29. Mémoires et aventures d'un prolétaire à travers la révolution, Paris, Maspero, p. 45. La scène se passe en 1846.
30. Pion, 1958. Voir sur Montfaucon et l'équarrissage les p. 52, 251-254, 539, et sur les chiens de chiffonniers p. 481 , 489. 527.
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«Je veux une France libérée, de Français heureux. Non pas une France orgueilleuse, première nation du monde, mais une France travailleuse,...

Maurice Agulhon, né le 20 décembre 1926 à Uzès (Gard), est un historien français, professeur au Collège de France de 1986 à 1997. Spécialiste de la France aux iconL’Etat français est en charge de fonctions régaliennes, dont font...
«retour volontaire». A l’opposé de ce discours, la ferveur populaire d’une partie de la France, cette France là, anonyme et modeste,...

Maurice Agulhon, né le 20 décembre 1926 à Uzès (Gard), est un historien français, professeur au Collège de France de 1986 à 1997. Spécialiste de la France aux iconFillon, à l’aise dans le cambouis identitariste !
«Non, la France n’est pas coupable d’avoir voulu faire partager sa culture aux peuples d’Afrique, d’Asie et d’Amérique du nord"....

Maurice Agulhon, né le 20 décembre 1926 à Uzès (Gard), est un historien français, professeur au Collège de France de 1986 à 1997. Spécialiste de la France aux iconLes dossiers du professeur-relais
«les Français parlent aux Français» en mars 1941. Les Français sont invités à dessiner cette lettre partout où cela est possible...






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