L’évolution de l’inégalité des revenus en France au 20ème siècle





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4.3. Revenu moyen et salaire moyen
Afin de bien prendre la mesure de la croissance du pouvoir d’achat « moyen » au cours du siècle, il est utile de comparer l’évolution du salaire moyen à celle du revenu moyen. En principe, d’après ce que nous avons déjà dit, on devrait s’attendre à ce que le pouvoir d’achat du salaire moyen ait été multiplié par un facteur de l’ordre de 8,5-9 entre les deux extrémités du siècle. En effet, nous avons vu que le PIB avait été multiplié par un facteur de l’ordre de 10 et que le nombre d’actifs occupés avait progressé de seulement 15% entre le début et la fin du siècle (un peu plus de 19 millions d’actifs occupés au début du siècle, contre un peu plus de 22 millions à la fin du siècle), ce qui implique que le PIB par actif occupé a été multiplié par un facteur de l’ordre de 8,5-9.77 Nous avons également vu que l’hypothèse d’une équivalence globale tout au long du siècle entre le revenu moyen d’activité des salariés et celui des non-salariés pouvait être considérée comme valable en première approximation, et que le partage de la valeur ajoutée des entreprises entre travail et capital s’était effectué à peu près dans les mêmes termes au début comme à la fin du siècle (2/3 de la valeur ajoutée pour le travail, 1/3 pour le capital), ce qui implique que le revenu d’activité moyen par salarié aurait dû progressé dans les mêmes proportions que le PIB par actif occupé. En fait, d’après nos estimations, le salaire net annuel moyen par salarié (tous salariés confondus), exprimé en francs de 1998, est passé de 23383 francs en 1900 (moins de 2000 francs par mois) à 122930 francs en 1998 (plus de 10000 francs par mois), soit une multiplication par 5,26 en un siècle, et non pas par un facteur de l’ordre de 8,5-9 (cf. graphique 1-8).78 Bien évidemment, ce paradoxe n’est qu’apparent et s’explique par le développement des prestations sociales: la rémunération totale du travail du salarié, qui inclut non seulement le salaire net mais également l’ensemble des cotisations sociales (salariales et patronales) et des prestations versées directement par l’employeur, a bien été multipliée par un facteur de l’ordre de 8,5-9 entre les deux extrémités du siècle, mais compte tenu de la très forte progression des taux de cotisations sociales au cours du siècle, qui ont notamment permis de financer la croissance vertigineuse des retraites et des prestations d’assurance-maladie versées aux salariés ou aux ex-salariés, le salaire net proprement dit a été multiplié par un facteur de « seulement » 5,26.79
Insérer Graphique 1-8 : Le salaire moyen de 1900 à 1998 (en francs de 1998)
Au final, on constate donc que le salaire net moyen par salarié a été multiplié au cours du siècle par un facteur à peine supérieur à celui qui caractérise la progression du revenu moyen par foyer (5,26 contre 4,49). Le fait que le salaire moyen ait progressé (légèrement) plus vite que le revenu moyen ne nous dit évidemment rien du tout sur l’évolution de l’inégalité des revenus : en fait, compte tenu du fait que le nombre d’emplois a progressé nettement moins vite que le nombre de foyers, on aurait du s’attendre à ce que le salaire moyen progresse près de deux fois plus vite que le revenu moyen (ce qui là encore ne nous aurait rien dit sur l’évolution de l’inégalité), et c’est uniquement le hasard des chiffres qui fait que la prise en compte des cotisations sociales conduit à des coefficients de progression relativement proches pour le salaire net moyen et le revenu moyen. On constate également que le revenu moyen par foyer a été tout au long du siècle légèrement supérieur au salaire net moyen par salarié : environ 30000 francs pour le revenu moyen contre 25000 francs pour le salaire moyen au début du siècle, et environ 130000 francs pour le revenu moyen contre 120000 francs pour le salaire moyen à la fin du siècle (cf. graphiques 1-6 et 1-8). Là encore, cette similarité constitue une façon commode de retenir les ordres de grandeur, mais elle ne nous dit rien sur l’inégalité, et il ne faut pas la considérer autrement que comme une coïncidence (ou plutôt comme la traduction mécanique de la structure de la population et de la composition des revenus). Au début du siècle, l’écart entre revenu moyen et salaire moyen était de l’ordre de 20%, ce qui est cohérent avec le fait que le nombre d’actifs occupés était alors légèrement supérieur au nombre de foyers (19 millions contre 15 millions) et qu’il faut ajouter les revenus du capital aux revenus d’activité des ménages pour obtenir le revenu total.80 Puis cet écart s’est progressivement réduit, passant d’environ 20% au début du siècle à environ 10% au milieu du siècle et environ 5% dans les années 1990,81 ce qui est simplement la traduction mécanique du fait que le salaire moyen a progressé au cours du siècle d’environ 10-15% plus vite que le revenu moyen (5,26 contre 4,49).

Le salaire moyen a donc connu la même évolution générale que le revenu moyen, avec une très forte hausse au cours de la période 1948-1978 et une quasi-stagnation au cours des périodes 1900-1948 et 1978-1998 (cf. graphiques 1-6 et 1-8). Au-delà de cette similitude globale des évolutions sur longue période, on observe évidemment des divergences de court terme, dont nous avons déjà noté les causes essentielles : les autres composantes du revenu (revenus mixtes et revenus du capital) ont tendance à être plus volatiles que les salaires, si bien que l’on observe souvent une hausse de l’écart entre revenu moyen et salaire moyen durant les périodes de forte croissance, et inversement un resserrement durant les périodes de ralentissement ou de récession. C’est ainsi que l’écart entre revenu moyen et salaire moyen s’élargit au cours des années 1920, puis se rétrécit considérablement durant les années 1930, à tel point que le revenu moyen passe au-dessous du salaire moyen au cours de la déflation, avant que la relance de l’inflation en 1936 ne rétablisse la hiérarchie habituelle.82 En fait, avant que l’indexation des salaires sur les prix ne devienne quasiment systématique et immédiate à l’issue de la seconde guerre mondiale, les effets de l’inflation sur le niveau des salaires réels pouvaient prendre une telle ampleur que le salaire moyen suivait souvent dans le court terme une évolution encore plus volatile que celle du revenu moyen. Le pouvoir d’achat du salarié moyen connaît une évolution particulièrement chaotique durant les années 1936-1948, caractérisées par une très forte inflation et une très grande irrégularité dans l’ampleur des revalorisations salariales : exprimé en francs de 1998, le salaire moyen avait atteint un niveau de l’ordre de 35000 francs en 1936, soit une hausse de pouvoir d’achat de près de 50% par rapport au début du siècle, avant de tomber en 1940 à son niveau le plus bas du siècle (à peine plus de 22000 francs), puis de remonter en 1945 à plus de 36000 francs, suite aux très fortes revalorisations salariales de la Libération, pour se laisser de nouveau grignoter par l’inflation en 1946-1947 et stagner en 1948-1950, si bien que ce n’est finalement qu’en 1951 que le salaire moyen dépassera définitivement son niveau de 1936 (cf. graphique 1-8). Durant toutes ces années, la question des revalorisations de salaires et des blocages de prix constituait un sujet de conflit politique majeur, et nous verrons dans les chapitres suivants comment l’inégalité des revenus et des salaires a évolué au cours de cette période chaotique.

Notons également que le salaire moyen, de la même façon que le revenu moyen par habitant, mais contrairement au revenu moyen par foyer, a continué de croître au cours de la période 1978-1998 (cf. graphiques 1-6, 1-7 et 1-8). De plus, il ne faut pas oublier que si la progression totale du pouvoir d’achat du salaire net annuel moyen n’a été que d’environ 7% entre 1978 et 1998,83 cette progression ne prend par définition pas en compte ni la croissance des prestations sociales, ni la réduction du temps de travail. De façon générale, la question du temps de travail est totalement absente de nos estimations : le « salaire moyen » indiqué sur le graphique 1-8 est le salaire net annuel moyen par salarié, et non pas le salaire horaire moyen. Ce choix se justifie par les difficultés considérables soulevées par la question de la mesure du temps de travail à travers les âges, et par le fait que la question du temps de travail n’a qu’une importance limitée quand on s’intéresse aux hauts revenus, mais il est bien évident qu’il s’agit là d’un des déterminants essentiels des conditions de vie « moyennes ». D’après les estimations les plus récentes, le pouvoir d’achat du salaire net horaire moyen par salarié aurait été multiplié au cours du 20ème siècle par un coefficient près de deux fois plus élevé que le pouvoir d’achat du salaire net annuel moyen.84 Il reste que, même en prenant en compte la baisse du temps de travail et la croissance des prestations sociales, le rythme de croissance du pouvoir d’achat du salaire moyen, de même que le rythme de croissance du pouvoir d’achat du revenu moyen, s’est considérablement ralenti par comparaison au rythme observé durant les « Trente Glorieuses ».
5. Que signifie un pouvoir d’achat multiplié par 5 ?
La connaissance du rythme de progression du pouvoir d’achat « moyen » au cours du 20ème siècle ne nous dit évidemment rien sur l’évolution de l’inégalité des revenus et sur l’évolution du pouvoir d’achat des foyers en chair et en os se situant aux différents points de la hiérarchie des revenus des différentes époques : de la même façon que pour la composition « moyenne » des revenus, le fait de savoir que le pouvoir d’achat « moyen » a été multiplié par un coefficient de l’ordre de 5 entre les deux extrémités du siècle (4,49 pour le revenu moyen par foyer, 6,72 pour le revenu moyen par habitant, 5,26 pour le salaire net moyen par salarié), avec les soubresauts que nous avons vu, nous fournit seulement une trame générale à laquelle il sera utile de se référer dans les chapitres suivants.

Mais le fait même de chercher à résumer la progression des niveaux de vie par un coefficient unique pose un problème d’interprétation plus fondamental encore. Que signifie en effet la phrase « le pouvoir d’achat a été multiplié par 5 entre les deux extrémités du siècle » ? Cela ne signifie évidemment pas que les ménages de 1998 consomment des quantités 5 fois plus importantes de tous les biens et services qu’ils consommaient au début du siècle. Par exemple, les consommations moyennes de produits alimentaires n’ont évidemment pas été multipliées par 5 : cela n’aurait d’ailleurs eu aucun intérêt, puisque les besoins alimentaires auraient été saturés depuis longtemps. En France, comme dans tous les pays, la croissance du pouvoir d’achat et du niveau de vie au 20ème siècle est d’abord l’histoire de la diversification des modes de consommation : à une consommation constituée majoritairement de produits alimentaires au début du siècle s’est progressivement substituée une consommation beaucoup plus diversifiée, riche en produits industriels et en services. D’ailleurs, même si les ménages de 1998 souhaitaient consommer des quantités 5 fois plus importantes de tous les biens et services qu’ils consommaient au début du siècle, ils ne le pourraient pas : certains prix ont en effet progressé plus vite que la « moyenne » des prix, alors que d’autres ont progressé moins vite, si bien que le pouvoir d’achat n’a pas été multiplié par 5 pour tous les types de biens et services. Sur courte période, ces problèmes de « prix relatifs » peuvent être négligés, et les indices de prix « moyens » établis tout au long du siècle par la SGF puis par l’INSEE, que nous avons utilisés pour convertir les francs courants en francs de 1998, permettent généralement des estimations correctes de la progression véritable du pouvoir d’achat. Mais sur longue période, quand la structure de la consommation des ménages et des prix relatifs se transforme radicalement, notamment du fait de l’apparition de nouveaux biens et services, ces indices de prix « moyens » ne permettent pas de bien se rendre compte de la nature des transformations qui ont eu lieu, et ce quelle que soit la sophistication des techniques d’estimations des indices de prix utilisées par les statisticiens.85

En fait, la seule façon de véritablement prendre la mesure des transformations spectaculaires que les niveaux et les modes de vie ont connu au cours du 20ème siècle consiste à se reporter aux niveaux de revenus exprimés en francs courants et à les comparer aux niveaux de prix des différents biens et services en vigueur aux différentes époques. Ces problèmes de mesure des niveaux de vie n’ont par définition aucune incidence lorsque l’on cherche à mesurer l’inégalité des revenus et son évolution dans le temps : si les 1% des foyers ayant le revenu le plus élevé ont un revenu moyen 10 fois plus élevé que le revenu moyen par foyer de l’ensemble de la population, alors ce coefficient de 10 ne dépend évidemment pas des indices de prix utilisés pour convertir les revenus, et en particulier ne dépend pas du fait que l’on exprime les revenus des uns et des autres en francs courants ou en francs de 1998. Mais si l’on s’intéresse à l’évolution des niveaux de vie des uns et des autres en termes absolus, et non seulement en termes d’inégalité, alors il est nécessaire d’utiliser les revenus exprimés en francs courants et de les comparer aux prix en vigueur aux différentes époques. C’est pourquoi nous avons reproduit en annexe toutes nos estimations du revenu moyen de l’ensemble de la population et du revenu moyen des différents fractiles de hauts revenus exprimées en francs courants (et non seulement en francs de 1998), ainsi que toutes nos estimations du salaire moyen de l’ensemble des salariés et du salaire moyen des différents fractiles de hauts salaires exprimées en francs courants (et non seulement en francs de 1998), de façon à ce que l’éventuel lecteur intéressé puisse utiliser lui-même ces chiffres et les comparer aux prix en vigueur aux différentes époques pour se faire une idée sur les niveaux de vie que ces revenus et ces salaires autorisaient. Dans la suite de cette section, nous nous contentons d’indiquer les principales régularités qui méritent d’être signalées, ainsi que quelques exemples d’évolution de prix individuels permettant d’illustrer la très grande diversité des situations.

En « moyenne », les prix ont été multipliés par un coefficient de l’ordre de 20 et les revenus par un coefficient de l’ordre de 100 entre le début et la fin du siècle (par 2000 et 10000 si l’on exprime les grandeurs de 1998 en anciens francs), soit un pouvoir d’achat multiplié par 5. De façon générale, on peut distinguer trois types de biens et services. D’une part, les biens industriels, pour lesquels la croissance de la productivité a été beaucoup plus rapide que la moyenne, si bien que leurs prix de vente ont progressé beaucoup moins vite que la moyenne des prix, et que le pouvoir d’achat exprimé en termes de ces biens a été multiplié par un coefficient largement supérieur à 5. D’autre part, les biens alimentaires, pour lesquels la croissance de la productivité a été continue et déterminante sur très longue période, mais sensiblement moins rapide que celle des biens industriels au cours du 20ème siècle, si bien que leurs prix de vente ont en moyenne été multipliés à peu près par le même coefficient que la moyenne des prix, et que le pouvoir d’achat alimentaire a été multiplié par un coefficient de l’ordre de 5. Enfin, les services, pour lesquels la croissance de la productivité a toujours été relativement faible, voire nulle, ce qui explique d’ailleurs pourquoi ce secteur tend à absorber une proportion sans cesse plus importante de la main d’œuvre, et dont les prix ont progressé nettement plus vite que la moyenne, si bien que le pouvoir d’achat exprimé en termes de services a été multiplié par un coefficient nettement inférieur à 5 (ou n’a pas augmenté du tout).

Cette typologie classique en trois catégories se retrouve à toutes les époques et dans tous les pays. Par exemple, selon les estimations de l’INSEE, l’indice « général » des prix a été multiplié par 12,7 entre 1949 et 1989 (c’est-à-dire que les prix ont été multipliés « en moyenne » par 12,7), mais l’indice des prix des produits manufacturés a été multiplié par 8,2, l’indice des prix des services a été multiplié par 27,1, alors que l’indice des prix alimentaires a été multiplié par un coefficient de 11,7, c’est-à-dire par un coefficient très proche de celui caractérisant la « moyenne » des prix.
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