Maurice Agulhon, né le 20 décembre 1926 à Uzès (Gard), est un historien français, professeur au Collège de France de 1986 à 1997. Spécialiste de la France aux





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A) Zoophilie et histoire des mœurs.
Ce premier problème n'est évoqué ici que pour mémoire. On peut concevoir une histoire de la loi Grammont et de la jurisprudence correspondante, et des juristes nombreux ont écrit sur ce sujet. On peut s'y attacher encore. On peut aussi faire ou refaire l'histoire de la Société Protectrice des Animaux. Il y a enfin une évidence du recul de la violence dans notre pays : qu'il s'agisse des jeux ruraux ou du charroi parisien, le monde de 1900 est certainement moins rude que celui de 1840, mais il conviendrait de mieux étayer cette intuition, et de savoir dans quelle mesure l'adoucissement des mœurs était dû à l'application de lois particulières, ou bien à la diffusion générale, insensible et multiforme de l'esprit du siècle. Voilà donc tout un champ d'étude que nous ne faisons que signaler ici en passant (43).
B) Zoophilie et histoire des opinions.
Le second problème est celui, précisément, de l'esprit du siècle ; ou plutôt du combat, mené à son degré le plus élevé, entre deux esprits possibles, celui de l'humanisme rationaliste de la « Libre pensée » (suivant l'expression alors consacrée), et celui du catholicisme d'alors, bientôt réaffirmé par le Syllabus, rigoureux dans l'attachement à la tradition et tenu en garde contre toute infiltration de libéralisme et de modernité.
Or, comme le débat de 1850 nous l'a déjà fait entrevoir, en dépit de la personnalité de Grammont et du vote final de l'Assemblée, le principe d'un devoir de l'homme à l'égard des animaux paraît immédiatement mieux accordé à la philosophie des libres-penseurs qu'à celle des catholiques - simplifions pour être clair - qui met très fortement l'accent sur ce qu'il y a de création divine en l'homme en l'éloignant d'autant plus de l'animal ; à l'inverse, l'athée matérialiste (ou le panthéiste) qui ne voit dans l'homme qu'un produit de la Nature et de l'évolution, réduit la distance ; ou du moins marque-t-il, de l’animal à l'homme, des degrés, si nombreux qu'ils soient, au lieu d'une coupure sacrée. Ceci n'est pas sans parallèle avec le débat du XIX ème siècle sur la peine de mort.
C'étaient les catholiques qui, alors, en étaient partisans, mettant si fort l'accent sur la Vie éternelle qu'ils admettaient plus aisément que la vie terrestre pût être abrégée pour des raisons terrestres, l'important n'étant pas que l'homme meure, mais qu'il meure en état de gagner le salut. Pour l'athée au contraire, ou le panthéiste, pour qui la vie n'est que terrestre, sa conservation est plus naturellement érigée en devoir absolu. Logique de Victor Schoelcher, ou de Victor Hugo, et, a contrario, logique de Louis Veuillot ou de Pie IX.
Nous n'irons pas plus avant dans cette confrontation philosophique, qui n'est pas de nos occupations ordinaires. Nous n'en avons rappelé quelques bribes que parce qu'elles aident, croyons-nous, à mieux comprendre les faits que l'on perçoit dans le domaine des opinions et des sensibilités que nous parcourons.
La belle thèse de Jacques Léonard sur les médecins (44) nous a récemment mieux renseignés sur les tendances de la S.P.A. ; le fondateur, le Dr Parisot, déjà nommé, qui était chrétien, y avait pour confrère et coéquipier le Dr Dumont, médecin des prisons, qui se disait disciple de Rousseau. La Société aura par la suite pour vice-président un autre médecin, plus connu celui-là, le Dr Blatin, franc-maçon, républicain, philanthrope (ne fonda-t-il pas une Société Protectrice de l'Enfance ?). Député de gauche sous la 3ème République, c'est enfin à son initiative qu'on doit la loi qui permet l'incinération des corps, pratique qui resta toujours très minoritaire mais dont la seule existence choqua violemment des générations de catholiques.
Ces médecins, non conformistes parce que libres-penseurs, se considéraient comme les apôtres de la pitié et de la douceur, face à un monde de la tradition religieuse en qui ils voyaient la dureté et l'inhumanité. J. Léonard donne l'exemple frappant du baptême des nouveaux-nés (p. 1321) : l'exigence cléricale d'amener sans délai le fragile nourrisson, dans une église froide, quelque temps qu'il fasse, pouvait être combattue d'un même élan par l'indifférentisme religieux, par l'hygiène et par la Bonté (45).
Mais laissons les médecins, corporation étroite, quoique influente, et venons aux grands traducteurs de l'idéologie. On a souvent rappelé combien significatif à cet égard est Pierre Larousse, en son Grand Dictionnaire universel du XIXème siècle. Or, ce grand parangon de doctrine et de morale libérales, laïques et républicaines est très attentif au problème qui nous occupe, et dans le sens que nous laissions prévoir. Nous avons déjà cité l'article Abattoir. Il faut s'attarder surtout à l'article Animal. Sous la rubrique des « devoirs de l'homme envers les animaux », Larousse a le mérite d'indiquer d'entrée que le problème est d'abord philosophique :
« L'idée que l'homme se fait de ses devoirs envers les animaux dépend des facultés qu'il leur reconnaît, de la distance qu'il met entre eux et lui, des rapports qu'il croit voir entre leur origine et la sienne, entre leur destinée et la sienne » .
De là tout un panorama des philosophies et religions antiques, puis la mention du cartésianisme, - défavorable puisqu'il réduit l'animal à un automate, dénué de sensibilité ; heureusement « le XVIIIème siècle a fait justice » de cette théorie. Et aujourd'hui ? Au XIXème siècle ? Larousse cite et résume avec faveur les penseurs qui ont cru aux devoirs de l'homme envers les bêtes, Daniel Stern (46), Michelet, puis il s'attache à réfuter Proudhon, lequel (isolé dans la Gauche laïque, sur ce problème comme sur tant d'autres) « n'admettait point qu'il ait des devoirs envers les bêtes ». Larousse argumente : II est vrai (concession à Proudhon) que l'animal n'a pas de droits, il n'est pas objet de Justice ; mais, du seul fait qu'il soit doué de sensibilité, qu'il puisse donc agir et souffrir, il peut y avoir du Mal à son égard, car « le Progrès moral ne signifie pas seulement accroissement de justice entre les hommes mais accroissement de bonté et de pitié, diminution de la souffrance sur le globe ». Cette idée que l'humanisme inclut la sensibilité paraît à Larousse si forte qu'elle lui suffit à justifier l'inclusion dans la morale de devoirs envers les bêtes, sans même qu'il soit nécessaire d'invoquer une métaphysique de la Vie universelle ou de la parenté originelle des animaux et des humains. Et il conclut à peu près comme faisaient la S.P.A. et le Général de Grammont : « Ceux qui abusent de leur supériorité, de leur force, pour torturer [l'animal] expriment une lâcheté et une cruauté menaçante pour la société ».
Bien entendu, l'article se poursuit par un exposé documenté et élogieux sur les Sociétés Protectrices des Animaux, françaises et étrangères, et sur la loi Grammont. Enfin Larousse, qui écrit ce volume du Dictionnaire vers la fin des années 60, rencontre un problème qui ne se posait guère (en tous cas n'était pas si notoire) vingt ans plus tôt, celui de la vivisection. L'ami des animaux ne devrait-il pas la proscrire ? Larousse admet ici, implicitement, l'existence d'un conflit de devoirs, et il le tranche en instituant une exception : la vivisection, c'est l'expérimentation indispensable au progrès de la science ; cette dernière valeur est si fondamentale qu'elle justifie l'entorse à la règle générale de sensibilité (47). Et, contre l'interlocuteur imaginaire qui l'accuserait néanmoins de contradiction, il lance cette charge finale :
« En vérité, les animaux ont bien d'autres ennemis que la physiologie expérimentale. Est-ce que l'homme a cessé de jouer avec la vie ? Est-ce que la chasse à courre a cessé d'être le plaisir des rois et même celui des sujets? Est-ce que les combats de taureaux ne menacent pas d'envahir la France méridionale ?»
Voilà donc les vraies croisades.
Or, comme toujours, Larousse représentait bien son camp. N'est-il pas remarquable en effet que les deux écrivains qui apportèrent le plus nettement leur caution à la cause difficile de l'amour des bêtes fussent précisément deux des principaux maîtres à penser du parti républicain et laïque, deux des adversaires les plus résolus de l'église romaine en leur temps, Jules Michelet et Victor Hugo ? Cela vaut qu'on s'y arrête.
Sans doute Michelet, avant d'être un penseur, était-il un homme sensible. Spontanément, son Journal nous le montre, il parle en termes humains des animaux aperçus au passage : « la vache mère et la vache fille, fort inquiètes en nous voyant... », « Le pauvre cheval noir, celui peut-être qui avait plus d'âme... » (48). Encore ces notations sont-elles de l'année 1845, l'année où il découvrait Geoffroy Saint-Hilaire, et ce n'est peut-être pas pur hasard.
Mais, nous l'avons dit, dans le Peuple, qui paraît en 1846 (l'année même de la création de la S.P.A.) il s'explique. L'animal arrive dans un chapitre intitulé « Affranchissement par l'Amour : la Nature » (49). Amour universel, donc. L'animal est instinctivement attiré par l'homme, l'Inde ancienne l'avait compris, le christianisme a le tort de le méconnaître :
« Le christianisme, malgré son esprit de douceur, ne renoua pas l'ancienne union. Il garda contre la nature un préjugé judaïque [...] Il tint la nature animale à une distance infinie de l'homme, et la ravala ».
Tout est dit, en cette phrase. Mais Michelet insiste, et puis s'enflamme.
Le génie populaire, le folklore paysan, sont fraternels pour l'animal (50), mais « les conciles lui fermèrent l'Église. Les philosophes qui, pour l'orgueil et la sécheresse (51), continuèrent les théologiens, décidèrent qu'il n'avait pas d'âme [...] Ainsi il n'y aurait point de Dieu pour lui ; le père tendre de l'homme serait pour ce qui n'est pas un homme un cruel tyran ! Créer des jouets, mais sensibles, des machines, mais souffrantes, des automates qui ne ressembleraient aux créatures supérieures que par la faculté d'endurer le mal !... Que la terre vous soit pesante hommes durs qui avez pu avoir cette idée impie, qui portez une telle sentence sur tant de vies innocentes et douloureuses !».
L'homme dur, comme on voit, ce n'est plus le charretier, c'est le théologien...
Après le Peuple en effet, et avant les livres bien connus d'histoire naturelle, le dernier texte important de Michelet sur les animaux est celui du prélude au Banquet, où il a le mérite d'excuser les persécuteurs parce qu'ils sont aussi des persécutés. A Gênes, sur le marché, après une description émue et vive de la brutalité des paysans eux-mêmes envers les ânes et mulets, il note :
« La triste excuse de l'homme, c'est que lui-même n'est guère mieux que la bête. Tous les métiers de l'âne se font aussi sur les épaules humaines [...]. Population vaillante cependant au travail, digne d'un meilleur sort. Elle frappe sur l'âne, comme ses maîtres frappent sur elle, par l'excès du labeur (52)».
La pitié est universelle, et les pitiés qui s'adressent, en descendant l'échelle, au prolétaire, à la femme, à l'enfant, à l'animal, n'en sont que des aspects divers. Mais il faut revenir à l'idée fondamentale suivant laquelle la Pitié universelle s'accorde mieux avec la philosophie naturaliste qu'avec son antagoniste chrétienne.
A qui serait tenté de voir là une dialectique artificielle, inspirée à Michelet par un anticatholicisme obsessionnel, nous opposerions volontiers le témoignage spontané d'une catholique des années 40, naturellement tendre, mais intransigeante en sa foi, et pour qui cela précisément fit question un instant. Dans le Journal d'Eugénie de Guérin figure un délicat et émouvant passage où elle raconte qu'elle a prié Dieu pour qu'il sauve son petit chien Bijou, tombé malade ; puis qu'elle fut saisie de scrupule : peut-on en conscience prier Dieu pour la guérison d'un petit chien ? Elle bâtit alors un raisonnement pour se donner raison :
« Y a-t-il rien d'indigne dans ses créatures (de Dieu) ? Et ne peut-on lui demander la vie de celles que nous aimons ? Je suis portée à le croire et qu'on peut, excepté le mal, tout demander à Dieu, le bon Dieu » (53).
Il est bien probable en effet que ce dernier raisonnement est juste. Nous voulons seulement en retenir le fait que la pieuse fille ait eu besoin de l'élaborer. Son hésitation suffit à signaler la présence de cette théologie sévère - celle-là même que Michelet stigmatisait - et qui, mettant en plus vive lumière la part de divin qu'il y a en l'homme, risquait de mettre une barrière infranchissable entre lui et les créatures exclusivement naturelles.
Bien entendu, le témoignage le plus important de toutes ces liaisons de sentiments et d'idées est dans le Crapaud de Victor Hugo. Rappelons que ce long poème (de 162 vers) a sa place dans Maintenant (tome 2 de la 1ère série de la Légende des Siècles, publiée en 1859), où il est encadré par deux autres poèmes de la pitié, plus célèbres encore, Après la Bataille et les Pauvres Gens. C'est un résumé complet de la zoophilie. Zoophilie concrète : le crapaud est martyrisé par des passants distraits (dont un prêtre, comme par hasard) et surtout par des enfants naïvement sadiques ; l'âne est martyrisé par un ânier qui le surcharge et le roue de coups ; ce sont bien les deux aspects principaux de la cruauté. La parabole se noue, comme on sait, lorsque l'âne fait un effort de plus pour éviter d'écraser le crapaud. Mais le poème comporte aussi, et surtout, la zoophilie philosophique, avec ses deux thèmes, le thème panthéiste de l'Unité de la Création, et le thème humanitaire de la Bonté, valeur spirituelle suprême.
« Alors, lâchant la pierre échappée à sa main,

Un des enfants, - celui qui conte cette histoire –

Sous la voûte infinie à la fois bleue et noire

Entendit une voix qui lui disait : « Sois bon ! »
L 'antichristianisme ici n'est qu'implicite, mais on sait par ailleurs ce que pensait Hugo de Rome.
Ce thème du contraste entre le philosophe laïque, ami de la douceur et de la nature, et le prêtre catholique qui serait toute dureté, a enfin donné lieu à un épisode frappant du roman de Maupassant intitulé Une Vie (54) et qui, écrit vers 1880, situe l'action sous la Restauration. Le père de l'héroïne, Jeanne, le vieux baron Le Perthuis « était de la race des vieux philosophes adorateurs de la nature, attendri dès qu'il voyait deux animaux s'unir, à genoux devant une espèce de Dieu panthéiste et hérissé devant la conception catholique d'un Dieu à intentions bourgeoises, à colères jésuitiques, et à vengeance de tyran, un Dieu qui lui rapetissait la création entrevue, fatale, sans limites, toute puissante, la création vie, lumière, pensée, plante, roche, homme, air, bête, étoile, Dieu, insecte en même temps, créant parce qu'elle est création »...
Il est l'ennemi du prêtre « intolérant, persécuteur de la vie ». « II faut, dit-il, combattre ces hommes-là, c'est notre droit et notre devoir. Ils ne sont pas humains [...] Ils sont antiphysiques ».
Voilà les conceptions du monde définies. Et les voici en acte : dans la cour de la ferme, une chienne met bas, au milieu d'un cercle d'enfants curieux. « Au milieu d'eux le baron, les mains derrière le dos, regardait aussi avec curiosité. On eût dit un maître d'école ». Mais survient le curé : le baron s'éloigne pour n'avoir pas à lui parler et le curé découvre à son tour la scène. Le spectacle de la naissance des petits chiots lui paraît immoral, il commence par en éloigner les enfants à grands coups de bâton puis, sa colère tournant à la rage, il va jusqu'à tuer la chienne à coup de pied ! Jeanne recueille les chiots, parle de les élever. Son père la rejoint ; apprenant ce qui s'est passé il court au prêtre, le soufflette, le jette hors de la ferme, et revient dire à sa fille : « Le voilà, le voilà, l'homme en soutane ! L'as-tu vu maintenant ? »
- Outrance, si l'on veut. Mais, à la brutalité du dénouement près, Maupassant ne faisait que traduire en drame l'idée de ses grands devanciers, l'Eglise est dureté, la philosophie est douceur.
Cela n'allait pas sans difficultés pourtant, puisque la médecine expérimentale naissante pratiquait la vivisection. Michelet et Hugo, écrivant dans les années 40 et 50, ignoraient apparemment ce problème. Larousse, dont l'essentiel du Dictionnaire est des années 60, lui est au contraire confronté, comme nous l'avons vu rapidement tout à l'heure.
Ce problème de la vivisection ne pouvait-il pas, à la limite, retourner la situation ? le père de la médecine expérimentale, précisément, Claude Bernard, grand vivisecteur par profession, était libre penseur lui aussi ; or il se trouve qu'il était marié avec une femme pieuse, grande amie des chiens et des chats, et que le couple était désuni (Zola, ayant emprunté à Claude Bernard quelques traits pour son Docteur Pascal, aura cette formule « Claude Bernard fut un martyr de la vie conjugale») Madame Claude Bernard reprochait à son mari, du même élan, et tout aussi fortement, d'être libre penseur et d'être cruel, et c'est elle, la dévote, qui versait chaque année ses 2 frs de cotisation à la S.P.A. (55).
Ce cas a pu n'être pas unique. Toutefois, à la fin du siècle encore, la liaison logique profonde entre humanisme, naturalisme et zoophilie sera réaffirmée avec éclat, et, une fois de plus, par un homme à l'anticléricalisme et à l 'antichristianisme rigoureux, Georges Clemenceau. La chose est d'autant plus remarquable que, loin d'éluder l'objection tirée de la vivisection, Clemenceau en fit l'occasion de son propos. Dans une chronique intitulée de façon plaisante « la main et la patte » et reproduite dans le recueil Le Grand Pan (56), Clemenceau commente une lettre publiée dans la presse britannique par une dame philanthrope, qui militait contre la vivisection, et qui reprochait au Cardinal Manning de ne pas joindre assez fortement ses efforts aux siens. Clemenceau argumente d'abord à l'intention de la dame (Miss Frances Power Cobble), courtoisement, amicalement. Je suis pour la vivisection, cela ne m'empêche pas d'être pour la Vie. Il est naïf en effet de croire qu'on peut ne pas tuer, la nature n'est que meurtres, les bêtes se mangent entre elles, mangent des plantes ; les végétaux aussi sont du vivant, du point de vue philosophique toutes les vies se valent. Tout interdit absolu est donc impossible. Que faire alors ? - s'en tenir au relatif ! La vivisection est un mal nécessaire pour le progrès de la connaissance, donc pour l'humanisation du monde. Elle vaut mieux que telle souffrance moins dure mais inutile. « La vivisection, nécessaire aux progrès de la physiologie, est infiniment plus défendable - je n'ose dire légitime - que le coup de fouet du charretier sur l'échiné pelée de la bête à bout de forces ». ( Le revoilà, le mauvais charretier !). La seule règle qu'on puisse donc s'imposer parce qu'elle est réalisable, elle, c'est de « tâcher de ne pas causer la souffrance, et, lorsqu'elle s'impose, la faire moindre ; voilà la seule recommandation que je me sente en état d'adresser à mes concitoyens planétaires ». D'ailleurs les vrais savants, vivisecteurs, limitent la souffrance, ils usent du chloroforme. A Leipzig, le Dr Ludwig, pionnier de la médecine expérimentale, préside la S.P.A. de la ville. Il n'a pas à renoncer à ses expériences, « pas plus qu'il ne demande aux camionneurs de renoncer à charger leurs chariots ». (Comprenons : aux camionneurs, on demande seulement de ne pas les charger... trop).
Cela dit, Clemenceau élève le débat et, pour bien montrer à son interlocutrice anglaise qu'ils sont dans le même camp, il charge à son tour contre l'Eglise. Ici le ton devient passionné... et Clemenceau retrouve, à près d'un demi-siècle de distance le réquisitoire de Michelet dans le Peuple. En face de nous, voici :
« les affreux rhéteurs de la Compagnie de Jésus, chez qui l'implacable religion de la dialectique étouffe tous sentiments humains. Tout au contraire du savant, ceux-là, ignorant de parti pris les liens de nature qui nous unissent à nos frères d'en bas (57), protestent contre l'anatomie et la physiologie qui attestent l'étroite parenté des êtres dans l'évolution de la vie organique, condamnent sans vouloir connaître, comme le fit le Saint-Office autrefois pour l'astronome Galilée, poussent jusqu'aux extrémités du déraisonnement de logique la théorie de l'âme issue de Dieu, privilège unique de l'espèce humaine ».
Et Clemenceau reproche aux catholiques d'avoir, par la coupure radicale introduite entre l'homme et la nature, reproduit le paradoxe cartésien des animaux-machines, donc ôté son fondement solide à la lutte contre les souffrances animales.
Sur les principes, le Cardinal Manning (58) était en effet très ferme : l'animal n'a pas de droits, donc nous n'avons pas de devoirs envers lui ; il n'y a pas de mal moral à les blesser dans les sports ou dans la recherche scientifique,
« Nous ne sommes pas obligés de rendre cette souffrance aussi faible que possible. Pour nous les brutes [il s'agit des bêtes, bien sûr] sont des choses, elles n'existent pour nous qu'autant qu'il nous convient de nous en servir, sans ménagement, pour nos besoins et notre commodité, mais non pas cependant pour notre méchanceté ».
Ce dernier mot excluait et condamnait le sadisme caractérisé.
Il ne suffisait pas cependant à désarmer Clemenceau, qui aurait voulu une morale plus exigeante en la matière, et surtout qui tenait aux principes. En 1900 comme en 1846, la zoophilie, par le biais de la philosophie panthéiste, restait une auxiliaire inattendue de la lutte anticléricale.
On ne s'étonnera donc pas d'en retrouver des traces dans l'éducation républicaine élémentaire.
Il est bien connu que, dans les écoles primaires laïques, jusqu'au XXème siècle, le Crapaud fera partie des « récitations ».
Voici qui l'est moins : un publiciste républicain nommé E. Thirion publia un recueil en 1896, sous le titre La Politique au village (59) une série de chroniques rustiques où était censé s'exprimer un brave père Ambroise, cultivateur plein de bon sens - en fait donneur de leçons démocratiques et anti-cléricales ; on peut y lire ceci :
« Les mœurs du jour. 14 novembre 1886.
Dernièrement on a chassé à courre, comme ils appellent çà, dans les environs, et le cerf est venu se faire prendre précisément derrière notre village. C'était la première fois que je voyais une chose pareille, et pour vous dire la vérité, j'en ai été plus dégoûté que réjoui. On dit qu'il y a des pays où on s'amuse à faire combattre des coqs entre eux, des chiens contre des ours, ou à faire éventrer des chevaux par des taureaux ; çà n'est certainement pas pire que de voir une cinquantaine de chiens, enragés après une pauvre bête de cerf, et lui déchirant les entrailles pour le plaisir d'un tas de farceurs qui n'ont même déployé ni force, ni malice contre lui. Les curés prétendent que les hommes descendent des anges ; mais il y a des savants qui croient qu'ils descendent des bêtes ; quand on voit ces choses-là on est porté à croire que c'est les savants qui ont raison ».
Tout se lie, comme on voit : scepticisme à l'égard de la religion, hostilité à l'égard des puissants, dégoût de la barbarie des divertissements primitifs et exotiques, aspiration à une morale de la pitié qui englobe bêtes et gens (60). Décidément, la question des animaux n'est pas étrangère à la « guerre de religion » de notre XlXème siècle (61).
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