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Chapitre 5 : Qui a payé quoi ?
Dans ce chapitre, nous présentons nos estimations des taux moyens d’imposition effectivement subis par les différents fractiles de hauts revenus au titre de l’impôt sur le revenu entre 1915 et 1998, estimations qui ont été obtenues en combinant les informations législatives données dans le chapitre précédent et les estimations du niveau des différents fractiles de hauts revenus décrites dans la première partie. L’étude de la législation de l’impôt sur le revenu nous a déjà permis de repérer plusieurs évolutions fort révélatrices de la façon dont l’inégalité des revenus fut perçue en France au cours du 20ème siècle, notamment pour ce qui concerne la hausse vertigineuse des taux marginaux supérieurs à la suite de la première guerre mondiale, le conflit récurrent entre revenus salariaux et revenus non-salariaux et l’évolution spectaculaire du traitement infligé aux revenus du capital. Mais pour aller plus loin dans l’étude des perceptions, la connaissance de la législation et des taux marginaux des barèmes d’imposition est insuffisante : il est nécessaire d’analyser également la position hiérarchique précise des fractiles de « hauts » revenus auxquels les gouvernements qui se sont succédés ont jugé bon de faire payer des impôts importants (et inversement la position précise des fractiles de revenus qu’ils ont jugé bon d’épargner), ce que seule l’estimation des taux moyens d’imposition par fractile et de leur évolution permet d’apprécier correctement. De même, pour pouvoir se faire une idée de l’impact économique de l’impôt sur le revenu sur l’accumulation et la reconstitution de patrimoines importants en France au 20ème siècle, la connaissance du taux marginal supérieur des barèmes successifs ne suffit pas : il est indispensable de connaître l’évolution des taux moyens d’imposition effectivement subis par les différents fractiles de très hauts revenus.

Nous commencerons par examiner ce que l’évolution séculaire de la concentration de l’impôt sur le revenu nous apprend au sujet de l’évolution de la notion de « haut » revenu en France entre 1915 et 1998 : dans quelle mesure les chocs du « premier vingtième siècle » ont-ils véritablement transformé les perceptions et les représentations de l’inégalité ? (section 1). Nous poursuivrons l’analyse de cette question centrale en nous concentrant ensuite sur les rares augmentations d’impôt assumées et affichées en tant que telles, à commencer par celles de 1936 et de 1981, ainsi que sur les augmentations d’impôt « virtuelles » figurant dans les programmes électoraux socialistes et communistes, et nous verrons que l’étude comparative des fractiles de « hauts » revenus concernés par ces hausses d’impôt permet de mieux comprendre la vision que les mouvements politiques qui choisirent de les mettre en place (ou de les proposer) avaient de la redistribution des revenus (section 2). Puis nous abandonnerons le terrain des perceptions pour étudier l’impact économique que l’impôt sur le revenu a eu sur les inégalités depuis sa création par la loi du 15 juillet 1914, en distinguant l’impact immédiat sur l’inégalité présente des revenus disponibles et l’impact dynamique sur les inégalités patrimoniales futures, impact dynamique dont tout laisse à penser qu’il a joué un rôle décisif (section 3).
1. Qui sont les « hauts » revenus ? Les enseignements des évolutions séculaires
Ainsi que nous l’avons déjà noté dans le chapitre précédent, l’histoire de l’impôt sur le revenu ne nous permet pas seulement d’évaluer le poids de la charge fiscale effectivement subie par les uns et les autres : la législation fiscale est également une source extrêmement riche permettant d’étudier comment la question de l’inégalité et de la redistribution fut perçue aux différentes époques. De fait, si l’on examine l’évolution sur longue période de la structure des barèmes et des taux d’imposition appliqués aux différents fractiles de hauts revenus entre 1915 et 1998, on constate plusieurs transformations séculaires importantes, et ces transformations sont extrêmement révélatrices de la façon dont les représentations de l’inégalité ont évolué en France au cours du 20ème siècle.

La première grande transformation séculaire est liée à l’abaissement spectaculaire du niveau des « hauts » revenus concernés par les tranches supérieures des barèmes d’imposition : les barèmes appliquées depuis la seconde guerre mondiale se mirent à stigmatiser des « hauts » revenus structurellement moins élevés que ceux que le législateur du début du siècle et de l’entre-deux-guerres s’autorisait à exhiber, ce qui nous semble être la meilleure preuve du fait que le législateur avait pleinement conscience de l’ampleur de l’effondrement subi par les très hauts revenus du capital à la suite des crises de la période 1914-1945 (section 1.1). La seconde transformation importante est liée au fait que l’impôt sur le revenu, qui pendant longtemps a été un impôt ne frappant qu’une petite élite, est progressivement devenu un « impôt de masse » : en particulier, les « classes moyennes » (fractile P90-95) et autres « classes moyennes supérieures » (fractile P95-99), qui en pratique étaient quasiment exonérées de l’impôt sur le revenu dans l’entre-deux-guerres, ont perdu ce statut privilégié depuis 1945 (section 1.2). La portée de ces deux évolutions doit toutefois être relativisée : nous verrons que, en dépit de ce trend important de « déconcentration », l’impôt sur le revenu est resté un impôt très fortement concentré, destiné principalement à taxer lourdement les strates supérieures du centile supérieur de la hiérarchie des revenus, et non pas à réduire de façon substantielle les disparités de niveaux de vie séparant les « classes moyennes » (fractile P90-95) et autres « classes moyennes supérieures » (fractile P95-99) du reste de la population, disparités dont la légitimité n’a jamais été véritablement remise en cause (section 1.3). Autrement dit, on ne s’autorise plus guère depuis la seconde guerre mondiale à montrer du doigt les très hauts revenus du capital des « 200 familles », mais les « classes moyennes » sont restées des « classes moyennes », dans le sens où leur position sociale n’a jamais cessé de faire l’objet d’un certain consensus.
1.1. La disparition des très hauts revenus
Si l’on se limitait à l’étude du taux marginal supérieur, on serait tenté de conclure que l’impôt sur le revenu a atteint son « régime de croisière » dès le début des années 1920 : le taux marginal supérieur a dépassé 60% à la suite de la loi du 25 juin 1920, et il s’est depuis lors presque toujours situé entre 50% et 80% (cf. chapitre 4, graphique 4-1). Le problème, évidemment, est que le niveau atteint par le taux marginal supérieur, aussi suggestif soit-il, n’est qu’un indicateur très partiel du poids véritable de l’impôt sur le revenu : tout dépend des niveaux de revenus et du nombre de contribuables auxquels ce taux et les taux inférieurs du barème s’appliquent. Le seuil de revenu au-delà duquel le taux supérieur du barème commence à s’appliquer, même s’il ne permet pas d’estimer précisément les taux moyens d’imposition subis par les différents fractiles de la hiérarchie des revenus (il faut pour cela prendre en compte l’ensemble des tranches du barème, ce que nous ferons plus loin), mérite une attention particulière : ce seuil exprime l’idée que se font les gouvernements et les forces politiques et sociales qui les soutiennent de ce qu’est un « très haut » revenu, tellement « haut » qu’il est inutile de chercher à poursuivre plus loin la progression des taux du barème.

En l’occurrence, le Bloc National avait décidé que le nouveau taux supérieur de 50% (62,5% en intégrant les majorations applicables aux contribuables sans enfant) institué par la loi du 25 juin 1920, et applicable dès l’imposition des revenus de 1919, concernerait les revenus imposables supérieurs à 550000 francs de l’époque (cf. chapitre 4, tableau 4-2). Ce seuil de 550000 francs correspond à un revenu fiscal (avant tout abattement ou déduction) exprimé en francs de 1998 de l’ordre de 5 millions de francs.1 Les tranches de revenus instituées par le Bloc National, et en particulier le seuil de 550000 francs, s’appliquèrent sans discontinuer jusqu’en 1935, puis le Front Populaire décida en 1936 d’adopter un nouveau barème, dont la tranche supérieure concernait les revenus imposables supérieurs à 1,33 millions de francs de l’époque (cf. chapitre 4, tableau 4-3). Ce seuil de 1,33 million de francs correspond à un revenu fiscal (avant tout abattement ou déduction) exprimé en francs de 1998 de près de 7 millions de francs.2

Par comparaison, en 1998, le taux marginal supérieur de 54% s’applique aux revenus imposables supérieurs à 293600 francs (cf. chapitre 2, tableau 4-5). Il faut certes prendre en compte le fait que ce seuil est exprimé en termes de « revenu imposable par part de quotient familial », et que les contribuables de la fin du siècle bénéficient également d’un certain nombre d’abattements et de déductions. Mais, même en se plaçant dans le cas le plus favorable, on constate que ce seuil de 293600 francs de revenu imposable par part correspond pour les célibataires à un seuil de l’ordre de 400000 francs de revenu fiscal (avant tout abattement ou déduction), et pour les couples mariés à un seuil de l’ordre de 800000 francs.3 En retenant ce chiffre de 800000 francs, ce qui revient à faire fi du fait que l’abaissement du seuil a été deux fois plus massif pour les célibataires,4 on voit donc que le seuil d’application de la tranche supérieure du barème de l’impôt sur le revenu, exprimé en francs constants, a été divisé par plus de 6 depuis l’époque du Bloc National, et par près de 9 depuis l’époque du Front Populaire.5

Encore faut-il rappeler que le revenu moyen par foyer a pratiquement quintuplé depuis l’entre-deux-guerres : exprimé en francs de 1998, le revenu moyen par foyer est passé d’environ 25000-30000 francs dans l’entre-deux-guerres à environ 130000 francs dans les années 1990.6 Autrement dit, pour conserver un rapport constant entre le seuil de la tranche supérieure et le revenu moyen de l’ensemble de la population, il faudrait que le barème de l’impôt sur le revenu en vigueur à la fin du 20ème siècle comporte une tranche d’imposition concernant les revenus supérieurs à 25 millions de francs (pour retrouver le rapport en vigueur en 1920), soit une multiplication par plus de 30 par rapport au seuil effectivement appliqué, ou à 35 millions de francs (pour retrouver le rapport en vigueur en 1936), soit une multiplication par près de 45 par rapport au seuil effectivement appliqué.7 Dans l’entre-deux-guerres, le taux le plus élevé de l’impôt sur le revenu ne commençait à s’appliquer qu’à des revenus plus de 200 fois plus élevés que la moyenne des revenus ;8 à la fin du siècle, le taux le plus élevé s’applique à des revenus de l’ordre de 6 fois plus élevés que la moyenne des revenus.9 Ces chiffres sont importants, car eux seuls permettent de réaliser à quel point les barèmes de l’impôt sur le revenu se sont transformés depuis l’entre-deux-guerres : les revenus astronomiques ont disparu des barèmes, et ils ont laissé la place à des « hauts » revenus plusieurs dizaines de fois plus faibles (relativement au revenu moyen de l’époque).

L’effondrement du niveau réel (en francs constants) du seuil d’application de la tranche supérieure n’est pas un phénomène récent : c’est à l’issue de la seconde guerre mondiale, c’est-à-dire au moment même où les très hauts revenus atteignirent leur niveau le plus bas du siècle, que le législateur décida d’abaisser massivement le niveau réel de la tranche supérieure, et ce niveau réel ne fut pratiquement plus relevé depuis lors (les ajustements nominaux effectués depuis 1945 se contentèrent d’annuler les effets de la hausse des prix).10 Mais le fait est que les très hauts revenus, même s’ils ne sont jamais parvenus à rattraper vis-à-vis des autres revenus le terrain perdu au cours de la crise des années 1930 et de la seconde guerre mondiale, ont tout de même beaucoup progressé depuis 1945 (autant que les autres revenus) :  d’après nos estimations, le revenu moyen déclaré par les « 200 familles » (fractile P99,99-100), exprimé en francs de 1998, a pratiquement retrouvé dans les années 1990 le niveau qui était le sien dans les années 1920, et il a même dépassé son niveau des années 1930 (5-6 millions de francs dans les années 1930, 7-8 millions de francs dans les années 1990).11 Le niveau réel de la tranche supérieure n’ayant pratiquement pas été relevé depuis 1945, la conséquence est que la tranche supérieure s’est considérablement « popularisée », dans le sens où elle s’applique désormais à des couches sociales très sensiblement plus larges que par le passé. Dans l’entre-deux-guerres, le taux supérieur du barème ne concernait généralement que quelques centaines de contribuables chaque année, et en tout état de cause moins de 0,01% du nombre total de foyers.12 En 1945, les très hauts revenus s’étant effondrés presque aussi massivement que le seuil de la tranche supérieure, le pourcentage de foyers concernés était à peine supérieur à 0,01%.13 Puis ce pourcentage connut une progression extrêmement forte au cours de la seconde moitié du siècle : à la fin des années 1990, la tranche supérieure concerne environ 200000 foyers, soit 0,7% du nombre total de foyers, c’est-à-dire une proportion plus de 70 fois plus élevée que dans l’entre-deux-guerres.14 Dans les années 1920-1930, la tranche supérieure de l’impôt sur le revenu était conçue pour taxer les très hauts revenus du capital des « 200 familles » (fractile P99,99-100) ; à la fin du 20ème siècle, la tranche supérieure de l’impôt sur le revenu frappe les cadres (très) supérieurs figurant dans les premières strates du centile supérieur de la hiérarchie des revenus, et, accessoirement, les « 200 familles » (fractile P99,99-100).

Cette évolution spectaculaire a une double signification. L’abaissement séculaire du seuil de la tranche supérieure de l’impôt sur le revenu a tout d’abord des conséquences bien réelles sur la progressivité de l’impôt : en choisissant d’appliquer les taux les plus élevés à des niveaux de revenus sensiblement plus faibles que par le passé, le législateur n’a fait d’une certaine façon qu’enregistrer le fait que les très hauts revenus du capital avaient beaucoup perdu de leur importance, et qu’il était donc devenu nécessaire d’imposer lourdement des revenus moins élevés qu’autrefois pour obtenir des recettes convenables. De fait, ainsi que nous le verrons plus loin, cette évolution a contribué à « déconcentrer » l’impôt sur le revenu, qui à la fin du 20ème siècle repose nettement moins sur les « 200 familles » (fractile P99,99-100) et bien davantage sur les « classes supérieures » (fractiles P99-99,5, P99,5-99,9 et P99,9-99,99) que dans l’entre-deux-guerres. Cette évolution est importante, car elle confirme l’idée, déjà émise dans les chapitres précédents,15 selon laquelle l’effondrement subi par les très hauts revenus du capital à la suite des crises de la période 1914-1945 a été tellement massif qu’il était impossible de ne pas le remarquer et d'en tirer les conséquences qui s’imposaient : les contemporains ne quantifiaient pas l’inégalité des revenus en termes de fractiles (faute d’une exploitation adéquate des statistiques issues des déclarations de revenus), mais il leur apparut évident à l’issue de la seconde guerre mondiale que l’on ne pouvait plus se contenter de faire porter l’effort fiscal sur les strates supérieures du centile supérieur de la hiérarchie des revenus.

Mais l’abaissement du seuil de la tranche supérieure de l’impôt sur le revenu a également (et peut-être surtout) une dimension symbolique : indépendamment des conséquences concrètes sur le poids effectif de l’impôt dû par les uns et les autres, le fait d’ « exhiber » tel ou tel niveau de revenu dans les textes de loi revient toujours à donner une existence « publique » aux groupes sociaux en question et à leur conférer une certaine représentativité sociale. En cessant de stigmatiser les revenus astronomiques des « 200 familles » et en les remplaçant par les hauts revenus « raisonnables » des cadres supérieurs, le législateur ne s’est pas contenté d’enregistrer les changements survenus au niveau de la structure des revenus réels : il a également contribué à exprimer et à pérenniser une nouvelle façon de percevoir et de représenter l’inégalité. Les barèmes de l’entre-deux-guerres offraient le spectacle d’une société fortement inégalitaire, alors que les barèmes de la fin du siècle cherchent à montrer une société dans laquelle les inégalités les plus criantes auraient définitivement disparu.

Cette dimension symbolique des barèmes d’imposition a d’ailleurs toujours joué un grand rôle dans les débats politiques. Au début du siècle, les opposants à l’impôt sur le revenu reprochaient à leurs adversaires de vouloir susciter l’envie et la convoitise en jetant en pâture à l’opinion publique des niveaux de revenus extrêmement élevés et absolument pas représentatifs (selon eux). Les partisans de l’impôt sur le revenu voulaient au contraire que la progressivité de l’impôt se poursuive le plus haut possible dans l’échelle des revenus de leur temps. Par exemple, lorsqu’il défendait en 1900 son premier projet d’impôt sur le revenu, Caillaux insistait beaucoup sur le fait que le taux supérieur de 4% ne concernerait vraiment que les revenus supérieurs à 1 millions de francs de l’époque,16 soit l’équivalent d’environ 20 millions de francs de 1998,17 tout cela dans une société où le revenu moyen était près de 5 fois plus faible qu’aujourd’hui. Ces débats avaient une importance pratique relativement limitée (l’impôt dû était extrêmement faible de toute façon, et il était en réalité à peine plus élevé pour les revenus astronomiques que pour les hauts revenus « raisonnables »), mais les partisans de l’impôt sur le revenu pouvaient ainsi montrer qu’ils étaient conscients du fait que les revenus astronomiques existaient bel et bien dans la société française, et qu’ils prenaient acte de cette réalité en la faisant transparaître dans leurs projets de loi. Les tenants de la progressivité intégrale durent provisoirement accepter un compromis (la tranche supérieure du barème adopté par la loi du 15 juillet 1914 avait un niveau beaucoup plus « raisonnable » que dans le barème proposé par Caillaux en 1907), mais les très hauts revenus réapparurent au bout de quelques années dans les barèmes d’imposition.18

De même, quand le Front Populaire adopta en 1936 son barème défini en taux moyen, un de ses principaux objectifs était d’ordre pédagogique : il s’agissait d’afficher clairement le montant de l’impôt que les différentes strates de la hiérarchie des revenus allaient devoir payer, et en particulier le montant de l’impôt exigé des « très gros revenus », c’est-à-dire des revenus imposables supérieurs à 1,33 millions de francs (soit près de 7 millions de francs de 1998 de revenu fiscal). En pratique, la progressivité réelle effectivement obtenue pour les très hauts revenus était moindre que ce qu’un système moins démonstratif aurait pu apporter : le taux moyen d’imposition était bloqué à 40% pour tous les revenus imposables supérieurs à 1,33 millions de francs,19 alors qu’un système de barème défini en taux marginal aurait permis de faire en sorte que le taux moyen d’imposition continue de progresser au-delà de 1,33 millions de francs, y compris avec un seuil d’application très inférieur pour le taux marginal supérieur. Mais cet inconvénient apparut bien léger par comparaison aux vertus pédagogiques et symboliques du système choisi : le Front Populaire pouvait ainsi exhiber les « 200 familles », telles un trophée, « 200 familles » dont il offrait d’ailleurs une définition opérationnelle d’un point de vue fiscal (il s’agissait des foyers dont les revenus imposables dépassaient 1,33 millions de francs).20 Les mouvements politiques qui composaient le Front Populaire ne se privèrent d’ailleurs pas de faire figurer explicitement ces tranches de revenus et le montant des impôts qu’ils leurs destinaient dans leurs tracts et sur leurs affiches, et même à la « une » de leurs journaux.21 Le barème de l’impôt sur le revenu, qui a toutes les époques a été un document hautement politique, abondamment débattu au Parlement et dans la presse, n’a sans doute jamais été autant diffusé qu’à l’époque du Front Populaire.22

Cet « exhibitionnisme » n’était évidemment pas du goût de la droite, qui s’en prit violemment à la « démagogie » qu’il y avait à stigmatiser ainsi des niveaux de revenus aussi élevés et aussi peu représentatifs.23 De fait, la réforme de l’impôt sur le revenu entreprise par le gouvernement de Vichy dans le cadre de la loi du 24 octobre 1942 consistait précisément à abolir le système « en taux moyen » et à abaisser fortement le seuil de la tranche supérieure, qui passa subitement de 1,33 millions de francs à 400000 francs.24 En pratique, cette réforme eut des effets extrêmement limités sur le poids de l’impôt effectivement dû par les uns et les autres : les taux moyens d’imposition subis par les différents fractiles de hauts revenus lors de l’imposition des revenus de 1942, première année d’application du nouveau barème, furent pratiquement identiques aux taux moyens subis lors de l’imposition des revenus de 1941, dernière année d’application du barème du Front Populaire.25 Mais, d’un point de vue symbolique, le régime de Vichy avait ainsi voulu signifier que l’ « exhibitionnisme » du Front Populaire était révolu.

De la même façon, le fait que les barèmes appliqués à la fin du 20ème siècle interrompent leur progression à des niveaux de revenus relativement modestes ne signifie pas que l’impôt sur le revenu ait totalement cessé d’être progressif pour les très hauts revenus : le taux marginal supérieur de 54% s’applique certes à tous les revenus imposables par part supérieurs à 293600 francs (en 1998), mais ce n’est que pour des revenus infiniment élevés que le taux moyen effectif d’imposition tend vers 54%. Ainsi que nous le verrons plus loin, les taux moyens d’imposition effectivement subis par les différents fractiles ont en réalité toujours été fortement différenciés au sein même du centile supérieur de la hiérarchie des revenus, y compris à la fin du 20ème siècle (même si la différenciation était encore plus forte dans l’entre-deux-guerres). La dimension symbolique est donc là encore essentielle : les revenus astronomiques continuent de faire face à des taux moyens d’imposition sensiblement plus importants que les hauts revenus « raisonnables », mais ils ont cessé d’apparaître dans les barèmes d’imposition, comme s’il était devenu déplacé, ou peut-être même indécent, d’« exhiber » les quelques milliers de contribuables qui composent les strates supérieures du centile supérieur.

Ajoutons que cette « disparition des hauts revenus » constatée au niveau des textes de loi a également eu son équivalent au niveau des statistiques produites par l’administration fiscale. Les tranches de revenus utilisées pour dépouiller les déclarations de revenus et établir les tableaux statistiques correspondants n’ont certes jamais été strictement identiques aux tranches des barèmes d’imposition. Mais elles ont suivies la même évolution séculaire. Tout au long de l’entre-deux-guerres, la tranche la plus élevée utilisée par l’administration fiscale pour dépouiller les déclarations de revenus concernait les revenus imposables supérieurs à 1 million de francs de l’époque, soit un seuil du même ordre que celui des tranches supérieures utilisées dans les barèmes du Bloc National (550000 francs) ou du Front Populaire (1,33 millions de francs). En pratique, cela signifie que les tableaux statistiques publiés chaque année par le Ministère des Finances faisaient apparaître au grand jour le nombre et le montant des revenus des contribuables déclarant plus de 1 million de francs de revenu imposable de l’époque, soit au maximum 700-800 contribuables par an dans les années 1920-1930 (moins de 0,01% du nombre total de foyers).26 On voit là à quel point les « 200 familles » avaient leur place dans le paysage social de l’entre-deux-guerres : la tranche supérieure de l’impôt sur le revenu était conçue tout spécialement pour elles, et les statistiques produites par l’administration fiscale permettaient de les dénombrer et de suivre année après année l’évolution de leurs revenus. Ces tableaux statistiques étaient d’ailleurs utilisées par les mouvements politiques de l’époque, et notamment par le parti communiste, qui pouvait ainsi estimer combien d’argent pourrait rentrer dans les caisses de l’Etat si l’on se décidait enfin à « taxer les riches ».27

Dans l’immédiat après-guerre et dans les années 1950, l’administration fiscale jugea utile de continuer de faire apparaître les très hauts revenus dans ses tableaux statistiques, et ce bien que le niveau réel des tranches supérieures des barèmes d’imposition s’était déjà massivement effondré.28 Mais cette bonne habitude s’est perdue au fil du temps : la tranche la plus élevée utilisée pour dépouiller les déclarations de revenus concernait les revenus imposables supérieurs à 500000 francs courants en 1961, et elle concerne toujours les revenus imposables supérieurs à 500000 francs courants à la fin des années 1990.29 Compte tenu de l’inflation et de la croissance des revenus réels (les prix ont pratiquement été multipliés par 8 entre 1961 et 1998, et les revenus nominaux ont été multipliés par plus de 16),30 la conséquence est que les « 200 familles » (fractile P99,99-100) ont totalement disparu des statistiques : le nombre de contribuables déclarant des revenus imposables supérieurs à 500000 francs courants était inférieur à 400 en 1961 (moins de 0,01% du nombre total de foyers), et il est supérieur à 200000 à la fin des années 1990 (environ 0,7% du nombre total de foyers).31 Au final, les statistiques produites par l’administration fiscale de la fin du 20ème siècle sont donc considérablement plus pauvres que celles produites dans l’entre-deux-guerres et dans l’immédiat après-guerre : ces dernières permettaient de constater en un seul coup d’œil toute la diversité des groupes sociaux composant le centile supérieur de la hiérarchie des revenus, alors que les statistiques des années 1990 nous informent simplement que 200000 foyers disposent de revenus imposables supérieurs à 500000 francs, sans autre précision. Pour estimer le niveau atteint par les très hauts revenus dans la France de la fin du 20ème siècle, il nous a été nécessaire d’avoir recours à des techniques d’extrapolation et à des sources d’un accès nettement plus restreint que ces tableaux statistiques.

Cet appauvrissement statistique s’explique certes en partie par un processus d’adaptation à la demande sociale : si la société (les partis politiques, les syndicats, les économistes, etc.) avait continué de s’intéresser aux très hauts revenus, l’administration fiscale aurait probablement continué de les faire apparaître clairement. Le fait est que les statistiques issues des dépouillements des déclarations de revenus, ainsi que nous l’avons déjà noté dans l’introduction générale, n’ont pratiquement jamais été utilisées en France depuis la seconde guerre mondiale, ce qui est en soi extrêmement révélateur : ces statistiques ne correspondaient plus aux besoins de la société, qui, après la guerre, a voulu se représenter l’inégalité en contemplant la hiérarchie des catégories socioprofessionnelles inventées à cet effet (ouvriers, employés, « cadres », etc.), hiérarchie dans laquelle les très hauts revenus du capital, annihilés par les crises des années 1914-1945, n’avaient plus leur place.32 Personne ne semble s’être ému de cet appauvrissement statistique (le fait que l’administration fiscale ait pu un jour produire des statistiques sur les très hauts revenus semble être totalement sorti de la mémoire des statisticiens et de la société), de même d’ailleurs que personne ne semble s’être ému du fait que les statistiques annuelles issues des dépouillements des déclarations de revenus ne sont plus publiés nulle part depuis le début des années 1980 (et ce bien qu’il s’agisse toujours de statistiques publiques).33

Mais cette « disparition statistique des très hauts revenus », qui répond à leur éviction symbolique des barèmes de l’impôt sur le revenu, a également un impact important sur l’évolution des représentations elles-mêmes : le fait est qu’il est devenu extrêmement difficile de s’intéresser aux très hauts revenus et de leur faire réintégrer leur place dans les représentations sociales de l’inégalité, y compris dans le cas où ils seraient amenés à retrouver leur importance passée au sein de la répartition réelle des revenus. Compte tenu du rôle central qui est le sien dans le processus de production de catégories et de statistiques, l’Etat ne peut pas avoir un rôle purement passif : il commence par s’adapter aux évolutions de la demande sociale, mais il finit par amplifier et par pérenniser ces évolutions. A la fin du 20ème siècle, l’Etat semble être devenu tellement attaché à l’idée d’une société dont les inégalités du passé auraient définitivement disparu qu’il se refuse à montrer les très hauts revenus, comme si le simple fait d’en reconnaître publiquement l’existence risquait de leur redonner leur importance passée. On peut d’ailleurs remarquer que cette négation de l’inégalité vaut aussi pour les très hauts salaires : ces derniers ont cessé d’apparaître explicitement dans les statistiques publiques, ce qui nous a empêché d’étudier de façon totalement satisfaisante l’évolution des strates supérieures du centile supérieur de la hiérarchie des salaires sur l’ensemble du siècle.34 Nous retrouverons également cet « anti-exhibitionnisme » de la fin du siècle, de façon encore plus marquée, lorsque nous examinerons l’évolution des statistiques successorales.35
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