Pourquoi le métro ne fonctionne-t-il pas vingt-quatre heures sur vingt-quatre ?





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J’AVAIS UN RENDEZ-VOUS…
JEUDI MATIN
Pourquoi le métro ne fonctionne-t-il pas vingt-quatre heures sur vingt-quatre ?

C’est le genre de questions qui vont et viennent dans l’esprit d’une perfectionniste lorsqu’elle tente de garer proprement sa voiture à près de 5 heures du matin dans le quartier de la gare Matabiau ? Tantôt la place est pourrie et semble juste là pour tester la solidité des pare-chocs arrières. Tantôt elle brille sous la lumière orange des lampadaires comme un phare dans le désert avant de se révéler au dernier moment zébrée de jaune et barrée des lettres verticales du mot « LIVRAISON ». Et lorsque, après une vingtaine de minutes d’efforts, d’angoisses, de rues étroites parcourues à petite vitesse, de changements de direction brusques motivés par un fol espoir, l’oasis vous accueille enfin, le sentiment de triomphe sur l’adversité n’est que provisoire. L’heure sur la planche de bord vous dit qu’il faut se hâter de descendre, d’arracher la valise et le sac dans la malle arrière, de claquer la portière et de s’éloigner d’un pas rapide sous le fin crachin du début d’octobre. C’est ça ou bien rester définitivement à quai !

Le pire dans tout cela, c’est que j’aurais cent fois, mille fois, les moyens de me payer quatre jours de parking au parcotrain de la gare. Depuis quelques mois, je suis riche à millions – « et bonne à marier » comme le dit en riant mon amie Ludmilla – mais cette fortune que je n’avais ni désirée, ni espérée ne doit pas – je me le suis juré - changer ma vie. Alors, faute de pouvoir me rendre à la gare en métro, hésitant toujours à déranger un taxi pour une course nocturne, j’ai sorti ma voiture du garage pour aller l’échouer dans la pente raide de la rue du 10 avril. Elle s’arrête là dans le vague souvenir de la bataille de 1814, moi je continue.

Le métro ne circule pas et je ne le sais que trop… mais que le passage vers la gare qui emprunte le hall des billets du métro soit fermé par une grille d’acier à cette heure ultra-matinale , cela mon esprit pourtant bouillonnant avait refusé de le concevoir. De mon promontoire, j’aperçois les voies, l’ombre d’anguille bleue du TGV qui m’attend, les quais encore vides. Je sens monter les premières rumeurs de la gare qui s’éveille. Tout est là. A portée de regard, à portée de voix. Il me suffirait d’enjamber la barrière et de me laisser tomber sur deux mètres et j’y serai.

Mais non ! Il faut encore faire le tour. Emprunter le pont Georges Pompidou, ce pont aveuglé de hautes rambardes d’où on ne voit plus ni la gare, ni les voies. Remonter, le long du canal du Midi, le boulevard avec le kiosquiste qui étale déjà ses journaux à l’ombre menaçante et vide de l’ancien bâtiment du tri postal. Arriver enfin devant la haute façade construite au début du XXème siècle, s’étonner toujours de ses pierres blanches et de ses ardoises qui cadrent si mal, qui cadrent si peu avec l’architecture de la ville. Se frayer - enfin - un passage au milieu des clodos qui tentent de vous soutirer de quoi réamorcer la pompe à jaja pour la journée qui s’annonce.

Je n’ai jamais raté un train de ma vie et ce n’est pas aujourd’hui que cela commencera. En dépit de mes problèmes de parcage et de grille, j’ai encore vingt bonnes minutes à tuer avant le claquement des portières et le coup de sifflet magique du chef de gare. Je souffle un peu, essuie un peu de la sueur qui s’est formée sur mes tempes, puis je tire de la poche de mon sac une enveloppe griffée du logo SNCF.

Voilà, il est temps ! Il est l’heure ! Dans un peu moins de demi-heure, le train à grande vitesse m’emportera vers une ville d’Histoire, un lieu où se réunissent les plus grands historiens de ce pays chaque premier week-end d’octobre.

Ce jour-là, ce jeudi 8 octobre, j’avais un rendez-vous. Un rendez-vous avec l’Histoire. Un rendez-vous avec Blois 2009.

Mon premier.

Et ne dit-on pas que les premiers rendez-vous sont aussi les plus fous ?
Au bas du rabat de l’enveloppe, une main fine et précise a inscrit mon nom.

Fiona Toussaint.

J’ai encore besoin de regarder ces lettres pour me convaincre que je ne rêve pas. On m’a bien invité à partager mes connaissances, à les confronter à celles d’autres spécialistes devant professionnels, amateurs éclairés et objectifs de nombreux médias locaux et nationaux. C’est comme un rite de passage, une reconnaissance qui viendrait trop vite. J’en tremble encore tandis que j’essaye de composter la fine feuille de réduction violette marquée « Congrès ».

Je ne devrais pas m’exciter pour si peu. Maître-assistante en Histoire moderne, nouvellement nommée à l’université de Toulouse II après quelques années à Amiens, j’ai déjà un nom et une réputation dans le milieu de l’Histoire. J’ai déjà participé à des conférences ou des colloques, brisé des lances avec des contradicteurs vindicatifs ou obséquieux, publié articles et bouquins dont le succès fut plus que d’estime. Tout cela je l’avais rêvé et je l’ai finalement connu, vécu, goûté. J’en ai tiré un peu de fierté sucrée, parfois une amère frustration. Mais jamais je n’ai approché quelque chose d’équivalent à ce que Blois me promet.

Là-bas, m’ont dit des collègues déjà rassasiés, tu peux satisfaire ta curiosité de 8 heures du matin à tard le soir. Débats, conférences, séances cinéma, ateliers pédagogiques… et, cherry on the cake pour la bibliophile passionnée que je suis, deux immenses salles remplies de livres que les éditeurs, petits ou gros, livrent en pâture aux bourses toujours trop plates de passionnés avides.

Si ce n’est pas le Pérou des conquistadors, cela lui ressemble sacrément.
Après avoir tourné, retourné, re-retourné la fiche de réduction devant la machine jaune, après l’avoir enfournée vite (mais trop !), plus lentement (mais encore trop !), le criaillement étrange du composteur résonne enfin. Le passage du billet dans la fente se révèle heureusement beaucoup plus aisé ; je n’aurais droit qu’à une seule injonction « Retournez le billet » avant que les dents de la machine viennent déposer leurs morsures cabalistiques sur le carton. Un miracle !

Me voilà désormais parée pour l’embarquement. J’avance d’un pas ferme vers la porte vitrée. Objectif, la voiture 2 de la rame. Première classe s’il vous plait ! A Blois, on ne se moque pas des personnes qu’on invite ! Séjour tous frais payés à l’Holiday Inn à quelques dizaines de mètres seulement de la Halle aux grains, centre névralgique de la manifestation. A bien y réfléchir, je crois que cela me gêne doublement. D’abord parce que, d’un simple code de carte bleue, je pourrais retenir tout un étage de l’hôtel pour moi toute seule… Et puis ensuite, parce que l’étudiante que j’avais été, longtemps fauchée chaque mois, y voyait une forme d’assistance matérielle qui cadrait mal avec sa folle fierté.

Je pénètre dans le wagon en passant par la voiture n°3. La rame est encore sombre et silencieuse. A cette heure-ci, combien d’insensés insomniaques pour braver la nuit et la petite pluie fraîche ? Combien de passionnés contraints, comme moi, de choisir cet horaire matinal pour arriver plus vite à Blois ? Une poignée sans doute…

Le problème est en fait fort simple et mérite d’être conté à tous ceux qui imagine que prendre un train est la chose la plus évidente au monde. Au départ de Toulouse, seuls les TGV pour Lille-Europe s’arrêtent à la gare stratégique de Saint-Pierre-des-Corps, étape indispensable pour prendre un train pour Blois. Soit on accepte cet horaire de 5h27, soit on se condamne à plusieurs changements avec à la clé un stress constant et de longues attentes sur des quais ventés et pas toujours accueillants. En partant à 5h27, j’ai la certitude d’arriver de la manière la plus rapide qui soit à Blois. Un petit quart d’heure d’escale seulement à Saint-Pierre-des-Corps, une vingtaine de minutes en Corail inter-cités et je serais à bon port avant 11 heures du matin.

La lettre qui accompagnait mes billets me précisait qu’ensuite on m’attendrait pour me conduire à la Halle aux grains où, déjà, j’imaginais une mer de livres d’Histoire prête à s’ouvrir devant moi. Une telle perspective, conjuguée à ma peur maladive de rater ma correspondance, m’éviterait à coup sûr de sombrer dans le sommeil de toute la matinée.
A nouveau, j’enrage !

Il n’y a qu’une poignée de voyageurs dans le wagon mais les hasards de la réservation m’en ont collé un juste en face de moi. A quoi bon avoir une place « solo » si c’est pour la partager avec une personne qui prendra un indéniable plaisir à mélanger ses chevilles avec les vôtres par-delà la petite table frontière jetée entre vous ? Je sais bien que cette remarque-là n’est guère charitable pour l’humanité – et ses chevilles en particulier –, qu’elle sent la misanthropie à cent lieues mais, pour moi, quatre heures de train c’est avant tout quatre heures possibles de travail. Là, je ne me vois pas – en dépit de mon fort goût pour l’isolement – dresser en guise de rempart l’écran rose fluo de mon nouvel ordinateur portable.

- Je vais m’installer à un autre siège. Comme cela, vous pourrez étendre vos jambes.

Je me mords violemment l’intérieur de la bouche. Ce n’est pas possible de choisir aussi mal ses mots. Le voyageur va croire que j’ai quelque chose contre ses jambes, ses pieds, son pantalon, bref qu’il ne me revient pas… Il n’a même pas posé la moitié d’une fesse sur son siège que déjà je prends la poudre d’escampette comme un petit chaperon rouge croisant le loup.

- Je vous remercie, mademoiselle. C’est une gentille attention.

Ouf ! Il ne l’a pas mal pris… et il commence posément à entasser sur la petite table trois journaux – Le Figaro, La Croix et les Echos, ce qui dit mieux qu’une carte de visite où vont ses idées –, une petite bouteille d’eau et un paquet de petites tartelettes à la confiture. De droite et gourmand, cela ne suffit pas à me rendre quelqu’un antipathique… Je n’en continue pas moins mon petit déménagement pour gagner la place « solo » libre la plus proche.

A mon tour, je prends possession de mon territoire en espérant qu’entre Toulouse et Saint-Pierre-des-Corps cette place n’est réservée par personne. Une petite prière muette pour le dieu des voyageurs s’élève dans l’atmosphère un peu sèche de la cabine…

Et toutes les lumières s’éteignent.

- Mauvais signe ça ! dis-je entre mes dents… Mercure m’envoie un message…

Je n’en crois évidemment pas un traitre mot. Je sais bien qu’au bout de quelques secondes d’obscurité tout se rallume, que les veilleuses provisoires vont s’effacer devant le plein feu des rampes d’éclairage. Voilà ! Nous y sommes ! La rame est désormais éclairée complètement. Le départ est proche.

Je finis en hâte d’ouvrir mon ordinateur, enfiche tant bien que mal la prise secteur dans la cloison de la rame, tire du sac mon épais dossier de notes de travail. Après lui avoir livré les différents chapitres d’un manuel universitaire qui ont semblé appréciés, un éditeur parisien m’a passé commande d’une nouvelle biographie de Louis XIII. C’est là un genre nouveau pour moi que j’aborde avec une certaine humilité. L’exercice qui consiste à raconter la vie d’un homme en essayant de comprendre quels furent les ressorts secrets de son action est tout sauf évident. A chaque fois, c’est le même dilemme : que dire que mes prédécesseurs n’aient déjà dit ? Que voir qu’ils n’aient déjà vu ? Pour faire œuvre originale, il me faut m’isoler, prendre le roi entre quatre yeux, me glisser dans son esprit, essayer de le comprendre et de lui faire livrer ses ultimes secrets.

Et je me vois mal faire ça avec en face de moi un sexagénaire vaporisant de miettes de tartelettes le clavier de mon ordinateur portable.
Lentement, le TGV s’ébroue, commence à glisser sur la voie. De fréquentes secousses au passage des aiguillages, quelques bruits grinçants de torsion rappellent que la rame n’est pas faite pour ces vitesses basses que requiert l’ancienneté des rails et des traverses encore en bois sur cette partie du parcours. Il faudra quelques kilomètres avant que la cadence s’accélère et que, gagnant une voie plus récente, la vitesse ne s’accélère.

Lorsque les cahots cesseront – et seulement à ce moment-là – je déferai la sangle qui comprime mon tas de notes éparses.

D’ici là, je cherche à sonder par la fenêtre le mystère de la nuit, à extraire des silhouettes pesantes d’immeubles massifs le nom d’un quartier ou d’une rue. Lorsque je devinerai la forme étrange de l’église de Lalande, il sera temps d’écarter les dernières brumes du sommeil pour remonter les siècles jusqu’à l’aube du ministériat du grand cardinal.
L’arrêt en gare de Montauban ne peut pas me laisser insensible. Montauban, c’est ma ville, celle dans laquelle je suis née et j’ai grandi, celle où vit encore maman.

Maman.

Elle reste pour moi un épais mystère. Un mystère que je me refuse à vouloir élucider. Certains voudraient connaître leur mère. Moi je voudrais ne pas l’avoir connue.

Depuis qu’elle m’a trahie en m’inscrivant à l’émission de Channel 27, depuis qu’elle a peint de moi un portrait qui n’était pas le mien, du moins pas celui dans lequel je voulais me reconnaître, elle est devenue une étrangère. J’ai édifié un nouveau mur de Berlin en m’efforçant de ne plus la revoir. Sans doute après m’être auto-persuadée que c’était à elle de faire le premier pas, que c’était à elle de s’excuser.

Parfois, quand mon quotidien se fait trop gris, trop lourd, son univers léger de séries télévisées et ses éternelles tasses de thé me manquent. Souvent, lorsque je me jette sur un sandwich plutôt que sur un bon plat cuisiné, je crois entendre son regard courroucé se poser sur moi. Elle m’a élevée seule, m’a laissée choisir la pente de ma vie mais lorsque j’y ai pris de la vitesse, elle a tout fait pour me retenir, pour me ramener vers elle.

De toutes les fêlures de ma vie, c’est la seule que j’ai choisie en conscience de m’infliger. Et pourtant, je le sais, un jour il faudra bien que cela cesse. Ne pas avoir eu – ou pratiquement pas - de père, cela exclue toute perspective d’automutilation maternelle. Il faut bien savoir qui on est, que diable !

De mon cas personnel, je glisse insensiblement à mon héros de travail. Lui aussi a perdu son père étant enfant, lui aussi a dû en passer par les outrances d’une mère qui avait décidé de décider à sa place, qui avait délibérément choisi de prendre en mains le sens de sa destinée. Qu’a-t-il fait d’elle ? Comment s’est-il conduit ? Il l’a supportée sans rien dire puis, le moment venu, comme révélé à lui-même, il l’a écartée. Ecartée, comme je l’ai fait moi-même. Sauf que l’exil de madame veuve Toussaint ne l’a pas conduite vers Blois ou bien Cologne, mais l’a enfermée dans Montauban et son austérité de vieille ville protestante.
Tout se complique à Agen avec la montée à bord du TGV numéro 5264 d’un jeune cadre dynamique – comme on dit de manière éminemment caricaturale… car j’en suis une moi aussi et ne me trouve que peu de liens avec ce type de personnage.

Son premier regard est pour mes jambes ce qui pourrait presque passer pour une preuve de goût, puis ses yeux remontent en une périlleuse ascension jusqu’à la côte extrême, jusqu’au point culminant, les deux chiffres notés en rouge au-dessus de mon siège, ceux qui, combinés, forment le numéro de la place que j’occupe indument, de la place qui est la sienne… Aussitôt, l’expression de son visage change et le golden boy sans paillettes (mais avec Rolex, preuve qu’il n’a pas raté sa vie) n’a plus qu’un souverain mépris pour mes jambes, ma jupe droite et certaines formes généreuses sur lesquelles il a cru bon de s’attarder un peu trop longtemps.

- Vous êtes à ma place, feule-t-il en m’écrasant de toute la hauteur de son corps pour un instant encore déplié dans le couloir de circulation.

- Oui, je sais…

Faute avouée à moitié pardonnée ? Que nenni Nelly ! Le regard du voyageur agenais se fait encore plus noir et lance des éclairs qu’on n’observe en cette saison cyclonique plutôt du côté du golfe du Mexique.

Comme une gamine perpétuellement en faute – ce que je ne cesserai jamais d’être tout à fait – je remballe mes papiers à toute vitesse tout en tirant méchamment sur le câble d’alimentation de l’ordinateur. L’écran s’éteint tout net.

Merde ! J’avais oublié que j’avais enlevé la batterie pour éviter la surchauffe… Une demi-heure de travail perdue !

Là, ça m’énerve.

Le train redémarre sans prévenir – du moins c’est ce qu’il me semble – et mon dossier s’effondre lourdement au milieu du wagon avant d’exploser en touchant le sol. Grandes feuilles ou post-it minuscules se répandent en vagues lentes, colonisent la rame comme une famille de lianes en Amazonie.

Là, ça me…

Eh bien non… Même pas !

Le golden boy abandonne son air prétentieux, s’agenouille avec contrition et se met à ramasser les feuilles de mon dossier de travail.

J’ai gagné…

Je vais rester à ma place jusqu’au bout du voyage.
Si je n’en connaissais un peu l’histoire et si je ne l’avais déjà fréquentée, la gare de Saint-Pierre-des-Corps me serait apparue comme la synthèse du pire et de l’improbable. L’improbable, c’était cette localisation dans l’est de l’agglomération tourangelle, entre immeubles déjà datés et une zone d’activités largement défraîchie. Le pire, l’architecture vieillotte et lourde de la salle d’attente dans son corset de béton coloré de crème. L’improbable encore ? La désignation des voies qui faisait coexister les chiffres 1, 2 et 6 avec une lettre Z encore plus énigmatique qu’un X d’équation. Le pire ? Débarqué sur le quai de la voie Z, vous étiez obligé de remonter la rame pour emprunter le passage souterrain – encouragé en cela par les exhortations fermes et polies de la voix de l’omniprésente Simone – et accéder, après deux escaliers, au second quai, celui sur lequel viendrait vous cueillir bientôt l’Aqualys pour Blois, Les Aubrais ou Paris. Il devait être si difficile de gérer ces deux seuls quais et ces quatre pauvres voies que personne n’avait imaginé qu’on puisse débarquer les voyageurs directement sur le quai de leur correspondance.
A Saint-Pierre-des-Corps, le TGV s’était finalement bien vidé. Quelques personnes avaient gagné la sortie ou attendu la navette ferroviaire vers Tours, mais la plupart s’étaient lancés comme moi dans l’ascension du quai vers la voie numéro 6 –celle qui n’avait ni voie 5, ni voie 7, pour se donner un semblant de légitimité.

Parmi ces hardis alpinistes ferroviaires, se trouvait « mon » sexagénaire à tartelettes qui avait voyagé jusqu’à Poitiers avec en face de lui le revers de l’écran 19 pouces du golden boy le moins discret de tout le pays. Baladeur numérique dont s’échappaient, en dépit d’écouteurs touffus, des lignes de basse agressives ; téléphone portable quasiment en fusion à force de sonner ; gestes larges et quasi royaux lorsque « Son Importance » partait se chercher un café à la voiture-bar numéro 4. J’aimais à imaginer que sous la table frontière il s’était échangé quelques pointes de mocassins dans les chevilles.
Toujours aussi soucieuse de la proximité de mes semblables, je prends un peu le large pour m’isoler sur ce triste quai indro-ligérien. L’homme aux tartelettes m’emboite le pas à distance respectable et, au lieu de s’arrêter comme moi une fois le large atteint, il poursuit son audacieuse avancée jusqu’à m’accoster.

- Mademoiselle, je crois que ce petit morceau de papier est à vous.

Effectivement, je dois reconnaître – avec une certaine honte – que ce post-it d’un violet criard et de mauvais goût m’appartient bien. J’y retrouve mon écriture fine et nerveuse de chercheuse et une question-problématique destinée à mon chapitre sur la relation complexe entre Louis XIII et son épouse Anne d’Autriche.

- Vous allez à Blois vous aussi ? me demande-t-il après avoir évacué d’un revers de main mes remerciements aussi sincères que désespérés (car je le suspecte fort d’avoir conservé ce minuscule carré de recherche juste dans l’espoir de pouvoir m’adresser plus librement la parole).

- Je vais à Blois, concédé-je bien consciente que je condamnais à mort dès lors ma si chère tranquillité.

- C’est la première fois ?

- Oui.

A aucun moment je n’ai imaginé que je pouvais lui raconter des bobards. S’il devait me parler, eh bien qu’il me parle ! Il l’avait bien mérité.

- Moi aussi, c’est la première fois… Vous voyez, je suis retraité de la banque…

On s’en doutait à peine à voir ses lectures.

- … mais j’ai été passionné par l’Histoire toute ma vie… C’est un ami sur Paris qui m’a parlé de cette manifestation à Blois que je ne connaissais pas. On s’est mis d’accord pour s’y retrouver ensemble.

Je relance mécaniquement la discussion. Après tout, ce train va bien finir par arriver et me libérera de l’encombrant importun. Il n’y a qu’un gros quart d’heure de battement entre l’arrivée du TGV et le départ de l’Aqualys. Cela ne devrait plus tarder.

- Vous restez jusqu’au bout ?

- Je devais rentrer samedi parce qu’avec ma femme on a pris un abonnement au Théâtre du Capitole et qu’il y a un opéra dimanche après-midi…
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